V. — La Chine et la neutralité maritime
La bataille navale du 10 août et la dispersion de la flotte russe à la suite de cette bataille ont été l'origine de deux incidents qui, l'un à Tché-fou, l'autre à Shanghaï, ont mis enjeu la neutralité de la Chine.
La première affaire peut se résumer ainsi. Un contretorpilleur russe, le Riechitelni/, s'étant rendu de Port- Arthur à Tché-fou sans avoir pris part à un combat, mais, semble-t-il, sans avoir été contraint par l'état de la mer à chercher refuge, fut désarmé par les autorités chinoises. Sur ces entrefaites, des torpilleurs japonais entrèrent à Tché-fou, envahirent le bateau russe, luttèrent corps à corps avec l'équipage et finalement emmenèrent le navire ennemi à la remorque malgré les autorités chinoises qui avaient essayé de s'y opposer.
Le gouvernement russe protesta, — protestation platonique, il est vrai, — contre l'atteinte portée à ses droits et à ceux de la Chine. La gouvernement japonais soutint que le Riechitelny avait violé la neutralité en apportant à Tché-fou des dépêches de guerre. La Chine déclara qu'elle ne pouvait rien faire ni dans un sens ni dans un autre. Et bien que les torts des vaisseaux japonais ne parussent, en l'espèce, pas discutables, — à
Washington même,j*ai SU qu'on en jugeait ainsi, — l'incident, où Ton craignait surtout de trouver le principe d'un débat général sur la neutralité de la Chine, n'eut pas de conséquences sérieuses.
L'affaire de Shanghaï fut d'un règlement plus ardu. Toujours après le combat du 10 août, deux vaisseaux russes, l'iisAro/rf et le Grozovoï arrivèrent, très endommagés, à Shanghaï. Dès leur arrivée, le tàotaï leur intima Tordre de repartir dans les vingt-quatre heures. Le consul de Russie protesta et un délai de quarantehuit heures fut accordé. A l'expiration de ce délai, nouvelle sommation du tâotaï d'avoir à quitter Shanghaï ou à désarmer; nouveau refus du consul russe. A ce moment, le consul japonais entre en scène. Il déclare que, si les navires russes ne désarment pas, une escadre japonaise viendra les saisir en plein port. Le tâotaï voudrait bien obéir : mais VAskold est dans un dock anglais, à la porte duquel s'arrête la juridiction chinoise. Le corps consulaire se réunit alors. Et on arrête, en attendant des instructions, les travaux de réparation... Enfin l'ordre de désarmer est donné. Les Japonais triomphent. Le tâotaï respire.
Ces deux incidents, que l'on peut discuter en droite
1. La note japonaise suivante résume la réplique du Japon aux protestations de la Russie.
» La position de la Chine dans la lutte actuelle est exceptionnelle. La plupart des opérations militaires sont faites sur son territoire. Ce territoire est pour partie belligérant et pour partie neutre ; néanmoins la Chine n'est pas belligérante. Ce cas anormal et contradictoire au point de vue du droit des g^ns a fait l'objet d'une entente spéciale destinée à limiter le théâtre des hostilités, entente à laquelle les belligérants ont souscrit.
» Le Japon dans l'intérêt des rapports internationaux et de la tranquillité générale de la Chine, s'est engagea respecter la neutralité de la Chine dans les régions autres que celles actuellement impliquées dans les opérations militaires, à la condition.
présentent, en fait, un caractère commun. Ils témoignent de l'autorité décisive du Japon dans tous les ports chinois et vérifient cette assertion d'un de nos agents diplomatiques. « Quand les consuls japonais lèvent le doigt, les tâotaï s'agenouillent ».
Vf. — Une mlssion en Chine
L'exposé qu'on trouvera ci-dessous et qui peut servir de conclusion à ce chapitre sur le rôle de la Chine dans la guerre actuelle, émane de M. Philippe Berthelot, secrétaire d'ambassade, chargé par le ministre des affaires étrangères dune mission officielle en Extrême-Orient. Cette mission, qui a duré deux ans, vient de s'achever. Après avoir parcouru le Siam, rindo-Chine, les Philippines, le Japon, la Corée et la Chine, M. Berthelot est rentré à Paris, à la fin de 1904. Son séjour en Chine, qui s'est prolongé pendant toute une année, ne s'est pas borné aux villes à traité, facilement accessibles. 11 a visité les provinces centrales, siège du développement historique de la Chine.
toutefois, que la Russie prît un engagement semblable et s'y conformât de bonne foi.
» Le Japon a jugé qu'aux termes de cet engagement il ne pouvait occuper, ni employer dans un but de belligérance un port chinois quelconque ou une portion quelconque du territoire chinois en dehors de la zone constituant le théâtre de la guerre, parce que, à son sens, cette occupation ou cet emploi convertissait ou convertirait ces ports ou ces portions en territoires belligérants.
» 11 lui a semblé que si des forces russes occupaient ces ports ou ces portions du territoire neutre chinois, le Jap(m, en vertu même de la clause inhérente à ses engagements, aurait le droit de considérer comme belligérants les ports ou portions de territoire ainsi occupés.
» La Russie a cherché à Tché-Fou un abri contre les attaques contre lesquelles elle ne trouvait plus de protection à Port-
11 s'est entretenu avec tous les vice-rois, avec beaucoup de fonctionnaires. Pendant plusieurs mois, il a résidé à Tcheng-Tou, vivant la vie chinoise, parlant chinois, observant de près des choses et des gens que peu d'Européens avaient abordés avant lui, poussant son exploration jusqu'aux confins du Thibet, et portant
Arthur. En'faisant cela, la Russie a violé la neutralité de la Chine, telle que la définit l'engagement souscrit par les belligérants, et le Japon était de plein droit justifié à considérer le port de Tché-Fou comme port belligérant en ce qui concerne l'incident du Riechitelny. Une lois Tincident du Riechitelny terminé, le port de Tché-Fou a recouvré sa neutralité.
» L'attitude du Japon à Tché-Fou est une conséquence directe du manquement de la Russie à ses engagements; mais ce n'est pas seulement à Tché-Fou que la Russie a violé la neutralité d'une façon flagrante ou qu'elle n'a pas tenu compte de ses engagements.
» Peu de temps après l'investissement et l'isolement de Port- Arthur, un système de communications par télégraphie sans fil était établi entre Port-Arthur et le consulat russe de Tché-Fou. Cette communication continue, en dépit des protestations répétées du gouvernement japonais.
» Au commencement de la guerre, la canonnière Mandjour, après avoir reçu l'ordre de partir, estrestée nombre de semaines à Shanghaï, au mépris de la neutralité de la Chine. Finalement, après de longues négociations, elle a consenti à désarmer.
» Ce n'est pas tout : le croiseur Askold et le contre-torpilleur Grozovoï sont à Shanghaï depuis plus d'iine semaine et ils refusent de partir ou de désarmer.
» Le Japon n'a nullement l'intention d'enfreindre la neutralité chinoise, tant qu'elle est respectée par la Russie; mais il ne peut pas consentir à ce que des navires de guerre russes, à la suite d'une violation d'engagements et d'une transgression à la neutralité, trouvent sans protestation dans les ports chinois un abri contre la capture ou la destruction.
» La déclaration du commandant du Riechitelny^ d'après laquelle son navire aurait été désarmé à son arrivée à Tché-Fou, est contraire à la vérité. Le navire était complètement armé et avait son équipage prêt à manœuvrer quand survint le lieutenant Terashima; mais, en tout cas, son désarmement n'aurait pas satisfait aux prescriptions des règlements relatifs à la neutralité de la Chine.
» Il appartenait à la Chine et non pas à la Russie de décider si
dans cette enquête de rares qualités de finesse pénétrante et impartiale.
— Parler, m'a-t-il dit, de l'attitude de la Chine en présence de la guerre actuelle est chose tout à fait impossible, sans des distinctions préalables d'ordre géographique, politique et moral.
l'alternative du désarmement serait acceptable. Beaucoup de personnes pensent que le cas est comparable, entre autres, à celui de la FloHda. Mais le gouvernement japonais établit une distinction bien nette entre les deux incidents. La neutralité du Brésil était entière et sans condition et le port de Bahia se trouvait à une grande distance du théâtre de la guerre, tandis que la neutralité de la Chine est imparfaite et conditionnelle et que le port de Tché-Fou est tout proche de la zone des opérations militaires.
» Les officiers russes mêlés à l'incident de Tché-Fou reconnaissent que le Riechitelny fut l'agresseur et commença les hostilités qui se terminèrent par sa capture.
» Le gouvernement japonais estime que le fait enlève à la Russie tout prétexte de plaintes qu'elle pourrait avoir si la légalité de la capture était, d'autre part, mise en doute. Sur ce point, le cas présent ressemble à ceux du corsaire américain Général-Armstrong et du navire anglais Aune.
» 11 n'a du reste, en lui-même, que peu d'importance, tnais il implique un principe extrêmement important. L'expérience a démontré que la Chine ne prendra pas de mesures propres à faire respecter ses lois concernant la neutralité. Si, dans ces circonstances, le Riechitelny pouvait faire de Tché-Fou un port de refuge, les grands navires de la marine russe pourraient faire de même, et rien n'empêcherait ces navires de sortir de leur retraite pour attaquer le Japon.
» La nécessité de se mettre en garde contre une telle éventualité est trop importante et trop impérieuse pour qu'on permette au Riechitelny de créer un précédent. Cet incident n'affectera nullement le commerce étranger et ne troublera en rien la situation générale.
» La Chine notifiera tout simplement à la Russie d'avoir à tenir ses engagements à l'avenir.
[l/incident de la Florida s'est produit en 1864, pendant la guerre de Sécession. Le navire de guerre des États-Unis Af<wsachussetts captura dans le port de Bahia le vapeur confédéré Florida, qui était sous la protection du Brésil. La Florida fut ensuite coulée].
» Tout d'abord, il faut noter qu'une grande partie de la population chinoise est, à l'égard des événements de Mandehourie, dans un état de totale ignorance. Au début de la guerre, certains vice-rois, le plus grand nombre même, avaient lancé une proclamation, de tendance nettement japonaise, annonçant l'attaque de Port-Arthur, sa prise prochaine, la retraite des Russes. Mais, à peine publié, ce document fut, de la part de la cour, l'objet d'un blâme formel. Le blâme fut suivi d'une circulaire, invitant tous les Chinois, fonctionnaires et autres, à se pénétrer de cette idée que la guerre ne regardait que la Russie et le Japon, à ne s'en point occuper, à n'en pas parler, à n'y pas songer. Et l'ordre donné fut si bien obéi que j'eus la plupart du temps la plus grande difficulté à obtenir sur la marche de la lutte les renseignements même les plus sommaires.
» Je vous ai cité ce fait. Car il résume exactement les dispositions diverses des Chinois et répond à là question que vous me posez. Les vice rois, tous les vice-rois, qui sont d'origine mandchoue, sont profondément, ardemment japonophiles. Dans la guerre qui se déroule, ils ont dès le début pris leur parti. Et tous leurs vœux vont contre les Russes, non pas tant peut-être parce que Russes, que parce que Européens. Pour justifier cet état d'esprit, ils invoquent cet argument, auquel ils croient plus ou moins, que les Japonais combattent pour rendre la Mandehourie à la Chine. En conséquence, disent-ils, quoi de plus naturel que de souhaiter le succès de ceux qui travaillent pour nous? Si donc les vice-rois étaient les maîtres, il est bien probable qu'ils chercheraient, par une voie ou par une autre, à servir les Japonais. Mais les vice-rois ne sont pas les maîtres. Et c'est sur quoi on ne saurait trop insister.
» La Chine, en effet, qu'on décrit d'ordinaire comme une terre d'anarchie, est en réalité (je ne parle ici que des provinces du nord et du centre) un pays de centralisation à outrance. Les vice-rois, tout-puissants dans la ou les provinces qu'ils gouvernent, sont les humbles serviteurs du gouvernement central. Nommés pour trois ans, déplacés presque toujours avant ce terme, révocables à tout instant et responsables sur leur tête, ils peuvent avoir des préférences : ces préférences ne pèsent rien contre les ordres de la cour. Dans certains cas, lorsqu'un vice-roi, comme Yuan-Ghi-Kaï en ce moment, est à la tête d'une armée, il arrive que le gouvernement de Pékin compte davantage avec lui. Mais Yuan-Chi-Kaï lui-même, qui au surplus est un jouisseur usé, blasé et indolent, ne se sentirait pas assez fort pour désobéir. Je ne vous parle pas des comparses, c'est-à-dire des généraux, qui en Chine n'ont guère de crédit, notamment du général Ma, que je connais, et dont il paraît que la presse européenne a si fort exagéré l'importance. Tout cela ne compte pas contre le mot d'ordre venu de Pékin. Et ce mot d'ordre est de ne pas bouger.
» Ce n'est pas à dire que la cour soit plus russophile que les fonctionnaires. Elle n'aime pas les Russes, pas plus qu'elle n'aime les Anglais, les Allemands ou les Français. Mais, chez elle, le sentiment de la prudence domine tous les autres. Elle pense, et c'est l'avis de bien des mandarins avec qui j'ai longuement causé, que, même en ne remuant pas, la Chine court grand risque d'être, à la fin de la guerre et quelle qu'en soit l'issue, le mauvais marchand du débat engagé sur son sol. A plus forte raison estime-t-elle que, si elle fournissait à une intervention étrangère l'ombre d'un prétexte, c'en serait fait de son indépendance. Elle s'attache
doDC à la neutralité comme à sa seule chance de salut. Elle rimpose formellement aux vice-rois, à qui il n'échappe pas, d'autre part, que l'intrusion d'une force extérieure dans les affaires chinoises aurait pour premier eflFet de leur coûter leur place. Elle fait la morte. Et si, dans les représentations théâtrales, fermées aux Européens, du palais d'Hiver et du palais d'Été, on se plaît à mettre en scène, à l'instar du polichinelle de notre Guignol, des Russes rossés par des Japonais, c'est la seule satisfaction que donnent à leurs préférences ces politiques avisés, profondément convaincus que, pour eux, l'immohilité est le commencement de la sagesse.
» Donc, et pour conclure, j'estime que la Chine, à aucun moment, n'interviendra dans la guerre. Elle n'interviendra pas, parce que la cour ne veut pas qu'elle intervienne. Et quant au risque de voir la rébellion d'un fonctionnaire ou un mouvement populaire triompher de cette volonté, soyez bien persuadé que, s'il peut arriver qu'une révolte, une fois déchaînée, déborde le gouvernement, janiais une révolte n'éclatera sans que le gouvernement ne s'y soit d'abord montré favorable. Ce fut, entre autres, le cas du mouvement boxer. Approuvé au début par l'impératrice, il prit ensuite des proportions qu'elle n'avait pas prévues. Contrainte, par crainte de l'Europe, à le réprimer, elle résista, comme elle put, à ses amis de la veille. Et c'est en somme cette résistance qui sauva les légations, en leur évitant le massacre immédiat auquel, sans elle, elles étaient condjamnées.
» Cela dit, vous me demandez quelle est la situation matérielle et morale qu'occupent en Chine les Japonais. Là encore, la situation varie suivant les provinces et suivant les hommes.
» Il n'existe chez les Chinois aucune sympathie spon-
tanée pour les Japonais. Ils les ont tenus toujours, et ils continuent de les tenir, pour une branche inférieure, secondaire du moins, de la race jaune. Cependant, depuis quelques années, plus encore depuis quelques mois, ils sont impressionnés par la puissance japonaise ; et ils se disent qu'il est sage de compter avec elle. De là à parler d'une infiltration continuelle et générale, d'une pénétration paciOque de la Chine par le Japon, il y a une nuance. Et je dois avouer que l'influence japonaise en Chine m'est apparue beaucoup plus limitée et moins intense que je ne croyais devoir la trouver. Les Chinois ne sont pas plus disposés à laisser aux Japonais qu'à tout autre peuple étranger le bénéfice de les mettre en tutelle. Ils les emploient à des besognes déterminées. Mais ils ne veulent pas que ces employés deviennent des maîtres.
» Dans le centre de la Chine, où j'ai longtemps séjourné, on ne rencontre pas de Japonais. Au contraire, dans les villes ouvertes, on trouve, sous l'autorité des fonctionnaires chinois, des institutions, civiles ou militaires, qui sont complètement japonaises. Il y a, dans les garnisons de ces villes, des instructeurs japonais qui font travailler à l'européenne les soldats chinois. Enfin, tous les vice-rois, à Pékin, les ministres, les principaux mandarins ont souvent des secrétaires japonaise Pour eux, un secrétaire japonais est un instrument de défense. Parlant très bien l'anglais, parfois
i. Comme indice de la politique japonaise à l'égard des Chinois, on peut citer la proclamation suivante du maréchal Kuroki : « Les Chinois, après avoir eu beaucoup à souffrir de la présence des forces russes, sont maintenant obligés d'endurer le passage de l'armée japonaise; en conséquence, leur situation est digne d'intérêt et mérite les plus grands égards de la part de nos troupes, qui doivent se rappeler qu'elles combattent leurs ennemis dans le pays de leurs amis. »
300 l.A GUERRE RUSSO-JAPONAISE
rallemand et le français, rompu aux méthodes européennes, le secrétaire, modeste et complaisant, rajeunit les ressources dilatoires de la diplomatie chinoise. Une légation étrangère demande-t-elle une concession de chemin de fer, dont elle fait valoir l'utilité économique pour les régions traversées? Le gouvernement ne discute pas le projet en lui-môme. Au contraire, il l'approuve ; il Texalte. Seulement, il ajoute que le gouvernement chinois a résolu, tant il l'apprécie, de le mener à bien par ses seules forces, avec des capitaux chinois, avec des ingénieurs chinois, sous un contrôle chinois. Capitaux, ingénieurs, contrôle existent-ils? Peu importe, puisque la demande est écartée et que le « diable étranger » est, une fois de plus, tenu à Técart.
» Ne croyez pas, d'ailleurs, que les Chinois euxmêmes prennent au sérieux les arguments dont ils se servent. Ils n'ont nul souci de moderniser leur pays, et tous, quels qu'ils soient, le trouvent bien comme il est. La seule chose à quoi ils tiennent, c'est leur liberté individuelle. Au reste ils sont indifférents. Il n'est pas de peuple moins nationaliste, moins national même que les Chinois. Ils redoutent les gens du dehors et, quand le voyageur passe dans un village, les mères cachent les yeux de leurs enfants afin qu'ils ne le voient point. Mais néanmoins, on passe, et sans être inquiété. Les fonctionnaires font quelques sacrifices aux mœurs étrangères. Mais cela n'atteint que la vsurface. Les soldats apprennent la manœuvre européenne. Mais ils renouvellent toujours la même et il suffit de les voir dans un service en campagne non répété à l'avance pour s'assurer que l'esprit de la guerre européenne leur demeure complètement étranger. Dans Tordre civil, c'est la même chose. Et je doute fort que les ingénieurs chinois, qui sont actuellement en Belgique, uti-
lisent jamais dans leur pays les connaissances qu'ils acquièrent.
» Je ne crois donc pas à la transformation pacifique de la Chine par les Chinois sous l'influence des Japonais. Si les Japonais venaient à s'y installer en maîtres, ils en feraient sans doute à peu près ce qu'ils voudraient. Et ce ne serait pas la première fois que régnerait h Pékin une dynastie étrangère. Je suis au contraire convaincu que leur exemple et leurs conseils, tels qu'ils sont donnés actuellement, ne détermineront aucun changement. C'est d'autant plus vraisemblable que la Chine contemporaine ne possède aucun homme de gouvernement ; que Li-Hung-ïchang n'a pas laissé de continuateur ; que lui-même enfin connut plus d'une fois la disgrâce et l'impuissance. Personne, à l'heure où nous sommes, ne songe sérieusement à s'engager dans la voie que le Japon suit depuis trente ans. Les masses populaires ne s'occupent point de ces choses. Et quant aux plus intelligents, c'est une sorte d'inertie pessimiste qui résume leur philosophie.
» En dehors des provinces du Sud, toujours inquiètes et rebelles, plus séparatistes qu'on ne croit, et peutêtre à brève échéance, tel est l'état de l'opinion chinoise. Et c'est le seul élément moral sur lequel la politique européenne puisse tabler à coup sûr ».