‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 30 sur 73 · I. — Le réquisitoire de l'opposition · texte numérisé non relu

I. — Le réquisitoire de l'opposition

L'un des chefs de ropposition serbe, ancien ministre et homme politique encore très actif, et tenu par cela même à ne se point nommer, m'a fait au mois d'avril 1904 les déclarations suivantes :

— Tous ceux, Serbes ou étrangers, qui ont vécu à Belgrade depuis la nuit tragique du 11 juin 1903, résument leur impression par celte courte formule : « Cela ne peut pas durer ».

)) Le roi, sans aucune attache personnelle en Serbie, mal protégé par la popularité historique de son nom contre le mépris qui s'attache aux créateurs de son règne, vient de prouver par ses récentes décisions, qu'il ne veut ou qu'il ne peut rien faire. On dit que les conspirateurs le tiennent, et par la crainte qu'ils lui inspirent dans le présent et par les liens qui l'unissent à eux dans le passé. Il faut croire qu'il en est ainsi, puisque, aux deux télégrammes du fsar et de l'empereur d'Autriche, à la manifestation collective d'abstention diplomatique qu'on a appelée la grève des ministres, il n'a répondu que par des protestations de bonne volonté plus vaines à mesure qu'elles se répètent. Quelles que soient les solidarités de la veille,

Pierre I" ne peut pas ne pas désirer s'en affranchir. Il le désire. Mais il n'ose pas. Et son règne, dont on avait espéré qu'il ferait oublier son avènemeiit, reste ainsi dominé par lui.

» Si le roi est impuissant, le gouvernement ne Test pas moins. Le général Grouitch, président du conseil, a un renom de faiblesse bien établi. On ne saurait oublier, d'ailleurs, que ses deux fils ont trempé dans la conjuration, l'un même très activement. Il a joué les Brutus en obligeant ce dernier à abandonner le poste d'oliicier d'ordonnance qu'il occupait auprès du roi. Mais cet acte paraît avoir épuisé son énergie. Et il gouverne, comme le roi règne, sous le couteau. Dans son ministère, M. Stojan Protitch, ministre de l'intérieur, est une personnalité vigoureuse. Mais, en attachant sa fortune à celle des conspirateurs, il a perdu momentanément, toute autorité pour servir utilement son pays. Le ministère ne compte pas. Et l'inertie seule le conserve.

» Quant au Parlement, un double phénomène le caractérise. Le premier est la décomposition totale des anciens partis. Le second est la médiocrité de niveau de l'actuelle majorité. Les progressistes, naguère si influents, n'ont dans la Skoupchtina qu'un seul représentant. Les libéraux sont une quinzaine. Les radicaux forment l'appoint, c'est-à-dire que sur 130 membres, ils sont 134. Ces « radicaux », qui, il est superflu de le rappeler, sont en Serbie l'élément le plus conservateur, le plus attaché aux vreilles traditions nationales et agraires, sont divisés en deux groupes. Il y a les vieux radicaux, qui ont consenti antérieurement des fusions avec les progressistes, et les jeunes radicaux, qui, ayant combattu ces fusions, se sont baptisés « indépendants ». Les « jeunes » radicaux, — on en compte 62 dans la

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Skoupchtina, — ont, dès le premier jour, approuvé les conspirateurs. Les « vieux », sans faire autant de zèle, ont accepté le fait accompli et prêté leur concours à la nouvelle dynastie. Le général Grouitch, président du conseil, appartient à ce parti. Mais l'importance numérique de la majorité qui le soutient ne supplée pas au défaut d'organisation dont elle offre le spectacle. Personne dans cette Chambre ne se sent ni la volonté ni le pouvoir d'obliger le gouvernement, et par le gouvernement le roi, à écarter les assassins. Toutes les forces gouvernementales convergent donc vers le maintien du atalu quo. Et si nul ne peut douter qu'il n'y ait dans le royaume quelque chose de pourri, ce n'est ni à la cour, ni dans le ministère, ni dans la majorité qu'apparaît le chirurgien nécessaire.

» Reste le peuple, qui, dans toute cette affaire, a peu fait parler de lui, peuple rustique, énergique, aux impressions lentes, mais profondes.

» Quand éclata la nouvelle du drame, il fut surpris d'abord plus encore qu'ému. L'horreur de l'événement était telle qu'une longue stupeur saisit et paralysa l'opinion. Les semaines cependant passèrent, et puis les mois. On constata que le crime et la révolution, à qui le bien du pays eût seul pu fournir une excuse, n'avaient fait qu'aggraver des maux depuis longtemps chroniques. L'insécurité des biens et des personnes était pire. De continuelles violences — voies de fait commises par des officiers sur des journalistes, brutales fermetures de journaux et d'imprimeries — exaspéraient le malaise général. Et quand survenait quelque accident naturel, grêle, orage, mauvaise récolte, les paysans serbes, avec leur religiosité slave, murmuraient anxieusement : « Il est juste que le crime soit puni. » ,» Ce mécontentement populaire n'est pas particulier

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à la population civile. L'armée s'y associe tout entière. Les conspirateurs ne représentent pas, répétons-le, un parti ni même une faction militaire. Leur complot a été un acte isolé qui a réussi : rien de plus. Et de voir avec quel cynisme ils ont profité de ce succès n'a pas été pour leur rallier le reste des officiers serbes fidèles à leurs devoirs et soucieux de l'intérêt national...

» Paysans ou soldats n'ont pas contre le roi régnant d'animosité personnelle. Pierre 1" serait accepté, et l'on oublierait le début de son règne si sa volonté se manifestait, si son action s'exerçait pour le bien de la Serbie. Seule, sa faiblesse prolongée à l'égard d'une poignée d'assassins, sur qui le mépris public a maintenant prononcé une sentence définitive, risque de soulever contre lui le sentiment national. S'il comprenait mieux les aspirations encore vagues, mais menaçantes déjà de ce sentiment, il pourrait, bénéficiant à la fois et du fait accompli et de l'extinction de la dynastie rivale, asseoir sur des bases durables une autorité restée jusqu'ici bien précaire. L'avenir de son règne est dans sa main. Mais pour l'orienter vers l'indépendance et vers la dignité, il faut qu'il y soit encouragé, il faut presque qu'il y soit contraint.

)) La violence appelle la violence : il était donc naturel que certains, en Serbie, songeassent d'abord à une contre-révolution. Cette idée paraît heureusement abandonnée, — heureusement, car l'ère des coups de force n'a que trop duré, heureusementaussi, car l'Europe n'a que faire de ce surcroît de complications. On a craint d'ailleurs à Belgrade qu'un nouveau « drame » ne fût pour l'Autriche l'occasion d'une intervention. Le dessein des réformistes, — appelons-les de ce nom, puisque le parti qu'ils veulent créer n'en a pas encore un qui lui appartienne en propre — est plus modeste et plus mesuré.

Ils le limitent, la question dynastique n étant point posée, à la suppression réelle et définitive de Tinfluence scandaleuse des régicides. Et, pour arriver à cette suppression, ils entendent ne se servir que des armes que la Constitution met en leurs mains : appel à Topinion, campagne électorale, changement légal de la politique.

» La sympathie de l'Europe ne peut qu'être acquise à de semblables eflForts. On dit que, feignant de prendre au sérieux le déplacement, avec avancement, des principaux conspirateurs, certaines puissances ont décidé de mettre fin à la « grève diplomatique » qui sévit à Belgrade depuis le mois de juin 1903 et d'autoriser leurs ministres à rejoindre leurs postes. Il y a des circonstances où la diplomatie croit avoir intérêt à paraître dupe. Il n'en est pas moins vrai que, quand François- Joseph et Nicolas II ont demandé le châtiment des coupables, ils ne songeaient pas, sans doute, à solliciter pour eux le commandement d'une division de choix ou la direction de Tétat-major général. Ce qu'ils voulaient c'était l'affranchissement de Pierre P" et la fin du règne des poignards. Si la Serbie prouvait qu'elle veut la même chose qu'eux, elle aurait le droit de compter sur leur appui moral. »

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