LES RELATIONS FRANCO-ITALIENNES
ritalie. Mais elle n'avait échangé, d'abord, avec cette dernière, que des politesses diplomatiques : voyage de Victor Emmanuel à Berlin ; visite de Guillaume l" à Milan ; transformation en ambassade des légations de Rome et de Berlin. Quand Bismarck, fort de l'alliance autrichienne conclue eu 1879, fit luire à Tltalie, ulcérée de sa déconvenue tunisienne, l'offre de son alliance, celle-ci n'hésita pas. Elle se jeta à corps perdu dans la Duplice austro-allemande, et, à la Triple Alliance ainsi créée, apporta, jpar sa seule présence, un regain de gallophobie. Aussi bien l'augmentation de son budget militaire, l'accroissement de ses effectifs, la réforme de ses armements, donnaient à sa politique un caractère offensif. Des trois alliés ligués pour consolider nos désastres, elle apparaissait le plus obstinément agressif, le plus systématiquement provoquant. Crispi montait à l'horizon.
Ses prédécesseurs, Depretis et Mancini, avaient observé du moins les formes extérieures de la correction internationale. Ils étaient Allemands profondément, mais courtoisement. Crispi le fut avec une brutalité voulue, aggravée tantôt de cynisme et tantôt d'hypocrisie. Zélé serviteur de Bismarck, il accumula, contre la France, des défis sans précédents. En 1888, ses agents violaient les archives de notre consulat de Florence. La même année, ses soldats malmenaient en Abyssinie les protégés français. Deux ans après, entre deux politesses à notre endroit, visite de la Hotte italienne à Toulon, discours sympathique à Turin, il nous accusait dans ses journaux de préparer la guerre et, sous ce prétexte, prenait une série de mesures militaires dirigées contre nous. Grâce à lui, la tension arrivait à l'extrême. Des deux parts, les rancunes surexcitées annonçaient les conflits prochains.
Le second ministère Grispi marque l'apogée de cette période. Alors tous les griefs ressortent dans leur plein. Du côté italien, Tunis les résume. Du nôtre, c'est le souvenir de 1870, la Triplice et le Crispinisme. L'origine des torts respectifs est oubliée. La haine devient chronique. La guerre commerciale s'ajoute à l'hostilité politique. Et celte hostilité éclate à la fois dans la Méditerranée et sur le continent. Nul encore ne saurait songer à la possibilité d'un rapprochement. En tout cas, il apparaît qu'un long effort pourra seul y conduire. Car avant d'y parvenir, il faudra régler trois ordres distincts de questions : la question économique, la question méditerranéenne, la question de la Triple Alliance et de la politique générale.
Pour que pût être abordé ce méthodique travail, une condition était nécessaire : la chute de Crispi et la condamnation définitive de sa politique. C'est seulement le 5 mai 1896, après le désastre de Baratieri en Afrique, que cette condition devait se trouver remplie.
Alors, pour la première fois, les Italiens au lieu de vénérer comme un dogme leur gallophobie, l'examinèrent comme un fait. Je dis gallophobie et non point Triple Alliance. Car l'une est distincte de l'autre et, pour les avoir confondues, l'opinion française s'est parfois égarée. Alors, pour la première fois, les Italiens, sans méconnaître ce que ce pacte diplomatique avait.pu valoir à leur pays de prestige européen, se demandèrent ce que lui avait rapporté de force et de prospérité leur altitude agressive à notre égard. Cette attitude avait eu une première conséquence : elle avait placé l'Italie vis-à-vis de ses alliés dans une position d'infé-
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riorité. Le cabinet de Rome s'était mis, au regard de ceux de Vienne et de Berlin, en posture de solliciteur. Dès 1886, à la veille du premier renouvellement de la Triplice, le comte de Robilant, ministre des affaires étrangères, écrivait : « Je suis résolu à ne pas prendre l'initiative d'une rencontre avec le chancelier et d'une négociation nouvelle. En 1882, nous avons eu Vair de mendier V alliance plutôt que de la négocier^ et en la concluant, nous nous sommes exposés à une guerre continentale sans prendre nos sûretés contre une guerre maritime. » Cette opinion, faite d'expérience et de raison, avait conquis des disciples. Et beaucoup en Italie commençaient à penser que, pour tirer parti de la Triple Alliance, le meilleur moyen était encore de ne pas s'y livrer tout entier.
De là à analyser de sang-froid la valeur de ce traité, sur lequel en 1882 on s'était jeté dans un élan de furieuse rancune, il n'y avait qu'un pas. De quoi s'agissait-il à l'origine? De répondre à un succès français dans la Méditerranée. Or, de la Méditerranée, la Triple Alliance ne parlait point. Aux trois contractants elle garantissait leur statut territorial, à l'Allemagne par conséquent l'Alsace et la Lorraine, à l'Autriche Trieste et le Trentin, à l'Italie Rome intangible. Mais qui menaçait Rome, surtout en France ? Et qui recevait la meilleure part, de l'Allemagne assurée en cas de guerre d'immobiliser dans les Alpes plusieurs corps d'armée français ou de l'Italie condamnée dans le même cas à prendre parti dans le conflit au lieu d'en demeurer, comme en 1870, la spectatrice impassible ? Garantie méditerranéenne nulle; risques européens considérables, telles étaient, en regard du profit moral, les charges matérielles de l'alliance. Et ces charges, la politique crispiniennelesavait aggravées en
inquiétant la France dans sa fierté autant que dans ses intérêts. Bismarck avait trouvé dans l'Italie gallophobe un allié pour la lulte, un instrument pour les provocations éventuelles. L'Italie gallophobe ne pouvait troliver en Bismarck qu'un maître. Elle n'était plus « isolée ». Mais elle avait cessé d'être « indépendante ». Car la tension croissante des relations franco-italiennes lui interdisait à la fois et de se passer d'une alliance et d'en espérer une autre que celle de Tempire allemand.
D'autres résultats encore condamnaient la politique anti-française. J*ai parlé déjà de la signification deux fois agressive qu'avaient donnée à la Triplice les armements énormes de Tltalie au lendemain de sa conclusion. Ces armements pesaient lourdement sur le trésor italien. Les crédits extraordinaires s'accumulaient: 127 millions en 1882, 212 en 1885, 146 millions en 1888, aboutissant, pour le budget de 1894-95, à un déficit de 180 millions. D'autre part, la dénonciation du traité de commerce franco- italien avait eu sur les recettes de nos voisins un contre-coup immédiat. Leur trafic avec nous qui, en 1887, s'élevait à neuf cents millions avait subi, de ce seul fait, une dépression d'un demimilliard. Les importations seules d'Italie en France avaient baissé de 406 millions à 218; et si, dans les années suivantes, une légère progression s'était manifestée du côté de l'Allemagne et de l'Autriche, elle n'avait pas compensé la perte subie. De plus en plus, d'ailleurs, l'Allemagne inclinait au protectionnisme. Et plusieurs années à l'avance, on pouvait prévoir la fièvre agrarienne, qui, à la fin de 1902, devait éclater au Reichstag. La préoccupation financière venait donc à Tappui de la réflexion politique. Après les diplomates, les financiers mesuraientles conséquences d'une
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haine épuisante. Cet examen de conscience ne les entraînait peut-être pas aussi loin que le comte de Robilant. Et bien peu eussent osé affirmer avec lui : « Décidément, l'Italie est lasse de cette alliance stérile et je n'ai guère envie de l'obligera y persévérer: car j'ai trop profondément conscience que pour nous elle sera toujours inféconde. » Mais déjà, malgré l'attachement persistant, fait d'orgueil et de crainte, qui les liait à l'alliance allemande, les Italiens concevaient la possibilité de corriger par un rapprochement avec la France ce que cette alliance avait d'absorbant — j'allais écrire d'écrasant. La gallophobie exclusive cédait aux leçons de l'expérience. Et, revenant à leur tempérament, ils rêvaient d'équilibres harmonieux et de subtiles combinazioni,
La France exerçait du reste sur ces enfants prodigues un attrait de plus: elle était forte. L'amitié, bientôt convertie en alliance, où les gouvernements de Paris et de Pétersbourg avaient été conduits par des intérêts pareils et des sentiments communs, créait en Europe un ordre nouveau, et, si j'ose ainsi dire, remettait toutes choses d'aplomb. Dans un entretien que le chancelier de l'Empire allemand me fît, en mai 1902, l'honneur de m'accorder, il employa cette expression : « La Triple et la Double Alliance sont les piliers de l'équilibre européen.» C'était admettre implicitement qu'avant que l'une fît pendant à l'autre, l'équilibre n'existait pas. Il était désormais assuré et le système franco-russe devenait, à son tour, un centre attractif. Les Italiens mesurèrent l'importance du changement et s'en trouvèrent plus enclins à apaiser les vieilles querelles. Le terrain peu à peu se déblayait. Les circonstances avaient fait leur œuvre. C'était aux hommes de faire la leur.
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La France et Tltalie furent, en cette occurrence, favorisées de la fortune. Des deux côtés des Alpes, politiques et diplomates se rencontrèrent dans un heureux effort.
Parmi les premiers il faut citer, du côté italien, le marquis di Hudini, le marquis Visconti Venosta, MM. Luzzatti, Zanardelli et Prinetti ; du côté français, M. Delcassé; parmi les seconds, M. Ressmann, le comte Tornielli, M. Barrère. Tous ont collaboré au résultat final. M. Delcassé, y a appliqué des qualités de mesure, de finesse et de ténacité. M. Barrère, ambassadeur actif, a servi les desseins de son chef avec cette ardeur confiante qui force le succès. Les hommes d'État italiens, M. Visconti Venosta, par sa modération courtoise, M. Luzzatti, par sa souple ingéniosité, M. Prinetti, par sa loyauté précise et courageuse, ont, de leur côté, pressé les transitions. Les uns et les autres ont trouvé un encouragement décisif dans la volonté royale, le jour où, appelé au trône par le crime de Bresci, Victor Emmanuel Ilï a pu appliquer souverainement, au dehors comme au dedans, les idées du Prince de Naples.
Telle était au surplus la force du courant qui portait Tun vers l'autre les deux peuples que le roi Humbert lui-même, si engagé qu'il fût de goûts et d'habitudes dans le crispinisme, céda, à la fin de son règne, à l'impulsion nouvelle. La révision des traités tunisiens avait préparé, par un accord spécial, la réconciliation dans la Méditerranée. Quelques mois après, M. Delcassé, qui n'était pas encore ministre des affaires étrangères, se rencontrait à Rome avec le marquis Visconti Venosta ; et dans un entretien privé, mais