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III. -7- Une audience du bey de Tums

J'ai eu l'honneur d'être reçu le 15 juillet 1904 par S. A. Mohammed el Hadi Pacha Bey. C'est à dix heures quêtait fixée l'audience. Quelques instants auparavant, le major Si Rechid ben Haïder, en uniforme d'été, tunique noire, hausse col, pantalon blanc, m'introduisait dans le grand salon, où le bey m'attendait.

Mohammed el Hadi, qui est âgé de quarante-neuf ans, a grand air et belle prestance. Le visage encadré d'une barbe grise, taillée en rond, est ouvert et franc. Les yeux sont vifs et mobiles, avec une expression de finesse et de bienveillance. La veille, à l'Elysée, la lourde tenue de général, — pantalon rouge bouffant, tunique noire à jupe plissée, broderies d'or aux manches et à la poitrine, long sabre à garde courbée, grand cordon de la Légion d'honneur, — élargissait la haute stature du bey et donnait à son imposante silhouette quelque lourdeur. Vêtu d'une simple redingote noire, cravaté de blanc, le fez seul rappelant le caractère musulman, le bey m'a paru plus alerte, plus mince et plus jeune.

— C'était pour moi, dit-il, un devoir agréable de venir remercier le président de la République de la visite qu'il a bien voulu nous faire Tan passé.

» Cette visite, malheureusement, a été très courte. Le président venait d'accomplir en Algérie un long et fatigant voyage. Il n'a pu nous consacrer que quelques brèves journées, obligé qu'il était de rentrer à Paris pour y recevoir le roi d'Angleterre. Ce fut pour moi un regret bien vif, et aussi pour mon pays qui avait été très sensible à l'honneur que lui avait fait le chef de l'Etat français.

Tardieu. 9

» Je tiens, d'ailleurs, à ajouter, — et ce m'est une grande satisfaction, — qu'aux sentiments naturels d'amitié que je porte au premier magistrat de la République française s'associe la sympathie très vive que j'ai pour la personne de M. Loubet. Le président est pour moi un ami, un vrai ami.

» Je reviens aujourd'hui, en France pour la dixième fois. Autrefois, j'y venais souvent, très souvent, presque chaque année. Puis, mon père sentant de plus en plus le fardeau de l'âge et ma présence, de ce fait, devenant plus nécessaire à Tunis, il me fallut renoncer à cette douce habitude. Mon dernier voyage, comme prince héritier, date de l'Exposition de 1900, dont j'ai gardé un ineffaçable souvenir. Depuis lors, la charge du pouvoir et la tradition, qui ne permet guère à un souverain musulman de sortir de ses États, m'avaient retenu à Tunis. Je n'en suis que plus joyeux de retrouver, aujourd'hui, votre pays aussi beau que je l'avais laissé. »

Le bey, qui a exprimé avec un grand accent de sincérité ces sentiments amicaux, voudra-t-il me parler de ce qui les justifie, c'est-à-dire du rôle que, depuis vingt-deux ans, nous jouons en Tunisie, des services que nous avons rendus à la Régence ? Je le lui demande.

— Votre Altesse, dis-je, a suivi depuis son début l'action de la France à Tunis. Comment Tapprécie-t-elle? Quels en sont, à ses yeux, les résultats ? »

Le bey, avant de répondre, s'arrête un instant. Il sourit et, croisant les mains dans une attitude de réflexion :

— La question que vous me posez ne se prête guère à des réponses de détail, qui nous entraîneraient à des minuties inutiles. Parlons donc de l'ensemble, qui seul importe.

» Eh bien ! dans l'ensemble, il est incontestable que

là Tunisie est en progrès continu et rapide. Ce progrès, on pourrait le suivre dans chacune de nos administralions. Dans chacune il apparaît. Ordre, méthode, régularité s'y développent sans interruption. Nous le devons au rare mérite des hommes que la France nous envoie et qui ont tous, du plus considérable au plus modeste, une. parfaite connaissance des affaires qu'ils sont appelés à traiter. Ces affaires ne sont point politiques, — car on ne fait guère, chez nous, de politique, au sens propre du mot, — mais administratives. Et c'est par une bonne administration, sage, prudente, éclairée, que M. Pichon, résident général, poursuivant Tœuvre de ses prédécesseurs, assure à mon pays une prospérité qui, de jour en jour, s'augmente et s'affermit.

» Il ne faut pas abuser des comparaisons. Je crois toutefois qu'à bien des égards nous pourrions être, en Tunisie, un objet d'envie pour l'Algérie. L'organisation si souple et si commode du protectorat a permis aux populations de se développer suivant leurs lois et leurs tendances.' Elle a respecté et utilisé les institutions existantes à la plus grande satisfaction comme au plus grand profit de ceux qui y étaient accoutumés. Elle y a gagné de devenir rapidement'et sûrement populaire. »

Je réponds:

— On dit en effet que la population tunisienne s'associe aux sentiments qui ont inspiré le voyage de Votre Altesse en France. Et, la veille de votre départ, une réunion des ulémas et des notables de Tunis a souligné la signification de ce voyage ?

— Notre tradition nationale, reprend le bey, voulait qu'avant de quitter le sol de mon pays, je prisse congé de ceux qui sont, en quelque façon, les représentants de mon peuple. J'ai obéi à cette tradition en réunissant les ulémas et les notables, en leur expliquant les rai-

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sons de mon départ, en leur disant pourquoi je venais en. France ofïlciell^iient, en les invitant à s'unir d'esprit à mes intentions. Ils m'ont compris. El je puis alfirmer que la Tunisie est unanime à se réjouir de cet événement, car il resserre nos relations avec la France, que nous aimons.

» La réception qui m'est faite, tant par le président de la République que par les membres du gouvernement, i^éception cordiale et charmante, où je rencontre à tout instant les plus délicates attentions, m'est précieuse. Elle ne le sera pas moins à mon pays. »

IV. — Les chemins de fer TRANSpyRÉNÉExs. Exposé DE M. Larrouy, président de la délégation française

Plusieurs fois la semaine, au cours du mois de juillet, malgré les ardeurs de la canicule, la commission franco-espagnole du chemin de fer transpyrériéen s'est réunie autour d'une table verte. Reprenant avec zèle la tapisserie de Pénélope à laquelle on travaille depuis tantôt vingt ans, elle a fait de bonne besogne et préparé les bases d'un accord définitif.

Comme toutes les commissions internationales, la commission du Transpyrénéen, — qu'il ne faut pas confondre avec la commission des Pyrénées, dont l'activité archaïque se réfère exclusivement au traité du même nom, qu'elle interprète huit jours par an entre Biarritz et Saint-Sébastien, — comprenait deux délégations. La délégation française étgiit présidée par M. Paul Larrouy, ministre plénipotentiaire, qui représentait le ministère des affaires étrangères. Il était secondé par M. Lax, inspecteur général des ponls et chaussées et par le colonel du génie Robert. M. Nouailhac-Pioch, ingénieur en chef des ponts et chaussées.

chef du contrôle des chemins de fer du Midi, était secrétaire de ladélégation. Du côté espagnol, la composition était à peu près la même. Le baron de la Barre, ministre plénipotentiaire occupait la présidence. M. Lopez- Navarro, inspecteur général des travaux publics, et le colonel du génie Barraquer, commandant la défense de Saragosse, lui étaient adjoints. Le commandant Echagiie, attaché militaire à Vambassade d'Espagne à Paris, remplissait les fonctions de secrétaire.

M. Larrouy, président de la délégation française, à qui j'ai demandé de bien vouloir préciser l'état des travaux de la commission, est le type du diplomate voyageur. Il était, — après une carrière de vingt-cinq ans qui l'avait promené dans toutes les parties du monde, de Yokohama où il fut consul, à Madagascar où il fut résident général, — ministre au Pérou, quand M. Delcassé le chargea d'inspecter les postes consulaires de l'Amérique du Sud. Cette inspection ayant donné de bons résultats, on pria M. Larrouy de la continuer, d'abord aux États-Unis, ensuite en Europe: si bien que, depuis deux ans, il établit un record sans précédent, tombant à l'improviste chez nos consuls, vérifiant le fonctionnement de leur poste, appréciant leurs aptitudes administratives et commerciales. Dans l'intervalle de ces voyages, il préside la délégation française à la commission du Transpyrénéen ^

— C'est, m'a-t-il dit, au mois de juin 1903 que notre commission a été constituée telle qu'elle est. Depuis lors, nous nous sommes réunis plusieurs fois, d'abord à Madrid, ensuite à Paris. Et nous n'avons pas perdu notre temps.

1. M. Larrouy a été nommé depuis lors ministre de France à Buenos-Ayres.

» Notre rôle est bien défini. Et il n'est pas mauvais de le rappeler. Nous avons la mission d'élaborer ua instrument diplomatique, rien de plus. Nous avons, certes, étudié avec soin les tracés dés lignes qui nous étaient soumises. Mais cette étude a gardé un caractère général et théorique. Nous travaillons à établir un contrat international. Et les questions d'exécution, les moyens de réalisation, ne nous regardent pas. Gela dit pour vous expliquer comment les renseignements que je puis vous donner seront plus abstraits que concrets, plus juridiques que pratiques.

» Vous savez que la question n'est pas neuve et que nous avons eu des devanciers. C'est en mars 1885 qu'a été signée la première convention franco -espagnole relative au Transpyrénéen. A la suite de négociations préliminaires et d'études préparatoires dues, pour le côté français, à M. Mille, ingénieur en chef des ponts et chaussées, on était arrivé à s'entendre sur un double tracé. L'un était celui d'Oloron à Jaca par le col de Ganfranc. L'autre était celui de Saint-Girons à Leridapar le col de Salau. Les commissaires avaient décidé que les deux lignes seraient mises sur le même plan. Tout paraissait donc réglé. Mais un article, qui disait que les deux gouvernements s'entendraient sur la date où la convention serait soumise à la ratification parlementaire, rejeta ce règlement aux calendes grecques. Jamais la convention ne fut soumise au Parlement. Jamais n'intervint la ratification.

» Depuis lors, à plusieurs reprises, on a recommencé la conversation. Tantôt de Paris, tantôt de Madrid, d'intéressantes communications sont venues, mais toujours sans résultat. L'été dernier, les deux gouvernements, désireux d'aboutir, ont nommé la commission actuelle. Nous sommes, mes collègues et m.oi,

partis pour TEspagne où nous avons tenu, en juillet 1903, des réunions importantes. Ces réunions ont continué en hiver et au printemps. Et en nous rencontrant, il y a un mois, à Paris, nous avons eu la satisfaction de nous trouver d'accord sur les points essentiels.

» Cet accord, sur lequel le public me parait assez mal renseigné, aboutit dans son ensemble à porter de deux à trois les tracés qu'acceptent solidairement les deux gouvernements.

» Je vous rappelais tout à l'heure par quels points devaient passer les deux lignes arrêtées en 1885. A ces deux lignes, Oloron, Canfranc, Jaca et Saint-Girons, Salau, Lerida, s'ajoutera, si notre travail est ratifié, un troisième chemin de fer. Il partira d'Ax-les-Thermes dans l'Ariège et, à travers les cols de la Cerdagne, il aboutira à Ripoll. Cette nouvelle ligne, que nous avons pris Tinitiative de proposer et qui a été acceptée en principe par nos collègues espagnols, abrégera de trois heures le trajet de Toulouse à Barcelone. Elle aura, d'autre part, le mérite de desservir une population laborieuse, mais peu favorisée jusqu'ici, qui lui devra un regain d'activité et de bien-être.

» En reconnaissant les avantages certains du tracé Ax-les-Thermes-Ripoll, la commission franco-espagnole n'a nullement préjugé les conditions de l'exécution. De même qu'en 1885 les lignes Oloron-Jaca etSaint-Girons- Lerida avaient été placées au même rang, de même, celte fois-ci, nous avons maintenu sur un pied d'égalité parfaite les trois projets sur lesquels nous nous sommes, à quelques détails près, mis d'accord. Faire autrement, c'eût été compliquer et fausser notre tâche. Nous avons à préparer une convention, et non à établir des devis.

» Chacune des trois lignes a ses avantages. Laquelle

des trois, étant, au point de vue des travaux d'art ou des considérations techniques, la plus facile à construire, sera-t-elle achevée la première, ce n'est pas l'affaire de la commission de le préjuger. Je note, du reste, que, du côté français, les trois projets sont d'une réalisation non seulement possible, mais aisée. Et j'en conclus que, notre œuvre achevée, les choses iront sans doute beaucoup plus vite qu'on ne croit.

» La dernière convention a été une convention mortnée. Celle à laquelle nous mettons en ce moment la dernière main, se présente dans de tout autres conditions et paraît susceptible d'une prompte appplication. »

La convention a été en effet signée en août 1904. Elle a été complétée en février 1905 par acte additionnel.

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