‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 35 sur 73 · I. — La rupture expliquée par le ministre du japon · texte numérisé non relu

I. — La rupture expliquée par le ministre du japon

ET par l'ambassadeur DE RuSSIE.

Cesl le samedi 6 février que M. Kurino, ministre du Japon à Saint-Pétersbourg, a notifié au gouvernement russe la rupture des relations diplomatiques. La nouvelle de cette rupture est arrivée à Paris le dimanche 7 dans la matinée. Quelques instants après Je me trouvais dans le cabinet du ministre du Japon et j'en demandais à M. Motono confirmation.

— C'est exact, me répondit-il. M. Kurino a rompu avec la Russie les relations diplomatiques.

— Mais tout le monde croyait qu'hier la note russe avait été remise à Tokyo.

— Le baron Komura n'a reçu hier aucune note de M. de Rosen. Aucune réponse du gouvernement russe n'a été remise à mon gouvernement.

Et comme j'objecte :

— Mais la dépêche Havas d'hier soir ?...

— La dépêche se trompait, voilà tout. Nous n'avons pas reçu la réponse que nous attendions. C'est parce que nous ne l'avons pas reçue que nous nous sommes résolus à un acte de vigueur.

)) La Russie a voulu en arriver là et, seule, elle en est

responsable. Elle a reçu notre dernière note le 13 janvier, le 45 au plus tard. Vingt-cinq jours depuis lors ont passé. Plusieurs fois, M. Kurino a insisté auprès du comte Lamsdorf pour avoir une réponse. Cette réponse, plusieurs fois promise, n*est jamais venue. Au début de la semaine qui s'achève, elle nous fut annoncée de la façon la plus ferme. Rien encore. En même temps, les préparatifs militaires continuaient et d'importantes concentrations de troupes se multipliaient sur le Yalou. Pouvait-on ne pas concevoir à Tokyo de l'inquiétude et de rirritation ? Après plus de trois semaines de patience, on a pensé que c'était assez.

» Considérez, en effet, quelle était la situation. Non seulement le ministre de Russie à Tokyo n'avait apporté au ministre des affaires étrangères japonais aucune indication, mais, à Pétersbourg même, M. Kurino se trouvait dans la même incertitude. C'est dans ces conditions qu'il reçut l'ordre de notifier au comte Lamsdorf la rupture des relations diplomatiques. Par conséquent, le contenu de la note russe n'est pour rien dans cette rupture. Nous ignorions, nous ignorons encore ce contenu. La cause de la rupture est : 1° dans les lenteurs de la Russie, lenteurs que nous avons jugées offensantes ; 2** dans la menace que constituaient à notre endroit les mesures militaires prises en Mandchpurie et en Corée. Dans tout cela, je vous le répète, les Russes n'ont pas jouéfrancjeu.En voici, d'ailleurs, la preuve.»

Cette preuve, d'après les Japonais, elle est dans un télégramme reçu de Saint-Pétersbourg par Tagence Havas. Ce télégramme dit : « La réponse russe envoyée ces jourS'Ci... » Ce « ces jours-ci » paraît à M. Motono une équivoque voulue. Et il ajoute :

— Seule la remise de la note à Tokyo ou des indications données sur son contenu à notre ministre à

Pétersbourg pouvaient à nos yeux avoir de la valeur. Que nous importe Tenvoi ? L'arrivée est tout. Or, rien n'est arrivé. Si la note russe, comme on me Ta dit, est partie vendredi ou jeudi, est-ce la faute du Japon, si elle s'est arrêtée en route ? Non n'est-ce pas ? A continuer ainsi, cela aurait pu durer longtemps. Notre dignité ne nous permettait pas de nous y résoudre. » Une dernière question se pose : le Japon va-t-il prendre immédiatement des mesures militaires ? Mon interlocuteur n'en sait rien et ne peut me dire si c'est la guerre.

— Croyez-vous, dis-je, au succès d'une intervention amicale ?

Un geste d'incertitude et de doute me répond...

A l'ambassade de Russie, c'est naturellement sur les Japonais et sur eux seuls qu'on reporte la responsabilité de la rupture. Et voici sur quels arguments, dans cette même matinée du 7 février, M. Nélidow basait cette affirmation : '

— Ce sont, m'a-t-il déclaré, les Japonais qui ont voulu rompre. L'ordre donné à M. Kurino de cesser les relations diplomatiques a coïncidé avec le départ de la note russe, départ attendu, prévu, annoncé. N'est-ce pas significatif ?

» Plusieurs fois, depuis la remise de la note japonaise du 31 décembre/13 janvier, M. Kurino, ministre du Japon en Russie, était allé voir le comte Lamsdorf. Il lui demandait à chaque visite :

— Et votre réponse ?

» Le ministre lui disait qu'on la préparait. M. Kurino exprimait avec insistance son désir et celui de son pays que cette préparation fût le plus rapide possible. Le comte Lamsdorf lui parlait des concessions russes qu'il

annonçait considérables. Et Ton se séparait sans conclure.

» Le dimanche 18/31 janvier, M. Kurino revint au ministère. La conversation s'engagea et se poursuivit sur le même mode que les fois précédentes. Elle n'en différa que par l'assurance spontanément donnée par le comte au ministre japonais que, le mardi suivant, dans son doklat, il soumettrait à l'empereur la rédaction définitive de la note russe.

» Le 22 janvier/4 février, c'est-à-dire jeudi dernier, nouvelle visite. Cette fois, le comte Lamsdorf précise davantage. A la question, toujours la même, de M. Kurino, il répond :

— La note russe partira ce soir. »

» A cette indication ferme, le ministre du Japon ne répond rien. L'entrevue est fort amicale. Et quand elle s'achève, le comte Lamsdorf se sent autorisé à penser que la réponse russe, largement conciliante, ouvrant d'ailleurs la voie à toutes sortes de négociations ultérieures, sera le début d'une période nouvelle plus active et plus féconde aussi que les précédentes.

» Le vendredi 23 janvier/5 février, rien, ou du moins rien d'apparent. M. Kurino reçoit seulement un long télégramme de Tokyo. Que contient ce télégramme ? Le comte Lamsdorf le saura le lendemain, samedi 24 janvier/6 février, quand M. Kurino viendra lui déclarer qu'il a reçu l'ordre de rompre les relations diplomatiques, son gouvernement se réservant de « reprendre sa liberté d'action. »

» Considérez d'une part que c'est hier, samedi 6, que M. Kurino a fait connaître au comte Lamsdorf les instructions qu'il avait reçues ; que d'autre part, c'est évidemment la veille, c'est-à-dire le 5, que ces instructions lui étaient parvenues; qu'enfin, simultanément

le baron Komura, ministre japonais des affaires étrangères, annonçait la nouvelle à notre ministre M. de Rosen et le priait de préparer son départ, — vous estimerez avec moi que ce n'est pas parce que la note russe n'est pas arrivée hier que les relations sont rompues. En réalité, on a rompu pour ne pas recevoir notre note. Pourquoi ?

» On ne peut sur ce point faire que des inductions. Mais comment ne pas penser que les Japonais, sachant dans quel esprit de conciliation nous Tavions préparée, ont préféré éviter un terrain de discussion où notre modération eût fait ressortir leur intransigeance? De telles questions doivent se traiter plus sérieusement. Et quand on a attendu trois semaines, on peut bien attendre vingt-quatre heures, à condition toutefois de tenir au résultat. Ce n'était pas le cas des Japonais. Ils voulaient la rupture, la rupture à tout prix. Ils y seraient arrivés, quoi qu'on fît. C'est désormais évident.

— Rupture, selon vous, signifie-t-il guerre?

— Les Japonais ont concentré leur flotte militaire et leurs transports. Ils rompent brusquement les négociations : concluez. Quoi qu'il en soit, la Russie verra venir sans inquiétude la suite des événements. Et comme le dit le Messager du gouvernement, elle laissera au Japon l'entière responsabilité de la décision qu'il a prise. »

Il convient, pour préciser l'opposition des deux points de vue, d'ajouter que, le lendemain 9 février, M. Motono me remettait la note suivante, qui est la réponse du Japon à l'interprétation russe du processus de la rupture.

— C'est le 28 janvier (nouveau style) que, dans une entrevue avec M. Kurino, le comte Lamsdorf lui promit

de faire tout son possible pour que la réponse russe partît le mardi 2 février. Informé de cette communication, le baron Komura télégraphia à M. Kurino de voir immédiatement le comte Lamsdorf et de lui dire que, vu l'extrême gravité de la situation, le gouvernement japonais désirerait avoir cette réponse avant cette date du mardi 2 février, s'il était possible. Dans le cas où il serait au contraire impossible d'avoir la réponse avant le 2 février, le gouvernement japonais désirait savoir, s'il pouvait compter la recevoir au moins pour cette date.

» En même temps, le baron Komura charge M. Kurino de demander au comte Lamsdorf de le renseigner sur la teneur de la réponse russe dès que la date de Tenvoi sera connue.

» Le dimanche 31 janvier, dans la soirée, M. Kurino voit le comte Lamsdorf et lui communique les instructions de son gouvernement, en insistant de la manière la plus pressante pour qu'il veuille bien lui indiquer la date exacte de Tenvoi de la réponse russe.

» Le comte Lamsdorf lui répond de nouveau qu'il fera tout ce qui sera en son pouvoir pour envoyer la réponse le plus tôt possible, mais qu'il ne peut pas fixer la date de Tenvoi.

» C'est vraisemblablement à la réception de cette réponse dilatoire du comte Lamsdorf, que le gouvernement japonais a dû délibérer sur les mesures décisives à prendre.

» Comme le comte Lamsdorf devait voir l'empereur le mardi 2 février, on a attendu jusqu'au jeudi 4 pour voir si la date précise de l'envoi de la réponse russe ne serait pas télégraphiée de Saint-Pétersbourg.

» Aucune réponse n'étant arrivée le 4 février, il y eut une réunion extraordinaire du conseil des ministres

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et des Anciens en présence de Tempereur, réunion que les dépêches ont relatée. C'est à cette réunion que la décision suprême a dû être prise.

» On a prétendu que le gouvernement japonais connaissait la date de Tenvoi russe, quand les dernières instructions ont été adressées à M. Kurino à Saint- Pétersbourg. Cela est matériellement impossible.

» Le comte Lamsdorf a prié M. Kurino de venir le voir à huit heures du soir^ le jeudi 4 février. Il lui a alors annoncé que la réponse russe était envoyée à Tamiral Alexeïeff. Il a ajouté que l'amiral pourrait y introduire certaines modifications, s'il lejugeait nécessaire. C'était mettre la remise de la réponse russe au gouvernement japonais à la discrétion absolue de l'amiral Alexeïeff.

)) M. Kurino n'a point manqué de télégraphier à son gouvernement la communication du comte Lamsdorf, mais son télégramme est arrivé trop tard à Tokyo. Il n'a été reçu par le baron Komura que le S février, quand les dernières instructions du gouvernement japonais étaient déjà envoyées à Saint-Pétersbourg. Ce télégramme ne pouvait pas matériellement arriver à Tokyo avant l'après-midi du 5 par suite de la différence d'heures entre Pétersbourg et Tokyo, en supposant qu'il ait été envoyé dans la nuit du 4, aussitôt après l'entrevue de M. Kurino avec le comte Lamsdorf. Il en résulte que l'ordre de rupture était parti de Tokyo avant qu'y arrivât la dépêche de M. Kurino, annonçant le départ de la note russe.

— Aussi bien, me disait tout à l'heure M. Motono, la note fût-elle arrivée, nous aurions rompu quand même. Car elle ne nous eût pas satisfaits. »

Ce qui revient à dire que, de toute façon, c'était la guerre.

II. — Les causes de la guerre. Déclarations DE M. KuRiNo, ministre DU Japon A Saint-Pétersbourg

M. Kuriao, ministre du Japon en Russie au moment de la rupture, a bien voulu me recevoir le 13 mars 1904 à son passage à Paris. Son témoignage sur les origines de la crise présente une valeur particulière.

C'est le 8 février 1902 que M. Kurino a été nommé à Saint-Pétersbourg ministre du Japon. Sa mission a, par conséquent, duré deux ans jour pour jour, mission activement et courtoisement menée, qui a valu au ministre japonais, qui lui vaut à l'heure où j'écris, dans le pays même auquel le sien a déclaré la guerre, des sympathies personnelles que les événements n'ont pas refroidies. Le corps diplomatique accrédité à Paris ne sera pas surpris qu'il en soit ainsi, car M. Kurino avait en France la même situation qu'en Russie. On y appréciait à un égal degré la sûreté de ses relations, sa bonne grâce, son esprit vrai de conciliation. Il y était, pour tout dire en un mot, aussi aimé qu'estimé.

— Ne comptez pas, me dit-il, que je vous parle de la guerre. Depuis mon départ de Saint-Pétersbourg, je suis sans nouvelles. J'ai perdu contact avec mon gouvernement. La mission que je remplissais est achevée. Je n'ai donc rien à ajouter à ce que vous savez déjà sur les événements militaires. Et il ne me serait pas moins impossible de préjuger dans quelles conditions la paix pourra se conclure.

» Si au contraire vous voulez que nous causions des événementi\ qui ont précédé la rupture, de cette rupture même et de ses causes, je ne suis pas tenu à la même réserve.

» Depuis le jour oii j'ai remis au comte Lamsdorf

la note de mon gouvernement en date du 13 janvier, j'ai attendu d'heure en heure sa réponse. Les relations excellentes que j'entretenais avec lui me permettaient de lui dire avec une franchise entière, non seulement dans les conversations officielles, mais dans nos entretiens privés, Tintérét essentiel que j'apercevais à ce que cette réponse ne tardât point. Je n*y ai pas manqué.

» Après être plusieurs fois revenu à la charge, le dimanche 31 janvier, j'allai voir le ministre des affaires étrangères. Je lui expliquai quelle était à Tokyo l'émotion de l'opinion publique. Il me fit espérer que la réponse russe partirait le mardi. Mais ce jour-là, rien encore. Le comte Lamsdorf me dit seulement : « Sa Majesté, que j'ai vue ce matin, n'a pas pris de déci- « sion définitive. »

» C'est à ce moment, à n'en point douter que mon gouvernement, très inquiet depuis plusieurs jours, se demanda quel serait le terme de ces ajournements successifs. Et c'est à ce moment aussi que la décision de rompre fut prise. Il ne dépendait pas de moi de l'empêcher, ni de la retarder, puisque je ne pouvais, à la suite de ma conversation avec le comte Lamsdorf, télégraphier à Tokyo rien de précis. »

J'arrête ici M. Kurino et je lui dis :

— Vous savez qu'on a raconté que le vicomte Hayashi, votre ministre à Londres, avait beaucoup poussé à la rupture immédiate; on prétend même que c'est sur un télégramme de lui que le gouvernement japonais se serait décidé à vous envoyer l'ordre de rupture.

— Je ne crois pas du tout qu'il en soit ainsi. La rupture a eu pour cause, et pour seule cause, l'anxiété déterminée au Japon par le silence prolongé de la Russie. Ne cherchez pas ailleurs l'explication. La nou-

velle donnée le jeudi soir, 4 février, que la réponse russe était envoyée à Tamiral Alexéïeff ne pouvait donc rien empêcher, car, dès le 5 au matin, je recevais des instructions qu'il ne me restait qu'à exécuter.

» Le 5 au soir, il y avait à la cour représentation théâtrale; je m'y rendis. L'empereur y assistait, et le comte Lamsdorf aussi. Mais je n'eus l'occasion de m'entretenir ni avec l'un ni avec l'autre. Je pense cependant que, dès ce moment, un télégramme du baron de Rosen, ministre de Russie à Tokyo, avait dû faire connaître à Pétersbourg que l'ordre de rompre était donné, car rencontrant au cours de celte soirée le conseiller de votre ambassade, M. Boutiron, il me dit, en me serrant la main : « Ëh bien! c'est fini? » Je ne lui répondis rien de positif. Mais j'eus l'impression qu'il était renseigné et que, partant, le gouvernement russe l'était aussi.

» C'est le samedi malin 6 février que, conformément aux instructions de mon gouvernement, qui d'ailleurs n'avait toujours pas reçu la note russe, je tis savoir au comte Lamsdorf que je me trouvais forcé de rompre les relations diplomatiques. Comme je n'avais pas pu voir le comte, c'est un des secrétaires de ma légation qui fît la communication. A partir de ce moment, toutes relations officielles cessaient entre le gouvernement russe et moi. J'employai les quatre jours qui me séparaient de mon départ à faire mes préparatifs et aussi à prendre congé de mes collègues du corps diplomatique. L'accueil excellent que tous me firent, m'est un souvenir précieux. Le 10, je quittais Pétersbourg pour Berlin, regrettant qu'il fût devenu impossible d'éviter la guerre et que les efforts tentés dans ce sens fussent restés inutiles. »

Je pose alors à M. Kurino une seconde question :

— Quand avez-vous pensé pour la première fois qu'on allait à la guerre? Quelle est, selon vous, la cause de cette guerre ? »

— Dans les trois dernières semaines qui ont précédé la rupture, j'ai éprouvé de vives inquiétudes.

» D'une part, je savais quelle était à Tokyo l'excitation du sentiment populaire. Et je constatais avec regret que le gouvernement russe n'en tenait pas un compte suffisant. D'autre part, si la volonté pacifique de S. M. l'empereur de Russie, comme aussi celle de son ministre des affaires étrangères, ne faisait pour moi point de doute, je n'ignorais pas que les autorités russes d'Extrême-Orient n'étaient pas dans le même état d'esprit. L'amiral Alexeïeff, personnellement, est un esprit prudent et modéré, qui, je crois, ne souhaitait pas la guerre. Mais il avait pris l'habitude de la. considérer comme inévitable, ce qui était un mauvais moyen de l'éviter. Et de plus, son entourage était franchement belliqueux.

» Notez d'ailleurs que depuis six mois la marche des événements avait, par une fatalité que je déplore, accru l'influence des militaires aux dépens de celle des diplomates. C'est au mois de juillet dernier que j'ai, pour la première fois, fait connaître au comte Lamsdorf le désir du gouvernement japonais d'arriver à un règlement d'ensemble, — et pacifique, — de la question d'Extrême- Orient. Ace moment, les négociations devaient se poursuivre à Saint-Pétersbourg entre diplomates, c'est-à dire entre gens accoutumés à tout faire pour conjurer la guerre. Or, quelques semaines après, les diplomates passaient au second plan et les militaires s'installaient au premier. Le gouvernement russe, dans un esprit que je n'ai pas à apprécier, créait en effet la lieutenance générale de l'empereur en Extrême-Orient. Et presque

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aussitôt, il exprimait le désir que les négociations fussent transférées de Saint-Pétersbourg à Tokyo. Le gouvernement japonais ne crut pas devoir s'y opposer. Et cependant j'ai la conviction que ce fut là le principe de la rupture.

)) De ce jour, en effet, le baron de Rosen, ministre \ie Russie au Japon, dont vous connaissez les sentiments pacifiques et qui compte dans mon pays tant d'amis, cessa d'être le représentant du comte Lamsdorf pour devenir aussi celui de l'amiral Alexeïeff, muni, ne l'oubliez pas, de pouvoirs diplomatiques. Ce furent donc des soldats, hostiles par fonction aux transactions, des soldats résidant dans le pays même qui faisait Tobjet du litige, ayant par conséquent toutes chances de juger les choses sans modération, condamnés par leur situation même à manquer de sang-froid et d'impartialité, ce furent, dis-je, ces soldats qui furent appelés à jouer dans la suite des négociations un rôle prépondérant.

» De ce fait, le parti de la paix se trouva à Saint- Pétersbourg en minorité. Et j'eus plus de peine à faire comprendre la gravité de nos revendications . IVion action officielle se trouvait, par le transfèrement à Tokyo des négociations, limitée à une fonction de transmission. Je ne me privais certes pas d'agir personnellement dans l'intérêt d'une paix que j'ai toujours souhaitée. Mais mon autorité était moindre et les obstacles étaient plus grands. Il y avait d'ailleurs, entre le point de vue russe et le point de vue japonais, une contradiction qu'il fut, de mois en mois, plus malaisé de méconnaître. Nous voulions, sans aucune pensée agressive contre les Russes, sans contester la position spéciale prise par eux en Mandchourie à la suite de la construction de leur chemin de fer, arriver à un règlement d'ensemble des questions d'Extrême-Orient. C'était, pour Tardieu. 16

nous, une nécessité nationale, sur laquelle étaient d'accord le peuple et le gouvernement. Or quand nous posions ainsi les termes du problème, les Russes aussitôt les déplaçaient. Nous parlions Corée et Mandchourie, ou, si vous voulez, Extrême-Orient. Ils nous répondaient Corée.

— Ils vous répondaient Corée parce qu'ils n'admettaient pas, qu'ils eussent à fournir au Japon, tierce puissance, des assurances particulières concernant la Mandchourie, province chinoise. Et cet argument mérite d'être retenu.

— Les Russes le croient peut-être. Mais, nous Japonais, comment aurions-nous pu ne pas craindre que ce refus de prendre vis-à-vis de nous aucun engagement relatif à la Mandchourie ne cachât une arrièrepensée d'envahir ensuite la Corée ? Cette crainte, tout le Japon l'a ressentie. Les relards de la Russie l'ont aggravée. Comment n'a-t-on pas compris le danger qu'il y avait à ne la point dissiper ? Il est clair, au surplus, qu'à Tokyo le langage pacifique du comte Lamsdorf, venant de Pétersbourg par de nombreux intermédiaires, avait moins de force et produisait une moindre impression que les rumeurs belliqueuses qui, chaque jour, nous arrivaient de Port-Arthur et de Vladivostok. Ainsi s'explique ce regrettable conflit que, peut-être, on eût évité, si on avait continué à discuter à Saint- Pétersbourg dans le calme et la sérénité, au lieu de mêler en Extrême-Orient les négociations aux préparatifs militaires, d'amalgamer, si j'ose dire, la diplomatie et la guerre. »

M. Kurino ne cache pas que, dans toute cette affaire, il y a eu, entre les deux peuples, une sorte de postulat de défiance, qui a envenimé les malentendus. Il s'était flatté, en arrivant en Russie, que cette défiance se

dissiperait. Il doit constater qu'elle a persisté jusqu'au bout.

Et comme, à ce moment, je prononce le nom du marquis Ito et je parle de son voyage à Pétersbourg, à la fin de 1901 :

— Le marquis Ito, me dit M. Kurino, était de ceux qui souhaitaient avec une entière sincérité que la Russie et le Japon arrivassent à une entente. Cette entente, je ne puis dire qu'il ait eu, en 1901, mission officielle de la négocier. Son voyage était u* voyage privé. Et il ne venait pas en Russie pour signer un traité. Mais il est certain que son désir personnel était, par ce voyage, de sonder les hommes et les choses, de mesurer la possibilité d'un accord dont il était partisan, comme aussi le comte Inouyé et le maréchal Yamagata.

— Croyez-vous, monsieur le ministre, qu'à ce moment le marquis Ito sût que la conclusion de l'alliance anglojaponaise fût prochaine ?

— Je ne le crois pas. Cette alliance a été signée quelques semaines plus tard. Seulement les pourparlers qui l'ont préparée ont été très rapides. Aussi bien, ce traité ne nous empêchait pas de nous entendre avec la Russie. Mais, je vous le répète, je ne connais pas le détail de la question. Car lorsque je suis arrivé à Saint- Pétersbourg, le marquis Ito n'y était plus... »

Le marquis Ito n'y était plus. Et l'œuvre, qu'il avait rêvé d'y ébaucher, n'allait pas tarder à devenir de plus en plus difficile. Il n'a pas dépendu de M. Kurino qu'elle ne fût reprise et complétée.

CHAPITHE III

I. — L.\ GUERRE, LK GoRKR ET LA FrANCE. L'oPINION DE M. COLLIN DE PlANCY, MINISTRE DE FrANCE A SÉOUL

M. Collin de Plancy, ministre de France en Corée, a quitté Paris à la fin de mai pour rejoindre son poste. II était en congé depuis le mois de novembre précédent.

M. Collin de Plancy est, de tous nos diplomates, un de ceux à qui les choses d'Extrême-Orient sont le plus familières. Il a acheté cette expérience d'un séjour presque ininterrompu de vingt-sept années dans les pays de race jaune. En 1877, il a débuté à Pékin où il est resté sept ans. C'est lui qui, le 1®'' avril 1887, a procédé à réchange des ratifications du traité conclu entre la France et la Corée. Consul à Séoul de 1887 à 1890, premier secrétaire à Tokyo de 1890 à 1893 , il est retourné, après un court passage au Maroc, dans cet Empire du Matin calme, où depuis 1895 il nous représente. Il y va reprendre, jusqu'à la fin de la guerre, la protection de nos intérêts confiés en son absence au vicomte de Fontenay.

J'ai longuement causé avec M. Collin de Plancy. Ceux-là mêmes qui ont écrit des livres sur la Corée ne sauraient prétendre à connaître comme lui ce pays

OPINIONS SUn LA GUERRE 215

étrange où il a vécu douze ans. Il le connaît, en effet, de façon personnelle et directe. Il en parle sans excès d'indulgence, m^iis aussi avec la sympathie qu'on ressent pour tout ce qu'on sait bien, et sans cette superficielle ironie qui est le vêtement commode des notions de fraîche date...

— Vous me demandez, m'a-t-il dit, quelle est, à Séoul, la situation actuelle du personnel gouvernemental. Cette situation, vous le savez, s'est modifiée depuis mon départ. Et des changements de ministres se sont produits. Il s'en produit souvent en Corée. Doit-on donner à ces changements une signification politique caractérisée? Je ne le crois pas. Car il n'y a pas, dans le corps des fonctionnaires coréens, deuxpartis qu'on puisse opposer l'un à l'autre.

» Presque sans aucune exception, ils étaient, dès avant le débarquement des Japonais à Tchemulpo, acquis à l'influence japonaise. C'est à la guerre de 1894-1893 que remonte cette influence. Je me trouvais à Séoul au lendemain de la paix. Les vainqueurs laissèrent dans le pays, qui avait été l'occasion du conflit, des racines profondes. Ces racines, depuis lors, se sont ramifiées.

)) Au point de vue commercial, tout le monde sait que le commerce avec le Japon représente à peu près les trois quarts du commerce coréen. Au point de vue politique, nous avons assisté à un phénomène pareil d'assimilation. Peu à peu, les Japonais ont mis la main sur tout ce peuple de ministres et de dignitaires qui gravite autour du palais, au gré de la faveur impériale. Ils ont eu le grand mérite de soutenir toujours leurs créatures, de les pousser et de les défendre. On s'est habitué non seulement à compter avec eux, mais encore à compter sur eux. Et c'est ce qui fait qu'en entrant en Corée, ils

ont trouvé, parmi les fonctionnaires, des gens tout disposés à les servir.

» Quant à l'empereur, son état d'esprit est un peu différent. Il apeur des Japonais. Mais la peur est le seul lien qui l'attache à eux. D'une part, il n'a pas oublié dans quelles conditions la reine a été assassinée, il y a neuf ans. Et d'autre part, Tactivité déployée en Corée par les sujets du mikado, depuis 1895, lui a fait apprécier la réserve des Russes. Absorbés par la construction de leur chemin de fer, les Russes n'ont pas profité des avantages qu'aurait pu leur assurer, après la mort de la reine, le séjour d'un an que Li-Si fit à leur légation. Ils ont, à celte époque, envoyé à Séoul quelques conseillers de gouvernement. Mais leur autorité n'a jamais été grande.

» Commercialement, la Russie n'avait en Corée, avant la guerre, que les exploitations forestières de M. Bezobrazow, sur les rives du Yalou, — en somme presque rien. La conséquence était que l'empereur, considérant les Russes comme un moindre mal, et moins menaçant surtout, que les Japonais, avait pour les premiers plus de sympathie que pour les seconds, ou, si l'on veut, moins d'antipathie.

» Le peuple coréen, dans ce débat, est parfaitement indifférent. Aucune inclination ne le porte vers les Japonais, qui ont souvent été à son. endroit brutaux et maladroits. Je dois dire pourtant que, depuis le début de la guerre, les généraux nippons appliquent dans leurs rapports avec les indigènes de tout autres méthodes. Non seulement ils payent ce qu'ils achètent, mais ils payent en or, ce qui, pour les Coréens saturés de la monnaie de nickel, que frappe sans nulle mesure leur gouvernement, constitue un avantage précieux. Donc, à cet égard, je ne crois pas qu'actuellement les armées

des généraux Okù et Kuroki aient rien à craindre de la Corée. Les fonctionnaires leur sont acquis. Us tiennent l'empereur. Et la population indolente et passive, docile d'ailleurs aux pressions administratives qui s'exercent sur elle avec vigueur, ne souflFre pas de leur présence. Tout au plus auront-ils à réprimer les entreprises des brigands, qui sont, là-bas, un mal chronique. Mais ce ne sera point pour eux une difficulté sérieuse. »

Cette réponse était négative. Je demande à M. de Plancy de la compléter en me disant quel concours positif les Coréens peuvent apporter aux Japonais.

— Financièrement et militairement ce concours, me répond-il, est à peu près nul. Par contre la Corée peut servir aux agresseurs comme base de ravitaillement. Rappelez-vous que c'est au début de février que la guerre a commencé. Or, c'est à la fin de février que les Coréens font d'ordinaire leurs exportations de grains. Les Japonais ont donc débarqué assez à temps pour acheter toute la récolte de riz, de blés, de fèves. Ils ont laissé à la population ce qui était strictement nécessaire à ses besoins. Et leur intendance s'est rendue acquéreur de tout le reste. Ils ont donc, à n'en point douter, des ressources en grains considérables.

— Que pensez-vous, monsieur le ministre, de la durée probable de la guerre?

— Elle ne peut être que fort longue, — plus longue qu'on ne croit. Car des entr'actes successifs vont la couper. Voici qu€ vient la saison des pluies. Elle dure quarante ou cinquante jours. Pendant ces six semaines, tout ce que la Corée reçoit d'eau dans l'année, — jm 40 — tombe en une fois. Vous jugez de l'effet. Des opérations militaires, pendant cette période, seront impossibles ou peu s'en faut. Après, on pourra faire une campagne d'automne. Mais si elle n'est pas déci-

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sive, la possibilité de la continuer en plein hiver me parait, pour les deux adversaires, problématique.

» J*ai traversé la Mandchourie en novembre dernier. La température qu'on y trouve ne se prête guère à des manœuvres d'armée. Il est certain que les Japonais espéraient profiter de l'insuffisante préparation des Russes. Y réussiront-ils ? Ils ont machiné leur plan de campagne avec un soin minutieux^ tandis que les Russes, qui ne croyaient pas à la guerre, restaient Farme au pied. Toute la question est de savoir si la supériorité numérique, que les Japonais possèdent actuellement, pourra s'affirmer avant les pluies.

— Vous venez de parler, monsieur le ministre, de la préparation de la guerre. Bien que ce soit là le côté rétrospectif du problème actuel, ^quelle était, quand vous avez quitté Séoul, Thiver dernier, votre impression sur les desseins du Japon ?

— La situation était la suivante. Le peuple voulait la guerre, ardemment. Le gouvernement essayait de contenir cette volonté populaire. Malgré cela, les préparatifs militaires se poursuivaient avec une intense activité. Vous savez que la diplomatie russe refusait de traiter, dans une conversation particulière avec le Japon, la question mandchourienne. Or, aucun gouvernement n'aurait pu résister à Tokyo à la poussée populaire, s'il avait accepté ce point de vue. Le traité de Shimonosaki a, en effet, ouvert une plaie qui n'est pas fermée. Et les Japonais n'ont jamais oublié ce qui leur fut alors imposé. C'est du contraste entre leur abdication forcée de 1895 et le progrès des Russes depuis lors qu'est sortie la guerre.

» Quant à l'issue de cette guerre, voici, en ce qui touche la Corée, ce que je puis vous dire. Si les Russes prennent le dessus et entrent en Corée, les partisans

les plus chauds des Japonais feront volte-face. Et la résistance coréenne ne sera pas plus sérieuse contre les envahisseurs de demain qu'elle n'a été contre les envahisseurs d'hier. Mais, dans tous les cas, c'est fini de lïndépendance de la Corée. Vainqueurs, les Japonais continueraient ce qu'ils ont commencé, et ils organiseraient un protectorat, non pas, je crois, à la façon tunisienne, mais plutôt selon le mode égyptien. Quant aux Russes, bien que je vous le répète, ils n'eussent avant la lutte que de médiocres intérêts en Corée et n'eussent point alors le goût de les développer, cette lutte même les obligera, s'ils ont l'avantage, à consolider leurs succès. Et ils s'installeront à Séoul, sous une forme ou sous une autre.

» C'est vous dire que, quoi qu'il advienne, la France, qui tient en Corée une certaine place, ne doit pas s'attendre à tirer profit de la partie qui se joue. Que ce soient les Busses, que ce soient les Japonais qui deviennent les maîtres, les tiers, — dont nous sommes les plus importants, — seront expropriés. On ne sait pas assez que la colonie française est un petit monde très actif et prospère. Le vicariat apostolique de Corée compte quarante missionnaires, qui, dans tout le pays,' propagent notre influence. A Séoul même, une grosse maison française, qui fait de tout, comme la plupart des grandes firmes d'Extrême-Orient, est en possession d'une supériorité incontestée. Nous avons des nationaux dans la plupart des administrations coréennes : je citerai entre autres les charbonnages de Ping-Yang, ou le contrat des Français a été renouvelé depuis le début de la guerre, et les mines d'or, dans l'exploitation desquelles nous sommes largement représentés. Nous avions aussi à Séoul deux officiers, instructeurs des troupes coréennes. Mais leur mission.

VOUS le concevez, était incompatible avec l'état de guerre; elle a donc pris fin. Enfin, bien que la Compagnie française, qui avait obtenu la concession du chemin de fer Séoul-Fusan, ait laissé périmer son droit, j'ai obtenu du gouvernement coréen qu'il gardât l'affaire pour lui-même et nous donnât ses commandes, au lieu d'attribuer à nouveau la concession à une société étrangère qui eût consacré notre carence.

» Tout cela a son importance. Mais qu'est-ce que cela pèsera, quand il y aura à Séoul une influence prépondérante? Pas grand'chose, évidemment... »

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