IV. — La guerre et les relations anglo-russes
Depuis le début de la guerre actuelle, la question des rapports anglo-russes apparaît à la réflexion des chancelleries aussi bien qu'à l'instinct des peuples comme le problème capital de l'Extrême-Orient, ou, plus précisément encore, comme la forme européenne du problème asiatique. L'intérêt avec lequel on suit les événements, les actes, les paroles de nature à éclairer ce problème est vif et légitime.
Cet intérêt s'est manifesté Outre-Manche sous une forme dont on s'est entretenu dans les milieux diplomatiques et qui méritait d'être remarquée. Elle n'est pas moins curieuse pour l'opinion française qui, dans cette affaire, aura, tôt ou tard, son mot à dire.
Il existe à Londres une société d'études , la « Société de l'Asie centrale », qui s'applique tout spécialement à suivre et à discuter les questions asiatiques : on conçoit qu'elle n'ait pas chômé au cours des derniers mois.
Dans l'une de ses plus récentes séances, le président de la société, sir Alfred Lyall, avait exprimé l'idée que la rivalité de l'Angleterre et de la Russie dominait l'Extrême-Orient et que, dans un intérêt européen, il fallait mettre un terme à cette rivalité, supprimer entre les deux pays toute cause d'irritation. A cette « suggestion » d'une amicale entente entre les deux puissances.
M. Gabriel de Wesselitzky, correspondant à Londres, depuis de longues années, du Novoïé Vrémiaj a cru devoir répondre, sur l'invitation de sir Alfred Lyall, par un exposé de la question extrême-orientale. Sa conférence a été imprimée. Et lorsque le moment est venu de présenter au public anglais les idées de l'écrivain russe, c'est sir Donald Mackenzie Wallace qui s'est chargé de cette mission. Tout concourait donc à attirer l'attention sur cette séance académique et à en faire un événement politique.
Ce n'est point, en effet, diminuer le mérite de l'étude fort intéressante de M. de Wesselitzky que de dire qu'elle emprunte au patronage de sir Donald un surcroît de valeur. La personnalité de cet homme prodigieusement actif et d'une encyclopédique érudition suffirait à s'imposer, ignorât-on de quel crédit il jouit auprès d'Edouard VII et de son fils. Sir Donald Mackenzie Wallace a été mêlé à tous les événements des trente dernières années. Correspondant du Times, puis, « foreign editor » de ce journal, entre temps chef de cabinet de lord DufiFerin dans sa vice-royauté des Indes, honoré de l'amitié particulière du prince de Galles aujourd'hui régnant, placé par lui comme guide et confident auprès de son fils le duc d'York, ce journaliste, fonctionnaire à ses heures — mais jamais très longtemps — a trouvé le loisir, dans une vie qui d'ordinaire ne se prête guère aux longues études, d'écrire un livre sur la Russie, le plus solide, le plus clairvoyant, le plus philosophique qu'on ait, en Angleterre et ailleurs, publié sur la matière. J'ai eu l'honneur de m'entretenir avec lui. Et je ne sais pas, s'il est une langue qu'il ne parle point ou un pays qu'il ignore. Le seul, ou peu s'en faut, où il n'ait pas porté sa vigoureuse curiosité, est le Japon. « Mais je me rattraperai, me disait-il,
après la guerre. » Et je ne doute pas qu'il ne tienne parole. Car il a suivi de trop près la question d'Orient pour ne pas être attiré par « l'autre ».
Sir Donald Mackenzie Wallace n'a pas de goût pour le métier d'oracle. Et Ton verra plus loin avec quelle réserve il indique son opinion. Il n'est pas malaisé pourtant de la démêler. Il n'en est pas en Angleterre, — de celles qui, en dehors des cercles officiels, peuvent exercer une action sur les choses, — de plus écoutée ni de plus influente.
La conférence de M. de Wesselitzky est bien habile et bien fine. Parler du Japon devant un public anglais n'est pas, dans les circonstances actuelles, une entreprise sans périls. Il s'est tiré de la difficulté à force de courtoisie et de souplesse. Selon M. de Wesselitzky, la guerre actuelle n'est « qu'un simple anneau d'une chaîne d'événements, dont elle est le plus frappant, mais non le plus inattendu, ni même le plus important ». En effet, la plupart des puissances européennes sont désormais des puissances asiatiques. Et c'est l'avenir de l'Asie qui se débat, depuis le jour où s'est produite leur entrée en scène, depuis le jour surtout où le Japon a pris conscience de sa mission asiatique. En quelques mots, l'orateur précise aussitôt dans quel sens il emploie ce mot :
En parlant, dit-il, des relations des Japonais avec les autres Asiatiques, je dois m'attendre à être accusé d'essayer d'évoquer répouvantail du péril jaune.
Depuis longtemps, c'est la lâche journalière des hommes d'Etat japonais et de leurs admirateurs, de tourner en ridicule et de discréditer d'avance toute allusion à un tel danger. Je veux bien les croire, lorsqu'ils nient le mouvement jaune. « Jaune » et « Mongol » ne sont pas les mots d'ordre qui ralUent maintenant les Asiastiques. Et pour une nation bien organisée et consciente d'elle-même, je ne crois pas à
l'existence d'un péril terrifiant, sauf celui de fermer les yeux sur les réalités, bonnes ou mauvaises, de sa situation intérieure et extérieure.
Quant à la propagande des Japonais parmi les nations blanches ou de couleur, je la considère comme l'œuvre d'ardents patriotes, et je n'y vois rien de repréhensible. Bien plus, j'admire l'ingéniosité de leurs moyens et le dévouement sans réserve qu'ils mettent au service de leur cause.
Après cette profession de foi, M. de Wesselitzky n'en est que plus libre pour montrer, par des faits qu'il tire tous, nous dit-il, de sources anglaises, la tenace et patiente infiltration des Japonais dans toutes les parties du monde asiatique. En Chine, ils vont à Canton, apprennent la langue, se laissent pousser une queue, puis, remontant vers le Nord oii ils se donnent comme des Chinois du Sud, « ils entrent dans les sociétés secrètes qui tous les jours augmentent en importance, et ils en dirigent la politique pour servir leurs propres desseins. Ils sont les agents de la propagande occulte des idées japonaises, dont la Chine est pénétrée, et toutes ces influences combinées finissent par amener ce vaste empire sous la domination morale du Japon ».
Mais ce n'est pas à la Chine que se borne cette propagande. « Depuis la guerre de 1895, le Japon est le refuge des mécontents de toutes les parties de l'Asie et le foyer de leurs conspirations. » On retrouve, affirme M. de Wesselitzky, l'intrigue et l'argent du Japon dans la révolte des Philippines contre TEspagne et dans l'agitation chronique de la Malaisie. Au Siam, deux magistrats japonais sont conseillers du roi. « Des officiers japonais sont instructeurs dans Tannée, un lycée japonais et une succursale de la société panasiatique ont été créés à Bangkok; enfin des relations suivies entre les deux cours ont été cimentées par la visite du roi de Siam à Tokyo en 4903. »
Mais ce qui intéresse surtout un auditoire anglais, ce sont les affaires de l'Angleterre. M. de Wesselilzky y arrive sans fracas. Et très doucement, il continue son exposé, qui prend à ce moment, en dépit de sa modération, une allure de réquisitoire discret :
L'influence du Japon dans les Indes britanniques présente, aHirme-t-il, le plus grand intérêt historique.
Eu 1902, on a vu arriver aux Indes un groupe de Japonais venant d'Afghanistan. Le but avoué du voyage était la visite des ruines d'un ancien tombeau bouddhiste. En réalité, ils avaient passé plusieurs années à Caboul et leur chef était en grande faveur auprès de l'émir. Son nom était Tâni. Il appartenait à une famille princière apparentée au mikado, et grand-prétre du principal temple bouddhiste à Tokyo.
Il paraît que ces pèlerins n'étaient pas exclusivement préoccupés de la contemplation des ruines de Bàmiân, car bientôt après leur arrivée à Caboul, des Afghans commeuraient à voyager au Japon ; des relations suivies s'établirent entre les deux peuples.
Et l'orateur, toujours sans avoir l'air d'y toucher, ajoute ce détail, qu'il pourrait dédier à lord Gurzon.
Hier encore, j'ai eu le renseignement que l'émir recommandait à la considération de son Diwân l'étude de la constitution japonaise, dans laquelle il voit la raison de l'unité complète de l'Etat japonais.
Il désirerait voir les chefs des tribus afghanes renoncer à leurs privilèges comme l'ont fait les Ûaïmios, et les tribus elles-mêmes contribuer aussi efficacement aux besoins de l'Etat afghan que les provinces japonaises vis-à-vis de l'Etat nippon.
D'autres Japonais sont allés en Perse et on y fait d'estimables amitiés. On dit qu'une mission japonaise se trouve actuellement à Téhéran et qu'une mission perse se trouverait à Tokyo.
De l'Asie, passons -nous en Océanie? Les Japo-
nais paraissent aussi menaçants, même pour leurs alliés.
Dans une lettre adressée à la Westminster Gazette , sirTollemache Sinclair, ancien député de Caithness, écrit :
« Il était évident pour le gouvernement de Queensland, de 1890 à 1898, que le Japon avait jeté les yeux sur la partie de l'Australie voisine du tropique; en effet, il avait largement colonisé le territoire septentrional de l'Australie du Sud et les pêcheries de perles de l'île Thursday; il y avait aussi bon nombre de colons s'adonnant aux plantations sucrières. Cette invasion devint si intense que le gouvernement fut obligé de négocier avec le Japon, et après des démarches sans (in, il obtint la promesse que le chiffre d'émigration n'augmenterait pas. »
M. de Wesselitzky conclut :
C'est, en vérité, un des plus grands triomphes de la civilisation européenne que d'avoir amené les Asiatiques à leur union géographique et historique. Que ne peut-elle donner la même leçon aux Européens ?
Je ne vais pas me faire l'apôtre d'une coalition d'Européens contre Asiatiques, de races blanches contre races de couleur. Les dernières n'ont pas toujours été bien traitées par les premières et sont naturellement, désireuses d'obtenir un traitement meilleur et des droits se rapprochant de l'égalité. Mais les nations blanches ont aussi leurs droits et leurs intérêts à maintenir; et elles devraient s'unir pour la mutuelle défense de ces droits et de ces intérêts. Le premier pas vers cette union devrait être une entente amicale entre la Grande-Bretagne et la Russie, comme sir Alfred Lxjall Va déjà suggéré.
La principale difficulté pour atteindre ce but n'est pas tant dans la divergence d'intérêts — ces intérêts sont peu nombreux et susceptibles d'un arrangement — que dans une défiance traditionnelle et réciproque. Il y a cependant une double raison, pour espérer que cet obstacle sera surmonté. D'abord, l'exemple d'une entente entre l'Autriche et la Russie qui, pendant ces vingt-cinq ans, avaient été en antagonisme dans la question des Balkans, ce qui n'a pas
emprché, il y a sept ans, ces deux pays d'arriver à une entente sur cette même question, et d'établir une coopération qui, à travers les circonstances les plus critiques, a conservé la paix en Orient et obtenu l'approbation et l'adhésion des autres grandes puissances.
En second lieu, la position, heureusement intermédiaire de la France qui, grâce à son alliance avec la Russie et son entente cordiale avec l'Angleterre, ne demande pas mieux que de rapprocher l'Angleterre et la Russie dans une union commune pour la défense des intérêts européens en Asie.
Ce n'est pas à moi d'entrer dans les détails d'une entente éventuelle. Nous autres, Russes, sommes occupés à résoudre une autre question. Mais nous accueillerons toujours chaque offre sincère d'arrangement amical.
En résumé, menace japonaise contre tous les intérêts européens d'Extrême-Orient — menace légitime en soi, mais directe et inquiétante, — nécessité pour les peuples européens d'accoutumer leur esprit à la notion d'une politique européenne (rappelons-nous la légende inscrite par Guillaume II sous son tableau apologique : « Vœlker Europas , hewahret eute iheuerslen Gûter ! ») ; obligation, résultant des faits, d'inaugurer cette politique par un rapprochement anglo-russe, — voilà toute l'argumentation de M. de Wesselitzky.
Elle est, sous la réserve de la forme, pressante quant au fond. Gomment Sir Donald Mackenzie Wallace, qui sait qu'on pèsera ses paroles, va t-il la présenter à l'opinion britannique?
Ici, il est nécessaire de tout citer. Aussi bien, la préface de Sir Donald est-elle d'une extrême brièveté :
M. de Wesselitzky, écrit-il, que j'ai longtemps connu comme l'aimable et très respecté correspondant du Novoïé Vrémia à Londres, m'a sollicité d'écrire ces quelques lignes comme préface au compte rendu d'une conférence qu'il a faite récemment à la Société de l'Asie centrale de Londres, sur le << Problème asiatique ». J'accède d'autant plus volon-
tiers à sa demande, que ses vues sur cette question me semblent mériter une scrupuleuse attention. Elles peuvent être acceptées ou rejetées : elles ne peuvent être négligées.
Nous entrons actuellement dans la phase nouvelle de ce que les Allemands dénomment « Weltpolitik » et il est indéniable que, dans les combinaisons politiques futures, le Japon sera considéré comme un facteur important. Devonsnous accepter avec cordialité ce jeune et vigoureux Etat, dans la grande famille des nations civilisées, ou le repousser comme un ennemi dangereux en ce qui concerne la question d'Extrême-Orient?
Tout en nous débarrassant, comme d'un simple épouvantail, du « Péril Jaune » sous sa forme primitive, nous n'en devons pas moins l'examiner sous ses autres formes. Nous pouvons traiter de chimériques la conquête et l'envahissement de l'Europe par les hordes mongoles, mais n'est-il pas possible qu'une race jaune, grâce à l'application des progrès de la science moderne, puissç s'opposer avec succès à l'expansion des nations européennes en Extrême-Orient '?
Dans ce cas, quelle sera l'attitude de ces nations? Doiventelles s'unir pour accomplir par la force des armes ce qu'elles considèrent comme leur mission civilisatrice ? Ou limiter leurs prétentions, de manière à laisser le champ libre à l'activité moderne d'une jeune nation qui un jour, peutêtre,, poussera le cri : « L'Asie aux Asiatiques ! »
La première attitude fut adoptée par la Russie, la France et l'Allemagne, lorsque ces nations contraignirent le Japon à abandonner ses conquêtes en Mandchourie à la suite de sa guerre avec la Chine ; et cette question se posera de nouveau, lorsque le conflit actuel sera terminé.
Cela établi, que faut-il faire? Sir Donald, sur ce point, se refuse à donner une opinion. Mais après ce refus prudent, il ajoute tout aussitôt, et cette conclusion, sous sa forme générale, est suffisamment claire :
La guerre, qui en ce moment fait rage, n'est pas une simple lutte entre deux puissances rivales pour un morceau de territoire qu'elles convoitent, mais plutôt le début d'un
immense conflit , auquel toutes les nations ayant des possession,^ ou des visées en Extrême-Orient seront forcées tôt ou tard, et quelle que soit leur répugnance, de prendre part , Nous devons accueillir cordialement tout ce qui nous empêchera de fermer les >eux sur ces désagréables perspectives, et c'est pourquoi, sans souscrire à toutes les vues de M. de Wesseîitzky, je me permets de les recommander à l'attention du commerce britannique.
Et sir Donald ajoute ceci, qui précise encore sa pensée :
Sur un point au moins, je suis parfaitement d'accord avec lui : c'est que le fait prédominant de la situation en Extrême- Orient est dans la rivalité entre l'Angleterre et la Russie, et que les intérêts de l'Europe et de VAsic demandent que toute cause d'irritation disparaisse entre ces deux puissances.
Si Ton rapproche ces paroles de l'attitude publique et des sentiments connus d'Edouard VII; si l'on se rappelle sa lettre à Tempereur de Russie, au début de l'année ; son empressement h s'associer à la joie de la famille impériale lors de la naissance du grand- duc héritier; l'action que, soit directement, soit par ses ministres, soit par ses amis personnels, il a exercée sur la presse anglaise pour la ramener, vis-à-vis de la Russie, à un Ion plus conciliant, on replacera ces décllfriations dans leur cadre, en leur donnant toute leur valeur.
Quand l'Angleterre, en 1902, a conclu avec le Japon un traité d'alliance, l'idée même qu'elle pût, ce faisant, manquer au « devoir européen », c'est-à-dire compromettre « l'intérêt européen», eût paru saugrenue à l'immense majorité de l'opinion anglaise. Deux ans ont passé depuis lors. Et cet état d'esprit s'est modifié. Un seul événement, la guerre russo-japonaise, a produit cette modification.
Il ne s'agit pas d'une coalition européenne. Elle ne serait pas possible et n'est pas nécessaire. Mais il y a des dangers avec lesquels il ne faut pas jouer, des tempêtes qu'on ne doit point déchaîner. La politique anglaise a méconnu parfois cette obligation el a cru que son « isolement splendide » la dispensait de certaines solidarités. Il n'est pas mauvais, pour la paix du monde, qu'elle ait conscience de son erreur el s'engage dans la voie des résipiscences avisées.