IV. — La Chine et le Japon. Déclarations
DE M. MôTONO ET DE SoUANG-PAO-Ki
Aussi bien en Chine qu'au Japon, on n'a cessé d'affirmer que ces craintes n'étaient pas fondées. De ces affirmations, les plus précises me furent fournies au mois de mai par M. Motono, ministre du Japon et par Souang- Pao-Ki, ministre de Chine en France. Leur point de vue,
Japonais se servent des îles Miao-Tao comme base pour leur flotte, exportent librement de la contrebande de Tché-Fou et d'autres points du littorad chinois, et que les usines gouvernementales de Rbanian livrent des fournitures à l'armée japonaise .
Jusqu'ici les ministres chinois se bornaient à donner des réponses évasives à toutes les protestations et observations du gouvernement impérial à ce sujet.
D'après les informations les plus récentes, il apparaît que les Chinois non seulement violent la neutralité mais font des préparatifs sérieux pour prendre une part active aux hostilités.
Il règne en outre dans le peuple une effervescence dangereuse contre les Européens, qui est soutenue par les autorités.
En raison de ce qui précède, le gouvernement impérial se voit dans la nécessité de signaler ces faits à l'attention des puissances, afin de constater que leurs efforts pour garantir la neutralité de la Chine ont échoué par suite de la conduite du Japon et de la pression terrorisante qu'il exerce sur le gouvernement chinois.
En conséquence de quoi, dans le cas où la situation actuelle viendrait à se prolonger, la Russie se verra dans l'obligation de considérer cette neutralité de la Chine du point de vue de ses intérêts particuliers.
Signé : Lamsdorf.
j'ai pu m'en assurer souvent, n'a pas varié depuis lors et peut être considéré comme celui de leurs gouvernements.
M. Motono estime que son pays a, une fois pour toutes et de façon assez claire pour n'y plus revenir, fait connaître son sentiment dans la question de la neutralité chinoise. Dès le début de la guerre, le Japon a publié sa résolution de respecter la neutralité de la Chine. Cette résolution n'a pas changé.
— Aujourd'hui comme alors, m'a dit le ministre, nous n'éprouvons à aucun degré le désir de voir la Chine intervenir. Notre déclaration, en réponse à la note remise le 13 février par lé ministre de Chine à Tokyo au baron Komura, était catégorique. On y lisait :
Le gouvernement impérial japonais, désireux d'éviter autant que possible de troubler la paix actuelle en Chine, respectera aussi longtemps que la Russie la neutralité chinoise dans toutes les parties du territoire chinois, sauf dans les régions occupées par la Russie.
» Vous vous souvenez, d'ailleurs, qu'avant même que les puissances eussent proclamé leur dessein de sauvegarder la neutralité chinoise, le gouvernement japonais avait pris l'initiative de conseiller au gouvernement chinois de se tenir en dehors du conflit. Je vous rappelle le passage essentiel de ce document V :
La question de l'attitude de la Chine dans la guerre actuelle a été l'objet d'une très sérieuse considération de la pa^rt du gouvernement japonais. Le Japon n'ignore certes pas les grands avantages qu'il peut retirer des immenses ressources qu'offre la Chine à tous les égards, en l'ayant comme alliée dans une guerre contre la Russie. Néanmoins,
* Cf. p. 274.
pour des considérations d'ordre international et d'intérêt général, il a cru devoir conseiller à la Chine de garder sa neutralité...
» Tout cela, n'est-il pas vrai, était bien clair. Eli bien! la situation reste identique à ce qu'elle était alors. Et nos sentiments n'ont pas varié non plus. Nous connaissons les sympathies du peuple chinois à l'égard du Japon et nous nous en félicitons. Mais nous n'avons rien fait et nous ne ferons rien pour que ces sympathies aboutissent à faire sortir la Chine de sa neutralité. »
Le ministre de Chine, Souang-Pao-Ki, n'a pas été moins catégorique.
— Vous me dites, m'a-t-il déclaré, qu'on aurait à Paris l'impression que le gouvernement chinois avoue, par l'intermédiaire de ses représentants, que le mouvement populaire est à la veille de le déborder; que ses agents sont animés des meilleures intentions, mais impuissants; qu'une insurrection est imminente. Les choses, croyez-moi, n'en sont pas là. Et si cette version trouve crédit, ce ne peut être que par suite d'un malentendu.
» Le gouvernement chinois a proclamé sa neutralité le 13 février 1904. Pour faire respecter cette neutralité, nous avons une double obligation ; 1° garder notre frontière extérieure; 2^ maintenir l'ordre à l'intérieur. J'ai dit et je répète que nous nous préoccupons de l'une et de l'autre de ces obligations. Mais j'ajoute que nous sommes en état d'y faire face.
— Alors, monsieur le ministre, vous considérez que, lors même que les sympathies populaires pour le Japon, qui sont certaines...
— Elles le sont.
— ... Lors même que ces sympathies provoqueraient
des désordres à l'intérieur de l'empire, ces désordres pourraient être réprimés?
— Cela ne fait aucun doute.
— Y a-t-il une analogie entre Tétat de choses actuel et celui qui a précédé Tinsurrection des Boxers?
— Aucune, d'aucune sorte... »
Et le ministre sourit à la pensée qu'on puisse établir un tel rapprochement.
— Non, reprend-il, cela n'a pas de rapport. 11 n'y a point de péril menaçant. Il n'y a point d agitation. Nous veillons, parce que c'est notre devoir de veiller. Mais nous sommes convaincus que Tordre ne sera pas troublé. Nous avons fait pour cela tout le nécessaire.
— Et l'armée du général Ma ? Et le général Ma luimême ? »
Souang-Pao-Ki sourit de nouveau.
— L'armée du général Ma ne compte pas plus de 45,000 hommes, et ils sont dispersés le long de la frontière. Quant au général, il ne fera rien de contraire à ses ordres. Et ses ordres sont formels. Les Russes, après avoir évacué la rive droite du Liao — c'était avant la guerre, — n'ont pas voulu que les troupes chinoises occupassent ces territoires. Il en est résulté un certain mécontentement et parmi les soldats et dans la population. C'est cela qu'on appelle en Europe les « projets » du général Ma. Vraiment, on exagère.
— Existe-t-il dans l'opinion une hostilité réelle contre la Russie ?
— Il y a eu des causes de froissements. Mais nous n'oublions pas que les Russes sont les premiers Européens avec qui nous ayons été en rapports ; que nous sommes leurs voisins' sur une frontière de plus de 100.000 kilomètres; que nous entretenons avec eux
d'importantes relations commerciales. Une guerre avec la Russie est impossible. »
EtSouang-Pao-Ki conclut :
— La Chine a pris des précautions. Tout le monde en eût fait autant. Vous-même, en Indo-Chine, vous avez renforcé vos troupes. Notre peuple, c'est exact, éprouve delà sympathie pour le Japon. Mais notre gouvernement sait ce qu'il veut et fera ce qu'il veut. Or il veut rester neutre. Y eût-il quelque agitation populaire, j'ai la conviction que les fonctionnaires, qui ne sont pas aussi désarmés qu'on paraît, le croire, sauraient en triompher. »
A la même époque, le gouvernement japonais et le gouvernement chinois soulignaient ces déclarations par la publication de noies officielles conçues dans les termes les plus catégoriques. La note japonaise disait :
Depuis l'ouverture des hostilités entre le Japon et la Russie, le gouvernement japonais n'a cessé d'observer avec soin l'attitude du gouvernement chinois.
Bien qu'il n'y ait aucune raison de craindre que la Chine manque à sa neutralité, le gouvernement japonais a, en raison des bruits persistants qui ont couru récemment, jugé opportun de prier son représentant à Pékin de conseiller au gouvernement/ chinois de continuer à observer une attitude de stricte neutralité et à se consacrer au maintien de la paix et du bon ordre sur le territoire de l'empire.
La note chinoise n'était pas moins formelle :
Un communiqué officiel déclare que le gouvernement chinois a fait savoir aux gouvernements étrangers son regret d'apprendre les bruits malveillants d'après lesquels le gouvernement chinois cesserait de conserver l'attitude de neutralité qu'il a toujours observée jusqu'ici depuis le commencement de la guerre en Extrême-Orient. En conséquence, le gouvernement chinois a chargé ses représentants à
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l'étranger de donner à ces bruits un démenti catégorique et d'affirmer aux puissances que, quoi qu'il arrive, il a l'intention de suivre une politique de neutralité rigoureuse.
Le 7 juin nouvelle déclaration : cette fois ce sont les « autorités chinoises » qui « déclarent hautement qu'il n'y a pas la moindre raison de douter que le général chinois Ma soit en mesure de tenir en inains les troupes placées sous son commandement. Il a reçu l'ordre rigoureux d'empêcher tout soulèvement parmi ses soldats, et il n'est pas probable qu'un soulèvement se produise ».
Le 2 août, encore, on annonce que « le gouvernement chinois a renouvelé à la Russie l'assurance qu'aucune aide secrète ne sera donnée par lui au Japon et qu'il ne fera rien qui puisse être de nature à affaiblir l'amitié qui l'unit à la Russie. » Au mois de novembre enfin, le vicomte Hayashi, ministre du Japon à Londres, définissait ainsi la politique du Japon à l'égard de la Chine :
— Le Japon ne cherche rien autre en Chine que d'y sauvegarder ses intérêts économiques. Le Japon ne désire mettre la main sur aucun territoire chinois. Si nos armées remportent la victoire dans la guerre actuelle, nous rendrons la Mandchourie à la Chine, au lieu de la garder comme province conquise.
» Le peuple japonais se contente du pays qu'il a ; il désire qu'on l'y laisse en paix, et il ne désire qu'une chose, c'est de vivre en paix avec le monde entier. Il ne demande qu'à développer les ressources commerciales de son pays ; il veut avoir la liberté entière du commerce dans l'Extrême-Orient, qui est sa sphère commerciale légitime, et il y désire la tranquillité pour le développement de ses ressources, et non la guerre.
S'il y a des gens qui supposent que le Japon verse le meilleur de son sang et de son trésor pour d'autres raisons que celles-ci, je leur dis qu'ils ne connaissent rien des traditions, des qualités et du tempérament du peuple japonais ».
C'est par des dénégations identiques qu'ont été accueillies les protestations ultérieures de la Russie. On ne pouvait espérer au surplus que les belligérants se missent d'accord sur leurs torts réciproques.