‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 34 sur 73 · III. — Au Japon. Quelques premiers rôles · texte numérisé non relu

III. — Au Japon. Quelques premiers rôles

Il n'était pas sans intérêt, à Theure où allait s'engager la partie, d'avoir, sur les hommes qui du côté japonais mènent le jeu, des renseignements précis et concrets, ajoutant une note vivante à la sécheresse des nouvelles télégraphiques. Un haut fonctionnaire japonais, qui se trouvait au début de Tannée de passage à Paris et dont la situation m'oblige à taire le nom, a bien voulu me les fournir.

— C'est, m'a-t-il dit, au palais impérial de Tokyo que se joue présentement, la partie.

» L'empereur Mutsuhito est un souverain constitutionnel depuis 1889. Et les Japonais, quand ils parlent de lui, invoquent volontiers la réserve que lui impose la charte octroyée : moderne adaptation de l'isolement quasi religieux, où une longue tradition, pas effacée par la révolution de 1867, place le mikado. Mutsuhito, à celte heure critique, n'agit donc pas publiquement. Mais toute action se ramène à lui. N'est-il pas le chef suprême de l'Elat? Ne déclare-t-il pas la guerre? Ne signe-t il pas les traités? Quelquefois, rarement, il préside des réunions de ministres. Mais, chaque jour, il reçoit les ministres importants. Cela se passe à peu près comme en Russie, où chaque ministre a, tour à tour, son doklat — rapport — qui lui permet d'entretenir l'empereur des affaires de son département.

» Deux fois par semaine, il y a, sous la présidence du premier ministre, conseil de cabinet. Ces réunions, le plus souvent, ont lieu au palais impérial. Une partie de ce palais est aménagée à cet effet. On la nomme le Naikakou, ce qui, littéralement, veut dire ce gouvernement central ». Le Naïkakou est une sorte

222 LA UrEUllE UUSSO-JAPONAISE

de bureau de la présidence du conseil, avec plusieurs services, notamment celui de la statistique, s'y rattachant. Parfois, les réunions ont lieu chez Tun des ministres. Les palais ministériels sont séparés les uns des autres, tout comme en France.

» Le comte Katsura est, depuis 1902, président du conseil sans portefeuille. C'est Tusage au Japon que le premier ministre n*ait point de ministère. Le comte Katsura a été, pendant la guerre de 1895, un des lieutenants, le principal lieutenant du maréchal Yamagata. Il remporta, en avant de Niou-tchouang, des succès décisifs. Et ce sont ses antécédents militaires qui Tont désigné au choix de l'empereur pour succéder au marquis Ito. Politiquement, il est conservateur, comme la plupart de ses collègues, comme son patron et ami Yamagata. En décembre 1903, il a dissous tranquillement le Parlement. Et cela n'a choqué personne.

» Le quai d'Orsay de Tokyo a pour hôte le baron Komura. Le premier ministre porte un sabre.^Le ministre des affaires étrangères n'a jamais porté que l'épée du diplomate. Le baron Komura a fait aux États-Unis le stage que tout étudiant japonais tient à honneur d'accomplir près la civilisation occidentale. Ai-je dit que, pour le comte Katsura, ce stage s'est passé en Allemagne? M. Komura, retour d'Amérique, entra au bureau des traducteurs à la justice où il ne resta guère, aux affaires étrangères où nous le retrouvons aujourd'hui. Pendant la campagne de Chine, il fut attaché, comme conseiller diplomatique, àl'état-major du maréchal. Tant que les Japonais occupèrent la Mandchourie, M. Komura en fut gouverneur, précédant, dans ce poste, l'amiral Alexeieff.

» Le baron Komura n'a pas rempli seulement celte fonction transitoire et quasi-militaire. Il fut aussi

AVANT LA UrPTURE 223

directeur politique. M. Motono, ministre du Japon à Paris, était alors son collaborateur. Puis, l'homme de bureau se fit voyageur. Il devint ministre à Washington, ministre à Séoul, ministre à Saint-Pétersbourg, ministre en Chine après l'insurrection des Boxers. C'est de Pékin qu'il revint à Tokyo pour prendre le ministère. Cette dernière étape n'était pas longue. Et, pour avoir duré plus de quatre-vingts jours, son tour du monde, semble-t-il, n'étaitpas trop mal combiné.

» M. Komura est l'homme du jour. Son initiative est considérable. Et c'est lui qui, sous réserve de l'approbation impériale, est le maître de la situation. C'est un négociateur dans toute l'acception du terme. Il en a les défauts, — et les vertus aussi. Détail à noter, il est, avec le ministre de Russie, le baron de Rosen, dans les termes les plus amicaux.

» Le ministre de la guerre n'est pas un civil. C'est un militaire, pas bavard, pas commode, pas mondain. Il s'appelle le général Teraoutchi. Parmi les membres du Tout-Tokyo, il aurait quelque droit à représenter le Tout-Paris, car il fut autrefois attaché militaire du Japon en France. Certains de ses subordonnés ont été « cornichons » et « cyrards ». Lui s'est contenté de faire ses études dans une école de langue française à Tokyo. Mais il a figuré aux revues du 14 juillet et a galopé à Longchamp derrière vos ministres de la guerre. Depuis, il a suivi la filière. 11 était directeur au ministère pendant la campagne de 1895. Il a été ensuite sous-chef de l'état-major général, vice-ministre de la guerre.

)) Parmi ses collaborateurs de tous les instants, il faut faire une place particulière au général Kodama. Son ministre pourrait lui dire : « Vous êtes aujour- «d'hui ce qu'autrefois je fus ». Car M. Kodama est sous-

224 LA liUERUE «USSO-JAPONAISE

chef d'état-major. Il Test, parce qu'il a voulu l'être, parce qu'on a voulu qu'il le fût. Pour le devenir, il a abandonné le poste qu il occupait, et ce poste n'était autre que le ministère de Tintérieur. Quand la situation a commencé à se tendre, le général Kodama a senti des démangeaisons au bout de la plume pacifique dont il écrivait aux préfets. Et il a prié Tempereur de lui rendre sa liberté et de le remettre dans son élément. Ce qui fut fait.

» Le voilà donc, de nouveau, à la guerre, — il y fut vice-ministre en 1895 — travaillant douze heures par jour, voyant tout, réglant tout, mettant officiers et plantons sur les dents, restant malgré cela gouverneur général de Formose et présidant de loin à la mise en défense de cette encombrante colonie.

» L'amiral Yamamoto, organisateur de la flotte japonaise actuelle, est depuis 1902 ministre de la marine. L'histoire de notre flotte a passé par des périodes distinctes. C'est rhonneur d'un de vos compatriotes, M. Bertin, d'avoir présidé à la première. Le nom de l'amiral Yamamoto domine la plus récente. Il a été directeur, plusieurs années, au ministère de la marine. Tout le temps qu'il occupa ce poste, il le fit, si j'ose ainsi dire, éclater. Avait-on besoin d'un renseignement? La réponse, partout, était la même.

— Voyez M. Yamamoto. C'est lui qui fait tout.

» M. Yamamoto continue. Il continue. Mais que feraitil. que feraient ses collègues, si venait à manquer le nerf de laguerre ? M. Soné, — le baron Soné, — prend soin de ce nerf essentiel. Il le fait avec compétence et modestie. On Ta connu tel à Paris, où il fut, à la légation, le prédécesseur de M. Kurino. Avant, quand s'ouvrit le Parlement japonais, il avait été secrétaire général de la Chambre des députés. M. Eugène Pierre, l'àme

même de votre Palais-Bourbon, ne Ta certes p9,s oublié et se souvient des causeries de droit parlementaire dont, ensemble et tels deux complices, ils égayaient naguère les soirées officielles.

» C'est quelque chose de connaître les ministres. Il y a même des gens, au Japon et ailleurs, pour qui c'est tout. Ce n'est pas assez cependant pour se rendre un compte exact du fontionnementdu gouvernement japonais. Car il y a d'autres rouages encore.. .

» Il y en a un, notamment, dont les correspondants nous entretiennent avec complaisance et qu'ils nomment le Conseil des Anciens. Ce Conseil, cependant n'a point de place dans la Constitution ; à dire vrai, il n'existe pas ; et c'est pur solécisme de parler de lui sur le même ton que du Ministère ou de la Diète.

» Les Anciens, — gardons ce mot qui ne vaut rien, mais qui en vaut un autre, quand tous sont inexacts, — ne sont pas des fonctionnaires. Ce sont tout simplement des hommes qui ont rendu à leur pays d'éminents services : ex-ministres qu'on consulte, qu'on écoute, sans qui, contre qui surtout, l'empereur ne prendra jamais de décision grave. Leur nombre n'est pas limité. Leur autorité ne Test pas non plus. Ils ne siègent pas, sauf cas exceptionnels, au conseil des ministres. ISlais les ministres leur témoignent une déférence continuelle.

» Il y a là le marquis Ito, président du conseil privé, un grand homme d'État et un grand libéral ; le maréchal Yamagata, le triomphateur de 1895, militariste et réactionnaire, l'antagoniste ordinaire du marquis Ito. Là encore, siège le comte Matsougata, le financier japonais qui ressemble le plus à Bismarck par la grosseur des moustaches et la richesse des sourcils. Là encore, le comte Inouyé et le maréchal Oyama : réunion majes- Tahdibu. 15

tueuse, sans responsabilité légale, mais dont la force négative est, en toute occasion, décisive.

» A côté de ces organes essentiels, il faut, dans la crise actuelle faire une place à la presse, qui, depuis le début des difficultés, a joué un rôle important, bien que mal connu en Europe. Cette presse a ses défauts. Elle est bruyante, partiale, injuste, — à la façon de certains confrères européens. Sauf de rares exceptions, le journalisme n'est pas chez nous un métier de choix. Les gens de lettres , les écrivains ne le recherchent pas. Et les petits jeunes gens qui s'y consacrent manquent d'ordinaire de préparation. Ils gagnent p^u, d'ailleurs, 30 à oO yen par mois, c'està-dire de 78 à 130 francs pour la plupart. Les privilégiés arrivent à 100 ou 120 yen, 266 ou 312 francs. On ne peut pas, dans ces prix-là, publier de la prose d'académicien. On publie autre chose, voilà tout.

» C'est ainsi que le Yorodzu, dont le tirage est considérable, se plaît particulièrement aux révélations scandaleuses. Il ouvre des enquêtes d'une indiscrétion terrible ; par exemple :

— Les hommes connus qui ont des concubines.

— Les hommes connus qui ont des enfants naturels. Ou encore :

— Les femmes du monde qui entretiennent des acteurs.

» Parfois les diplomates étrangers figurent dans ces études de mœurs, sans y avoir aucun droit, je me hâte de l'ajouter. Mais le reporter de certains journaux nippons ne respecte rien, pas même ses amis etaHiés. L'honorable ministre d'Angleterre à Tokyo, Sir Claude Macdonald, en sait quelque chose, lui qu'un de ces petits journaux très lus accusait naguère, après l'alliance de 1902, « d'être un paillard éhonté et de ne pas

AVANT LA UUPTURB 227

respeuîter même les femmes mariées. » Sir Claude, ayant conscience de ne point mériter ce reproche, protesta, exigeant qu'on se rétractât. Savez-vous ce qu'en guise de rétraction inséra le journal? Ceci :

— Supplié par le ministre des affaires étrangères, nous interrompons nos révélations. »

)) Il y a au Japon des journaux plus sérieux qui, s'adressant à un public plus restreint, lui plaisent par d'autres moyens : c'est justice de les opposer à ces feuilles d'un genre spécial. Au premier rang il faut placer le Djidji Shimpo (le Temps) et le Tokyo Nichi Nichi Shimhoun (Nouvelles quotidiennes de Tokyo), Le Nichi Nichi, qui a des correspondants à Pékin, à Séoul, à Constantinople et à Saint-Pétersbourg, a, pour éditeur — propriétaire — le baron Ito Miyodji. On assure que le marquis Ito et le maréchal marquis Yamagata inspirent volontiers le correspondant russe de ce journal.

» Quant au Djidji, c'est un organe considérable, le mieux informé de tous les journaux japonais. Son directeur est M. Fukuzawa Sutedjiro, fils du fondateur du journal. Ce fondateur était en môme temps propriétaire de l'Université privée de Tokyo. Et comme les professeurs étaient ses collaborateurs, il publia souvent des études économiques remarquables, qui firent le succès du Djidji, Très impartial, il ne craignait point de morigéner ses compatriotes : ce qui au Japon comme ailleurs ne va jamais sans quelques risques. Le Djidji s'est honoré par là.

» Il faut citer encore le Maïm'chi Shimhoun (Nouvelles du jour), dont le directeur, M. Shimada Saburo, progressiste, partisan du comte Okuma, a quitté la politique par dégoût et se consacre, dans la presse, au « relèvement du sens moral et au développement des

droits de la femme ». Le Kokumin (la Nation) donne la note contraire, tapageuse, criarde, anti-étrangère. Le Tokyo Asahi, bien renseigné, organe de la classe moyenne, édité par M. Murayama, un très riche personnage, s'ofiFre le luxe d'avoir un romancier attitré, n'écrivant que pour lui seul, M. Dabi-An, à qui son traité assure 120 yen par mois (350 francs). Qu'en pense M. Pierre Decourcelle?

» Tous ces journaux ont leur public, et leurs adversaires aussi. Ces adversaires, — c'est le public des autres — leur donnent des sobriquets. Le Nippon, nationaliste, est appelé couramment lewchommage » du nom d'une vieille coiffure démodée. Le bruyant Kokumin est la« trompette » (Rappa). Le grave Djidji, s'occupant spécialement de questions économiques et financières, a été baptisé « le veau d'or » [Haï-Kin-Sho)...

» Plusieurs journaux japonais sont écrits en anglais. D'autres sont anglais complètement, ou américains. Le Japan Times est de la première catégorie. Son fondateur était le représentant de la compagnie de navigation japonaise Yusen Kaisha. Son directeur, M. Zumodo Modosada a été employé aux affaires étrangères, puis secrétaire particulier du marquis Ito, dont il est resté l'ami. Le Japan Times reproduit les télégrammes du Djidji, C'est donc la mieux informée des feuilles rédigées en anglais. Le Japan Daily MaiU pour directeur M. Brinkley, correspondant particulier du Times. Le Japan Daily Herald, américain, ne parle avec éloge que des États-Unis, de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie. Le Japan Adver User estantirusse et antifrançais.

» Sauf un ou deux, ces journaux anglais du Japon sont très mal faits. On y collabore surtout à coups de ciseaux. Et on y saisit, pour ne pas paraître, toutes

les occasions et tous les prétextes. Aucune de ces feuilles ne vaut le Djidji ou le Nichi Nichi, Leur importance, — relative, — vient de leurs rapports avec les correspondants des grands journaux anglais, M. Brinkley, déjà nommé, pour le Times, M. Mac Cullogh, irlandais et francophile, pour le Daily Express, M. Harrison, successeur de M. Thompson, pour la Daily Mail. »

Page 1