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POETES ET CRITIQUES DU DIX-NEUVIEME SIECLE

A qui revient Flionneur ou la responsabilité d'avoir lancé le premier dans le monde ce mot d'ordre et ce cri de guerre : Vart pour Vart ?

Dans son William Shakespeare^ publié en i864, Victor Hugo écrit : « Un jour, il y a trente-cinq ans, dans une discussion entre critiques et poètes sur les tragédies de Voltaire, Fauteur de ce livre jeta une interruption : — Cette tragédie-là n'est point de la tragédie. Ce ne sont pas des hommes qui vivent, ce sont des sentences qui parlent. Plutôt cent fois Fart pour Fart I — Cette parole détournée, involontairement sans doute, de son vrai sens, pour les besoins de la polémique, a pris plus tard, à ma grande surprise, les proportions d'une formule. » A en croire Victor Hugo, ce serait donc lui qui aurait, innocemment d'ailleurs, fait un sort à la trop fameuse devise, et sa fortune daterait de 1829. Mais, dans les questions de priorité, la parole de Victor Hugo, il faut bien le dire, est sujette à caution ; son naïf orgueil le portait à s'adjuger en toute chose une part léonine.

Le fait est que, dès 1818, nous trouvons la formule de

LA OLKSTIOX DK [. ART POLU I, AHT 27

« l'art pour l'art ^) dans la bouche éloquente de Victor Cousin. « L'art, déclarait nettement le jeune professeur de philosophie, n'est pas plus au service de la religion et <le la morale qu'au service de l'agréable et de l'utile... II faut de la religion pour la religion, de la morale pour la morale, et de l'art pour l'art. Le bien et le saint ne peuvent être la roule de l'utile ni même du beau, de mémo que le beau ne peut être la voie ni de l'utile, ni du bien, ni du saint ; il ne conduit qu'à lui-même. »

Quoi qu'il en soit du moment précis où la formule a fait son entrée dans le monde, et de son vérilable introducteur, Victor Hugo, s'il s'en attribuait l'invention, n'acceptait point la responsabilité du sens abusif qu'on lui a donné trop souvent; et en cela il avait bien raison, car la doctrine de l'art pour l'art n'est pas du tout la sienne.

On a pu s'y tromper, par suite de la richesse même et de la prodigieuse variété dune œuvre poétique où, à côté des morceaux les plus graves, il s'en trouve beaucoup d'autres que le grand artiste semble n'avoir écrits que pour se faire la main. Dans la plupart des Orientales, par exemple, et des Chansons des rues el des 6o/s, l'exécution est plus admirable que le motif n'est intéressant ; jusqu'à la fin de sa vie nous avons vu le maître écrivain s'entretenir dans la technique de son art, comme un virtuose rompant ses doigts à des exercices sans importance ou comme un peintre faisant curieusement sa provision de couleurs et do formes.

Regretter dans l'immense production poétique de Victor Hugo la présence d'un nombre considérable d'œuvres de pur métier, serait une absurdité non moins forte que si l'on venait dire dans l'atelier de Rubens ou d'Eugène Delacroix : « Quel dommage qu'il y ait tant de simples études mêlées à tant de chefs-d'œuvre! »

La vérité est que Victor Hugo a presque continuellement prêché la doctrine de lart utile et grave. C'est à peine si, dans la préface des Orientales, il semble une fois donner des gages à la doctrine contraire en laissant échapper quelques expressions d où Ton s'est un peu trop hâté de conclure que l'art pour l'art, un jour au moins, a eu ses sympathies (i). Dès 1822, il avait écrit, dans la préface de la seconde édition des Odes : « Convaincu que tout écrivain, dans quel(}ue sphère que s'exerce son esprit, doit avoir pour objet principal d'être utile, et espérant qu'une intention honorable lui ferait pardonner la témérité de ses essais, l'auteur a tenté de solenniser quelques-uns des principaux souveniis de notre époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures. Il a adopté, pour consacrer ces événements, la forme de l'ode, parce que c'était sous cette forme que les inspirations des premiers poètes apparaissaient jadis aux premiers peuples. »

N'est-il pas amusant de voir, dès 1822, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, Victor Hugo affecter une ressemblance avec l'antique Orphée ? L'ambition d'être un pasteur de peuples ne la plus quitté depuis lors, et c'est cette idée fixe qui donne à la plupart des préfaces de ses poésies lyriques leur tour prétentieux et solennel. Même préoccupation dans les préfaces de ses drames, avec cette différence avantageuse que le théâtre, à dater du temps d'Eschyle et de Platon, n'ayant guère cessé d'être présenté comme l'école du peuple, la thèse soutenue par le poète y paraît plus naturelle, plus acceptable, et son éloquence plus grave et plus forte.

(i; « Oue le poète aille où i! veut 011 faisant ce qui lui plaît : c'estla loi. Qu'il croie en Dieu ou aux dieux, h Pluton ou à Satan, à Canidie ou à Morgane, ou à rien... que sa muse se drape de la colocasia ou snjnstc la cotle-hardic : c'est à merveille. Le poète e«t libre. »

La noblesse de la poésie et du langage ne manque point à cette profession de foi que nous lisons dans la préface d'Angelo :

On ne saurait trop le redire : pour quiconque a médité sur les besoins de la société, auxquels doivent toujours correspondre les tentatives de l'art, aujourd'hui plus que jamais le théâtre est un lieu d'enseignement. Le drame comme lauteur de cet ouvrage le voudrait l'aire, et comme le pourrait faire un homme de génie, doit donner à la foule une philosophie, aux idées une formule, à la poésie des muscles, du sang et de la vie, à ceux qui pensent une explication désintéressée, aux âmes altérées un breuvage, aux plaies secrètes un baume, à chacun un conseil, à tous une loi... Pour être complet, il faut que le drame ait aussi la volonté d'enseigner, en même temps cpiil a la volonté de plaire. Laissezvous charmer par le drame, mais que la leçon soit dedans el qu'on puisse toujours l'y retrouver quand on voudra disséquer cette belle chose vivante... Dans le beau drame, il doit toujours y avoir une idée sévère, comme, dans la plus jjelle femme, il y a un squelette.

La préface de Lucrèce Borgia est plus éloquente encore :

L'auteur de ce drame sait combien c'est une grande et sérieuse chose que le théâtre. Il sait que le drame, sans sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce peuple si intelligent et si avancé, qui a l'ait de Paris la cité centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa pensée à lui, chétif poète, va soulever le moment d'après, il sent combien il est i)eu de chose, lui, devant tant d'attente et de curiosité; il sent que, si son talent n'est rien, il faut que sa probité soit tout ; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur la portée philosophique de son oeuvre, car il se sait responsable et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour d(» ce fju'il lui aura enseii?né. Le poète aussi a charge d'âmes.

11 lie laul i)as que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu aidant, ne déveloi)i)er jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps sérieux où nous, sommes) que des choses pleines de leçons et de conseils.

Le V^'illiam Shakespeare de Victor Hugo, livre très videet très plein, vide de l'essentiel qu'on y cherche, plein d'une foule d'idées accessoires sur les questions les plus diverses, — véritable capharnaùm où il est parlé de tout, excepté de Shakespeare, — est, de tous les ouvrages du poète, celui où il a protesté de la façon la plus nette, ingénieuse et brillante, contre la doctrine de l'art pour l'art :

L'art pour Fart peut être beau; mais lart pour le progrès est plus beau encore... Quelques [)urs amants de l'art,, émus d'une préoccupation qui, du reste, a sa dignité et sa noblesse, écartent cette formule : Vavl pour le progrès, le beau utile, craignant que l'utile ne déforme le beau... L'utile^ loin de circonscrire le sublime, le grandit... Quoi ! l'art décroîtrait pour s'être élargi ? Non. Un service de plus, c'est une beauté de plus... Que pense Eschyle de l'art pour lart?...

Oui, l'art, c'est l'azur, mais lazur du haut duquel tombe le rayon qui gonfle le blé, jaunit le maïs, arrondit la pomme» dore l'orange, sucre le raisin... L'aurore est-elle moins magnifique, a-t-elle moins de pourpre et moins d'émeraude, subit-elle une décroissance quelconque de majesté, de grâce et d'éblouissement, i)arce (|ue, i)révoyant la soif d'une mouche, elle sécrète soigneusement dans la fleur la goutte de rosée dont a besoin l'abculle ?...

Montre-moi Ion pied, génie, et voyons si lu as, comme moi, au talon, de la poussière terresire. Si tu n'as pas de cette poussièi-e, si tu n'as jamais marché dans mon sentier, tune me connais pas et je ne le connais pas. Va-l'en.

... L'amphore (jui refuse daller à l;i fontaine mérite la huée (\('s cruches.

Un des disciples de Victor Hugo, Théophile Gautier, infidèle sur ce point à la doctrine du maître, a défendu le principe de l'art pour Tart dans un plaidoyer tapageur qui eut, de hon temps, un grand succès de paradoxe et de scandale, mais dont il est devenu difficile de soutenir aujourd'hui la lecture jusqu'au bout.

Le caractère de la préface de Mademoiselle de Maupin^ comme de la plupart des choses que Théophile Gautier a écrites, c'est d'être presque absolument vide de pensée et^ par suite, insupportable à la longue ; car on se lasse vite des mérites de la forme quand la forme ne recouvre rien d'intéressant pour l'esprit. Le relief plastique, qui est la principale beauté du style de cet écrivain, en prose comme en vers, devient de la grosse caricature dans la préface de Mademoiselle de Maupin, et la finesse manque trop à ses lourdes plaisanteries. Voici ce qu'on en peut détacher de meilleur :

Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. On supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas matériellement : qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux i)onimes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'ai-racher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. A quoi sert la beauté des femmes?... A quoi bon la musique? A quoi bon la i)einture ? Oui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, el Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde jjlaiiche ? Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme soni ignobles cl dégoûtants, connue sa pauvre et infirme nature. L'endroit le plus utile dune maison, ce sont les latrines.

Citons encore deux courts passages pour montrer la

32 QUESTIONS ESTlIETiOUES El' HELIGIEUSES

fac^on dont Théophile Gaulier plaisante, el la façon doni il raisonne. Voici une de ses plaisanteries :

Un roman a deux utilités : Tune matérielle, l'autre spirituelle... Lïitilitc matérielle, ce sont les quelques mille francs qui entrent dans la poche de l'auteur... L'utilité 8[)irituelle est que, pendant qu'on lit des romans, on dort el on ne lit pas de journaux.

Les épigrammes sur les journaux foisonnent dans la préface de Mademoiselle de Maiipin.

Et voici la force des raisonnements de Gaulier; voici comment ce gros homme tranche la grave et délicaie question de la prédilection de certains écrivains pour certains sujets, des rapports intimes de sympathie qui peuvent exister entre Fauteur dramatique et ses personnages :

11 est aussi absurbe de dire qu'un homme est un ivrogiif parce qu'il décrit une orgie, un débauché parce qu'il raconie une débauche, que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a fait un livre de morale; tous les jours on voit h^ contraire. — C'est le personnage qui parle et non l'auteuî- ; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en brigands, il n'est pas pour cela un brigand. A ce compte, il faudrait guillotiner Shakos- |)eare. Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouclic.

Heureusement pour la doctrine de l'art pour l'art, elle a eu dans notre siècle des apologistes plus sérieux que l'auteur de la préface de Mademoiselle de Maupin. Nous avons vu Cousin la formuler en philosophe dans son cours de 1818, sauf à y introduire plus tard les réserves el les atténuations nécessaires. Quiconque a réfléchi, si peu que ce soit; sur la question évite de prendre un ton tranchant quand il affirme Vinutilité glorieuse de l'art, et il

faut être aussi superficiel que l'était Théophile Gautier pour ne rien apercevoir des vérités contraires qui s'opposent ici à une thèse trop catégorique.

Il est vrai que Francisque Sarcey s'exprime d'une façon qui ne semble pas moins affirmative lorsqu'il écrit : « C'est un enfantillage de prétendre faire du théâtre un lieu d'enseignement. Le théâtre est une chose et l'école en est une autre. > Mais ce que Sarcey condamne en premier lieu, c'est un genre d'enseignement par le théâtre que ni Eschyle, ni Boileau, ni Voltaire, ni Victor Hugo, ni Diderot lui-même, ni aucun poète, ni aucun philosophe n'a jamais recommandé, et qui n'a pu être imaginé que par des savants frottés de littérature et en quête des moyens de vulgariser la science. Il s'agit d'abord de cette chose hybride, froide et bizarre, qu'on appelle le théâtre scientifique. Sarcey a ici toute raison d'être affirmatif et de dire : « Le théâtre est une chose, et l'école en est une autre. Il ne faut pas les confondre. Tenez pour certain, au reste, qu'on ne les confond pas longtemps. Le public a un merveilleux instinct. Quand M. Louis Figuier a voulu l'attirer en lui criant, comme le cuisinier au dindon : u Petit! « petit 1 viens donc ; c'est du théâtre scientifique ; je vais « l'enseigner comment Gutenberg inventa l'imprimerie et « Papin le bateau à vapeur », le public s'est sauvé à toutes jambes; il se méfiait. »

Voilà une vérité très juste, brièvement et spirituellement exprimée, et il n'est point nécessaire de crier comme un sourd, avec Théophile Gautier :

Non, imbéciles, non, crétins cl goitreux que vous êtes! un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine; un roman n'est pas une paire débottés sans couture ; un sonnel, une seringue à jet continu ; un drame n'est pas un chemin de 1er, etc.

Staimef: 3

Francisque Sarcey, élargissant la question, conclut comme il suit : « Le public se méfiera toujours des hommes bien intentionnés qui voudront faire au théâtre de la politique, de l'histoire, de la morale, de la science, tout enfin, excepté du théâtre.» Ainsi l'excellent critiquesemble condamner, en dernière analyse, non seulement le théâtre scientifique, mais le théâtre moral. C'est peut-être aller un peu au delà de sa pensée ; il est probable qu'il y a un sens dans les mots intentionnés et voudront faire, et qu'ils donnent sa mesure et sa vraie valeur à la phrase. Autre chose est l'intention morale et l'effet moral involontairement produit ; on peut blâmer un poète de se proposer trop délibérément un but moral, sans désapprouver pour cela la bonne influence morale de sa poésie, et une des idées essentielles de notre conclusion sera fondée sur cette distinction extrêmement importante.

Mais, quelques atténuations que l'on apporte à la pensée de Sarcey, ce maître du feuilleton théâtral paraît devoir être rangé, en somme, au nombre des adversaires de l'art utile, de l'art considéré comme instrument de civihsation et de progrès, et il ne partage sans doute point la manière de voir d'un de ses confrères du journalisme, M. Henri Chantavoine, qui professe franchement la doctrine du théâtre moral et civilisateur.

Dans un article sur le théâtre de Voltaire (i), M. Chantavoine se déclare, avec une nouveauté et un courage d'opinion qui ont beaucoup de charme, en faveur de ces tragédies philosophiques du xviii^ siècle si décriées de notie temps. Il se montre bien plus hardi et plus original que Bersot, qui, faisant dans le théâtre de Voltaire la différence connue entre Tœuvrc d'art et l'œuvre d'action, entre la poésie et la polémique, s'était !>orné à dire : « Le théâtre,

(i) [Icjue ble'j2, 7 août 1886.

à cette époque, n'a pas été seulement un amusement pour les oisifs, un plaisir distingué pour les hommes de goût ; il est entré hardiment dans l'action ; il a été le Journal el la Revue de ce temps ; il a prêté son retentissement aux idées qui devaient détruire un monde et en créer un nouveau. Aujourd'hui, ce théâtre nous paraît plein d'exagérations, de lieux communs, de déclamations insupportables ; mais ce qui maintenant nous semble usé était neuf alors : ces banalités morales qui nous fatiguent sont les maximes mêmes sur lesquelles notre société repose. »

C'était juste et bien dit; mais ce n'était pas neuf. M. Henri Chantavoine n'hésite pas à voir une source d'heureuse inspiration pour le poète dramatique dans ce que Bersot — avec toute la critique en général — acceptait seulement à titre de vérités bonnes à dire du haut de la tribune ou de la chaire, mais anlilhéâtrales.

Il en est, écrit-il, des idées de tolérance et de justice dans les tragédies philosophiques de Voltaire comme des idées de réhabilitation et de pitié, de relèvement des humbles et de compassion pour les misérables dans le drame souvent lyiique, mais plus souvent encore dramatique et humanitaiie de Victor Hugo. Voltaire se trouve ainsi commencer une évolution que le romantisme a continuée et que peut-être le naturalisme — mais un naturalisme plus tendre et moins brutal — achèvera. C'est la religion de la souffrance humaine que l'art moderne se meta propager comme un écho de notre civilisation plus douce, de même que l'art et le drame anciens parlaient aux hommes primitifs des mystères de l'ob. cure fatalité ou de la colère des dieux jaloux. Je suis, pour ma part, très reconnaissant à Voltaire de cette prédication parle théâtre (qui a t ujours été et qui sera toujours un enseignement) des vérités morales, neuves ou élernelles, nécessaires à rhumanité. L'auteur d'Alzire rejoint par là Taniiqi'ilé même, Eschyle et son Promélhée, Sophocle et son An Jgone annonçant devant Créon les lois immuables, non écrile.<j et

martyre de sa conscience, comme il tend la main au poète de Marion de Lorme et à l'auteur des Idées de Madame Aiibraij.

Et — à propos d'un passage du discours préliminaire à'Alzire que nous avons cité : « On trouvera dans presque tous mes écrits cette humanité qui doit être le premier caractère d'un être pensant, etc. » — l'éloquent et ingénieux apologiste du théâtre de Voltaire ajoute :

Voilà, en effet, la véritable cause de l'intérêt passionné qu'attachaient les contemporains de Voltaire à ses pièces d'Alzire et de Mahomet. Voilà ce qui enlevait les applaudissements du public, ravi d'entendre prêcher au théâtre la philanthropie, comme il aimera, en d'autres circonstances, les tirades républicaines et les belles déclamations sociales. Le ihéâire est Vévangile du peuple. Tragique ou comique, il est pour lui une leçon de conduite et une école de moralité. Aussi les grands dramaturges ne sont-ils jamais de purs amuseurs; ils sont chargés de dire, d'âge en âge, à l'humanité le mot qu'elle attend.

Il est rare de rencontrer aujourd'hui, dans la critique purement littéraire, une adhésion aussi formelle à la doctrine de Vévangélisalion du peuple par le théâtre, une aussi sympathique apologie des tragédies philosophiques de Voltaire, et il est impossible de n'être pas frappé par ce qu'il y a de juste dans l'assimilation de Voltaire, à cet égard, sinon avec Eschyle et Sophocle, au moins avec Victor Hugo et Alexandre Dumas fils.

Les philosophes du dix-huitième siècle en général, et Voltaire en particulier, n'étaient point les sophistes froids que nous nous figurons à tort et que Victor Hugo se figurait quand il condamnait, en ces mots, les personnages de la tragédie voltairienne: « Ce ne sont pas des hommes qui vivent, ce sont des sentences qui parlent. » Il n'y a pas moins

d'hommes vivants, il n'y a pas plus de sentences parlantes dans le théâtre de Voltaire que dans celui de Victor Hugo. Cela est reconnu aujourd'hui ; mais ce qu'il est vrai de dire aussi, et ce qu'il était nouveau et intéressant de marquer, c'est que l'évangile de Voltaire, les principes de justice et de tolérance pour lesquels il liillait, rem[)iissaient le poète apôtre d'une passion ardente et sincère et faisaient partie intégrante de son inspiration dramatique, absolument de la même manière que le grand sentiment de pitié humaine qui anime l'œuvre de Victor Hugo.

Un autre critique contemporain, dont la distinction consiste dans une singulière noblesse d'âme, un délicat et docte écrivain auquel nous devons plus qu'à personne l'initiation de l'esprit français à la profonde et riche humanité du roman russe, M. Melchior de Vogué, proteste avec mépris, avec indignation contre la doctrine de l'art pour l'art.

Oh ! je sais bien, dit-il (1), qu'eu assignant à l'art d('ciire un but moral je vais faire sourire les adeptes de la doctrine en honneur : l'art pour l'art. J'avoue ne la comprendre pas. Je ne croirai jamais que des liommes s<'rieux, soucieux de leur dignité et de l'estime publique, veuillent se réduire à l'emploi de gymnastes, d'amuseurs forains. Ces délicats sont singuliers. Ils professent un beau mépris pour l'auteur bourgeois qui s'inquiète d'enseigner ou de consoler les hommes, et ils consentent à faire la roue devant la foule à cette seule fin de lui faire admirer leur adresse ; ils se vanlen de n'avoir rien à lui dire au lieu de s'en excuser... Il est inconcevable qu'on érige en doctrine ce qui doit rester une exception... Notre noble profession n'a rien de commun avec ce commerce ; il est légitime, à coup sur, si l'on y apporte de la probité et de la décence; mais il ressemble à lalillérature autant qu'une boutique de jouets à une bibliothèque.

(i) Revue des Deux Mondes^ i5 mai 188O.

Alexandre Dumas fils a été, de nos jours, le principal apôtre de l'art utile ; la pensée de la moralisation des hommes par le théâtre remplit ses comédies et surtout les préfaces de ses comédies.

Il nous suffira de parcourir une de ces préfaces retentissantes, écrites avec une verve endiablée, pleines d'idées généreuses, et qui seraient parfois d'admirables morceaux si lé paradoxal écrivain, tour à tour éloquent et déclamatoire, ingénieux et trivial, brillant d'images et rebutant par une phraséologie empruntée à la langue banale des journaux, jamais calme ni mesuré, le plus semblable enfin à Diderot de tous les hommes du dix-neuvième siècle, ne nous donnait pas trop souvent le spectacle d'un orateur populaire qui s'échauffe, s'emporte, s'emballe, et a moins d'autorité que de fougue.

La gloire pour la gloire est une spéculation honteuse... Or notre grande, notre unique préoccupation, à nous écrivains, à nous auteurs dramatiques principalement, c'est de prouver que nous sommes forts, de lever des poids énormes comme des athlètes, devant un public enthousiaste, et de tomber nos rivaux et nos amis aux applaudissements d'une salle idolâtre.

Eh bien, parlons franc, au risque de nous faire jeter des pierres... Quand le travail de l'esprit n'est pas la plus noble (le toutes les professions, c'est le plus vil de tous les métiers...

Jamais le théâtre, qui se dégrade et s'avilit à cette heure entre les mains du plus grand nombre, n'a eu plus belle occasion et plus sûre d'affirmer sa puissance civilisatrice ..

Nous sommes perdus et, jcî le répèle et l'affirme, ce grand art de la scène va s'effiloquer en oripeaux, paillons et fanfreluches ; il va devenir la propriété des saltimbanques et le

plaisir grossier de la populace, si nous ne nous hâtons de le mettre an service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l'âme...

Indiquons le but à cette masse flottante qui cherche son chemin sur toutes les grandes routes ; fournissons-lui de nobles sujets d'émotion et de discussion... Le chef-d'œuvre pour le chef-d'œuvre ne lui est plus suffisant, pas plus que la satire sans le conseil, pas plus que le diagnostic sans le remède. Et puis rire toujours de l'homme sans bénéfice pour lui, c'est cruel, c'est lâche, c'est triste.. Il nous faut le retremper dans ses sources, lui indiquer ses voies, lui découvrir ses finalités, autrement dit, nous faire plus que moralistes, nous faire législateurs. Pourquoi pas, puisque nous avons charge d'à m es ?

... Le théâtre n'est pas le but, ce n'est que le moyen... Par la comédie, par la .'tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la frrme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre ////7e, au lisque d'entendre crier les apôtres âeTarl pour Farf, trois mots absolumentvides de sens. Toute littéraliir.^ qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pure et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu'on me cite un seul écrivain, consacré par le temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plus-value humaine (i).

Un des inconvénients du style apocalyptique, même quand il ne dédaigne pas les termes positifs de la langue commerciale comme le mot plus-value, c'est de traduire un état d'esprit qui n'a rien de ferme ni de stable et d'amuser plutôt que d'instruire le lecteur, que cette perpétuelle agitation de l'écrivain tient en haleine et en suspens, mais ne fixe nulle part. La force d'une pensée mûre et maîtresse d'elle-même manque aux vives saillies de Dumas, et les boutades de son humeur étincelante ne constituent point des raisons.

(i) Préface du Fils naturel.

C'est pourquoi il lui arrive de se contredire assez étourdiment, d'écrire, par exemple, dans la même préface où il développe la théorie de l'art utile, ces lignes que déjà ne désavouerait pas un adepte intelligent de l'art pour l'art: « Je n'apparais ni pour punir mon siècle, ni pour le guider^ ni pour le transformer, ni pour Tamuser même. Je ne suis ni dieu, ni apôtre, ni philosophe, ni bateleur. Je suis quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent... et qui dit ou écrit ce qui le frappe. »

Il y a plus. Un ministre de l'empire, M. Léon Faucher, ayant fondé une prime annulle de 5.ooo francs pour l'auteur d'un ouvrage dramatique « qui serait de nature à servira l'enseignement des classes laborieuses par la propagation d'idées saines et le spectacle de bons exemples », Dumas déclara l'idée « simplement absurde «, et, dans l'avant-propos du Demi-Monde, il fit une profession de principes qu'on peut trouver belle et juste en elle-même, mais qui étonne sous sa plume et se concilie mal avec ce que nous venons de lire dans la préface du Fils naturel :

Est-ce que l'art, au théâtre surtout, est chargé d'épurer les mœurs des classes laborieuses?... Montrez-moi un chefd'œuvre reconnu tel, qui aurait pu obtenir le prix de M. Léon Faucher! Sera-ce Tartufe ?serai-ce Ilamlet? sera-ce le Mariage de Figaro ? sera-ce Phèdre ?... Quelle manie a donc l'Etat de vouloir diriger, détourner, canaliser l'esprit, moyennant im pourboire de quelques billets de mille francs ! Si vous voulez fonder des prix de littérature en argent, fondez des prix dignes de l'artiste et dignes de vous, qui ne ressemblent pas aux prix que vous donnez pour les jockeys elles chevaux de course ! Attribuez deux cent, troiscenl,cinq cent mille francs, non pas à l'œuvre la i>lus morale, mais à l'œuvre la plus belle qui aura étéexccutée, ce qui est absolument beau n'étant jamais immoral, sachez-le une fois pour toutes... L'émotion causée par la peinture d'une vraie passion, quel que soit l'ordre de cette passion, du moment qu'elle est exprimée dans un beau

langage, traduite dans un beau mouvement, cette émotion vaut mieux que les tirades toutes faites que vous nous demandez au prix de fabrique, comme des soumissions cachetées pour les travaux de la Ville, et elles moralisent bien autrement l'homme en le forçant à regarder en lui, en faisant monter à la surface tous ses mystères intérieurs, en remuant le fond de la nature humaine. Ne nous donnez rien, cela vaudra encore mieux, car nous n'avons besoin de rien que de justice, de liberté ou d'indifférence.

Le plus grand critique du dix-neuvième siècle, Sainte- Beuve, n'a pas une seule fois serré de près la question des rapports de l'art et de la morale. Une de ses Causeries du lundi est bien intitulée « la Morale et Vkri », mais elle a peu de signification. Sainte-Beuve avait tous ses goûts trop tournés vers la poésie et la critique concrète pour être curieux des abstractions de l'esthétique. Toutefois son œuvre entière montre avec évidence un partisan de l'art pur, de l'art souverainement libre et ne relevant que de lui-même, de Fart but et non pas moyen.

Edmond Scherer, esprit plus philosophique, a marqué avec sa précision accoutumée les points essentiels de la question (i). Il propose de remplacer l'expression: « l'art pour l'art», cause de tout le tumulte, par celle-ci: ulartpour le beau». A un paradoxe bruyant comme un cri de guerre on substituerait ainsi une vérité élémentaire et banale jusqu'à la tautologie, car il est impossible d'assigner à l'art un autre but que le beau. Sans faire de métaphysique, Scherer remarque simplement qu'en fait la moindre intention didactique, sensible dans une œuvre d'art, lui ôte quelque chose de sa beauté sereine et naïve. Morale ou immo-

{i) Eludes sur la lilléralure conlemporaine, t. IV, p. 3i2 et suiv

raie, peu importe, toute préoccupation autre que celle du beau lui-même ne peut se laisser voir dans un ouvrage d'imagination sans que sa valeur artistique en soit diminuée:

L'art ne peut pas plus impunément être école d'immoralité que de moralité. L'intention obscène, corruptrice, le dénature aussi sûrement que l'intention pic.

Mais, d'un autre côté, l'œuvre d'art, que l'artiste l'aitvouiu ou non, peut produire une impression d'ordre moral :

Gœthe, assurément, n'a pas entendu faire œuvre d'édification en écrivant Faust, et cependant on n'a jamais déduit les conséquences d'une faute avec une vérité plusimpitoyable, exprimé les angoisses du remords avec un pathétique plus déchirant, et parconséquenton n'a jamais rien écrit de mieuxfait pour mettre sur leurs gardes les Gretchen qui savent lire. J'ose ajouter que si Gœthe a si bien atteint ce but, c'est qu'il n'y a pas visé.

La conclusion de Scherer est que « le plus sûr moyen pour un poète de remplir son rôle en ce monde, c'est de rester ce qu'il est et de ne se préoccuper que de la beauté dont il est le divin interprète. Il en est du beau comme du vrai : dites au savant de chercher dans l'étude de la nature des résultats utiles à l'industrie, ou dans l'histoire des thèses favorables à la politique ; dites à l'artiste de donner au public des leçons sur la fidélité conjugale» sur les mariages d'argent, sur le sort des enfants naturels, — vous êtes sûr de leur faire manquer à l'un et à l'autre leur but, et cela par une bonne raison, c'est que vous aurez altéré chez eux l'inspiration même de l'art et de la science. »

Scherer se trouve ici entièrement d'accord avec Littré, qui, dans un bel article sur Cuvier et les ossements fos-

siles (i;, fait noblement consisler le caractère le plus élevé et le plus poétique de la science dans cette curiosité haute et désintéressée qui inspire au savant de chercher le vrai pour lui-même, indépendamment de toute utilité : a Des esprits dédaigneux des hautes spéculations dont l'application nest pas évidente, ni l'utilité immédiatement palpable, demandent parfois à quoi bon consumer tant d'efforts à éclairer le passé ou l'espace, et ils voudraient voir chaque découverte de la science produire une machine nouvelle ou une commodité de plus. Disons-le hardiment ici : tel n'est pas le but de la science. Ce qu'elle poursuit, c'est le vrai : l'utile, elle n'y arrive que par voie indirecte et, en quelque sorte, d'une manière fortuite ; comparable en cela aux lettres et aux arts, pour qui l'utile n'est qu'un objet secondaire, et dont le beau forme le domaine. »

Poète lui-même et surtout lettré délicat en même temps que philosophe et que savant, Littré illustre heureusement sa pensée par la citation, qu'il place au milieu de son austère sujet, dune charmante poésie de Schiller :

« Tn jfune homme studieux vint trouver Archimède : — Instruis-moi, lui dit-il, dans la science divine qui a porté do si beaux iVuils pour la patrie et qui a défendu nos murailles contre les macliines romaines. — Tu nommes divine la science : elle losl, répliqua le sage; mais elle l'était, mon fds, avant d'avoir servi l'Etat. Si tu ne veux d'elle que des services, une science terrestre peut te les rendre; que celui qui brigue les faveurs de la déesse ne cherche pas en elle la mortelle I »

L'exemple de Schiller et de Goethe montrerait, au besoin, à M. Melchior de Vogué et aux autres nobles cœurs qu'in- «ligne la théorie de l'art pour Tari, qu'il est possible d'unir

(i) La Si-iencr, p. i3i.

les sentiments moraux les plus élevés à la plus jalouse passion pour rindépendance de Tart. Quand on voit un artiste à Tâme haute, tel que Gustave Flaubert, pour lequel Tart était une véritable religion, croire en l'art pour Tart comme en un article de foi et traiter la doctrine de Tart utile avec autant de mépris que M. de Vogué en verse sur la doctrine contraire, il devient évident que le grand romancier et le moraliste exquis, aussi éloignés l'un que Tautre des sentiments du vulgaire, n'entendent point la même chose sous les mêmes mots.

Gœthe et Schiller regardaient comme placé hors du point de vue artistique ou littéraire tout critique qui, devant une oeuvre d'imagination, pose une autre question que celle-ci : L'exécution est-elle tout ce que demandait et seulement ce que demandait la nature du sujet choisi par l'artiste?

Dès qu'un homme laisse voir, écrivait Schiller à Goethe, qu'il y a dans une œuvre poétique quelque chose qui l'intéresse plus que la nécessité et la vérité intimes, je l'abandonne. Si vos critiques pouvaient vous montrer que l'immoralité de vos peintures ne provient pas de la nature môme du sujet, mais de la manière dont vous avez traité ce sujet, alors vous seriez en effet coupable, mais coupable pour avoir péché contre les lois de l'art, et non contre celles de la morale.

(joelhe avait si exclusivement à cœur la vérité d'exécution, et, d'autre part, il était si frappé des malentendus, des erreurs, des abus de toute sorte qui résultent de l'usage indiscret d'un terme vague et mal défini comme celui de beauté, qu'il aurait voulu pouvoir bannir ce mot de la conversation des hommes et leur apprendre à ne juger des choses de l'art que par leur degré de vérité, ce La véritable poésie, écrit-il dans ses Mémoires, n'a point d'intention didactique: elle n'approuve rien, elle ne blAme rien, mais

elle développe les conséquences des actions et des passions, et par là elle nous éclaire et nous instruit. » Et, dans les Entretiens avec Eckermann, on rencontre ces hautes el lumineuses paroles, auxquelles notre propre conclusion n'aura presque rien à ajouter :

Si le sujet peut produire une impression morale, elle se manifestera même quand le poète n'aurait pensé absolument qu'à écrire une œuvre artistique. Si un poète a l'âme aussi élevée que Sophocle, il peut faire tout ce qu'il voudra, l'effet qu'il produira sera toujours moral... De Corneille sort une puissance capable de faire des héros.

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