Tiiu-Live, XXVI, l'J
ilir le j)ouvoir, oublie les luttes et les révoltes des générations précédentes. Que pourrait-il réclamer encore? Quel est It; droit qu'on lui conlcsle? On reconnaît (|ue toute force est dans le peuple; ainsi flatté et courtisé, il s'en croit plus puissant; il est persuadé qu'il règne. Grâce à cette erreur, il est docile, il l'ait taire ses haines et ses passions, et le calme règne dans la cité.
Ainsi les partis sont en état de paix pour près d'un siècle, parce qu'une aristocratie adroite et éclairée a su prendre le dessus; parce qu'en la trompant elle a dompté et assoupi la bêle énorme; parce que c'est celte élite intelligente qui agit et qui pense, et que par le plus ingénieux des artifices elle réussit à faire croire au peuple que c'est lui qui pense et qui agit. Les deux classes sont unies, grâce à la confiance naïve de l'une, à l'empire indulgent et déguisé de l'autre. C'est précisément là ce que Pliilopémen, Lycortas et Polybe avaient rêvé pour la Grèce.
Fragile édifice qui ne repose que sur une erreur du vulgaire, et qu'un mouvement de sa main peut briser. Vienne un homme qui lui dise que ce n'est pas lui qui règne, que ce n'est pas lui qui est riche, que ce n'est pas lui qui est heureux, et aussitôt les mauvais jienchants de la nature humaine rompent leur digue : l'intérêt, l'avidité et la jalousie reprennent leur cours, et le beau monument est renversé.
Polybe a bien vu que cet état paisible de la constitution romaine élait passager, et qu'il fallait peu de chose pour le déduire. 11 a élé témoin de trop de révolutions, dans sa pairie et au milieu de ses longs voyages, pour croire (juc les gouvernements soient éternels. Ils ont au contraire, suivant lui, leurs variations naturelles et nécessaires; ils ont leurs âges, c'est-à-dire leur enfance, leur maturité, leur décrépitude ou leur corruption. Il est un ordre que la nature assigne ellemême aux progrès et à la décadence des constitutions. Nulle n'échappe à cette loi, qui est si fixe et si absolue, que les révolutions peuvent être prévues et marquées d'avance. Ainsi, chaque cité, pour ainsi dire, a eu ses beaux jours : Athènes sous Thémistocle, Sparte avant Lysandre, Carthage avant les guerres contre Rome. Au temps de Polybe, Rome se trouve
dans la malurité calme et paisible de ses institutions. Mais Polybe l'averlit des changements i|iu lattendenl. Le dévcloj)pemenl de sa constitution a suivi l'ordre naturel ; ses révolutions à venir ^.uivroiit le même ordre'.
Or, suivant l'olybe, le sijrne au(iuel on recoiiiKul la eurruiition d'un gouvernement, c'est que l'avarice s'empare des âmes, que les riches, voulant que leurs richesse-^ leur donnriil le pouvoir, « consument leur fortune en distriluilioiis et en corruptions ([ui enseignent au peuple à se montrer avide »; le peuple alois, « habitué à attendre sa subsistance d'une main étrangère », convoite celte richesse qu'on lui met toujours sous les yeux. 11 finit bientôt par se soulever, el dans sa fureur il refuse d'obéir. Le joug brisé, « ce ne sont plus que confiscations el |)arlages de terres, jusqu'à ce (]u'au milieu de ses fureui-s la multitude trouve à son tour un maître qui la ramène à la monarchie ». Ainsi la suite des changements de Home e^t expliciuée. et ici. comme en Grèce, c'est encore la richesse et la pauvreté qui l'eroiit les révolutions. Avant Polybe, les partis onl lutté pour des principes, pour des droits, pour des honneurs; il j)révoit qu'ils lutteront bientôt pour des intérêts.
Mais i'olybi! a vu liuuie dans le temps le plus propice pour l'admirer, entre la tyrannie du palricial el les luîtes des Graccjucs.
H n'a pas d'ailleui"s pour elle une admiration irréfléchie el servile. Les Homains sont avares et usuriers, il le sait ; ils sont souvent corrompus, ils onl de la mauvaise foi, ils savent même ce que c'est (jue la peur, el contre un ennemi courageux ils refusent quel<|uefois de s'enrôler'. La nature humaine a partout les mêmes vices et les mêmes faiblesses. Si Polybe juge les Romains meilleurs que les autres hommes, ce n'est pas pour leurs vertus, c'est pour leurs inslitulions.il s'écrie que Rome a le plus beau gouvernemenl qu'il connaisse, el qu'il est impossible de trouver un système (riii^liliitinns meilleures'.