FRANÇAIS
Le 18 mars 1904 surgit une difficulté inattendue. Ce jour-là, en la fête de Saint-Joseph, son patron, le pape
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répondant au cardinal Oreglia, protesta contre les mesures législatives et administratives prises par le ministère français à Tégard des congrégations religieuses. Voici, tel que les agences l'ont donné, le passage principal de cette allocution :
Nous déplorons et réprouvons hautement de telles rigueurs, essentiellement contraires à l'idée de liberté bien entendue et aux lois fondamentales du pays, aux droits inhérents à l'Eglise catholique et aux règles de la civilisation elle-même, qui défend de frapper des citoyens pacifiques. A ce propos, nous ne pouvons nous dispenser d'exprimer notre douleur pour la mesure prise de déférer au Conseil d'Etat comme abusives des lettres respectueuses adressées au premier magistrat de la République par plusieurs pasteurs bien méritants, parmi lesquels trois membres du SacTé-Collège. Sénat auguste du Siège apostolique, comme si ce pouvait être une faute de s'adresser au chef de l'Etat pour rappeler son attention sur des sujets étroitement connexes avec les devoirs les plus impérieux de la conscience et avec le bien public.
Le dimanche 20 mars, l'ambassadeur de France, sur les instructions du ministre des affaires étrangères, adressa au cardinal secrétaire d'État une protestation formelle. M. Delcassé lui avait donné mission, sans attendre la publication du texte officiel des paroles du pape, d'exprimer à Mgr Merry del Val Tétonnement profond qu'en ressentait le gouvernement français. M. Nisard transmit immédiatement à la secrétairerie d'État cette communication, dont voici la substance :
Les propos tenus par le Saint-Père à l'occasion de la fête de Saint-Joseph constituent une appréciation et une critique publiques de la politique française.
Cette critique est d'autant plus inacceptable qu'aucun des actes visés par Vallocution pontificale nest con-
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traii'e aux sHpulalions du Concordai qui régit les relations du Saint-Siège et de la France.
C est pourquoi le gouvernement français a le devoir de protester formellement auprès de S. Em. le cardinal secrétaire dEtat contre cette allocution, dont il ne peut admettre ni le fond ni la forme.
Cette note très nette et impossible d'ailleurs à réfuter produisit au Vatican une assez forte impression. Plusieurs membres du Sacré-Collège regrettèrent, dit-on, que, par une initiative inutile, le pape eût amené le ministre des affaires étrangères à formuler cette réplique. Quoi qu'on en pût penser, on entrait dans la discussion. Tout allait nourrir le conflit.
m. — Le voyage de m. Loubeï
ET LA protestation DU PAPE
Le 24 avril, M. Loubet rendit à Rome au roi d'Italie la visite qu'il avait reçue de lui en octobre 1903. Celte visite sepassa sans incident. Mais, quelques jours après, le bruit se répandit que le Saint-Siège avait protesté contre ce voyage, non seulement auprès du gouvernement français, mais encore auprès de toutes les puissances catholiques. Cette seconde protestation était rédigée ainsi qu'il suit.
Défi Chambres du Vatican
28 avril 1904.
La venue à Rome, en forme officielle, de M. Loubet, président de la République française, pour rendre visite à Victor-Emmanuel III, a été un événement de si exceptionnelle gravité que le Saint-Siège ne peut le laisser passer sans appeler sur lui la plus sérieuse attention du gouvernement que Votre Excellence représente.
11 est à peine nécessaire de rappeler que les chefs d'Etats
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catholiques, liés comme tels par des liens spéciaux au pasteur suprême de l'Église, ont le devoir d'user vis-à-vis de lui des plus grands égards, comparativement aux souverains des Etats non catholiques, en ce qui concerne sa dignité, son indépendance et ses droits imprescriptibles. Ce devoir, reconnu jusqu'ici et observé par tous, nonobstant les plus graves raisons de politique, d'alliance ou de parenté, incombait d'autant plus au premier magistrat de la llépublique française, qui, sans avoir aucun de ces motifs spéciaux, préside en revanche une nation qui est unie par les rapports traditionnels les plus- étroits avec le pontilicat romain, jouit, en vertu d'un pacte bilatéral avec le Saint- Siège, de privilèges signalés,- à une large représentation dans le Sacré-Collège des cardinaux, et par suite dans le gouvernement de l'Eglise universelle, et possède par singulière faveur le protectorat des intérêts catholiques en Orient. Par suite, si quelque chef de nation catholique infligeait une grave offense au souverain pontife en venant prêter hommage à Rome, c'est-à-dire au lieu même du siège pontihcal et dans le même palais apostolique, à celui qui, contre tout droit, détient sa souveraineté civile et en entrave la liberté nécessaire et l'indépendance, cette offense a été d'autant plus grande de la part de M. Loubet; et si, malgré cela, le nonce pontifical est resté à Paris, cela est dû uniquement à de très- graves motifs d'ordre et de nature en tout point spéciaux. La déclaration faite par M. Delcassé au Parlement français ne peut en changer le caractère ni la portée, déclaration suivant laquelle le fait de rendre cette visite n'impHquait aucune intention hostile au Saint-Siège; car l'offense est intrinsèque à l'acte, d'autant plus que le Saint- Siège n'avait pas manqué d'en prévenir ce même gouvernement.
Et l'opinion publique, tant en France qu'en Italie, n'a pas manqué d'apercevoir le caractère offensif de cette visite, recherchée intentionnellement par le gouvernement italien dans le but d'ob.tenir par là l'affaiblissement des droits du Saint-Siège et l'offense faite à sa dignité, droits et dignité que celui-ci tient pour son devoir principal de protéger et de défendre dans T'intérêt même des catholiques du monde entier.
Afin qu'un fait aussi douloureux ne puisse constituer un
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précédent quelconque, le Saint-Siège sVst vu obligé d'émettre contre lui les protestations les plus formelles et les plus explicites, et le soussiifné cardinal secrétaire d'Etat, par ordre de Sa Sainteté, en informe par la présente Votre Excellence, en vous priant de vouloir porter le contenu de la présente note à la connaissance du gouvernement de...
Il saisit en même temps cette occasion de confirmer à Votre Excellence les assurances... etc..
Cardinal Merry del Val.
Le gouvernement français, qui, au reçu de la note à lui adressée, s'était contenté de répondre qu'il la tenait pour nulle etnon avenue, estima que la communication du document à de tierces puissances constituait un procédé incorrect et prescrivit à M. Nisard de quitter Rome sur-le-champ. C'est ce que notre ambassadeur fit le 21 mai au soir.
Ce départ n'avait point d'autre signification que celle d'une représaille diplomatique. Et l'on n'en pouvait rien déduire de positif quant à la rupture définitive des relations. Déjà en effet on avait vu des pays qui n'étaient point la France, des régimes qui n'étaient pas républicains, des gouvernements qui n'étaient pas celui de M. Combes prendre contre le Saint-Siège des mesures de ce genre, sans que leurs relations avec lui eussent été, à cause de cela, définitivement compromises. Deux de ces exemples sont à rappeler.
11 y a vingt-quatre ans, les élections venaient d'affirmer en Belgique le succès des libéraux. Ce succès exaspérait les évêques belges, qui, depuis le vote en 1879 de la loi sur l'instruction primaire, menaient guerre ouverte contre l'État laïque. L'attitude du Saint-Siège avait paru d'abord devoir être conciliante. Le 5 octobre 1879, le cardinal Nina, secrétaire d'État, avait dit au baron d'Anethan, ministre de Belgique,
que la Curie « n'avait jamais cessé de recommander le calme, la prudence, la modération ». Mais soudain, le 11 novembre, un changement à vue se produisit. Le cardinal Nina écrivit au nonce à Bruxelles, — c'était Mgr Vanutelli — que seule une insinuation de mauvaise foi pouvait prétendre qu'il existât un désaccord entre Tépiscopat belge et le Saint-Siège; que les évêques n'étaient pas les auteurs de la lutte existante ; que, tout au contraire, ils la subissaient et devaient se défendre.
Aussitôt M. Frère-Orban, président du conseil, jugeant cette communication offensante, exige qu'elle soit retirée, faute de quoi il rompra avec le Saint-Siège les relations diplomatiques. La menace produit son effet. Et, le 15 novembre, le Saint-Siège, effrayé, prie M. d'Anethan de « considérer sa communication comme non avenue ». Cependant, les journaux catholiques continuant à affirmer que le Vatican soutient les évêques, M. Frère-Orban veut en avoir le cœur net et il télégraphie le 21 à son ministre à Rome :
Suivant les journaux catholiques, TEpiscopat va publier des pièces pour constater son accord complet avec le pape. SHl y a double jeu, V effet sera désastreux pour la papauté. Demander explication et avertir.
A cette sommation, le Vatican répond de nouveau que, tout en désapprouvant, comme l'épiscopat, le principe de la loi, il n'a cessé de recommander le calme. Mais, à ce moment précis, Mgr Dumont, évéque de Tournai, qui n'avait pas voulu s'associer à la résistance épiscopale et qui avait été dépossédé de son siège, publie les instructions données aux évêques belges par l'archevêque de Matines ; ces instructions disaient :
La lettre pastorale collective, telle que vous l'avez reçue, est hautement approuvée par le Saint-Père. Mais Sa Sainteté veut que cela reste absolument secret, assolutamente scgrcto.
En présence de ces révélations, M. Frère-Orban n'hésita plus. Il fit imprimer et distribuer les documents relatifs à ses négociations avec le Saint-Siège, rappela le baron d'Anethan et remit ses passeports au nonce qui venait, d'ailleurs, d'être nommé à Vienne. Dans sa note du 9 juin 1880, le gouvernement belge expliquait sa décision en disant que le Saint-Siège avait «joué double jeu et modifié son attitude ». Peu de jours après, répondant à une interpellation, le président du conseil ajoutait:
J'ai toutes raisons de souhaiter ce débat. Et j'attends avec impatience le moment où le parti clérical cherchera à justilier la fourberie, dont a fait preuve le diplomate qui jusqu'à ces derniers temps représentait le Saint-Siège à Bruxelles. Oui, je vous attends à cette justification. Et je me demande comment vous excuserez l'envoyé du Saint-Siège, qui entretenait dans notre pays l'agitation, qui y prenait part, qui collaborait à des lettres pastorales destinées à jeter le trouble dans la population.
La rupture était caractérisée et, momentanément, irréparable. Elle devait durer quatre ans, jusqu'à la nomination de Mgr Ferrata, comme nonce à Bruxelles et du baron de Pitteurs-Hiégaerts, comme ministre de Belgique à Rome.
Quinze ans plus tard, un incident analogue se produisit en Hongrie. C'était le temps où, après bien des luttes et des crises, le baron Banflfy parvenait, à force de ténacité et de souplesse, à faire adopter les dernières lois politico-religieuses (mariage civil, état civil, etc.). Le nonce apostolique à Vienne, Mgr Agliardi,
archevêque de Césarée, crut pouvoir, malgré sa fonction diplomatique, aller soutenir en Honjçrie môme une campagne contre les lois votées : « Tenez ferme dans votre résistance ! » avait dit le nonce à l'assemblée d'évêques que lui présentait le cardinal Vaszary. Ces paroles déchaînèrent une tempête.
Le 1®^ mai, le baron Banffy, premier ministre, déclarait à la Chambre que le nonce était sorti de ses attributions et que le ministre commun des affaires étrangères, comte Kalnoky, allait demander à Rome des explications. Mais, tout aussitôt, le comte Kalnoky protestait contre ce langage et sa démission des fonctions qu'il occupait depuis quatorze ans s'ensuivait, malgré l'empereur. Après beaucoup de débats parlementafres, une forte agitation dans le pays et plusieurs crises ministérielles, des notes, d'apparence officieuse, annoncèrent, au mois d'octobre, que TAutriche' avait demandé le rappel de Mgr Agliardi ; que ce rappel lui avait été refusé ; qu'en conséquence le comte Revertera, ambassadeur d'Autriche au Vatican, avait reçu l'ordre de prendre un congé... Quelques mois après, en août 1896, Mgr Agliardi était remplacé à Vienne par Mgr Talieni. Le Saint-Siège avait cédé.
Quant à la catholique Autriche, on sait qu'il y a deux ans, son intervention en plein Conclave suffisait encore à défaire un pape et à en faire un autre. Le Saint-Siège et le sacré collège n'avaient pas gardé rigueur à la « monarchie apostolique ».