Déclarations du puixce Georges de Grèce
HAUT commissaire DES PUISSANCES EN CrÈTE
En 1904, comme les années précédentes, le prince Georges de Grèce a fait un voyage circulaire auprès des chancelleries des puissances protectrices de la Crète.
En 1904, comme les années précédentes, plus que les précédentes, — car le temps mûrit les situations — il a insisté sur les arguments qui militent en faveur de la thèse qu'il n'a cessé de soutenir soit par écrit, soit verbalement, et qui est, comme chacun sait, celle de l'union de la Crète au royaume de Grèce.
Il est intéressant de connaître ces arguments qui, jusqu'ici, ont été de façon exclusive réservés par le prince aux chefs d'Etat et aux ministres des affaires étrangères, dont il est le représentant. Ce sont eux qu'on trouvera ci-après.
— Lorsque, ni'a dit le Prince, au mois de décembre 1898, je débarquai en Crète, chargé par les puissances d'y organiserrautonomie,toutela population chrétienne de l'île considéra que ma mission, fixée à trois années, n'était qu'un acheminement à l'union désirée avec la Grèce. Bien que n'ignorant rien de cet état d'esprit, je crus de mon devoir de rester strictement dans les limites
de mon rôle international et de donner pour objet exclusif à mon activité le rétablissement de la paix publique et de la prospérité économique sous le contrôle des puissances. Cette œuvre, à laquelle je me suis appliqué de toutes mes forces, .n'était point aisée. Les résultats obtenus dépassent néanmoins ce qu'espéraient les plus optimistes.
» Toutefois, peu de mois me suffirent pour acquérir la certitude que le concours des puissances, sur lequel je complais, ne serait pas pour moi aussi efficace que je l'avais espéré d'abord. A coup sûr, je n'incrimine la bonne volonté d'aucune d'entre elles. Mais j'ai fait la fâcheuse expérience de ce que valent en de certaines circonstances les meilleures intentions. Ce ne sont pas seulement les grosses questions, les questions de principe, qui laissent les puissances indifférentes. Même dans l'ordre administratif, même en matière économique et financière, mes lettres aux gouvernements qui m'ont investi de ma mission demeurent le plus souvent sans réponse. Car, pour répondre, il faudrait commencer par se mettre d'accord. Et l'on a toujours autre chose à faire. En 1900, c'étaient les Anglais qui étaient occupés au Transvaal. Maintenant, ce sont les Russes qui ont des difficultés en Mandchourie. A qui le tour?
» Un exemple, que je cite toujours, est celui du refus obstiné opposé à mes propositions dans l'affaire des indemnités au début de ma mission. 11 serait trop long d'exposer ici le détail de cette affaire. Qu'il suffise de rappeler que je ne pus jamais obtenir pour un emprunt indispensable, et dont le gage, une surtaxe douanière, était dans les mains des puissances, la garantie de ces dernières. Il en est résulté une situation financière des plus critiques. La Crète consacre à sa gendarmerie
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plus du tiers de son budget. Sans doute elle doit à ce sacrifice d'être devenue un pays tranquille (la moyenne annuelle des crimes est tombée de 200 sous le régime turc à 12 sous le régime actuel). Mais les écoles extrêmement fréquentées, les travaux publics nécessaires sont insuffisamment dotés et une crise budgétaire est à peu près inévitable.
» Elle sera moins grave cependant que la crise morale. Et cette crise à coup sûr est encore plus prochaine que l'autre. Que voulaient en effet les Cretois? L'union à la Grèce. Cette union ne s'étanl point réalisée, j'ai dans la mesure du possible, apaisé la déception en disant aux Cretois : (c Si vous voulez adresser un nouvel appel aux puissances, commencez par mériter leur bienveillance. Soyez calmes. Restez dans la légalité sans trop vous hâter de revendiquer ce que vous considérez comme votre droit. » J'ai dit cela. Et j*ai été entendu, les faits sont là pour le prouver. Mais, depuis que je prodigue ces conseils de sagesse, six années ont passé. Et l'heure est venue, où l'on n'y prête plus qu'une oreille impatiente.
— A quoi sert, disent les Crélois — ^qui, ne l'oublions pas, ont un Parlement et, partant, une opposition — à quoi sert d'avoir attendu, si c'est pour voir reculer d'année en année la solution souhaitée ? On nous dit que nous perdrons tout, si nous brusquons les choses. Que gagnonS'Uous à les laisser traîner ?» Dans cette voie d'inquiétude et de défiance, on va vite. Déjà certains opposants accusent le Haut Commissaire de plaider sans énergie la cause de la Crète, ils insinuent que, peut-être, mon secret désir est de perdre le procès dont je suis l'avocat, sauvegardant ainsi l'existence d'un poste que l'union supprimerait. C'est là une situation irritante, qui rend ma tâche particulièrement
difficile. Comme je le disais un jour en plaisantant, il n'y a que trois hommes qu'on ait obligés à vivre dans une île dans des conditions aussi désagréables : Napoléon, Dreyfus et moi. »
Insistant sur ce point, le prince, dans ses dernières conversations avec les ministres des affaires étrangères, leur a dit :
— Supposez qu'au mois d'avril, quand le Parlement Cretois rentrera en session, ou, plutôt, sous une autre forme, qui serait à coup sûr une forme pacifique, l'opposition constitue, en vue de l'union, un gouvernement en face de celui dont je suis le chef, arbore le drapeau grec, proclame la Crète unie à la Grèce, que voulez-vous que je fasse, moi, prince grec? Et quelles instructions me donnez-vous? »
La question sans doute était embarrassante. Car l'histoire ne dit pas quelle fut la réponse. Les puissances ne peuvent en effet méconnaître qu'en mettant à la tête de la Crète autonome le propre fils du roi de Grèce, elles ont légitimé et entretenu certaines espérances, que le temps n'a fait qu'aviver. Je crois savoir que le Haut Commissaire a, dans cet ordre d'idées, signalé aux gouvernements combien peu sérieuse doit sembler à l'opinion Cretoise cette souveraineté turque qui ne se manifeste pas même par l'existence d'Un commissaire ottoman à La Ganée ou le payement d'un tribut, cette souveraineté tîctive et vaudevillesque, qui se borne à la présence sur un petit rocher, devant le port de la Sude, d'un drapeau turc encadré des quatre drapeaux des puissances protectrices.
Dans ces conditions, les Cretois se demandent ce que la Turquie pourrait perdre en perdant sa souveraineté. Ils se souviennent que l'émancipation des sujets chrétiens du Sultan n'a jamais résulté du libre consenle*
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ment de celui-ci; que toujours le traité qui fondait un état libre était en contradiction avec le traité précédent qui proclamait l'intégrité de l'empire turc. Ils s'étonnent qu'on les traite plus mal qu'on n'a traité depuis près d'un siècle les Roumains, les Serbes, les Bulgares. Et quand on leur répond, — cette réponse s'est produite plus d'une fois, — que « c'est à cause delà Macédoine », ils ont peine à concevoir comment le fait de provoquer un mouvement national en Crète est une façon d'arranger les a.ffaires de Macédoine. Le Haut Commissaire a mis en relief ces arguments, dont il a eu depuis six ans le loisir de mesurer sur place la valeur de propagande.
Une autre des raisons qu'il invoque, c'est l'impression d'agacement que cause à la population Cretoise la présence des troupes internationales. Ces troupes, qui ont rendu naguère de grands services, jouent, à l'heure qu'il est, le rôle d'un symbole. Elles ne concourent plus au maintien de Tordre; car ce soin appartient à la gendarmerie crétoise, réorganisée par le prince luimême, avec le concours d'officiers de carabiniers italiens, distincts des contingents internationaux. Et cette gendarmerie s'acquitte de sa tâche d'une façon qui ne laisse rien à désirer. Les troupes des puissances, casernées à la Ganée, à la Sude, à Rethymo et à Candie, se bornent donc à faire l'exercice, à passer deux revues par an, et à fournir chaque jour un poste de quinze hommes, qui prend la garde au palais du prince. Le reste du temps, les contingents jouissent d'une grande liberté, qui ne va pas sans inconvénients.
C'est ainsi qu'il y a quelques mois les Italiens et les Français, réfractaires à l'entente cordiale, dont cependant l'aube se levait, ne se rencontraient point dans les rues, sans que, sur le mode agressif, les premiers ne
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murmurassent : « Sedan » elles seconds : « Ménélik ». Les Français avaient aussi l'habitude, tenue pour injurieuse par les Italiens, de fumer leurs cigarettes au bout de longs macaronis. Les Italiens répondaient par des plaisanteries du même goût. On en venait aux mains. Et la gendarmerie Cretoise, la gendarmerie « protégée », en était réduite à rétablir Tordre parmi les « protecteurs ». Depuis lors, les incidents se sont apaisés. On a passé des revues fraternelles, au cours desquelles les colonels se sont serré les mains devant le front des troupes. Mais les Cretois, paraît-il, n'ont pas oublié la bagarre. Et ils se plaisent à la citer pour prouver l'inutilité du contrôle.
Anecdocteset raisons voisinent ainsi dans Targumentation du prince, se complétant les unes les autres et aboutissant toutes à cette invariable conclusion : « Il faut faire l'union ».
C'est là le Delenda Carthago du Haut Commissaire. Tous les ans, quand vient l'automne, il en fait part aux gouvernements responsables. Aussi grand, mais moins mince que son père, le regard fin et pénétrant, la parole nette et réfléchie, il prédit aux ministres des affaires étrangères les conséquences de leur indifférence avec une dialectique impassible nuancée d'une ironie discrète. Il ne méconnaît point les difficultés de sa tache diplomatique et il n'a plus rien à apprendre de celles que comporte sa tâche politique. Il demande seulement que, dans les appels qu'on fait à son dévouement, on n'oublie pas qu'il est prince de la famille royale de Grèce, fils du roi, lié à ce titre par des devoirs qu'il ne sacrifiera jamais.
Cette fois-ci, l'accueil des chancelleries a été obligeant, presque prévenant. Personne ne prétend que tout soit pour le mieux dans la meilleure des Crêtes.
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Au besoin, on agirait, si quelqu'un donnait l'exemple. Mais cet exemple, nul ne se soucie de le donner. L'initiative n'est pas une vertu plus répandue chez les peuples que chez les individus. Et les hommes d'État groupés devant la porte qui mènerait à une solution, se font les uns aux autres des politesses, chacun disant à son voisin : « Après vous... Je n'en ferai rien... »
Certains, qui ne sont point ministres, estiment qu'une solution mixte pourrait peut-être intervenir. Sans poser la question de souveraineté, ils pensent que la combinaison adoptée pour la Bosnie et l'Herzégovine conviendrait au besoin à la Crète. Chargée d'administrer l'île, la Grèce y enverrait des troupes. Et c'est d'Athènes que viendrait l'action gouvernementale. Les contingents internationaux disparaîtraient. Les Cretois auraient les réalités de l'union. Et l'amour-propre des Turcs, qui est, en ce qui regarde la Crète, la seule chose à ménager, tout le reste étant déjà réglé, serait sauf ou à peu près. Seulementce tiers systèpe a contre lui les puissances qui s'en tiennent toujours au siativ quo, cette panacée diplomatique, et la Crète, qui réclame l'union. Entre les chancelleries et le Haut Commissaire, la question est posée sous cette forme : Uaixi quo ou union. C'est cette alternative que l'on considère depuis six ans sans avoir jusqu'ici trouvé le moyen de la résoudre.
IL — Le MEMORANDUM DU PRINCE GeORGËS
A l'appui des arguments qui précèdent et qui ont été présentés verbalement, le prince Georges a remis à chacun des ministres un mémorandum, résumant sous forme succincte l'état actuel de la question et l'opinion du Haut Commissaire.
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Eo voici le lexte :
Lorsque ^par mon mémorandum du mois de septembre iQOOyf exposais aux puissances protectrices delà Crète la situation de Vile et la nécessité d'accorder pleine satisfaction aux aspirations du peuple crétois, f ajoutais les considérations suivantes :
(f On sait que le peuple crétois na accepté lautono- (( mie qui lui était offerte que pour témoigner sa recon- « naissance envers les grandes puissances, dont Vina fervention généreuse assurait son indépendance, et « sous la réserve que V union de la Crète avec laGrèce, « sa mère-patrie, serait effectuée ultérieurement. C'est (( ce but sacré que les Crétois se sont proposé d'at- « teindre ; c'est Vidée nationale qui leur a imposé « V effort colossal fait sur eux-mêmes, et qui a suffi « pour opérer la transformation merveilleuse d'un « pays secoué auparavant par des révoltes incessantes (( el vivant constamment au milieu du déchaînement « des passions et dans le désordre le plus lamentable^ « en un pays calme, pacifié et ne demandant qu'à « jouir des bienfaits de la liberté et d'une paix du- « rable. »
Je me demandais api^ès ce qui pourrait arriver si les puissances repoussaient Vunion de Vile avec la Grèce.
« le découragement, disais-je, et le mécontente- (c ment succéderaient à V espoir et à la joie patriotiques « qui régnent dans tous les cœurs. La démagogie Ironie verait un terrain propice pour se donner libre car- « rière. Et le peuple agité et inquiet de son avenir « se?'ait trop disposé à écouter les conseils imprudents « et à se prêter aux excitations des meneurs. Des réu- (( 7iions se tiendraient sur tous les points de Vile. Des (( démonstrations et peut-être des révoltes viendraient
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« troubler l'ordre exemplaire et la Iranquillité qui « existent actuellement. »
Si ces prémsions inquiétantes ne se sont pas toutes réalisées après la note du 22 fémner i90i des puissances protectriceSy c'est qu'au risque de voir mon prestige diminué^ f ai usé de toute mon influence pour 7^amener les esprits au calme, en faisant miroiter l espoir que les puissances, qui avaient reconnu la légitimité des vœux des Cretois, saisiraient lapremière occasion pi^opice pour achever V œuvre bienfaisante entreprise par Elles en Crète, en décidant Vunion avec la Grèce deux fois, depuis lors, implorée par les votes de la Chambre des députés appuyés par des manifestations unanimes et imposantes du peuple crétois.
Mais le temps passe, et les Crétois, qui se sont montrés si calmes et qui ont fait tant de progrès — soutenus qu'ils étaient par V espoir de voir le rêve national, pour lequel tant de sacrifices ont été faits, réalisé, — sont gagnés par l impatience, et l'état des esprits en Crète est tellement surexcité que de nouveaux malhews menacent le pauvre pays tellement éprouvé dans le passé, si les votes émis le ôjiQ août par la population chrétienne dans toutes les provinces de Vile, — par lesquels elle me charge d'implorer de sa part les grandes puissances de ne plus retarder Vunion de Vile avec la mère-patrie, — étaient^ une fois encore, repoussés.
Je croirais faillir à mon devoir envers les grandes puissances et envers le peuple crétois, si je ne répétais ce que j'ai déjà exposé dans mon premier mémorandum, que, pour éviter des difficultés toujours croissantes et qui deviendront bientôt insurmontables, il ny a qu'une seule solution: Vunion de Vile a la Grèce,
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C'est la solution que les grandes puissances ont fait entrevoir aux Cretois en confiant à un prince de la famille royale de Grèce le mandat de Haut Commissaire en Crète.
C'est la seule solution à laquelle le peuple crétois aspire, la seule quHl demande, la seule quil implore des grandes puissances qui, après lui avoir donné la liberté, ne voudront pas le voir plongé de nouveaw . dans le désordre, les interminables dissensions et les malheurs du passé.
La manifestation du 6/19 août, à laquelle le prince fait allusion dans son mémorandum, eutlieu à laCanée, où des délégués des différentes parties de Tîle défilèrent aux cris de : « Vive l'annexion ! » et déposèrent une adresse dans ce sens entre les mains des différents consuls. Quant à la note des puissances du 22 février 1901, elle constituait une réponse négative aux propositions formulées par le prince Georges à l'automne de 1900 et qui tendaient, notamment, à remplacer par des troupes grecques, les contingents internationaux.
Ces propositions de 1900 n'ont jamais été publiées. Il est intéressant de les faire connaître.
Après avoir rappelé au milieu de quels incidents fut organisé le gouvernement autonome de la Crète, souligné aussi le calme et l'impartialité qui présidèrent au vote de la Constitution par l'Assemblée Cretoise, le prince analyse l'œuvre de réorganisation accomplie: 1° dans l'ordre judiciaire : création de justices de paix, de tribunaux de première instance, d'une Cour d'appel, d'une juridiction criminelle et correctionnelle, promulgation ou refonte des Codes civil, commercial^ pénal et de procédure ; 2° dans l'ordre administratif et municipal ; 3° dans l'ordre financier.
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Voici Tessentiel du passage relatif à cette réorganisation :
L'organisation de la gendarmerie a été confiée à des officiers italiens qui ont obtenu, en quelques mois, des résultats inespérés.
Les paysans crétois se sont plies à la discipline militaire avec une facilité que l'on n'aurait pu attendre de gens habitués à vivre depuis leur enfance dans un état constant de rébellion contre l'autorité. La population du pays a si bien compris quun fait nouveau venait de se passer en Crète, que le sentiment de mépris qu'elle avait éprouvé de tout temps contre l'ancienne gendarmerie dont elle n'avait jamais tenu le moindre compte et qui avait été toujours réduite à l'impuissance la plus absolue, s'est aujourd'hui entièrement transformé. Le peuple crétois aujourd'hui aime, respecte et craint la nouvelle gendarmerie, et la sécurité est telle dans l'île que les musulmans, qui n'osaient naguère s'aventurer en dehors du rayon des grandes villes et circuler dans l'intérieur des districts oii ils n'avaient pas la majorité numérique, peuvent aujourd'hui parcourir nie d'un bout à l'autre sans avoir à appréhender la moindre mésaventure.
L'installation des services administratifs a marché avec la même régularité. La population, toute habituée qu'elle eût été à ne reconnaître que le pouvoir des fonctionnaires élus ou indiqués par elle, a accepté les nominations faites par le Haut Commissaire et témoigne de sa respectueuse soumission envers les nouveaux fonctionnaires. Tout l'outillage admini>tratif comprenant les services sanitaires et d'hygiène publique, la police des ports, les travaux publics, etc., a été complètement reconstitué.
Il en a été de même pour les services financiers qui ont été créés de toutes pièces, tous les agents de l'ancienne organisation ottomane ayant disparu et le pays étant resté plusieurs années en état de révolte, entraînant la suspension du payement des impôts.
Mais, ajoute le mémorandum, si le peuple crétois s'est plié à une réforme aussi radicale de ses mœurs
publiques, c est qu'il était soutenu par Tespoir de voir réaliser ses « vœux séculaires ». Cet espoir, avec le temps, a pris corps. D'un moment à l'autre, on peut s'attendre au vole par l'Assemblée d'un décret d'union à la Grèce. Le Haut Commissaire envisage les conséquences d'un pareil vote.
En présence d'un décret d'union voté par l'Assemblée cnHoise, dans quelle situation serait placé le Haut Commissaire ?
Si les puissances, ne tenant aucun compte des vœux exprimés par le peuple crétois, repoussaient sa demande, n'est-il pas évident que Tétat si satisfaisant dans lequel se trouve la Crète serait bouleversé de fond en comble? Le découragement et le mécontentement succéderaient à l'espoir et à la joie patriotiques qui régnent dans tous les cœurs. La démagogie trouverait un terrain propice pour se donner libre carrière, et ce peuple agité et inquiet de son avenir serait trop disposé à écouter les conseils imprudents et à se prêter dux excitations des meneurs. Des réunions se tiendront sur tous les points de l'île, des démonstrations et peut-être des révoltes viendront troubler l'ordre exemplaire et la tranquillité qui existent actuellement.
Est-ce au Haut Commissaire, que serait confiée la mission d'en imposer à la population et de réprimer ces manifestations? Ne serait-ce pas trop cruel de lui demander d'oublier qu'il est prince de la famille royale de Grèce et de l'obliger à sacrifier son prestige de prince et l'autorité qu'il exerce aujourd'hui sur tous les Crétois en le faisant agir à rencontre de l'idée nationale ?
Confiera-t-on cette mission de répression aux troupes internationales? Mais ne serait-ce pas un sacrilège que de faire marcher des soldats chrétiens contre un peuple chrétien qui ne demande que de disposer de sa propre existence et qui ne réclame que l'accomplissement de ses vœux nationaux ?
En chargera-t-on la gendarmerie Cretoise ? Mais, en dehors du fait que par suite des exigences budgétaires elle est fort peu nombreuse et ne comprend qu'un millier d'hommes , pourrait-on demander à ces nouveaux soldats,
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auxquels on répète journellement que leur devoir est de faire respecter l'autorité, de poursuivre et d'arrêter les malfaiteurs et de protéger les honnêtes gens, de faire usage de leurs armes contre leurs frères combattant pour une cause juste et sacrée pour tous les Cretois?
Le Haut Commissaire se place ensuite au point de vue des puissances et développe les raisons qui, à ce point de vue, militent en faveur de sa thèse:
Les gouvernements européens, qui ont déjà fait tant de sacrifices pour la Crète, ne pourront certainement pas continuer longtemps encore à y maintenir des contingents internationaux, dont l'entretien est pour eux une charge assez lourde. Il leur faut donc prévoir l'éventualité du remplacement de cette force militaire. La création d'une milice Cretoise chargée de maintenir l'ordre après le départ des troupes internationales, serait donc une nécessité de premier ordre. Mais on ne saurait même songer à l'établir en raison de l'état précaire du Trésor crétois.
Ce serait, pour une population de 300.000 habitants, déjà ruinée et épuisée par les troubles qui ont désolé le pays, une charge au-dessus de ses forces que celle de l'entretien d une milice nationale, alors qu'il suffirait, l'union une fois proclamée, de la présence d'un seul bataillon de troupes helléniques pour faire face à toutes les exigences de la situation.
La conclusion du mémorandum est la suivante:
Il n'y a donc à la situation actuelle qu'une seule solution, qui est l'union de l'île à la Grèce. C'est la solution que les grandes puissances ont, d'ailleurs, laissé entrevoir ellesmêmes à la population Cretoise en confiant à un prince de la famille royale de Grèce le mandat de Haut Commissaire en Crète. C'est, en outre, la seule solution que le peuple crétois pourrait accepter, la seule que l'humanité, la justice, les lois historiques et l'intérêt de deux éléments, chrétien et musulman, imposent à la conscience des puissances chrétiennes et bienfaitrices.
Du reste, si le moindre doute pouvait subsister sur les
Tardfkc. i*J
sentiments et les aspirations du peuple crétois, les grandes puissances pourraient reprendre actuellement le projet qui avait été examiné par elles au début de l'insurrection, projet dont l'opportunité alors discutable paraît aujourd'hui manifeste et dont la réalisation né saurait présenter le moindre danger. Qu'elles ordonnent la convocation dans ses comices du peuple crétois et qu'elles l'invitent à faire connaître dans la forme d'un plébiscite libre de toute pression et de toute influence, ses véritables désirs et ses résolutions formelles en ce qui concerne les destinées de son pays. Cette consultation solennelle et pacifique, qui pourrait être faite sous le contrôle et la direction des représentants des grandes puissances, offrirait de telles garanties de sincérité et d'indépendance, qu'elle permettrait aux puissances bienfaitrices d'achever en toute connaissance de cause l'œuvre qu'elles ont entreprise en Crète et, en accordant pleine et entière satisfaction aux aspirations nationales du peuple crétois, de mettre fin définitivement à un conflit séculaire qui n'a que trop souvent troublé la paix et le repos de l'Europe.
Georges,
Prince de Grèce,
Haut Commissaire de la Crète.
On sait que, depuis les déclarations du prince, des faits nouveaux se sont produits ; qu'une insurrection a éclaté ; que le Parlement crétois a proclamé l'union de l'île à la Grèce; que les puissances ont refusé d'y consentir et que la situation reste tendue.