‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 21 sur 73 · IV. — L'affaihe des kvêques et la rupture · texte numérisé non relu

IV. — L'affaihe des kvêques et la rupture

La situation indécise, qui laissait le nonce du pape èi son poste à Paris et maintenait près le Saint-Siège un chargé d'aflfaires de France, M. de Courcel, ne Tardieu. 8

devait pas durer. Et un nouveau conflit allait déterminer la rupture définitive.

A la fin de mai, Mgr Geay, évêque de Laval, qui se trouvait en son propre diocèse dans une situation difficile, reçut du cardinal Vannutelli une lettre qui ne lui fut point agréable. Dans cette lettre, il était dit que « vu l'état de trouble du diocèse de Laval » et « dans rintérêt de l'Église », il serait bon que Tévêque donnât sa démission et, de son plein gré, abandonnât son siège. Après quelques hésitations, Mgr Geay, considérant que ce conseil équivalait à un ordre, communiqua cette lettre au ministre de l'intérieur et des cultes.

La lettre de la Curie à l'évêque de Laval constituait, à n'en point douter, un manquement aux lois concordataires. En créant à Paris une nonciature et à Rome une ambassade, le Concordat a explicitement interdit toute intervention directe du Saint-Siège, sous quelque forme que ce soit et d'où qu'elle émane, dans les afifaires de l'Église de France. Ce n'est pas seulement le cardinal Vannutelli qui n'a pas le droit de donner à un évêque français des ordres directs. C'est aussi le cardinal secrétaire d'État, c'est le nonce, c'est le pape luimême qui violeraient le Concordat en envoyant de tels ordres. Et d'ailleurs, en l'espèce, le simple bon sens indiquait que, le concours des deux pouvoirs étant nécessaire pour faire un évêque, un seul n'avait point qualité pour le défaire, quel que fût le moyen choisi pour aboutir à ce résultat.

Saisi de l'incident par le principal intéressé, le gouvernement, en conseil, fut unanime à estimer qu'il importait de protester d'urgence et de rappeler, au Vatican, la lettre et l'esprit de la doctrine concordataire. Cette protestation, conçue dans les termes les plus

formels, affirmant Tobligation stricte du Saint-Siège de ne pas intervenir, ni par ses cardinaux, ni par son nonce, ni par son secrétaire d'État, de façon directe et officielle, dans Tadministration de l'Église de France, et demandant, sur cette intervention irrégulière, des explications précises, fut adressée à Rome par la voie diplomatique.

Avant que ces explications eussent pu, en raison des délais de transmission, être données et reçues, un fait nouveau devenait public, qui, sans être identique au premier, présentait cependant des caractères analogues.

Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, avait eu, comme Mgr Geay, des ennuis dans son diocèse. M. Bizouard, curé de la cathédrale de Dijon, et la congrégation des Sulpiciens menaient contre lui une guerre tantôt sourde et tantôt ouverte. Des conflits, éclataient à tout instant. C'est à la suite de ces conflits, que Mgr Le Nordez fut invité, le 11 mars, non à démissionner, comme Mgr Geay, mais à se considérer comme démuni de ses pouvoirs épiscopaux et à ne les plus exercer, puis, le 9 juillet, sommé de venir à Rome sous la menace de peines canoniques.

La forme de la sommation était diflFérente. Le fond était pareil. La seconde fois comme la première, le Saint-Siège violait le Concordat. La seconde fois, comme la première, M. Combes, ministre des cultes, ayant reçu communication de la lettre envoyée à l'évêque de Dijon, soumit cette lettre au conseil. Et le gouvernement, à l'unanimité, résolut de rappeler le Vatican, par une protestation diplomatique aussi formelle que la précédente, au respect du Concordat. Cette protestation partit immédiatement pour Rome.

Le Saint-Siège commença par répondre à la première question, celle qui visait Tévêque de Laval.

il6 POLITIQUE FRANÇAISE

Dans cette réponse, il déclarait qu'il était entièrement d'accord avec le gouvernement français sur le principe visé par sa protestation. Il reconnaissait que le droit ne lui appartient pas d'intervenir officiellement, ni par ses cardinaux, ni par son nonce, dans les affaires de l'Église gallicane. 11 contestait seulement que cette intervention se fût produite. Il affirmait qu'il s'était contenté de donner des conseils, et non des ordres, conseils tout officieux et tout bienveillants. Il ajoutait que, s'il eût voulu davantage, il n'eût point manqué de procéder par la voie diplomatique et de solliciter l'adhésion du gouvernement aux mesures quil eût cru convenable de prendre vis-à-vis des évoques mis en cause.

Le gouvernement, qui, entre temps, avait constitué le dossierdes deux affaires, ne crut pas pouvoir admettre cette interprétation. Voici en effet ce que contenaient ces dossiers.

i^ Affaire de Laval.

a. Lettre du cardinal Vannutelli, préfet de la congrégation du Concile, à Mgr Geay, évêque de Laval, en date du 17 mai 1904. C'est celle où, nous l'avons dit, l'évêque était avisé par le cardinal que, « vu l'état de trouble du diocèse » et « dans l'intérêt de l'Église », il eût à donner sa démission.

b. Lettre du cardinal Merry del Val, secrétaire d'État, postérieure de trois semaines à la première. Cette lettre ne faisait que reproduire la précédente. Elle en était la répétition sous une signature différente.

c. Lettre du cardinal Merry del Val, en date du 2 juillet, renouvelant avec insistance et sous forme de convocation à date ûxe les deux lettres antérieures. L'évêque de Laval était invité à se rendre à Rome pour y comparaître le 20 juillet devant le Saint-Office. Faute à lui de se rendre à cet appel, Mgr Geay devait cesser d'exercer sa juridiction épiscopale.

2*^ Affaire de Dijon.

a. Lettre de S. Exe. Mgr Benito Lorenzelli, nonce apostolique. Cette lettre datait du 11 mars 1904. Elle était écrite au lendemain de la révolte des séminaristes de Dijon contre révêque. Elle ne contenait qu'un simple conseil, celui de ne pas ordiner. L'évêque de Dijon était d'ailleurs, dès ce moment, résolu, et cette résolution était connue, à remettre à 1905 toutes les ordinations.

6. Lettre du cardinal Merry del Val, secrétaire d'État, en date du 9 juillet. Cette lettre, avait une toute autre physionomie que la précédente, invitait Mgr Lé Nordez à se rendre à Rome dans un délai de quinze jours, c'est-à-dire, déduction faite du temps de la transmission, avant le 27 juillet. Faute à lui de ne pas se trouver à Rome à cette date, l'évêque de Dijon devait cesser d'exercer sa juridiction épiscopale.

Telles étaient les pièces qui constituaient les deux dossiers. Le gouvernement considérait que, à des degrés divers et sous des formes variées, les lettres des deux cardinaux et du nonce violaient la doctrine concordataire\ telle qu'elle résulte du Concordat et des articles organiques. Il observait en effet que le Concordat dit (article l*''') :

La religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France. Son culte sera public, en se conformant aux règlements de police que le gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique.

Il en concluait, conformément à la tradition ininterrompue de l'administration des cultes, mais contrairement à la thèse également invariable du Vatican, que les articles organiques, qui sont, au premier chef, des « règlements jugés nécessaires par le gouvernement », ne peuvent pas être plus discutés par Rome que le Concordat lui-même, dont ils sont le complément légal.

118 l'OLITIQUE FRANÇAISE

Et par suite encore il estimait que les articles 1 et 2 des articles organiques, qui disent :

Article ^®^ —Aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, signature servant de provision, ni autre expédition de la cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution sans l'autorisation du gouvernement.

Art. 2. — Aucun individu se disant nonce, légat, vicaire ou commissaire apostolique, ou se prévalant de toute autre dénomination, ne pourra, sans la même autorisation, exercer sur le sol français ni ailleurs, aucune fonction relative aux affaires de l'Église gallicane.

étaient la condamnation des cinq documents versés aux dossiers dont on vient de lire le bordereau. Et c'est en applicationdecesarticles qu'il demandait au Saint-Siège le retrait des documents en question.

En de longues lettres queVOffîciel publia le 30 juillet, le cardinal Merry del Val justifia son point de vue, mais ne retira rien. Sur ces entrefaites Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, qui avait jusqu'alors obéi à la défense que lui faisait le gouvernement de se rendre à Rome, se décida, ayant reçu du cardinal secrétaire d'Etat une invitation pressante et affectueuse à « ne pas ajouter aux tristesses du Saint-Père », àprendre le rapide sans autorisation du ministre des cul tes. Dans une lettre à M. Dumay, — lettre que j'ai eue sous les yeux et qui parvint au destinataire après le départ de son auteur, — il donnait les motifs de cette détermination.

Le gouvernement, estimant que tous pourparlers devenaient inutiles, mit fin le 30 juillet aux « relations officielles entre la France et le Saint-Siège ». C'était la rupture totale des rapports diplomatiques et la suppression de l'ambassade. La séparation de l'Église et de l'Etat en devait être la conséquence.

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