LES UELATIUNS FRANCO-ITALIENNES
dehors des stipulations de la Triplice, la garantie d'un statu quo, qui n'exclurait pas cependant le développement évf»ntuel de ses ambitions historiques, notamment à Tripoli. Sur ces deux points, l'Italie a satisfaction. Elle a gardé sa place dans la Triplice. Mais elle a ajouté au prestige qui lui en venait l'influence politique qui résulte, suivant le mot du comte de Bulow, du « jeu du contrepoids ». A un contrat elle a opposé un autre contrat. A des alliés, en qui la question douanière autant que celle d'Albanie Tobligeaient à voir des rivaux possibles ou prochains, elle a montré, que, si soucieuse fût-elle de leur amitié, elle n'y était plus, comme naguère, condamnée par son isolement. L'alliance allemande a cessé d'être une alliance subie pour devenir un accord voulu. Et le «jeu », qui s'y est introduit, en a doublé le prix. Si l'on observe d'autre part que, dans la Méditerranée, ITtalie a trouvé les sûretés qu'elle cherchait ; que, par un accord dont le texte est resté secret, mais dont l'esprit est connu, elle s'est procuré auprès de la France, pour sa situation navale, des garanties de conservation analogues à celles qu'en 1882 elle avait obtenues de l'Autriche et de l'Allemagne pour sa frontière continentale ; si l'on considère enfin son crédit restauré grâce à notre concours financier, sa sécurité morale reconquise du côté dés Alpes, — on estimera que le gain réalisé par elle justifie de sa part une fidélité durable à la politique de rapprochement.
Au regard de l'intérêt français, ce n'est point, pour apprécier cette même politique, un suffisant critère que le préjugé des partis et c'est encore sa double application au problème méditerranéen d'abord, au problème continental ensuit^, qu'il convient d'envisager. La Méditerranée occidentale a pour nous une importance égale à celle qu'elle a pour l'Italie. Berceau de notre civilisa-
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tion, elle est aussi la clef de notre avenir ; car c'est elle qui commande les chemins de notre empire colonial. Elle baigne l'Afrique du Nord, Algérie et Tunisie. Elle tient, par Suez, la route de l'Indo-Chine. Dans riiypothèse d'une guerre maritime, c'est sur la Méditerranée que devrait porter notre eflFort, et cet effort serait d'autant plus efficace qu'au lieu d'adversaires, nous y compterions des amis, ceux-là surtout que leur situation péninsulaire munit, au centre même de la mer latine, d'une autorité décisive. Sur le continent, nous sommes, depuis 1891, délivrés de l'angoisse de la solitude. Et l'alliance franco-russe, en restituant l'équilibre sur ses bases naturelles, a permis à chacun des deux contractants de considérer de sang-froid la combinaison diplomatique conclue contre chacun d'eux en 1882. Il n'en reste pas moins que tout ce qui assouplit cette combinaison leur doit être et leur est précieux.
Considérez, cela posé, le rapprochement franco-italien. De la Méditerranée, principe «de nos premiers désaccords, il a fait un instrument d'accord, garantissant nos communications intercoloniales, réservant au Maroc nôtre liberté d'action. De la Triple Alliance primitive, où M. Jaurès lui-même a renoncé à voir pour le repos de l'Europe et le règne de la justice une garantie, il a fait un système, — conservateur évidemment d'un statu quo territorial, qui, en ce qui nous concerne, n'a jamais consacré qu'un triomphe de la force brutale, — mais exclusif aussi de toute menace nouvelle des vainqueurs aux vaincus. Or, songez qu'à l'époque où fut conclue l'alliance austro-allemande, dont la Triplice fut le développement, Bismarck couramment parlait de « nous saigner à blanc » et que, dans l'Italie gallophobe de 1882, il voyait, en même temps qu'un allié, un agent provocateur commode pour le jour où de nouveau il
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voudrait recourir « au fer et au feu ». Qu'est-ce à dire, sinon que l'accord franco-italien devait par lui-même transformer l'esprit de la Triplice sans qu'il fût besoin d'en modifier la lettre ? « Les stipulations militaires n'existent plus, affirment les uns. Et il n'y en a point dans la Triple Alliance, telle qu'elle est et se comporte. » — (( Il n'y en a pas, répondent les autres, parce qu'il n'y en a jamais eu. » Et il est trop clair que ni les uns ni les autres n'en savent précisément rien. Mais il est plus clair encore que leur controverse est oiseuse, si le changement réalisé depuis cinq ans, défini par M. Prinetti, publié par M. Delcassé, est plus large qu'une rectification de détail ; s'il ne se borne point à une clause ajoutée ou effacée, mais affecte le caractère général de l'alliance ; si enfin, comme le disait, le 8 janvier 1902, le comte de Bulow, «la situation est aujourd'hui esseiitiellemenl aulre qu'en 1879 », — autre pour TAllemagne, autre pour l'Italie, autre pour la France.
Elle est autre, parce que, de la Triplice, disparaît ce que l'Italie y apportait personnellement d'agressive hostilité à notre endroit. Elle est autre, parce que le peuple, dont le rôle dans la pièce réglée par Bismarck était d'attiser l'incendie, a définitivement répudié cet emploi. Elle est autre, parce qu'à la Triple Alliance s'oppose la Double Alliance ; parce que le « Bloc » de 1882 a perdu de sa masse ; parce qu'entre les guerres douanières, les conflits balkaniques, les menées pangermanistes et les mouvements irrédentistes, il y a place pour un réseau de combinaisons neutralisantes, dont la Russie et TAutriche ont donné les premières un exemple réduit, dont la France et l'Italie ont ensuite étendu la formule. L'amitié italienne allège pour nous le poids de la Triple Alliance. Militairement, elle en diminue la charge, puisque l'un de ses membres s'en-
gage vis-à-vis de nous à ne devenir jamais l'instrument d'une action agressive ou menaçante pour la France. Politiquement, elle en apaise l'esprit, puisque, en éteignant la gallophobie italienne, elle enlève un précieux appoint à la gallophobie germanique, pour le cas, d'ailleurs improbable, où celle-ci prétendrait réagir contre les desseins pacifiques des successeurs de Bismarck.