I.IIISTOIRE F..N FRANCE KT EN A l.l.E.M \i;NE
Charles VIII cl François I" fiionl au dt'là dos Ai|u>s; mais nous étions imlul^LMits pmir celles (juc tous lesem|ieieurs allemands y porlèrenl durant cinq siècles. Plus tard. (|ii;nid la France cl l'Italie, après le long et fécond travail du moyen âge, produisaient ce fruit incomparable qu'on ap|ielle la Renaissance, d'où devait sortir la liberté de la conscience avec l'essor de la science et de l'art, nous réservions la meilleure part de nos éloges pour la Réforme allemande, qui n'était pourtant qu'une réaction contre cette Renaissance. (|ui n'était qu'une hilie brutale contre cet essor de la liberté, qui arrêta et ralenlil cet ' essor dans l'Europe entière, et qui trop souvent n'engendra que l'intolérance et la haine. Les événements de l'histoire se déroulaient, et nous trouvions toujours moyen de donner raison à l'Allemagne contre nous. Sur la foi des médisances et des ignorances de Saint-Simon, nous accusions Louis XIV d'avoir fait la guerre à l'Allemagne pour les motifs lo jiliifrivoles, et nous négligions de voir dans les documents authentiques que c'était lui au contraire qui avait été attaqué (rois fois par elle. Nous n'osions pas reprocher à (iuillaunic III d'avoir détruit la république en Hollande et d'avoir usurpé un royaume, nous pardonnions à l'électeur de Brandebourg d'avoir attisé la guerre en Europe pendant quarante ans pour s'arrondir aux dépens de tous ses voisins; mais nous étions sans pitié pour l'ambition de Louis XIV, qui avait enlevé Lille aux Espagnols, el accepté Strasbourg, qui se donnait à lui. Au siècle suivant, nos historiens sont tous pour Frédéric II contre Louis XV. Le tableau qu'ils font du xvin' siècle est un peqiétuel éloge de la Prusse et de l'Angleterre, une longue malédiction contre la France. Sont venus ensuite les historiens de l'Empire; voyez avec quelle complaisance ils signalent les fautes el les entraînements du gouvernement français, et comme ils oublient de nous montrer les ambitions, les convoitises, les mensonges des gouvernements européens. A les en croire, c'est toujours la France qui est l'agresseur; elle a tous les torts; si l'Europe a été ravagée, si la race bmnnine a été décimée, c'est uniquement par notre faute.
Ce travers de nos historiens est la suite de nos discordes
intestines. Vous voyez (|irà l;i guerre, surlont (|n;m(l l.i l'oitunc est contre nous, nous tirons volontiers les uns sur les autres; nous coni|ili(juiins la uuerrc t'Iranfièrc de la f;uerre civile, et il en est parmi nous qui préfèrent la victoire de leur parti à la victoire de la patrie. Nous faisons de même en histoire. Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été des hommes de parti. Si sincères qu'ils fussent, si impartiaux qu'ils crussent être, ils ohéissaicnl à l'une ou à l'autre des opinions polilitjues qui nous divisent. Ardents chercheurs, penseurs puissants, écrivains habiles, ils mettaient leur ardeur et leur talent au service d'une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées législatives : on y distinguait une droite, une gauche, des centres. C'était un champ clos où les opinions luttaient. Ecrire l'histoire de France était une façon de travailler jiour un parti et de combattre un adversaire. L'histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu'elle nous a appris, c'est surtout à nous haïr les uns les autres. Quoi qu'elle fît, elle attaquait toujours la France par quelque côté. L'un était républicain et se croyait tenu à calomnier l'ancienne monarchie; l'autre était royaliste et calomniait le régime nouveau. Aucun des deux ne s'apercevait qu'il ne réussissait qu'à frapper sur la France. L'histoire ainsi pratiquée n'enseignait aux Français que l'indifférence, aux étrangers que le mépris.
Delà nous est venu un patriotisme d'un caractère particulier et étrange. Être patriote, pour beaucoup d'entre nous, c'est être ennemi de l'ancienne France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent qu'à honnir nos rois, à détester notre aristocratie, à médire de toutes nos institutions. Cette sorte de patriotisme n'est au fond que la haine de tout ce qui est français. 11 ne nous inspire que méfiance et indiscipline; au lieu de nous unir contre l'étranger, il nous pousse tout droit à la guerre civile.
Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est l'amour du passé, c'est le respect pour les générations qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu'à les maudire, et ne nous recommandent que de ne pas leurressemliliT. IK brisent la tiadilioii française, et ils s'imaginent (|u'il
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rosicra un |iatriotisinc fiaii(,'ais. IlsvonI répôlaiit (|iit' rrlranpor \aiil mieux (lUc la Fiance, el ils se lifriireiil (lu'on aimera la France. Depuis ein(|uaiile ans. e'esl l' Anulelei-i'e (|iie nous aimons, c'est l'ÂlIeMiagne (jue nous louons, e'esl rAméri(|ue que nous admirons, (lliaeun se fait son itléal hors di; France. Nous nous croyons liliéraux et patriotes quanil nous avons médit de la patrie. Involontairement et sans nous en apercevoir, nous nous accoutumons à muiiii' d'elle el à la renier. Nous nourrissons au fond de noire âme une sorte de haine inconsciente à l'égard de nous-mêmes. C'est l'opposé de cet amour de soi qu'on dit être naturel à l'homme; c'est le renoncement à nous-mêmes. C'est une sorte de fureur de nous calomnier et de nous détruire, semblable à cette monomanie du suicide dont vous voyez certains individus tourmentés. Nos plus cruels ennemis n'ont pas besoin d'inventer les calomnies et les injures : ils n'ont que la peine de répéter ce que nous disons de nous-mêmes. Leurs historiens les plus hostiles n'ont qu'à traduire les n(Mres. Quand l'un d'eux écrit que « la race gauloise était une race pourrie », il ne fait que répéter ce que nous avons dil en d'autres termes. Quand iM. de Sybel parle de « la corruption incurable « de l'ancienne société française, il n'est que l'écho affaibli de la plu|iarf de nos historiens. M. de Bismarck disait naguère que la France était une nation orgueilleuse, ambitieuse, ennemie du repos de l'Europe; c'est chez nos historiens qu'il avait pris ces accusations. Nous avons appris récemment que l'étranger nous détestait; il y avait cinquante ans que nous nous appliquions à convaincre l'EurojJC que nous étions haïssables. L'histoire franijaise combattait pour l'Allemagne contre la France. Elle énervait chez nous le patriotisme; elle le surexcitait chez nos ennemis. Elle nous apprenait à nous diviser, elle enseignait aux autres à se réunir contre nous, et elle semblait justilier d'avance leurs attaques el leurs convoitises.
Pendant cette même période d'un demi-siècle, les Allemands entendaient d'une tout autre façon la science historique. Ce peujde a dans l'érudition les mêmes qualités que dans la guerre. II a la patience, la solidité, le nombre, il a surtout la
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discipline et le vrai palriotisme. Ses liisliuicn-- rinnicnl une armée organisée. On y (lisliniiuc lo (■lict> cl les solilats. On y sait, obéir, on y sail (Mre distiplc. Ton! nouveau venu se met à la suite d'un maître, travaille avec lui, pour lui, et reste longtemps anonyme comme le soldai; plus tard il deviendra capitaine, et vingt tètes travailleront pour lui. Avec de telles habitudes et de telles mœurs scientifiques, on comprend la puissance de la science allemande. Elle procède comme les armées de la même nation : c'est par l'ordre, par l'unité de direction, par la constance des efforts collectifs, par le parfait agencement de ses masses, qu'elle produit ses grands effets et qu'elle gagne ses batailles. La discipline y est merveilleuse. On marche en rang, par régiments et par compagnies. Chaque petite troupe a son devoir, son mot d'ordre, sa mission, son objectif. Un grand plan d'ensemble est tracé, chacun en exécute sa part. Le petit travailleur ne sait pas toujours où on le mène, il n'en suit pas moins la route indiquée. 11 y a très peu d'initiative et de mérite personnel, mais aucun effort n'est perdu. Une volonté commune et unique circule dans ce grand corps savant qui n'a qu'une vie et qu'une âme.
Si vous cherchez quel est le principe qui donne celle unité et celte vie à l'éi-udition allemande, vous remarquerez que c'est l'amour de l'Allemagne. Nous professons en France que la science n'a pas de patrie; les Allemands soutiennent sans détour la thèse opposée. « Il est faux, écrivait naguère un de leurs historiens, M. de Giesebrecht, que la science n'ait point de patrie et qu'elle plane au-dessus des frontières : la science ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être allemande. » Les Allemands ont tous le culte de la patrie, et ils entendent le mol j)atrie dans son sens vrai : c'est le Vaterland, la terra patrum, la terre des ancêtres, c'est le pays tel que les ancêtres l'ont eu et l'uni fail. Ils aiment ce passé, surtout ils le respectent. Ils n'en parlent que comme on parle d'une chose sainte. A l'opposé de nous qui regardons volontiers notre passé d'un œil haineux, ils chérissent et vénèrent tout ce qui fut allemand. Le livre de Tacite est pour eux comme un livre sacré, qu'on commente et qu'on ne di'^cuti^ pas. Ils