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CHAPITRE VI

I. — Le traité d'arbitrage franco-espagnol commenté PAR l'ambassadeur d'Espagne

Un traité d'arbitrage a été signé le 27 février 1904 entre la France et l'Espagne.

Il y avait un peu plus d'un mois que l'ambassadeur d'Espagne s'était pour la première fois entretenu de cette question avec M. Delcassé. De négociations à proprement parler, il n'y en eut pas : car, dès le premier jour, on fut d'accord sur le principe. La rédaction n'offrait pas non plus matière à difficultés : car les deux gouvernements étaient également disposés à accepter celle qui avait déjà été adoptée dans les conventions précédentes. Très vite, par conséquent, on acquit l'assurance qu'il ne restait plus qu'à signer. C'est ce qu'on fît au bout de quelques jours.

L'ambassadeur d'Espagne, M. de Léon y Castillo a bien voulu, h l'occasion de cet événement qui accusait l'excellente situation des rapports franco-espagnols, me dire quel sens il attachait au traité, au bas duquel, deux heures plus tôt, il avait écrit son nom.

— La conclusion de la convention d'arbitrage entre nos deux pays est, m'a-t-il déclaré, une chose excellente.

» Cette convention présente le même caractère que celles que la France a conclues avec TAngleterre et ritalie. Elle est limitée à ce que la prudence autorise. Elle témoigne d'un réciproque désir d'éviter les difficultés, plus encore de les localiser, s'il s'en produisait d'imprévues.

)) Je ne crois pas que la guerre, qui occupe en ce moment l'attention du monde, eût été une raison suffisante d'ajourner la signature d'un pareil accord. M. Delcassé a été du même avis. J'en suis heureux : car n'estce pas surtout aux heures de conflits que les gages de paix sont précieux?

» Et puisque j'ai parlé de la guerre, laissez-moi ajouter — car il s'est trouvé, paraît-il, des gens pour en douter — que l'Espagne, dans cette crise, n'a et ne peut avoir d'autre souci que de prendre les mesures propres à Sauvegarder sa neutralité, si par impossible elle était menacée. Cette hypothèse, je le sais, est improbable. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour ne point faire ce que tout le monde ferait à notre place.

)) Mon gouvernement a donc, comme c'était son devoir, envoyé quelques bataillons aux Baléares, à Algésiras, à Geuta, aux Canaries, bref dans les principaux points du territoire espagnol, quf sont des points stratégiques. Mais voir dans ces actes de précaution l'indice de je ne sais quelles arrière-pensées, c'est, en vérité, pure folie.

» Pour en revenir à la convention que la France et l'Espagne viennent de conclure, j'estime qu'elles peu- . vent être appelées l'une et l'autre à en recueillir le bénéfice. Ces sortes d'accord ont un double avantage : ils consacrent entre les peuples les relations d'amitié déjà existantes : ils resserrent ces relations et les mettent à l'abri des risques que peuvent leur faire courir les

menus incidents de la vie internationale. Je me félicite donc doublement de cette preuve nouvelle de la réciproque sympathie qu'éprouvent l'un pour l'autre les deux pays voisins.

)) Vous me demandez, si l'Espagne a l'intention de signer avec d'autres puissances des conventions analogues. C'est possible, bien que je Tignore. Il n'en restera pas moins que c'est avec la France qu'elle aura signé la première. )>

La conclusion de ce traité est le terme naturel de l'évolution qu'ont suivie depuis dix ans lès relations franco-espagnoles.

Un malentendu artificiel avait longtemps pesé sur elles. Les circonstances et les hommes contribuèrent à le dissiper. Dans les jours difficiles, où l'Espagne malheureuse mérita l'estime du monde entier, et d'abord celle de ses adversaires, le gouvernement français sut prouver à celui de Madrid la sincérité efficace de ses bons sentiments. Depuis, en des occasions successives, — sacre du jeune roi, remise à M. Loubet de la Toison (l'Or, voyage à Paris de la reine Christine, envoi d'un vaisseau espagnol pour saluer en rade d'Alger le président de la République — les relations franco-espagnoles se sont animées d'une cordialité vraie. La droiture, la bonne grâce et le tact de M. de Léon y Castillo sont pour beaucoup dans ce résultat, que devait couronner quelques mois après la visite d'Alphonse XIII à Paris.

11 n'existe actuellement, entre la France et l'Espagne aucune cause de conflit. Mais quand deux peuples sont voisins sur deux continents à la fois, ils sont forcément obligés de traiter d'accord certains problèmes. Ceux que nous pouvons être amenés à envisager de concert avec nos voisins espagnols gagneront à se développer

dans une atmosphère de confiance. Les gouvernements, à Paris et à Madrid, ont voulu créer cette atmosphère.

II. — La Tunisie et la Fiiance. Déclarations de M. Stephen Pichon, résident général

On sait qu'au mois de juillet 1904 le bey de Tunis a été l'hôte delà France. A cette occasion le résident général de France à Tunis m'a fourni sur ce voyage et sur la situation du protectorat des renseignements intéressants. Tous ceux qui ont vécu à Tunis et participé à l'œuvre passionnante de réorganisation que nous poursuivons là-bas se sont sentis pris et retenus par l'attrait de cette tâche large et variée. M. Pichon, au lendemain du drame de Pékin, a trouvé en Tunisie le réconfort d'un labeur calme et fécond. Au rez-dechaussée de l'une de ces vieilles maisons de l'île Sainl- Louis, qu'un vrai Parisien ne quitte jamais sans regret, dans un cabinet haut et clair où des souvenirs de Chine voisinent avec des tapisseries de France, M. Pichon attend le moment de partir pour le Jura, où il passera ses vacances après le voyage du bey. Un bouddha doré, massivement accroupi sur le bureau, l'écoute parler de Tunis. Sur la Seine, les remorqueurs passent, coupant de leurs sifflets impérieux le cours de la conversation.

— C'est au voyage que fît, l'an passé, en Tunisie, le président de la République, que remonte l'idée première de la visite du bey à Paris.

)) Lors du dernier déjeuner qui eut lieu à Bizerte avant le départ du président, celui-ci, qui éprouve pour le prince Mohammed une très personnelle sympathie, lui exprima l'espoir qu'il le reverrait. Le bey se souvint de cette parole, qui répondait à son propre désir. Et

Tautomne dernier, lorsque je rentrai à Tunis, il me fît part de sa résolution de rendre à M. Loubet la visite qu il avait reçue de lui. Il me demanda en même temps de m'en occuper sans plus attendre, d'en fixer la date et d'en régler les détails. C'est ce que je fis aussitôt par une correspondance avec M. Mollard, directeur du protocole.

» Ce n'est pas la première fois qu'un bey de Tunis vient à Paris. Et déjà, en 1846, le gouvernement de Louis-Philippe avait reçu officiellement le souverain tunisien. Quant au prince Mohammed, il a été bien souvent notre hôte. Vous vous souvenez de son séjour ici pendant l'exposition de 1900, alors qu'il n'était encore que prince héritier. Ce séjour avait été précédé de beaucoup d'autres, d'une dizaine, si mes souvenirs sont exacts. Mais c'est ka première fois, depuis l'organisation du protectorat, que le bey accomplit à Paris un voyage officiel.

» Ce voyage, qu'il a personnellement voulu, est dès à présent connu de la population musulmane, sur qui il a produit déjà et produira plus encore une excellente impression. Par une lettre adressée aux caïds, Mohammed a fait savoir à ses sujets son prochain départ pour Paris en solennel déplacement. Il a convoqué pour la veille de ce départ une réunion des ulémas et des notables de Tunis. Les journaux arabes, fort nombreux en Tunisie, depuis que nous avons supprimé le cautionnement, se sont emparés de la nouvelle et l'ont commentée abondamment. Il est donc permis de considérer que c'est là un événement heureux, de nature à resserrer encore les liens qui nous unissent aux Tunisiens.

» On a, depuis plusieurs semaines, fait connaître les grandes lignes du programme adopté. Ce programme

bien entendu, a été soumis à Tagrément du bey qui Fa approuvé. Des éléments qui le composent je crois qu'il retiendra surtout la revue de Longchamp et la visite aux serres de la ville de Paris. Mohammed s'intéresse en effet aux choses militaires. Sa garde, commandée par un de nos compatriotes, est parfaitement organisée- Et il se plaît à en contrôler lui-même Tinstruction. Quant aux fleurs, c'est, pour lui et pour la beya, une vraie passion. Il a créé à Cartilage des serres, que sa visite aux nôtres lui permettra d'étendre et de compléter. Quant au reste du programme, dîners, soirées officielles, représentation à l'Opéra, visite à Versailles, il y voit surtout l'occasion, qui lui est précieuse, d'entrer en rapports directs et répétés avec les représentants de la France.

» Car le prince Mohammed -est un sincère ami de notre pays. Et c'est pour moi un devoir agréable de reconnaître que sa volonté est la collaboratrice éclairée et dévouée de l'œuvre que nous poursuivons en Tunisie. Le bey, qui parle notre langue, mesure très exactement les services que nous avons rendus à la Régence. 11 apprécie à sa valeur la discrétion que nous avons mise à les lui rendre. 11 n'a pas oublié quel désordre administratif nous avons trouvé il y a vingt ans. Et il nous sait gré de la régularité rétablie dans les pouvoirs publics, de l'ordre matériel assuré, de la richesse restaurée, de la sécurité reconquise.

» La situation de la Tunisie est en effet excellente. Et nous pouvons, sans excès d'orgueil, être fiers de l'avoir créée. En moins d'un quart de siècle, le résultat a dépassé les espérances qu'avaient pu former les plus audacieux. 11 y a vingt-deux ans, les administrations tunisiennes, concentrées entre les mains du premier ministre et du ministre de la plume, n'avaient ni spé-

cialité ni autonomie. Par une méthode patiente et des sectionnements successifs, nous avons donné à toutes les formes de la vie publique leur cadre normal. Les diiTérents services que comporte un État moderne, relations extérieures, finances, travaux publics, enseignement, agriculture, commerce, ont été créés et placés sous le contrôle du secrétaire général, représentant du protectorat auprès de l'administration centrale, comme Test, auprès de la personne du bey, le résident général.

» Dans mon rapport au ministre des affaires étrangères sur la situation de la Tunisie en 1903, rapport qui n'est pas encore imprimé, j'ai retracé, depuis l'origine du protectorat, l'histoire des diverses branches de l'administration tunisienne. Cet exposé ne saurait trouver place dans les limites d'une brève conversation et ce n'est point ici le lieu de le recommencer. Je crois cependant que celte récapitulation analytique était le seul moyen de rendre sensible au public français l'effort et le résultat. Qu'il s'agisse de l'administration pénitentiaire naguère inexistante ; de l'hygiène publique inconnue avant notre arrivée et suffisamment organisée aujourd'hui ; de l'assistance médicale indigène et européenne ; de la sûreté générale centralisée depuis 1897 entre les mains d'un directeur dépendant du secrétariat général ; de la justice administrée à la satisfaction des Tunisiens comme des étrangers ; des finances si précaires autrefois, vous vous en souvenez, et qui maintenant permettent à la Tunisie de se suffire et de coopérer même aux dépenses de défense que nous avons engagées sur son sol ; des travaux publics, routes, ports et chemins de fer, qui sont l'honneur du protectorat et que cette année même nous avons encore développés (notre réseau ferré aura en août prochain

900 kilomètres) ; de l'enseignement muni d'un outillage qui a permis l'application facile de la loi sur les associations en ce qui touche les écoles ; des postes, des télégraphes, des téléphones, du service des antiquités et de celui, capital, de la colonisation, — sur quelque point, dis-je, que se porte l'attention, on constate l'unité de la méthode, la ténacité de Faction, l'importance de Tœuvre accomplie.

)) Je viens de parler de la colonisation. J'y voudrais brièvement insister. Je considère, en effet, qu'elle doit tenir dans les préoccupations du gouvernement la première place, et que la Tunisie ne doit pas cesser de nous apparaître comme une colonie de peuplement. Il est évidemment impossible de conjurer les phénomènes d'ordre social et économique, qui ont attiré et attirent encore dans la Régence une immigration italienne près de trois fois supérieure à la nôtre. Mais il est indispensable de donner tous nos soins à l'extension de la colonisation française qui, ne l'oublions pas, compte près de 30.000 âmes, corps d'occupation non compris. C'est dans ce but que, à la fin de 1902, j'ai créé, avec l'autorisation du ministre des affaires étrangères, une commission dite de colonisation, composée de délégués des corps élus et de représentants de l'administration et chargée de tracer le programme de la colonisation française en Tunisie. Les travaux de la commission ont abouti à divers arrêtés, notamment à celui du 16 décembre 1903 sur l'installation des colons et les centres de colonisation. Un premier million a été prélevé en 1903 pour l'achat de terres pour la colonisation. Un autre le sera cette année. Nous en attendons le meilleur effet.

» Mais là plus qu'ailleurs, il importe d'éviter les imprudences qui risquent de rendre vaines les mesures les plus sages et les plus attendues. Au premier rang

de ces imprudences, il faut placer une tendance qui depuis quelques mois a paru se dessiner en France dans certains milieux et qui apporterait des entraves au commerce d'exportation de la Tunisie. Nous ne méconnaissons pas que, comme toute colonie, nous avons le devoir de travailler pour la métropole. Mais celle-ci nous doit en retour les garanties et les satisfactions indispensables pour attirer les-colons.

» Peut-être aussi conviendrait-il, puisque j'en suis au chapitre des desiderata, de faire comprendre à l'opinion métropolitaine certaines impatiences, qui se manifestent parfois dans la colonie française et qui semblent Tétonner. Tunis est à trente-six heures de Marseille. L'écho de notre activité, de nos aspirations, de nos discussions politiques y arrive tout vibrant. Comment n'y déterminerait-il pas un contre-coup ? Il y a là un fait qu'on peut regretter, mais avec lequel il faut compter, tout en gardant bien entendu à la Tunisie son autonomie de protectorat et les institutions particulières appropriées à son milieu.

» L'année passée a été pour la Régence une année heureuse. Blés, oliviers, vignobles ont assuré aux transactions un brillant essor. Les exportations et les importations, dont la France se réserve les deux liers, ont marqué une augmentation sensible par rapport à 1903. Les recouvrements budgétaires ont été facilités par l'heureuse coïncidence des bonnes récoltes en céréales, en huiles et en vin. Les arriérés d'impôts directs légués par la période critique de 1898 à 1902 ont pu en grande partie être apurés. Les impôts indirects ont donné des plus-values notables. Et au 31 décembre dernier, les recettes sur l'ensemble des contributions et revenus publics dépassaient de plus de 5 millions les prévisions budgétaires.

» Les achats de céréales par les négociants français et algériens ont même pris dans Tété de 1903 une telle intensité que le numéraire a failli manquer, et que la direction des finances a dû, dans l'espace de six semaines, faire frapper 6 millions d'or de monnaies beylicales. Cette somme a été presque immédiatement absorbée et l'Hôtel des Monnaies de Paris, occupé par la fabrication des monnaies françaises de nickel, n'ayant pu continuer la frappe des monnaies tunisiennes, on a dû demander au ministre des finances d'expédier en Tunisie 6 nouveaux millions en monnaies d'or de l'Union latine.

» Politiquement, c'est le rapprochement francoitalien et la visite de M. Loubet qui caractérisent l'année écoulée. Déjà, au printemps, M. Loubet avait salué, au nom de la Tunisie « heureuse de leur offrir l'hospitalité, ces nationaux d'une puissance amie, venus en nombre sur ses rivages et qui prennent silencieusement leur part à la mise en valeur du sol. » Le grand banquet franco-italien, qui eut lieu à Tunis, le 17 octobre 1903, pendant le séjour en France du roi et de la reine d'Italie et celui d'avril 1904 pendant la visite à Rome de M. Loubet, ont marqué la répudiation définitive des malentendus d'autrefois.

» Vous savez, d'autre part, ce que fut le voyage de M. Loubet et de M. Delcassé en Tunisie. Le président de la Chambre de commerce de Tunis déclarait, 'en saluant le président et le ministre, qu'il considérait leur visite comme une prise de possession morale. La venue à Paris du prince Mohammed va resserrer encore ces liens moraux formés de confiance réciproque. Elle constitue, à ce titre, plus qu'un acte de courtoisie. Et l'on peut y voir, sans exagération, une manifestation politique appelée aux plus heureux effets. »

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