‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 36 sur 73 · II. — La guerre et la paix. L'opinion · texte numérisé non relu

II. — La guerre et la paix. L'opinion

DU BARON SUYEMATSU

Le baron Suyematsu, ancien ministre de l'intérieur au Japon, remplit-il en Europe une mission spéciale de son gouvernement ? Il le nie. Mais certains le croient. Poursuit-il une enquête générale sur l'état de l'opinion étrangère? Il le dit et je suis porté à le penser. Après un long séjour à Londres, où sa voix fut fort écoutée, il est venu en juin s'installer à Paris.

Le baron Suyematsu est le gendre du marquis Ito. C'est dire qu'il est, aussi bien par ses relations de famille que par sa situation personnelle, en mesure de ne rien ignorer et que, si cet ancien ministre, aujourd'hui simple membre du Sénat, se défend de jouer un rôle officiel, les liens qui l'unissent au gouvernement de Tokyo sont assez nombreux, assez étroils, assez intimes pour que son opinion mérite d'être considérée comme parfaitement autorisée.

Le baron Suyematsu m'a reçu, assisté de M. N. Okoski, qui fut, au Brésil, ministre du Japon, et qui voulait bien nous servir d'obligeant interprète tout en prenant

à l'entretien une part fort intéressante. Mes deux interlocuteurs présentaient un curieux contraste. M. Okoski, mince et menu, avec une moustache grise et des lunettes, le baron Suyematsu, large d*épaules, le visage rond, les cheveux et la moustache d'un noir bleu, le premier parlant doucement et sans bouger, le second mimant d'un» si expressive mimique toutes ses paroles, que j'eus par instant l'illusion de comprendre le japonais.

Nous jetant dès le début, in médias i^es, c'est de la guerre que nous parlons. Et voici ce que me répond le baron Suyematsu :

— Obligé, plusieurs mois avant qu'elle éclatât, de considérer cette guerre comme inévitable, le Japon s'y est préparé de façon à pouvoir la soutenir, militairement et financièrement, deux et trois ans, s'il le faut.

» Militairement, je ne suis pas très sûr que l'on connaisse en Europe le chiffre réel de nos effectifs. Et je suis plus sûr encore qu'on n'a que des données peu précises sur l'importance de nos armées en Mandchourie, en Corée, au Liao-Toung. Quant à nos ressources financières, on ne paraît pas non plus s'en faire une idée juste. On a dit, et j'ai lu dans des journaux : « Le Japon en a pour trois, pour quatre, pour six mois. Après cela, ses caisses seront vides et il faudra bien qu'il s'arrête. » Ce n'est pas exact. Nos ressources actuelles nous permettent de faire face à toutes les éventualités longtemps encore. Et, fussent-elles épuisées, il nous resterait la certitude d'y pouvoir suppléer par l'emprunt étranger.

» Nous avons, je vous le répète, mis les choses au pis et nous avons voulu pouvoir lutter plusieurs années, si besoin est. Peut-être, il est vrai, ne sera-ce pas nécessaire. Les quatre mois qui viennent de

s'écouler ont été, à les juger d'ensemble, favorables à nos armes. Le récent échec de la colonne russe envoyée au secours de Port- Arthur justifie Tespoir que nous avons d'emporter la place, si valeureux que soient ses défenseurs. Il est vrai que le siège proprement dit n'est pas encore commencé. Mais la marche des événements a été jusqu'ici ce que notre état-major prévoyait qu'elle serait. Et nous croyons être sûrs du lendemain. En résumé, et dans la mesure où il m'est permis de formuler, à si longue distance du théâtre de la guerre, une opinion, la situation militaire me parait excellente. Et j'estime que nous avons lieu d'être satisfaits. »

J'aborde alors là question politique. Et je demande :

— A supposer que cette satisfaction soit justifiée par des succès ultérieurs, quel sera le terme de votre action ? Jusqu'où irez-vous ? Qu'attendez-vous de cette guerre ? »

Le baron Suyematsu me dit :

— Est-il nécessaire que nous répondions encore à cette question? N'avons-nous pas publié déjà ce que nous voulons? Et pense-t-on que nous ayons modifié notre sentiment? J'entends bien que cela paraît possible et que certains croient à un changement, à une extension de notre politique. Mais ceux-là se trompent.

» Nous avons déclaré la guerre, d'abord pour obtenir l'exécution des engagements pris par la Russie, non seulement vis-à-vis de nous, mais vis-à-vis de Tensemble des puissances, en ce qui touche la Mandchourie ; ensuite pour sauvegarder en Corée la prépondérance de notre influence, prépondérance que menaçaient, selon nous, le progrès des Russes en Mandchourie et leurs exploitations forestières, plus

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militaires que commerciales, sur les bords du Yalou. Voilà la cause, la seule cause de la guerre. Et cette cause limite son objet.

» Nous voulons faire sortir les Russes de Mandchourie et trouver en Corée, tout en respectant Texistence et l'autonomie du gouvernement coréen, un débouché, que justifient le voisinage, la parenté des races, l'importance des intérêts économiques. Nous voulons cela. Nous voulons tout cela. Mais nous ne voulons que cela.

— Et que devient, en présence de cette volonté, l'avenir du chemin de fer créé par les Russes en Mandchourie ?

— Ceci est un point secondaire, dont le règlement résultera naturellement du traité de paix qui mettra fin à la guerre, il est improbable qu'on ait là-dessus des idées arrêtées.

— Mais ce traité de paix lui-même, comment concevez-vous qu'on y parvienne? Est-ce vous qui, à un moment donné, jugeant les choses assez avancées, ferez des propositions ? Attendrez-vous celles des Russes ? Accepterez-vous les bons oflices d'une ou de plusieurs puissances neutres? Ou au contraire les repousserez- vous ?

— Je vous ferai d'abord observer que, dans toute guerre, ce n'est pas aux vainqueurs de formuler des propositions de paix. Si donc, comme nous l'espérons, nous gardons l'avantage, nous verrons ce que nos adversaires feront. Mais nous, nous n'aurons, et cela va de soi, qu'à rester sur nos positions.

» Quant à l'intervention de tierces puissances, c'est une question plus délicate. Les Russes, ont formellement déclaré qu'ils n'en supporteraient aucune. Nous, de notre côté, nous ne nous laisserons pas détourner

de la lutte, tant que nous n'aurons pas obtenu les résultats précis que je définissais tout à l'heure. Mais supposez qu'à ce moment une puissance, amie de la Russie et amie aussi du Japon, voulût s'eflforcer de mettre fin à une lutte honorable pour les deux adversaires et singulièrement meurtrière, je ne crois pas que mon pays refusât d'entendre sa voix. En d'autres termes, les Russes ont opposé à l'hypothèse d'une amicale intervention un refus catégorique. Notre refus, à nous, n'est point si absolu. Et, à condition que fussent sauvegardés les intérêts vitaux pour la défense desquels nous avons pris les armes, nous saurions écouter des paroles de paix, prononcées sincèrement par un ami loyal. »

Le baron Suyematsu complète cette intéressante déclaration en m'afïîrmant que le Japon est décidé à tout faire pour que la Chine reste neutre; car, dit-il, « l'intervention de la Chine serait défavorable au Japon plus qu'à qui que ce soit. Et il ne faut pas, au débat actuel, mêler les Chinois ».

Mais voici que, changeant les rôles, mon interlocuteur me questionne et me demande quel est, dans le conflit, le sentiment du public français. Pour lui, ce paraît être, non pas pour le présent, mais pour l'avenir, le gros problème. Et comme je lui réponds que la France, profondément attachée à l'alliance russe, par sympathie autant que par intérêt, prend une part très vive aux épreuves de ses alliés et redoute tout ce qui risquerait de les aflFaiblir, — ce, par inclination et par devoir, mais sans nourrir contre le Japon aucune hostilité, aucune défiance, aucune antipathie personnelle, — il reprend :

— Je suis heureux qu'il en soit ainsi. Personne au Japon, n'en doutez pas, ne s'étonne de vos sympathies

pour VOS alliés. Mais nous n'oublions pas non plus, et nous espérons que la France n'oublie pas les anciennes et cordiales relations qui nous unissent à vous, les services que vous nous avez rendus, les amitiés que vous avez éveillées chez nous. Une guerre, si acharnée soit-elle, n*est qu'un incident dans l'histoire du monde. Celle-ci a créé entre la France et le Japon une situation fausse et un peu difficile. Mais, rappelons-nous deux choses : Tune, c'est que le Japon n'a jamais fait tort à la France ; l'autre, c'est que la France n'a jamais fait tort au Japon. Et attendons avec confiance des jours meilleurs.

» Il reste, en effet, beaucoup à faire pour que nos deux peuples se pénètrent et se connaissent et, en se connaissant mieux, s'estiment davantage. Je n'ignore pas combien les classes cultivées de votre pays apprécient nos arts nationaux. Mais la masse du public français sait-elle quelle en est la valeur? Nous juge-t-elle comme nous méritons d'être jugés, c'est-à-dire comme une race qui, à une civilisation très ancienne, a superposé les formes les plus modernes de la civilisation occidentale ?

» On a parlé, on reparlera encore du péril jaune et on fera peur à la France de ce croquemitaine modemstyle. Je vous prie d'être convaincu que c'est là une invention vraiment fantastique. Les Chinois, qui nous détestaient, il y a dix ans, nous sont maintenant tout acquis. Est-ce une raison de nous redouter? Croit-on que nous formions des desseins offensifs? La guerre actuelle ne prouve-t-elle pas que nos préoccupations sont purement défensives ?

» Vous me rappeliez tout à l'heure que l'alliance russe est^t reste le pivot de votre politique extérieure, qui est d'abord et principalement une politique euro-

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péenne et continentale. Je le conçois. Mais que cette alliance doive être dans Tavenir un obstacle à ramité franco-japonaise, je ne le crois pas. Supposez la paix conclue, entre les Russes et nous, sur des bases durables et équitables : aucune rancune ne survivra au Japon contre les adversaires de la veille.

)) Au surplus, tout alliés que vous êtes de la Russie, les relations tendues entre Londres et Pétersbourg vous ont-elles empêchés d'entrer en arrangement avec TAngleterre ? Et nous-mêmes, bien que notre alliance avec la Grande-Bretagne, notre étroite amitié avec les Etats- Unis représentent pour notre pays un intérêt vital que jamais nous ne sacrifierons, pensez-vous que nous nous interdisions d'entretenir avec d'autres de cordiales relations? J'ajoute que vous êtes, par Tlndo-Chine, une puissance d'Extrême-Orient, et que notre amitié peut n'être point inutile au développement matériel et moral de vos possessions asiatiques.

» Le vœu que je forme en arrivant en France n'a rien qui doive inquiéter la naturelle fidélité que vous portez à vos engagements. Et les bons rapports que je souhaite voir se resserrer entre votre pays et le mien doivent, j'en ai la conviction, profiter à l'un comme à l'autre. »

m. — Déclarations du comte Katsura,

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