IV. — Le traité fr.\nco-espagxol. — L'opinion' de M. Etienne
L'été fut rempli par divers incidents, notamment l'arrestation par le brigand Erraissouli de deux Américains, MM. Perdicaris et Varley, aux portes de Tanger et aussi par les négociations franco-espagnoles. De tout autre côté, il ne semblait point y avoir d'objections à redouter pour notre politique marocaine. La substance du traité anglo-français avait été communiquée à l'ambassadeur d'Allemagne ^ Et le comte Bulow au Reichstag avait prononcé deux discours qui ne faisaient pas pré-
1. A ce sujet, il est intéressant de rappeler que le 15 juin 1904, le bniit ayant couru de la demande par l'Allemagne de la cession à bail d'un port sur la côte atlantique du Maroc, je pus, renseignements pris tant à l'ambassade d'Allemagne qu'au quai d'Orsaj-, publier dans Le Temps, l'article suivant qui ne provoqua en Allemagne aucun démenti.
« Dès avant la sio^nature de l'accord du 8 avril et pendant que « se poursuivaient les négociations entre Paris et Londres, le (( prince Radolin s'est entretenu avec M. Delcassé de la situation « qu'allait, peu de semaines plus tard, créer, notamment au Maroc. « l'arrangement anglo-français. Je crois savoir qu'au cours de cet « entretien, ce fut, en ce qui concerne le Maroc, de la question de (( la liberté commerciale que l'on s'occupa surtout. Or, on sait « que les termes mêmes de la « déclaration » du 8 avril ont écarté « à cet égard les difficultés. Le commerce allemand au Maroc ne « sera pas moins libre dans l'avenir que dans le passé. Il profi-
voir d'opposition, encore que, — on Ta su depuis, — nous ne fassions pas en possession d'une adhésion formelle. Le 6 octobre 1904 les négociations franco-espagnoles aboutirent à une déclaration ainsi conçue :
Le gouvernement de la République française et le gouvernement de Sa Majesté le roi d'Espagne, s'étant mis d'accord pour fixer l'étendue des droits et la garantie des intérêts qui résultent, pour la France, de ses possessions algériennes, et, pour l'Espagne, de ses possessions sur la côte du Maroc, et le gouvernement de Sa Majesté le roi d'Espagne ayant, en conséquence, donné son adhésion à la déclaration francoanglaise du 8 avril 1904, relative au Maroc et à l'Egypte, dont communication lui avait été faite par le gouvernement de la République française, déclarent qu'ils demeurent fermement attachés à l'intégrité de l'empire marocain sous la souveraineté du sultan.
C'était là un texte fort obscur, et sur lequel la lumière n'a pas été faite complètement. On comprend que
« tera seulement des garanties nouvelles d'ordre et de sécurité « que le sultan, guidé par nous, pourra assurer aux étrangers.
« C'est à cette certitude positive que la diplomatie réaliste de « l'empire alletuand s'est attachée. 11 y a à Berlin, — comme à « Paris, — un parti colonial. Ce parti, à dire vrai, n'est ni aussi « nombreux, ni aussi influent que le nôtre. Mais il est, — c'est « son rôle et nul ne peut le lui reprocher, — accessible aux grands « desseins et aux vastes pensées. Il se peut que, dans ce milieu « spécial, on ait désiré obtenir un port sur la côte marocaine. Il « se peut qu'on ait rêvé de quelque Kiao-Tchéou africain, établi s- « sant entre ce qui se passe au Maroc et ce qui s'est passé en « Chine, il y a sept ans, la plus abusive, la plus fausse, la plus « injuste des analogies. Mais rien n'indique que le fçouvernement (( s'associe à ces spéculations hasardeuses. Et aucun de ses actes « n'autorise à le croire.
« Le chancelier allemand a prononcé au Reichstag des paroles « très sages et très clairvoyantes. Et la définition qu'il a donnée « des dispositions de l'Allemagne à l'égard du Maroc était d'une « clarté parfaite. Tous ceux qui sont à même de connaître la « pensée de l'empereur et la sienne affirment qu'il n'y a rien de « changé ».
74 POLITIQUE franc; AISE
MM ULlcussé et de Léon y Castillo se soient rencontrés ÛHïi^ le Uésïr de publier le moins possible d'un arrangeijhMiL ijuj vise un tiers. Il n'est, en revanche, pas moins riM Uiiu <|ii en Espagne aussi bien qu'en France Topinion dÙKirn en savoir davantage. Après avoir lu et relu le duriimoîil, elle estime que ce qui n'y est pas doit être plus i ri 11 r^^ssant encore que ce qui s'y trouve. Elle est soucieuse d'ajouter quelque chose à une affirmation qui ptMitj sînnmairemenl, se résumer ainsi : « Nous sommes d'anurd^ parce que nous nous sommes entendus. » Elle vuulirait en un mot, derrière le rideau diplomatique tendci df'vant la substance de l'arrangement, apercevoir li* tV(î)d Ji^ cet arrangement, connaître, après les assurîinft'S publiques, les réalités secrètes. Et cela, évidemmt^rit lie serait pas conforme aux traditions de la dist't'elioti internationale. Ce serait peut-être, suivant la jïitLorosque formule d'un diplomate éminent, « un rtîluiir a la barbarie ». Mais ce serait la conséquence ùïeviluijle des conditions modernes de la politique, avec Ji'îsquellt^Sj bon gré, mal gré, il faut bien se résigner à vivrij.
Uuui qu'il en soit voici Thypothèse formulée, à la siiitrdiinc conversation avec M. Delcassé, par l'homme le plus iiLitorisé, en la matière, j'ai nomme M. Eugène Etieniia, vîce-président de la Chambre.
— Lv Temps, m'a-t-il dit, a publié hier, sur la déclaration Iranco-espagnole, un article qui résume tout ce qu'il i!s\ permis, à l'heure actuelle, de dire de précis à eo sujet ^
I, Vinn le passage principal de" cet article : « Ce qui domine cet m-rnid, — lequel se borne d'ailleurs à une simple déclaralion dr [Hifuape, — c'est, d'une part, Taffirmation que l'Espagne, l'iMitini^ \\i V>ance, est fermement attachée à l'intégrité de reniai rc ihJU'iii.ain; c'est, d'autre part, l'expresse adhésion du cabi-
L AFFAIRE DU MAUOC 7o
» L'intégrité de Tempire marocain est proclamée. C'est parfait. L'Espagne adhère à l'accord francoanglais du 8 avril. C'est parfait encore. Et ces deux résultats, dont la valeur est évidente, sont énoncés avec une netteté qui ne laisse rien à désirer.
» Seulement, si nous avons obtenu cette précieuse adhésion de l'Espagne, c'est — relisez le texte, — « en conséquence » de quelque chose. Ce quelque chose, c'est la fixation de « l'étendue des droits, de la garantie « des intérêts qui résultent pour l'Espagne de ses pos- « sessions sur la côte du Maroc ». En d'autres termes, ce sont les concessions que nous avons consenties, concessions qui font l'objet d'un arrangement non public. C'est donc en dernière analyse la clause ou les clauses secrètes qui sont l'âme même et le ressort de tout l'accord.
» Quelles sont ces clauses? Quels droits, — nouveaux évidemment, — avons-nous reconnus à l'Espagne ? Comment et dans quelle mesure « l'étendue » de ces droits a-t-elle été déterminée? Comment et sous quelle forme a été établie « la garantie » des intérêts qui en résultent? Voilà la question. A cette question, je ne peux, et vous le concevez, répondre que par une hypo-
net de Madrid à la déclaration franco-anglaise du 8 avril 1004. Ce double résultat valait la peine d'être recherché. En poursuivant au Maroc une œuvre dont le caractère pacifique pourra être encore précisé dans la réponse de M. Delcassè à l'interpellation que lui annonce aujourd'hui M. Jaurès, il était de toute nécessité de tenir compte des droits acquis de l'Espagne. Ces droits, inscrits dans les traités, on sait quels ils étaient. 11 est moins aisé de définir ce que la déclaration franco-espagnole appelle « les intérêts qui en résultent ». Mais il faut retenir qqe, d'après ce texte formel, la « garantie » de ces intérêts n'implique aucun partage et laisse intégralement subsister l'intégrité du Maroc. C'est là un point essentiel et (ju'il importe de mettre en lumière ».
thèse. Mais en considérant d'une parf les termes mêmes de la déclaration, et d'aulre part les nécessités de la situation, voici comment, personnellement, j'estime qu'ont pu être conciliés les intérêts en présence.
» La prééminence politique de la France au Maroc étant reconnue par l'Espagne du fait de son adhésion au traité franco-anglais et dans les termes mêmes de ce traité {veiller à la tranquillité du Maroc, lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives^ économiques, financières et militaires dont il a besoin); l'intégrité politique du Maroc étant d'autre part proclamée avec une solennité particulière, je suppose que les droits de l'Espagne, qui, nous annonce-ton, ont été fixés dans leur « étendue »; que les intérêts de l'Espagne qui, nous apprend-on, ont été « garantis », — je suppose, dis-je, que ces droits et ces intérêts sont d*ordre exclusivement économique. En d'autres termes, je pense, que, — dans une sphère dont les négociateurs ont eu à tracer les limites, — il est désormais entendu que l'Espagne sera associée — dans une mesure qui sans doute a été également déterminée — à la partie économique de notre pénétration pacifique.
» Politiquement, pas de doute possible. Notre situation privilégiée, aux côtés du sultan, est acquise, incontestable. Et comme le sultan est et reste, — après comme avant la déclaration, — souverain de son empire, et de l'intégralité de cet empire, il est évident que notre privilège politique subsiste tout entier. Par contre, j'ai toujours pensé et je pense qu'il est juste que l'Espagne, à qui ses possessions de l'Afrique du Nord créent des droits et pour qui tout le monde en France éprouve une sympathie vraie, bénéficie, en y prenant part dans des limites géographiques définies, de l'effort économique qui va se développer sous notre initiative.
» Tout un programme est à établir. Il y aura des ports à creuser, des ponts à édifier, des chemins de fer à construire. Il est naturel que, dans la région où elle a des intérêts, l'Espagne ait sa part de tout cela. Il est naturel que, dans les conseils d'administration qui seront constitués pour l'exploitation de toutes ces affaires, l'Espagne soit représentée. Il est naturel enfin qu'elle trouve dans cette participation équitablement déterminée la preuve de notre amicalQ loyauté.
^> Voilà quel peut être, quel doit être, selon moi, le sens des clauses secrètes. Si cette hypothèse est exacte, l'arrangement franco-espagnol est excellent. Cette hypothèse, le texte publié ne la contredit pas. Les intérêts français la rendent désirable. Tout m'incline donc à croire que, conforme à la vraisemblance, elle l'est aussi à la vérité...
» Mais enfin, je vous le répète, ce n'est qu'une hypothèse. »
V — Le programme français. Déclarations de M. Saint- René-Taillandier, MINISTRE DE FrANGE AU MaROC
Les quatre derniers mois de 1904 ont été fort incomplètement employés pour l'avancement de nos affaires au Maroc. Et le retard qui s'est alors produit, comme aussi les conflits d'attributions el d'opinions entre le quai d'Orsay et l'Algérie, entre M. Saint-René-Taillandier et le général Lyautey, ont eu de regrettables conséquences . Le principe était bon. L'application a été lente. M. Saint-René-Taillandier, ministre de France, retenu trop longtemps à Paris quand il aurait fallu qu'il fût non pas même à Tanger, mais à Fez, définissait ainsi, le 13 octobre, ses projets, que le Parlement a eu l'occasion d'approuver en ratifiant l'accord anglo-français et
7î< IMH.ITIOI'E FRAMjAlSE
qui n'ont eu que le grave défaut d'être' trop tardivement mis à exécution.
— Il est assez malaisé de satisfaire la légitime curiosité du public, l'objet des entretiens que je dois avoir avec le sultan devant naturellement rester secret. Mais je crois pouvoir, sans manquer à aucun devoir, vous indiquer les idées directrices de la politique que, conformément aux instructions du gouvernement, je poursuis à Tanger et dont ma mission à Fez ne sera que le développement.
)i En des occasions successives, M. Delcassé a précisé le caractère de notre action. Et la déclaration anglo-française du 8 avril a donné de cette action une formule excellente. A Torigine, vous trouvez la nécessité, vitale pour l'Algérie, d'avoir à ses portes un Maroc dont le gouvernement soit assez fort pour assurer Tordre sur son territoire, et la sécurité de notre frontière. De cette nécessité, le reste résulte logiquement. Pour mener à bien cette réorganisation de ses forces, qui seule lui permettra de se faire obéir, le gouvernement chérifien a besoin d'être aidé, d'une aide discrète et sûre. Cette aide, nous la lui proposons en toute amitié.
» Ce qui nous autorise à ofiFrir notre amitié au sultan et ce qui Tincite à Taccepter, c'est que nous pouvons la lui accorder sous une forme qui n'est à la portée d'aucune autre puissance étrangère. Si le jeune sultan, dont la vive intelligence s'ouvre chaque jour davantage aux grandes vérités de la politique marocaine, se rend compte de l'utilité d'un concours loyal, il sait aussi que, sous peine de provoquer des troubles, il ne faut pas que ce concours paraisse s'imposer du dehors. La situation de grande puissance musulmane qui appartient à la France, le succès même de notre politique musulmane, le crédit qu'elle nous vaut, les instruments
r/AFFAihK nr mahoi: T'J
qu'elle nous assure, nous mettent à même de remplir utilement cette tâche difficile.
» De tous les événements qui ont amené le Maghzen à se féliciter de notre appui, l'affaire Perdicaris fut à coup sûr un des plus décisifs. Cet audacieux enlèvement de deux notables étrangers, non pas dans Tune quelconque des provinces marocaines où rinsécurit*'» est chronique, mais aux portes mêmes de Tanger, ville quasi-européenne et résidence de tous les ministres étrangers, a gravement inquiété l'esprit politique du souverain et des hommes avisés dont il a su s'entourer. Us ont compris qu'à se renouveler, de pareils incidents risquaient d'amener, d'une part ou d'une autre, des interventions de nature à humilier le prestige chérifîen. Et ils ont été les premiers à reconnaître qu'une organisation meilleure de la police était indispensable s'ils voulaient conjurer ce risque.
)) C'est à nous, vous le savez, qu'a été confiée cette organisation. Nous n'avons rien exigé, rien imposé. Et f'estle sultan lui-même qui, choisissant parmi les offiners français connus de lui, a fait appeler le capitaine Fournier et lui a confié la mission dont il le jugeait capable de s'acquitter avec succès. Aussitôt nommé, qu'a fait notre compatriote ? Il a d'une part, pris les mesures techniques qu'on attendait de lui. Et, d'autre part, soucieux d'affirmer publiquement l'autorité du sultan, il a supprimé tous les commandements en langue étrangère — cette langue était l'anglais dans le iabor de Tanger — et, d'accord avec le pacha, leur a substitué les commandements en arabe. Je vous cite ce détail surtout à titre d'exemple. Et j'ajoute que la décision du capitaine Fournier a produit dans les milieux marocains l'impression la plus favorable.
«Telle est la forme prudente et progressive que doit
prendre selon moi, en application des accords internationaux, notre politique marocaine. Le sultan, dont l'autorité religieuse et politique demeure la plus haute rt la plus respectée du Maroc, sait fort bien cependant *)uelles limites cette autorité rencontre dans les continuelles révoltes qui troublent le pays. L'insurrection i[ui a éclaté, il y a deux ans, beaucoup par suite des imprudences d'un groupe d'amuseurs étrangers qui, îious prétexte de sports, faisaient leurs affaires autour (lu sultan, n'est pas encore terminée. Mais il importe de iioler que Tune au moins des causes qui Tout provoquée a disparu et que le sultan comprend par quels moyens il pourra éviter à l'avenir des difficultés analogues.
» Je puis vous dire, à cet égard, que j'ai eu l'occasion de m'assurer que mon projet de voyage à Fez est fort bien vu de Mouley-Abd-el-Aziz, désireux qu'il est de s'entretenir avec le représentant de la France des inténUs communs de son pays et du nôtre. L'organisation de la police de Tanger et du contrôle des douanes, dont M, RegnauU, délégué des porteurs français vous parlait, il y a trois mois, lui ont démontré la possibilité rl'arrangements dont il profite pour affermir son autorité et rehausser son prestige en développant ses moyens d'action. Ai-je besoin d'ajouter que, fidèle à la ligne politique que m'a tracée le gouvernement et que je suis depuis le début de ma mission, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour favoriser cette amicale entente, dont la France et le Maroc doivent également bénéficier ? »
VL — La pénétration pacifique et les fautes a éviter
Dès ce moment cependant il apparaissait que, pour aboutir, il fallait aller vite en besogne et ne pas céder
l'affaire du maruc 81
à un optimisme imprudent. C'est ce que, dans l'exposé suivant, l'un des fonctionnaires français qui connaissent le mieux le Maroc, s'attachait à démontrer au début de décembre. Il est superflu de souligner combien les événements ont donné raison à cette thèse qui, bien que très modérée, provoqua au moment de son apparition une assez vive émotion dans certains milieux convaincus qu'on n'irait jamais trop lentement et que « le temps travaillait pour nous » .
— L'incident, sans gravité en lui-même, qui vient de se produire à 0^djda^ et qui n'aura pour conséquence que de montrer une fois de plus l'insuffisance des troupes marocaines et le besoin qu'elles ont d'être instruites et guidées, ramène, me disait mon interlocuteur, l'attention sur la méthode à employer pour remplir les devoirs et réaliser les droits que nous confèrent les derniers accords signés par M. Delcassé. Or, pourquoi le celer? La <c pénétration pacifique », puisqu'il faut l'appeler par son nom, laisse incrédules beaucoup de bons esprits. Les communiqués d'allure plus ou moins officieuse, que divers journaux ont publiés, ne peuvent instruire, ni convaincre personne 2. Et certaines précisions pratiques sont nécessaires pour intéresser à l'œuvre nouvelle l'opinion publique, dont le concours est et demeure indispensable. Sans doute, pour les formuler, il faut toucher à des points délicats, souligner des difficultés, aborder des questions de personnes. Qu'importe si, au total, on a, pour apaiser les premiers et résoudre les seconds, plus de force et d'autorité ?
» La chose essentielle, après le succès de la cam-
1. La mahalla du sultan venait d'être mise en échec par les rebelles.
2. Le seul programme précis publié jusqu'alors se trouve dans une série d'études de M. Paul Bourde parues dans le Temps en V%3 et 4904.
Tardieu. 6
pagne diplomatique qui a abouti aux accords d'avril et d'octobre, c'est de l'aveu de tous, d'avoir des idées claires sur la marche à suivre, de savoir non seulement où l'on va, mais comment on veut y aller. Or, à considérer depuis quatre ans la suite des événements, il est hors de doute que nous n'avons pas à hésiter, et que c'est par une étroite union de tous nos moyens d'action, par l'accord vrai et total de notre politique à Tanger et de notre politique algérienne, que nous arriverons à un résultat.
» Pour se convaincre de cette vérité, il suffît de jeter les yeux en arrière. Lorsqu'en 1901 nous inaugurâmes au Maroc, au moment de l'aflfaire Pouzet, une politique active que nous ne pouvions plus ajourner sous peine de nous voir devancés par les plus importants de nos rivaux, quel fut, pour agir sur le Maghzen, notre levier? Ce fut de lui montrer d'une part le danger que représentait pour lui notre inimitié, d'autre part le profit qu'il pouvait tirer de notre amitié. Mais à quoi se référaient les termes de cette alternative, sinon à notre situation en Algérie, qui nous permettait, avec un instrument de premier ordre, soit de menacer le sultan, soit de le servir? En d'autres termes, c'est à notre position dans l'Afrique du Nord, c'est à l'Algérie que nous devions d'avoir au Maroc des droits éminents, dont nos concurrents eux-mêmes devaient, trois ans plus tard, reconnaître la valeur ? Voilà sous quelle forme M. Revoil posa le problème. Et c'est sous cette forme qu'il fut résolu par lui à Tanger, à Paris et à Alger, par les trois séries d'accords de 1901, 1902, 1903, qui instituaient ce que l'on peut appeler la politique de collaboration. Cette politique, en rendant fréquentes et régulières les relations entre les deux pays, devait nous amener, par les droits de commerce, de
l'àffaiue du Maroc 83
police et d'instruction qu'elle nous attribuait, à devenir économiquement et politiquement les maîtres de la zone frontière et les plus écoutés des amis du Maghzen.
» A cette politique, au moment où elle fut inaugurée, une objection pouvait être opposée. On pouvait craindre qu'elle ne provoquât dans Tordre diplomatique les protestations d'une ou de plusieurs puissances et que, de ce fait, la question marocaine, qu'on avait de parti pris laissée dormir, ne s'ouvrît prématurément. Aujourd'hui, rien de pareil n'est à redouter. Nous sommes seuls en face du Maghzen ^ et, pour lui faire comprendre qu'il a besoin de nous, nous pouvons, nous devons nous servir de tous les arguments dont nous disposons, et, au premier chef, de l'argument algérien. Mais, pour nous en servir avec succès, une condition est requise, c'est' que Tanger et Alger marchent à l unisson. C'est que les hommes qui représentent, ici el là, la politique française, soient, comme on dit, deux têtes dans un même bonnet.
» Il est aisé de comprendre que cette unité absolue n'était pas facile à obtenir du premier coup. C'est le mérite et c'est la force de nos administrations françaises d'avoir beaucoup d'amour-propre et d'être jalouses de leur autonomie. La rançon de ces qualités est la répugnance qu'elles éprouvent parfois à se mettre d'accord et à agir de concert. Cette répugnance devait, dans le cas présent, se manifester d'autant plus que la tâche commune était plus complexe ; que les accords franco-marocains constituaient une innovation; que de successifs changements de personnes avaient ralenti la mise en train. On put même croire, à un moment
1. L'entrée en scène de l'Allemagne a modifié depuis lors cette situation.
donné, qu'il y avait entre TAlgérie et la légation de Tanger un désaccord profond, la légation professant que l'action de police des troupes algériennes sur la frontière était un danger pour l'œuvre qu'elle poursuivait, l'Algérie se plaignant d'être tenue systématiquement à l'écart par la légation d'une œuvre qui intéressait la sécurité de son territoire ; la première demandant à s'occuper seule de la pénétration pacifique et à considérer, le mot a été prononcé, la frontière comme un mur, les Algériens revendiquant le droit de savoir ce qui se passait derrière ce mur.
yy Fort heureusement, les hommes, qui se trouvaient par leur situation obligés de représenter dans une certaine mesure ces deux points de vue contradictoires, avaient, semble-t-il, pour s'entendre, les meilleures raisons du monde. En succédant à M. Revoil, M. Sainl- René-Taillandier a apporté à Tanger, outre la connaissance très complète de notre politique et des intentions du ministre, d'heureuses qualités de ténacité, de prudence et de droiture. De son côté, le général Lyautey, que quelques hommes politiques se représentent à tort comme un militaire emporté, violent, brûleur d'étapes, est tout au contraire un esprit modéré, qui a été envoyé à Aïn-Sefra parce qu'on le savait pénétré des idées de coopération qu'il s'agissait d'appliquer. A l'origine, par conséquent, tout le monde était d'accord sur les principes. Et si une incontestable désunion se manifesta par la suite, — il est puéril de contester la réalité, notoire là-bas, de ce désaccord, — ce ne put être que sur des questions d'application. Il n'y en eut pas moins de regrettables froissements, dont les deux incidents de Ras-el-Aïn (occupation de ce point par le général Lyautey, en dehors, paraît-il de la légation) et de Figuig (envoi à Figuig d'un lieutenant des affaires
L AFFAIRE DU MAROC Ki
indigènes en dehors du général Lyautey) furent la manifestation tangible.
» La nécessité d'une entente étroite était telle, que, dans les milieux spéciaux, on aggrava par une éihotion sincère le mal réel, mais curable, que ces événements révélaient. Sans doute on savait que, si des conférences avaient eu lieu au mois d'octobre entre MM. Delcassé, Jonnart et Saint-René-Taillandier, les généraux Pendezec et Lyautey, ces « palabres » officielles avaient é\.é empreintes de plus de solennité que d'aisance. On racontait qu'on y avait traité un peu de puissance à puissance, sans entrain et sans camaraderie. On disait que des amis communs avaient songé à réunir à la même table les deux éléments et qu'ensuite ils y avaient renoncé ; que Tétat-major trouvait le général Lyautey trop diplomate, que les affaires étrangères le trouvaient trop militaire. On citait un mot qui courait, assurait-on, les couloirs du quai d'Orsay : <c Lyautey est un général intelligent. Mieux vaudrait en ce moment en avoir un qui le fût moins... » Propos dont on voudrait croire qu'ils n'ont pu exercer sur les événements quelque influence que ce fût.
» Ce n'est pas, en effet, en s'ignorant mutuellement, c'est en s'aidant, que ces deux moitiés de la France que sont, dans l'affaire marocaine, la légation et l'Algérie, atteindront le but commun qu'elles se proposent. La légation de Tanger peut trouver parfois que l'Algérie va trop loin ou trop vite. Mais elle doit alors la traiter beaucoup moins en fâcheux que comme un enfant plein de vigueur et d'entrain dont on excuse les élans de jeunesse tout en le grondant de s'y abandonner, ce qui est la meilleure façon de pouvoir les contenir. Et l'Algérie de son côté, quand elle a l'idée d'une opération où elle ne voit qu'un acte de police, mais qui peut être
80 POLÎTIOUE FRANÇAISE
pourtant de nature à troubler le Maghzen, doit s'en ouvrir d'abord à la légation, comme à un guide éclairé et sympathique. En d'autres termes, ce ne sont ni les ardeurs des Algériens, ni les prudences de la légation qui sont graves. Ce qui serait grave, c'est que la légation ne connût pas à l'avance les ardeurs des Algériens ; c'est que les Algériens ne connussent pas à l'avance les prudences de la légation ; ce serait qu'entre celle-ci et ceux-là les communications ne fussent pas de tous les jours, de tous les instants ; que chacun agît pour soi et se crût capable d'agir seul ; ce serait, pour tout dire en un mot, qu'on recommençât, à propos de Ras-el-Aïn ou de tout autre point, la politique d'à-coups et de reculades que nous avons, il y a quinze ans, pratiquée avec tant d'insuccès dans l'affaire de Djenien- Bou-Reszg.
» Qu'on établisse donc, et sans tarder, un contact réel entre Tanger et Aïn-Sefra, puisque c'est Aïn-Sefra qui représente sur place l'Algérie. Que l'élément civil s'accorde non seulement dans l'ensemble, mais dans le détail avec l'élément militaire. Que l'élément militaire tienne le plus grand compte des indications qui lui seront données et s'incline devant elles. Mais que, sous quelque forme que ce soit, — commission ou autre — on assure entre les deux un intime accord. Car il ne faut pas qu'on puisse dire qu'il est en 1904 plus malaisé de s'entendre entre Français, qu'il ne le fut en 1902 de s'entendre avec le Maroc.
» Voilà la première partie du programme. Venons à la seconde qui, subordonnée à la première comme à une condition nécessaire, garde pourtant sa pleine valeur de réalisation immédiate et pratique, je veux dire à ce qui doit être le programme positif et prochain de la pénétration pacifique.
» Nous avons vu que, pour entamer utilement cette pénétration, qui a un peu Tair d'une utopie quand on se contente de parler d'instituteurs et de médecins, le concours de l'Algérie nous est indispensable. Ce n'est pas à dire, cependant, que le rôle de notre grande colonie doive être, à aucun degré, celui qu'ont pu souhaiter l'exaltation des uns et redouter la défiance des autres. Il est certain que, si pour remplir la tâche assumée par nous avec l'aveu des puissances, pour restaurer au profit du Maghzen une force répressive qui, en rétablissant l'ordre, affermira du même coup et l'autorité du sultan et la sécurité de la frontière algérienne, démontrera tout à la fois notre pouvoir et notre loyauté, nous avons besoin de l'élément algérien, des officiers algériens, des cadres algériens, des ressources algériennes. En effet, ces officiers, ces cadres qui instruiront les forces du sultan, où la légation les prendra-t-elle, si ce n'est en Algérie ? Et comment l'Algérie les choisira-t-elle, si ce n'est en s'associant étroitement aux vues de la légation? Faute de cette union, on arriverait à constituer deux corps d'officiers distincts, s'ignorant réciproquement. Et le récent incident qui s'est produit entre des officiers appartenant Tun aux troupes du Soudan, l'autre à celles du Sahara, a montré les dangers de cette ignorance réciproque. Mais de là à croire qu'il s'agit d'organiser le Maroc militairement, d'y créer une armée sous la direction de la nôtre, il y a un abîme. Et c'est folie que de ne pas le discerner.
» L'œuvre qu'il faut accomplir, et qu'il faut accomplir tout de suite, est plus modeste et sera plus féconde. Le Maroc n'a jamais eu d'armée. Ce n'est point notre affaire de lui en donner une. Il possède actuellement des troupes de police: rien de plus. Notre dessein doit
88 POÎJTIQUE FRANÇAISE
se borner, à en améliorer l'organisation : voilà tout. Est-ce là le fait d'ambitions militaristes ? M. Jaurès lui-même ne le soutiendrait pas. Il admettrait qu'au point de vue de la valeur combattante, les troupes marocaines montrent en toutes occasions qu'elles ont beaucoup à apprendre de nous. Mais il reconnaîtrait aussi que la civilisation, Thumanité, en un mot toutes les causes qui lui sont chères, n*ont qu'à gagner à ce que, sous notre action, les mahallas d'Abd-el-Aziz renoncent à leurs vieilles habitudes de pillages, de razzias, de têtes coupées, salées et exposées. Qu'on ne vienne donc pas prétendre que nous rêvons, sous prétexte de collaboration avec l'Algérie, de militariser le Maroc. Nous ne songeons qu'à le pacifier dans son intérêt et dans le nôtre. Mais, pour cela, il n'y a qu'un moyen, c'est de lui donner l'impression de notre force, sans nous laisser pour cela contraindre à l'employer. » Il faut, au surplus, distinguer entre la vieille idée qu'on se fait du soldat d'Afrique d'il y a cinquante ou même trente ans, sabreur, mitrailleur, enfumeur, et les hommes que nous pouvons aujourd'hui utiliser au Maroc. Ces offîciers-là ne sont pas des conquérants, mais des administrateurs. Soldats colons, soldats de bureaux, mais bureaucrates mobiles et souples, et pas (( ronds de cuir » le moins du monde, ils ne croient pas que leur tâche consiste surtout à conquérir et à combattre. Pour eux, c'est là une inélégante extrémité, à laquelle, au besoin, ils font face, cela va de soi, avec autant d'héroïsme que leurs aînés, mais qui, à leurs yeux, ne vaut pas la manière douce, créatrice d'habitudes et d'institutions durables. C'est cette manière qu'ils appliquent avec succès dans le Sud algérien. C'est elle qu'il faut leur permettre d'employer d'un côté de la frontière comme de l'autre. La méthode.
L AFFAIRE OU MAROC m
qui consiste à appuyer sans frapper, a fait ses preuves au lendemain de la conclusion des accords franco-marocains. Elle nous conduira à prendre sur les milices du sultan, — non pour augmenter les moyens d'action d'un pouvoir parfois capricieux, mais pour le plus grand bien de Tordre et de la paix, — un ascendant, dont, si pacifiste soit-on, on ne pourra que se féliciter.
» Sans doute dans les entretiens, qu'il aura bientôt, — et le plus tôt sera le mieux — avec le sultan et ses ministres, le ministre de France pourra aborder ces questions d'instituteurs et de médecins, qu'on a mal à propos fait passer au premier plan et qui pourtant ne sont que subsidiaires. Il pourra montrer aux Marocains les services que leur rendront, sous notre direction, les établissements d'assistance et d'enseignement. Il pourra même leur tracer un programme opportuniste et prudent de progrès économiques, sagement adaptés à la lenteur de leur évolution et à l'étroitesse de leur crédit, de nature à attirer dans le pays soumis la population indocile, mais âpre au gain, du blad-el-siba. Mais tout cela, dont on a eu le tort de parler comme de l'essentiel de notre œuvre, n'aura de prix et de durée qu'autant que, d'abord et rapidement, nous aurons accompli, pour assurer l'ordre et par les moyens que j'indiquais tout à l'heure^ l'effort de police et d'instruction des milices, qui estlïtme même de la pénétration pacifique. Si on laissait de côté, si on ajournait cet effort; si l'on considérait qu'il suffît de traiter le Maroc comme un comptoir du Levant où l'on bâtit un hôpital, une école et des quais, on ne tarderait pas à s'apercevoir que l'édifice pèche par la base et que ce n'était pas la peine de s'assurer l'aveu des puissances pour construire sur le sable le plus précaire des monuments.
» Ainsi définie, ramenée à son principe, qui est la création de la paix publique par l'organisation prudente d'une police marocaine soumise à notre contrôle dans toute retendue du ft/ad-eZ-ma^As^en, la pénétration pacifique est une opération sûre et sera une opération féconde. Pour qu'elle réussisse, il feut l'accord de tous nos moyens d'action, l'utilisation de toutes nos ressources algériennes ou autres, enfin et par-dessus tout, la rapidité dans l'exécution. Le reste — écoles, médecins, routes, etc. — viendra après et ne peut, utilement, venir qu'après. Si en toute chose il faut considérer la fin, il importe plus encore de commencer par le commencement. »
VIT. — La FRONTIÈRE ALGÉRO-MAROCAINE. DÉCLARATIONS DE M. JONNART
M. Jonnart, gouverneur général de l'Algérie, est arrivé à Paris au début de décembre.
On sait que, de ses nombreuses et lourdes attributions, une partie au moins intéresse notre politique extérieure ; je veux parler de l'organisation des territoires que traverse la frontière entre l'Algérie et le Maroc, organisation qui a pour objet, d'une part d'augmenter la sécurité, si souvent troublée depuis un demi-siècle, de notre colonie ; d'autre part, de créer entre nos voisins et nous des relations régulières qui ne sont pas la forme la moins utile de la pénétration pacifique. C'est sur cette partie de sa tâche, où ses éminentes qualités d'ordre, d'énergie et de clairvoyance se sont utilement employées, que le gouverneur général m'adonne les explications qu'on va lire.
La question marocaine ne saurait à coup sûr être uniquement ni même principalement une question
algérienne. Mais tout ce que fait TAIgérie dans les régions où elle touche au Maroc a une immédiate influence sur Tavenir même de ce pays. L'œuvre accomplie sur la frontière est dès maintenant assez avancée pour qu'on puisse, d'ensemble, l'exposer et l'apprécier. C'est cette appréciation, vérifiée par le gouverneur général au cours de son récent voyage dans le Sud, qu'on trouvera ci-dessous.
— Tout le monde sait, m'a dit M. Jonnart, que la défense de la frontière algérienne du côté du Maroc s'est depuis quatre ans singulièrement compliquée. Et tout le monde sait aussi que l'occupation par nos troupes des oasis sahariennes est l'origine de celte complication.
» La réalisation de nos droits sur le Touat a reculé la frontière algérienne de 800 kilomètres vers le Sud. Elle nous a, de ce fait, imposé l'obligation d'abord de protéger les habitants du Touat contre les razzias périodiques dont ils étaient victimes de la part des Berabers, ensuite d'assurer entre les oasis et le Sud- Oranais une ligne de communication et de défense. La chose n'était pas aisée. On fit du mieux que l'on put. Des postes furent installés de Beni-Ounif à Beni-Abbès tout le long de la vallée de la Zousfana. On y établit des détachements. Mais nos troupes, échelonnées sur un trop grand nombre de points où elles restaient inactives, immobilisées dans leurs « bordjs » qu'elles ne quittaient que pour partir en colonnes à grand bruit, à grands frais, et parfois sans grands résultats, n'obtenaient pas de succès durables. De plus, notre ligne de défense se confondant avec notre ligne de ravitaillement, le passage des convois par les points les plus exposés constituait pour les nomades de la frontière une perpétuelle tentation. Enfin, pour aggraver tous
ces incoQvénienls, le général commandant la subdivision d'Aïn-Sefra était, au point de vue réglementaire, dans la même situation que tous les généraux de brigade des garnisons métropolitaines et, lorsque, par exemple, il avait besoin d'artillerie ou de génie, devait en référer à Oran, qui en référait à Alger, lequel en référait à Paris, d'où, par la même voie, mais en sens inverse, les ordres arrivaient, — toujours trop tard, naturellement, comme les carabiniers d'Offenbach.
>y Vous vous souvenez ides surprises sanglantes que nous a values cette organisation défectueuse. La plus douloureuse, j'ai nommé celle d'El-Moungar, est présente encore à toutes les mémoires. Chaque année nous coûtait 3 ou 400 soldats. Et Topinion inquiète s'étonnait tour à tour ou de notre passivité ou de l'inutilité de nos représailles. Quant aux frais, ils étaient énormes. Et leur progression constante n'était pas sans mécontenter la commission du budget. On comprit qu'il était temps de prendre des mesures. Sur ma proposition, le gouvernement adopta un programme dont j'ai depuis quatorze mois surveillé l'application et que le succès a couronné. C'est le général Lyautey qui a présidé sur place aux mesures d'exécution.
» Ce programme impliquait tout à la fois un changement de méthode et un changement d'instrument. J'ai pensé, et le gouvernement a pensé avec moi, que, pour organiser solidement la défense de nos confins et réduire en même temps les dépenses militaires, il convenait : i° de substituer dans une large mesure aux troupes régulières envoyées dans le Sud-Oranais des troupes indigènes extrêmement mobiles, recrutées dans le pays, vivant dans le pays, pouvant par conséquent se passer du ravitaillement par convois ; 2° de
ne pas confondre plus longtemps deux choses essentiellement distinctes, à savoir la ligne de défense, qui doit être en avant, la ligne de communication, qui doit être en arrière, et, pour ce faire, d'occuper, à l'ouest du Djebel-el-Bechar, un point de protection ; 3** de donner au chef de la subdivision d'Aïn-Sefra une plus grande autonomie. L'ordre étant ainsi rétabli, les relations commerciales, visées par les accords francomarocains de 1901-1902-1903, se noueraient et se développeraient d'elles-mêmes. Et de l'œuvre de police l'œuvre de civilisation se déduirait naturellement.
» Ce programme, adopté en septembre 1903, a reçu aujourd'hui son exécution intégrale. Les postes, trop faibles, trop éparpillés, ont été supprimés. A leur place nous avons créé des postes moins nombreux, mais bien pourvus et renforcés en artillerie légère. C'est un poste de ce genre Que nous avons installé à Béchar, couvrant ainsi notre ligne de communication de la Zousfana. Deux nouvelles compagnies d'infanterie montée, une de légionnaires, une de tirailleurs, deux nouvelles compagnies sahariennes, l'une à Beni-Abbès, l'autre à Béchar, ont été créées. La voie ferrée a été poussée jusqu'à Ben-Zireg et Béchar. Il en est de même du télégraphe, qui, simultanément, a été prolongé jusqu'à Taghit. Enfin par une décision du 3 novembre 1903, le général Lyautey a été autorisé à disposer de toutes les troupes stationnées dans son commandement sans recourir à l'intermédiaire des services techniques (artillerie, génie, santé, intendance), dont ces troupes sont dépendantes, sous réserve d'en rendre compte immédiatement au général commandant la division d'Oran qui, à son tour, saisit le gouverneur général et le ministre de la guerre. Sans, par conséquent, échapper le moins du monde au contrôle du pouvoir central,
il peut riposter immédiatement aux attaques d'enneïtiib rapides. Ce régime n'est, au surplus, qu'un retour jL relui qui avait existé jusqu'en 1894.
a Les faits qui se sont succédé depuis un an prouvt^nl que cette solution était la bonne. Là où nous avions 300, 400 morts par an, nous n'avons cette iuinée pas perdu un seul homme. Il ne s'est pas proilmt un seul incident de frontière. Nous avons, d'autre pari, réalisé sur les ravitaillements par rapport aux prévisions de l'année précédente (prévisions insuffirianl*^s cependant et qu'avait dû compléter un crédit ^supplémentaire de 1.500.000 francs) une économie de 700.000 francs. Et quand le fonctionnement des compuproies sahariennes sera tout à fait normal, tout (n [-met de prévoir que Téconomie sera de 5 millions. K\t même temps, l'apraisement paraît se faire parmi lïus voisins du Sud. Les Berabers sont inactifs. Les IJiuLÎ'Menia ont fait en majorité leur soumission. Les Uiilad-Djerir ont passé de l'hostilité à la réserve. Les Beni-Guil ont pris par-devant l'amel marocain de Fif^^uig l'engagement solennel de s'abstenir de toute agression contre nous et jusqu'ici ils ont tenu leur parole.
^i Grâce à ces soumissions successives, notre ligne de communications est sûre. Dans la vallée de la Zousfaua, sillonnée naguère par les harkas, les convois circulent facilement. Des reconnaissances habilement i oaduites par le commandant supérieur de Bechar au î5ii«l jusqu'au Guir, au nord jusqu'aux Ksour d'Aïn- Oiiiiv et Sfissifa ont fait reculer les nomades, qui n usent plus revenir à la charge. Aux abords de Fi gui g, où, chaque nuit, sentinelles et ouvriers du eïiemin de fer étaient attaqués, il n'y a plus que de rares cas de banditisme. Au nord, le poste de Fortassa
l'affaire du MAROC 95
Gharbia assure une protection éventuelle aux Beni- Guil ralliés à notre influence.
» Pour obtenir, sans augmentation de forces, avec une diminution de dépenses, et par les voies pacifiques, ce résultat excellent, le général Lyautey s'est profondément pénétré des idées qui président depuis trois ans à notre politique marocaine. Aux pillards, il a donné l'impression d'une force perpétuellement mobile, toujours en déplacement et toujours redoutée. Aux tribus soucieuses de commercer, il est apparu comme l'adversaire irréductible des razzias. En se servant de toutes les ressources de la civilisation, il a véritablement transformé cette région troublée. Je vous ai parlé déjà des lignes télégraphiques qui ont atteint Taghit, Ben-Zireg et Bechar. Mais je dois ajouter que Beni- Ounif est devenu un centre important; que les indigènes de Figuig et les nomades de la région s'y rendent en grand nombre ; que plus de deux cents maisons y ont été construites en quelques mois ; que le chiffre annuel des affaires y a, Tan dernier, dépassé 5 millions et cette année sera deux fois plus fort. Des écoles ont été créées un peu partout, où les enfants sont initiés aux éléments de la langue française et à nos procédés de culture et de travail manuel. Des soins sont donnés par nos médecins militaires, à qui de plus en plus les indigènes s'accoutument à recourir, soit pour se faire traiter, soit pour se faire vacciner. Enfin, des infirmeries et des dispensaires indigènes, qui obtiennent le plus vif succès, sont, grâce au concours du docteur Henri de Rothschild, installés à Aïn-Sefra, à Beni- Ounif et à Bechar. Nous avons en un mot, tout en donnant l'impression de notre force, témoigné à nos voisins que notre ferme désir était de vivre en paix avec eux. Et ce désir a été apprécié.
» En présence d'une telle situation, il y a, n'esL-il pas vrai ? un singulier paradoxe — disons mieux, une s r^ritable injustice — à ce que le promoteur de celte yiolitique pacifique passe aux yeux de certains pour un fauteur d'aventures militaires. Si ce paradoxe? a été soutenu, si cette injustice a été commise, ce ne peut <'Lt'e que faute de connaître exactement les difficultés de Tœuvre à accomplir et les moyens de résoudre ces «lifticultés. Il faut dissiper cette équivoque, éclairer roUe ignorance.
» J'ai parlé des difficultés. Il est, je pense, superflu (Ty insister. Et l'on conçoit de reste que, pour défendre sivec 4 à 5.000 hommes une frontière de 800 kilomètres, (I faut une inlassable activité. Cette activité est, en rtl'et, l'un des principes essentiels de la méthode ff n'applique le commandant de la subdivision d'Aïn- Sofra. Non seulement il prescrit à ses officiers de négo- ( ier plutôt que de razzier, de prévenir les combats jilutôt que de les livrer. Mais il complète cette direction générale en imposant à ses troupes une continuelle inobilité que les soldats préfèrent à la monotonie du a hordj » et qui produit sur les tribus une impression «Tubiquité. Pris entre la nécessité de défendre la frontière sur toute son étendue et celle de n'augmenter ni los effectifs ni les dépenses, le général Lyautey a résolu le problème en se transportant rapidement d'un point à un autre. Incriminer cette activité serait aussi singulier que de reprocher à un gendarme de courir le isiiys au lieu de rester chez lui. Mais, dans la mesure uiéme où l'on en prise les avantages, il en faut admettre kl conséquence, je veux dire une certaine liberté de mouvement sans laquelle le mouvement même deviendrait impossible et force serait de revenir à l'immobililé d'antan.
» C'est au cours de ces déplacements que le général apprit, en juin dernier, que les forces combinées de Bou-Hamama, notre vieil ennemi et du prétendant Bou- Ilamara, réunies non loin d'Oudjda^ menaçaient la tribu des Ilamyans, qui est à nous, et se préparaient à occuper, dans la zone frontière, le point très important de Ras-el-Aïn, qui commande les deux principales routes de la région, celle de TOued Cliarif et celle du Cliott Garbi. Fallait-il attendre cette occupation pour, ensuite, organiser une véritable expédition, alors surtout qu'il s'agissait d'un marché mixte où notre présence préventive semblait parfaitement légitime? Je ne Tai pas pensé. Avec mon approbation, avec aussi celle de Si-Rékina, représentant du Maghzen à Oudjda, qui, comprenant l'avantage que le Maroc pouvait tirer de cette manifestation contre l'ennemi commun, avait promis d'envoyer un caïd et un détachement marocain rejoindre nos troupes, Lyautey occupa près de Ras-el-Aïn la casbah de Berguent, depuis longtemps abandonnée et déserte. A la date du 23 juillet, le ministre de la guerre, en exécution d'une délibération du conseil des ministres, approuvait les mesures prises, marquant seulement que, jusqu'à nouvel ordre, il fallait « considérer la colonne qui occupait Ras-el-Aïn comme y étant parvenue par application du droit de suite ». Tout, à ce moment, m'autorisait donc à penser que la présence de nos troupes à Ras-El-Aïn était de nature à affirmer notre politique de coopération avec le sultan, — et ce, sur un point désigné comme marché mixte, comportant, par conséquent, une police mixte, sur un point enfin que menaçait directement Bou-Hamama, rebelle algérien.
» Vous savez comment celte situation se modifia et que le Maghzen adressa une protestation à M. de Saint- Aulaire, premier secrétaire de la légation de France, Tahdieu. 7
contre la présence de nos troupes à Ras-el-Aïn. Presque en même temps, il rappelait Si-Rékina, ce qui prouve, entre parenthèses, que ce dernier avait consenti à notre action. Le gouvernement français reconnut que les raisons qui nous avaient conduits à ce point gardaient leur valeur et que, pour rendre possible le retrait de nos troupes, il fallait au moins que le sultan fût capable de nous garantir contre les coups de main combinés de ses sujets et de Bou-Hamama. Alors, mais alors seulement, nous pourrions nous dispenser — et nous nous en féliciterions, et la commission du budget s'en féliciterait avec nous — de prendre les mesures de préservation dont le Maghzen s'émeut parfois. Si donc je n*ai contre l'évacuation ultérieure de Ras-el-Aïn aucune objection de principe à énoncer, je reste libre de déterminer le moment où cette mesure pourra être prise sans mettre en péril nos intérêts. Et, d'accord non seulement avec le gouvernement, mais aussi avec la légation de Tanger, j'estime que l'évacuation ne sera possible que si M. Saint-René-Taillandier obtient du Maghzen l'envoi à Ras-el-Aïn, au moment du départ de nos troupes, d'une force marocaine, suffisamment nombreuse et solide, commandée par des officiers français, capable enfin de défendre cette frontière, d'agir contre l'ennemi commun, de garantir à nos tribus Hamyans la jouissance de leur terrain de parcours, d'interdire à l'insurgé Bou-Hamama la possession d'un point stratégique d'où il pourrait nous menacer gravement.
» Si j'ai évoqué le souvenir de cet incident, qu'on a bien à tort qualifié de conflit, ce n'est pas, croyez-le, dans le seul dessein de rappeler les raisons de toute sorte qui m'ont déterminé à faire mienne la proposition du général Lyautey d'occuper Ras-El-Aïn. C'est pour montrer par un exemple combien nos forces militaires
l'affaire du MAROC 99
obéissent à des instructions étroites, combien peu elles cèdent au désir légitime de poursuivre leurs avantages. La création du poste mobile de Ras-el-Aïn a eu pour conséquence l'installation d'une école et d'un dispensaire aussi suivis l'un que l'autre. Le commerce augmente rapidement. Les transactions longtemps impossibles recommencent. Ce ne sont pas là des œuvres de guerre. Quant au fameux « engrenage » qui devait, disait-on, nous entraîner d'opération en opération jusqu'au cœur du Maroc, je ne pense pas qu'il reste personne pour en parler sérieusement. Certes notre tâche pacificatrice eut été bien facilitée, si avec l'aveu du Maghzen, nos troupes avaient eu une certaine liberté de rayonnement autour de Ras-el-Aïn, si elles avaient pu repousser nos adversaires communs, protéger les tribus amies. Mais très soucieux de ne fournir au sultan pas même un prétexte de protestation, j'ai donné au général Lyautey l'ordre formel de s'en abstenir. Et, une seule fois en cinq mois, la garnison de Ras-el-Ain a fait, contrainte et forcée, une manifestation au dehors, celle deGuefaït — manifestation esquissée plutôt qu'achevée puisque, malgré les supplications du marabout qui lui demandait ^de rester àGuefaïtpour le protéger contre les ennemis du Maghzen, le commandant Henrys, chef de détachement, refusa et revint à Ras-el-Aïn, consentant seulement à emmener le marabout avec lui, ce qui valut à notre protégé d'avoir sa maison Ivùlée par BoU-Hamama, notre irréductible adversaire.
» Vous voyez par ces quelques faits combien, dans cette région, tout est enchevêtré, combien pour arriver à quelque chose, il est nécessaire de s'entendre. A cette entente, nous avons depuis quinze mois loyalement travaillé, convaincus qu'en la pratiquant nous assurons
à la frontière une tranquillité dont notre politique au Maroc ne peut que bénéficier. Car des troubles à la frontière ne faciliteraient certes pas la pénétration pacifique. Et la sécurité de l'une est la condition de Tautre. Le Maghzen, d'autre part, ne peut méconnaître les services que nous lui rendons et la bonne volonté que nous lui témoignons. C'est ainsi qu'en ce moment même, nous avons sur le territoire algérien plus de 2.000 réfugiés marocains, en fuite devant les cavaliers du prétendant, réfugiés que nous nourrissons et à qui nous permettons, non sans beaucoup de gêne, de séjourner sur les terrains de parcours de nos tribus. Ce sont là des arguments que, dans son prochain voyage à Fez, M. Saint-René-Taillandier ne manquera pas de faire valoir. Et bientôt, je l'espère, le sultan comprendra le service que lui rend le général Lyautey en pacifiant une région où les troupes françaises sont la seule force organisée contre Bou-Hamara, prétendant au trône d'Abd-el-Azis, et Bou-Hamama rebelle, à l'autorité de la France.
» Nous n'avons pas, à Alger, la prétention d'avoir une politique marocaine. C'est au quai d'Orsay que se fait cette politique. Nous nous contentons d'aviser très régulièrement le président du conseil, les ministres des affaires étrangères et de la guerre et la légation de Tanger des mesures que nous prenons, dans la limite des accords franco-marocains et des instructions gouvernementales, pour assurer la sécurité de la frontière, maintenir l'ordre, développer le commerce. Comme je le disais, il y a un mois, à Beni-Ounif, nous avons su, en nous gardant de toute ingérence, profiter de tous les moyens d'action propres à nous assurer l'amitié et la confiance de nos voisins marocains : développement des rapports commerciaux,
création d'œuvres d'assistance et d'hygiène à leur portée. C'est là de la véritable pénétration pacifique conforme aux vues du gouvernement. Elle fait honneur à notre armée d'Afrique et au général Lyautey. Grâce à lui, je le dis très haut, je n'ai plus aujourd'hui les craintes graves que je ressentais en 1903. Des actes isolés de brigandage peuvent se produire. Il s'en produit également sur les boulevards extérieurs. Mais ce ne sont plus les troubles chroniques, dispendieux, humiliants, qui, naguère, désolaient la frontière. Celte pacification est précieuse à l'Algérie. Elle ne sera pas, j'en ai la conviction, inutile à la France. »
L'année 1904 se termina par une tentative, bientôt abandonnée du sultan, pour éloigner de Fez les missions militaires européennes, y compris la mission française. Ce fut un nouveau retard apporté au départ de l'ambassade de M. Saint-René-Taillandier. On sait que, depuis l'arrivée à Fez de cette ambassade, l'entrée en scène de l'Allemagne, entrée en scène que son attitude antérieure ne paraissait pas annoncer, mais contre laquelle néanmoins il eût été désirable que nous fussions mieux armQS, a changé l'aspect de la question et rouvert devant le Maghzen l'adjudication qu'on espérait close en 1904. Il est certain que, pour conjurer ce risque, il eût fallu de deux choses l'une, ou obtenir de l'Allemagne un engagement écrit, ou aller si vite en besogne qu'on la mît à Fez en présence du fait accompli. Ni l'une ni l'autre de ces solutions n'a malheureusement été adoptée. Et le Sultan, en réclamant la réunion d'une conférence internationale, a consacré l'échec de la première partie de notre programme marocain.