I. — Les oiuGiNES de la guerre russo-japonaise
L'ouverture des hostilités entre la Russie et le Japon, le 10 février 1904, n'a été une surprise que pour les chancelleries, dont l'aveuglement en cette occasion a dépassé toute mesure. A considérer l'enchaînement des choses depuis neuf ans, cette guerre était inévitable.
Depuis longtemps les progrès de la Russie en Mandchourie et son activité sur le Yalou apparaissaient aux Japonais comme une atteinte à ce qu'ils appelaient ce l'intégrité de la Chine » et « l'indépendance de la Corée ». Si Ton songe qu'en Mandchourie, les progrès russes avaient pour origine la renonciation forcée du Japon à ses conquêtes de l89o, on comprend l'irritation croissante qu'ils provoquèrent à Tokyo. On se
1. Je me suis servi, pour établir ce résumé des origines de la guerre, des documents diplomatiques, des journaux français et anglais, enfin, de Tétude si remarquable par sa précision lumineuse, que M. Cl. E. Maître, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient a consacrée à cette question (Hanoï 1904).
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souvient que la convention de Pékin du 8 novembre 1895 consacra Téviction du Japon de ses conquêtes de la veille. C'est le 10 décembre suivant que, pour aggraver Tamertume de ce recul, la Banque russo-chinoise, principal agent de Timpérialisme russe en Extrême- Orient, fut définitivement constituée. Le 27 août 1896 une convention conclue entre cette Banque et la Chine autorisa la construction du chemin de fer transmandchourien relié au Transsibérien. Un oukase de juillet 1897 approuva la création de la nouvelle compagnie de l'Est chinois. Le 15 mars 1898, la Russie obtint la cession à bail de Port-Arthur, Talienwan et alentours, avec droit de prolonger la ligne jusqu'à Port-Arthur. Enfin en juillet 1900, aussitôt qu'éclata l'insurreclion des Boxers, les troupes russes occupèrent militairement la totalité de la Mandchourie, y compris le port ouvert de Niou-tchouang. Six semaines après, on annonçait bien à Saint-Pétersbourg l'imminente évacuation des territoires occupés j mais, le 11 novembre, un accord russo-chinois autorisait la présence à Moukden d'un résident politique russe et la prolongation de l'occupation. Ce fut le commencement d'une mêlée diplomatique, qui devait, trois ans plus tard, aboutir à la lutte. De cette mêlée confuse, quelques épisodes marquants sont à retenir. Le 6 février 1901, la Russie renouvelle à l'Angleterre ses assurances sur le caractère temporaire de son intervention militaire. Mais, quelques semaines après, le bruit se répand de pourparlers avec la Chine qui sont en contradiction formelle avec ces assurances. Nouvelle protestaljjon (19 février 1901), venant cette fois des États-Unis, de l'Angleterre et du Japon et, tout aussitôt, démenti des négociations. Après quelques communications de même ordre et des échanges de vue entre Russes et Japonais (qui parurent un moment, pen-
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dant le séjour du marquis Ito à Saint-Pétersbourg, pouvoir aboutir à une alliance), deux faits importants se produisirent ; le premier fut, le 12 février 1902 la publication de l'alliance anglo japonaise ; le second fut, le 8 avril suivant, la signature d'un traité russochinois portant : 4^ rétrocession à la Chine du chemin de fer Niou-tchouangChan-haï-kouan ; 2° évacuation de la Mandchourie en trois périodes de six mois expirant respectivement le 8 octobre 1902, le 8 avril 1903 et le 8 octobre 1903 ; 3° maintien des clauses de la convention du 27 août 1896 autorisant la Russie à protéger en Mandchourie son chemin de fer et ses entreprises.
Depuis lors, la rétrocession à la Chine de la ligne Niou-Tchouang Chan-haï-kouan s'est opérée de lafaçon la plus correcte et l'évacuation de la première zone (province de Moukden à l'ouest du Liao) a eu lieu à l'heure dite, le 8 octobre 1902. Toutefois, en présence tant des difficultés qui éclatèrent en Corée au début de 1903 que de l'agitation signalée chez les jingoes japonais, la Russie, lorsque le 8 avril sonna Theure d'évacuer la seconde zone, retira bien ses troupes de Moukden mais ce fut pour les installer aux portes mêmes de cette ville.
Simultanément elle subordonnait l'évacuation à des conditions nouvelles, dont M. de Plançon, chargé d'affaires de Russie, remit le o avril l'énoncé au prince King, à savoir : 1» statu quo assuré à la Situation administrative de la Mongolie et de la Mandchourie ; 2° fermeture de ces deux provinces à l'autorité des conseillers étrangers au service du gouvernement chinois, l'une et l'autre ne devant être ouvertes qu'aux conseillers russes ; . 3° interdiction d'ouvrir aucun port et d'installer aucun consul en Mandchourie sans le consentement de la Russie ; 4"^ attribution à la Banque russo-chinoise de la
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perceptiondes douanes à Niou-tchouang; S° attribution à des fonctionnaires russes de la direction des services sanitaires et du télégraphe entre Port-Arthur, Nioutchouang et Moukden.
Le prince King, ayant fort habilement livré ces demandes à la publicité par l'intermédiaire du D*" Morrisson, correspondant du Times à Pékin, le Japon, l'Angleterre et les États-Unis protestèrent avec une extrême énergie, si bien que, le il mai, à la Chambre des communes, le vicomte Granborne put annoncer que « la Russie affirmait de nouveau sa résolution de tenir ses engagements relatifs à l'évacuation, laquelle n'avait élé que momentanément retardée >>. Il y eut encore, pendant trois mois, un échange de demandes et de réponses, de notes et de contre notes, de protestations et de démentis. C'était le temps oti, le général Kouropalkine après un voyage en Mandchourie et au Japon revenait, dil-on, persuadé qu'il fallait sauvegarder la paix. Cependant la nomination de l'amiral Alexeieff à la dignité de vice-roi des possessions russes (13 août 1904) fut considérée comme l'annonce d'une politique d'intransigeance, à laquelle, on l'allait bientôt constater, le Japon était de son côté fermement résolu.
C'est dans ces conditions, aggravées depuis dixhuit mois environ de l'âpre rivalité existant en Corée entre les légations de Russie et du Japon, que le gouvernement japonais se décida à agir à Saint-Pétersbourg et chargea son ministre, M. Kurino, de remettre au comte Lamsdorf une « note verbale » exprimant le désir d'entrer en pourparlers au .sujet de l'Extrême- Orient et énonçant les desiderata japonais. Ces desiderata peuvent se résumer ainsi : !<* Reconnaissance par la Russie de l'influence prépondérante du Japon en Corée et de ^on droit exclusif d'y jouer auprès du gou-
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vernement coréen le rôle de conseiller et même d'y intervenir militairement; 2° respect par la Russie delà souveraineté chinoise en Mandchourie et de l'égalité des droits commerciaux de toutes les nations. Les deux propositions, prises isolément, étaient inacceptables, aussi humiliantes pour l'amour-propre des Russes que menaçantes pour leurs intérêts. En les accouplant, le Japon adoptait une attitude qu'il devait maintenir jusqu'au bout et qui, dès ce moment, rendait certaine la rupture. On allait en six mois s'y acheminer d'une marche ininterrompue.
Le l!2août, M. Kurino fitau comte Lamsdorf lacommunication dont il était chargé. Le 23, réponse russe : la négociation doit être transférée à Tokyo, d'autant plus que le vice-roi, amiral Alexeieff, a été investi des pouvoirs diplomatiques. Le Japon demande alors qu'au moins on arrête à Saint-Pétersbourg les lignes directrices de cette négociation : nouveau refus russe et, le 9 septembre, transfert à Tokyo des pourparlers aboutissant le 3 octobre à la remise par le baron de Rosen, après conférence avec AlexeieflF, de huit contre-propositions russes. Au cours de plusieurs entrevues, le baron Komura et le baron de Rosen élaborèrent un texte transactionnel sur la plupart des points. Mais le ministre russe refusa catégoriquement de prendre vis-à-vis dtc Japon l'engagement de respecter, outre la souveraineté et l'intégrité chinoises, la liberté commercialedu Japon en Mandchourie. De nouveau, le gouvernement japonais délibéra : et ce fut pour accuser encore ses exigences aussi bien en Corée qu'en Mandchourie. Sur quoi le baron de Rosen, qui avait espéré transiger, déclara qu'il ne pouvait que transmettre à Pétersbourg ces propositions.
Le 8 octobre, troisième terme fixé en 1902 pour l'évacuation de la Mandchourie, les Russes ne firent rien
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qui pût donner à croire de leur part à un projet de retraite. D'autre part tant à Pékin qu'à Séoul, pendant qu'on procédait entre Tokyo et Pétersbourg aux pourparlers que je viens de résumer, la concurrence russo: japonaise avait continué et, au moins en Chine, l'influence japonaise * paraissait l'emporter : raison de plus pour le parti de la résistance et pour son chef, Alexeiefl*, de ne point céder aux prétentionsdu Japon. Le il décembre 1903, la réponse russe au second mémorandum japonais parvint à Tokyo. La Russie persistait à ne pas souffler mot de la Mandchourie et ne ratifiait pas les rectifications acceptées sous réserve par M. de Rosen au sujet de la Corée. Elle réclamait surtout avec insistance la création d'une zone neutre prise sur le territoire coréen. Le 23 décembre, le Japon répondit : il supprimait la clause relative à la zone neutre, accentuant ainsi son intransigeance et poursuivant activement ses préparatifs militaires -. Le 5 janvier, nouvelle
1. En Chine, M. Lessar, ministre de Russie, n'avait pu malgré ses efforts, réussir à obtenir un traité qui réglât définitivement, avant toute concession au Japon, la question de Mandchourie. Par contre, le 8 octobre, le Japon signait à Shanghaï avec la Chine un nouveau traité de commerce spécifiant Touverture immédiate au commerce de Moukden et d'Antoung en Mand- i chourie. C'était pour les Russes un sensible échec. Ils y répon- j dirent le 29 octobre en réoccupant Moukden.
2. Cf. Maître op. cit. « A-u mois de janvier la presse ne s'attarde même plus à réclamer la guerre : certaine du résultat final, | elle se borne à discuter des voies et moyens. Les dons volontaires, dont l'élan s'est beaucoup ralenti depuis l'ouverture «les hostilités, affluent au trésor de guerre. Les résidents japonais en Mandchourie et en Sibérie commencent à rentrer en niasse au Japon. La sympathie affichée de l'Angleterre et des Etats- Unis persuade de plus en plus au Japon que sa cause est la leur. A une fête offerte lelo aux attachés militaires et navals de ces deux pays par les hommes d'affaires de Tokyo, rattaché naval anglais, victime peut-être de la « chaleur communicative » des banquets, prononce un discours où il promet à mots cou-
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note russe et cette fois, probablement sur les conseils de la France., concession importante : car on se résigne à Saint-Pétersbourg à parler de la Mandchourie et à prendre l'engagement « de ne pas mettre obstacle à la jouissance parle Japon et les autres États des droits à eux conférés par leurs traités avec la Chine à l'exception toutefois de la création de setllements ». Cette réserve^ qu'à Toyko on estime contradictoire avec le récent traité de commerce sino-japonais, permet au. Japon d'ores et déjà résolu à la guerre, de réclamer par une note nouvelle la suppression de cette restriction et une réponse aussi prompte que possible. Cette réponse n'étant point parvenue le 3 février, la guerre est décidée à Tokyo. Le 6, l'escadre japonaise quitte Sasebo avant toute déclaration même de rupture diplomatique. Le même jour, M. Kurino notifiait cette rupture au comté Lamsdorf et préparait son départ.
Volonté réfléchie du Japon de fermer la Corée aux Russes et de se la réserver; à cause de cela, volonté
verts, mais assez clairs, beaucoup plus assurément que son pays n'était disposé à tenir. D'autre part les actes du gouvernement montreot assez que sa détermination n'a pas fléchi. Il fait savoir aux puissances qu'il- n'est disposé à accueillir aucune offre de médiation. Le 20, le Conseil privé approuve diverses ordonnances relatives à ïa pose de torpilles dormantes dans les ports, au transport des troupes en temps de guerre, au rachat éventuel de lignes privées de chemins de fer. Le 21, des « coulis » sont débarqués a Fusan pour la construction du chemin de fer en nombre si con'sidérable que le comte Lamsdorf en témoigne de l'inquiétude. Depuis le milieu du mois, le baron Soné Arasuko, ministre des Finances, ne cesse d'avoir des entretiens avec les principaux banquiers du pays en vue de l'émission d'un emprunt intérieur : mais le baron Soné n'est pas populaire, et le préside^t du Conseil, le comte Matsukata et le comte Inouyé doivent venir à la rescousse; enfin, le 29, l'émission d'un premier emprunt de guerre de 100 millions est décidée. Le 30, le Japon commande en Angleterre deux cuirasses monstres, qui devront être achevés dans un délai de dix-sept mois. »
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non moins ferme d'empêcher que la Russie, s'inslallanlen Mandchourie, ne devînt « sur le flanc de la Corée une menace constante pour l'indépendance de cet Empire » ; plus encore résolution nationale de soustraire la Chine à la pénétration russe et d'effacer, grâce à un patient effort militaire de neuf années, Thumilialion de 1895; enfin et surtout désir ardent de prouver l'avènement du Japon au rang de grande puissance, telles furent à Tokyo les causes déterminantes de cette lutte. Quant à la Russie, qui commit la faute de la prévoir et de la préparer trop tard, elle n'aurait pu l'éviter qu'en renonçant à sa politique extrême-orientale, et ce à rheure même où Tachèvement du Transsibérien marquait l'épanouissement de cette politique. Avions-nous tort de dire au début de ce chapitre que cette guerre n'était point évitable; qu'elle résultait, comme la chule d'un corps de son abandon dans le vide, de la contradiction des politiques et du conflit des intérêts?
II. — La CORÉE AVANT LA GUERRE. UnE VISITE A M. YONG-TCIIAN-MIN, MINISTRE DE CORÉE
Tandis que ?e poursuivaient, à la fin de janvier 1904, les négociations, je suis allé voir M. Yong-tchan-Min, ministre de Corée. Tout menu dans son grand fauteuil lourd, M. le ministre de Corée m'a parlé d'un ton tranquille du conflit russo-japonais. M. Min se sert de notre langue avec une parfaite clarté d'idées et d'expression. Le conflit dont je l'entretiens le touche de bien près. Et, pour les Coréens, lés notes diplomatiques, où l'on nous expose chaque jour les différentes façons de mettre tout le monde d'accord... sur leur dos, doivent avoir un sens terriblement précis? Il sem))le que, suivant un mot célèbre, il ne soit, dans
tout cela, question que de leur mort. Et c'est un sujet de conversation auquel les vivants ne se plaisent guère. Comment s'y résignent l'empereur du Matin calme et son gouvernement? C'est ce que je demandais à Taimable diplomate, qui, depuis deux ans, les représente à Paris.
M. Min est un vieux Parisien. Nous l'avons connu déjà, avant qu'il fût ministre, pendant l'Exposition. N'était la coupe mince de son visage, le ton bistré de sa peau, ses petits yeux étroits, sa moustache timide, l'allure tout asiatique de sa physionomie, on le prendrait pour un jeune sportsman, nourri dans le quartier de l'Arc de Triomphe, décoré de bonne heure et qui se ferait habiller à Londres. Pour que rien ne manque à l'impression, le ministre de Corée habite une de ces grandes maisons neuves de Tavenue d'Eylau, où le ft confort moderne » s'étale victorieusement — chauffage à la vapeur, électricité, téléphone — et rien n'est moins extrême oriental que le salon où il reçoit ses Uôtes. Un des plus récents voyageurs qui ont parcouru le Japon, M. Weulersse, ne se console pas de la décadence qu'y subit la couleur locale : quelle déception lui infligerait l'élégant appartement de l'envoyé coréen !
J'ai dit que M. Min envisage avec calme la situation présente. J'ajoute que rien dans sa façon de parler de son pays n'évoque le souvenir des événements tragiques dont la Corée fut le théâtre, il n'y a pas bien longtemps, et que nous contait naguère M. Marcel Monnier. Visiblement, pour lui, les choses n'ont d'autre importance que celle qu'on leur attribue. Et, s'il parlait italien, il dirait avec d'Anunzio : Corne evitare Vinemtahile ?
Mariant un fatalisme sceptique à une vue très nette des intérêts positifs, mon interlocuteur raisonne sur les
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affaires de Corée avec une impassibilité prodigieuse : son optimisme, qui d'abord étonne, finit par se communiquer. Et Ton n'est pas très sur, en le quittant, d'avoir encore une opinion, tant ses commentaires ont aimablement atténué et dissocié celle qu'on apportait en entrant.
— Vous me demandez, me dit-il, comment on envisage à Séoul la querelle de la Russie et du Japon. Je n'ai, pas plus que mon collègue de Pétersbourg, reçu de mon gouvernement de comniunications récentes. Mais je crois être sûr que Sa Majesté et ses ministres n'éprouvent aucune inquiétude.
— Cette inquiétude, monsieur le ministre, n'a-l-ellc donc pas été éveillée par les projets, auxquels on a fait allusion ce^ jours-ci, d'une sorte de partage ou d'équilibre d'influences à organiser en Corée : zones de neutralisation, zones d'action aussi, laissant ici la main libre aux Russes, là aux Japonais?
— Il importe, me répond aussitôt le ministre défaire une distinction. Toutes ces combinaisons par lesquelles les Russes et les Japonais pensent prendre les uns contre les autres des garanties peuvent nous laisser indifférents : car elles ne touchent pas à notre indépendance. Cette indépendance, que les puissances ont consacrée, il y a plus de vingt ans, en signant avec nous des traités, que la Chine, notre ancienne suzeraine, a reconnue elle-même en;189o, est-elle aujourd'hui menacée? Non, n'est-ce pas? Il n'est pas question d'annexion, ni môme de protectorat. Notre autonomie gouvernementale est respectée. Et les accords, dont on parle, n'y porteront pas atteinte.
))Ce qui nous a manqué, c'est l'énergie réformatrice. Il n'y a, chez nous autres Coréens, nulle hostilité contre les étrangers : à cet égard nous n'avons rien de
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commun avec les Chinois. Déjà nous avons accordé d'importantes concessions, notamment, aux Japonais le chemin de fer de Séoul à Fusan, à des Américains des lignes dé tramways électriques. Voici que les Russes, nos voisins depuis leur installation en Mandchourie, veulent resserrer les liens qui les unissent à nous, faire contrepoids aux Japonais. Eh bien! mon Dieu! cela les regarde. Quant à nous, qu'avons-nous à y perdre?
— Le peuple coréen ne se révoltera pas contre celte activité croissante de l'élément étranger sur son sol?
— Mais, non, je vous assure. Il y a eu des difficultés, quelquefois, avec les Japonais. Comment pouvait-il en être autrement? Nous sommes leurs proches voisins satis avoir avec eux rien d« commun. Et les relations, au siècle dernier, se sont multipliées. D'où d'inévitables froissements. Mais cela n'est pas grave, pas grave du tout.
— Vous estimez donc, si je vous comprends bien, que, dans l'hypothèse d'un accord russo-japonais, la Corée n'éprouverait politiquement aucun dommage et que, matériellement, économiquement elle pourrait en tirer quelque bénéfice ?
— Je serais assez tenté de le croire : oui, je le crois, et c'est pour cela que je souhaite que cette guerre soit évitée. Elle peut l'être d'ailleurs; et sans douté elle le sera.
M. iMin parle avec une évidente sincérité. Lui, il est partisan des réformes, de beaucoup de réformes. « J'en voudrais toujours davantage )), dit-il avec le demi-sourire d'un homme qui sait par expérience que, pour avoir le moins, il faut viser le plus. Mais quoi? il connaît son pays. Avant de le représenter, il l'a administré ; il a, été ministre de l'instruction publique. Il sait comment, là-bas, on juge lès hommes et les choses. Il lient
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compte de l'idiosyncrasie coréenne. Il ne se dissimule pas le mal du présent. Et c'est pourquoi sans doute, prenant une moyenne, il paraît si rassuré quant aux risques du lendemain.
Les Coréens ne se considéreront pas comme atteints par les accords qui se concluront autour d'eux, audessus d'eux, si vous aimez mieux. Us tiennent seulement à ce qu'on respecte leur indépendance, — indépendance uxï peu théorique peut-être, à notre gré de centralisateurs. Mais songez que le gouvernement coréen exerce une action minima. Songez qu'il n'est pas étatiste, autoritaire, ni ambitieux. Ce qu'on fera à côté de lui ne lui enlèvera rien, ne le privera de rien. Alors, pourquoi, pour ce rien, faire du bruit? Et ne vaut-il pas mieux dire les choses comme elles sont?
Je demande :
— Au cas où cet accord russo-japonais se conclurait, le gouvernement coréen publierait-il, par une manifestation adressée aux puissances, l'interprétation qu'il en ferait? Prendrait-il acte de ce que son autonomie n'est pas diminuée, de ce que ses droits souverains restent entiers?
— C'est possible, probable même; mais, je vous le répète, je n'ai pas d'instructions récentes. Et aussi bien nous n'en sommes pas encore là. »
Dans le lointain, place du Trocadéro, un tramway à vapeur sifflait obstinément. M. Min songeait-il, en l'entendant, aux chemins de fer coréens, messagers de ce progrès et les contingences de la politique lui semblaient-elles, en regard, insignifiantes? Ou simplement pensait-il que la Corée, pays heureux, n'était pas d'âge encore à s'en émouvoir?... Il me tendit la main et ne parla pas plus avant.