CONCLUSION
^()U^ iiiiiis <oinmt'^ [irupusc tlo rcilifichci' coniiiieul laGièci; fut ci)n(|uisc par les Romains. Nous n'ignorons pas (jue bien des causes île toute nature oiil citncouiii à l'achèvement de cette œuvre. Mais nous avons cru trouver la plus générale chez les Grecs eux-mêmes. La Grèce était en proie aux luttes de deux partis, qui la déchiraientet la corrompaient également. Ces deux partis avaient enfanté deux ligues; mais un svstème fédératif sorti d'une telle source n'avait pu unir h- (îrecs. L'étranger se présenta alors, et l'on se livra à lui. IVul-on dire que la Grèce se soit mesurée avec Home'.' Nous avons vu des partis combattre; avons-nous vu combattre la nation? A regarder au fond des cœurs, il nous a semblé que la lutte n'était |)as entre deux peuples, mais entre doux partis. I.'aristdcralie jxirla Rome à l'empire; toutes les deux vainijuirent ensemble, comme la démocratie aurait vraisemblablement triomphé avec la Macéiliiinr. Sans contester le mérite et la fortune de Rome, on |)eut dire (pie l'état de la Grèce et presque du monde entier rendait nécessaire qu'il y eût une Rome.
A nos yeux, le caractère et la vie de Polybe ont rendu cette vérité plus frappante. Nous avons vu en lui un linnniie honnête et sage qui essaya longtemps de demeurer impartial entre les deux factions; aussi aima-t-il alors l'indépendance de sa patrie. Vaincu et persécuté par ses propres concitoyens, alors ipie l'impartialité ne fut plus possible, il finit par désirer la domination étrangère. Il renonça à l'indépendance, d'abord par peur de la démocratie, ensuite par admirati(m |)our Rome. Sans trahison et sans intérêt personnel, il crut que la conquête romaine était
la seule ressource et la seule espérance de son pays. Il la vit avec joie s'accomplir, il en félicita la Grèce, el écrivit nu livre pour la plorificr.
Il y avait alors pour celle partie du genre humain qui liaLitc le bassin ilc la Méditerranée une question plus haule à résoudre que celle de la liberté d'un peuple. On pouvait se demander si l'élal social, que le <iénie grec et italien avait créé à l'origine, devait durer toujours sans changement et sans progrès, si l'association humaine demeurerait restreinte aux limites delà cité. Le régime municipal devait-il gouverner toujours les hommes? Fécond pour le premier développement des esprits, il avait enraciné dans les âmes le goût de la liberté; il y avait l'ait germer quelques vertus civiques; il avait surexcité l'activité humaine, et avait pu contribuer même au progrès des lettres el des arts. Mais il ne sulTisait plus au besoin des âmes; ces princi|ies d'exclusion et de haine contre l'étranger, contre l'habitant de la ville voisine, ce patriotisme étroit (|ui enfantait tant de guerres et couvrait la terre de ruines, commençaient à répugner aux hommes. Les relations étaient devenues trop générales, les esprits s'entendaient trop bien, la philosophie et les arts avaient fait trop de progrès pour que la société ne changeât pas de forme.
Le régime municipal périt par un mal intérieur. L'inégalité des fortunes, que l'esclavage aggravait et rendait presque incui-able, mit en présence deux classes ennemies. La cité l'ut impuissante à concilier la pauvreté et la richesse, ces deux éléments également nécessaires et sur l'accord desquels repose toute société bien constituée. Il fallait une autorité supérieure, quelque chose qui ressemblât à l'Etat moderne, pour dominer ces deux éléments ennemis et établir entre eux l'équilibre el la paix. En attendant, el comme en cherchant cette autorité, les villes furent agitées pendant dix générations. Les guei'res des partis rendirent la vie de la cité intolérable; les inconvénients du régime municipal devinrent extrêmes; les hommes furent travaillés d'une sorte de maladie morale ; c'était la crise dans laquelle les peuples devaient se transformer.
En etl'et, le régime municipal ayant enfanté et nourri l'es-
COLYllE OU LA GRECE CONQUISE PAR I.l-S ROMAINS. 209
prit ilo t;utiiiii, la facliim ne larda pas à (Icvciiii-. dans les pensées et dans les airoclioiis des limiiinos, plus lurlc {|U(' la cil.'.
.\I(M> l'i'l ancien anmnr de la palnc. i{iii n"i''lail (pic l'anionr de la cité, s'éleignil |iarl(nil. (In ne lui ni S|iai-lialc, ni Allu''nicn. ni Carihaginoi--: la lilicih', la vnji'lidn dcvinrcnl ciniscindiiréivnU's; la queslion (|ue se poscicnt les honinic-- Inl de savoii- ([uolle l'aclion l'emporlcrail dans la ville, el si l'un ?<uivrail les lois de i'oligarcliic ou celles de la démocratie. Ces mêmes luttes que nous avons vues lunt à l'Iicnic si mesquines et si honteuses, ces luttes où l'on ne se disputait (jue la richesse, ces luttes qui aigrissaient la vie privée, cori(»m|)aienl les caractères et livraient la patrie, ont été le moyen mystéiienx par le(|ucl les peuples ont léussi à s'unir. Pour arriver à ce grand résultat, il ne fallait pas compter sur la sagesse des politiques, sui' les théories des |)liiloso|ihes. Onelque chose de |)lns •puissant était nécessaire, je veux dire les inslinels, les inlérèls el les passions, même les plus mauvaises, de riminaniu''. Ces faction'^. i{ui déchii'aienl (liai|ni' \illi'. niirenl enin' Innies nne coinuuiiiaulé d'afl'eclions el de haines qui pr.'paia l'nnilç. L'un (les deu.v partis ayant besoin d'un chef donna à Home une autorité qui dul être bientôt transformée en domination.
Il fallait bien que l'unité du monde s'opérât de cette façon, plulôl (jue i»ar la force des armes et par la |)oliti(|ue. Ces deux choses ne suffisaient pas pour établir une véritable association entre les peuples. Une conquête accomplie par elles seules, à supposer qu'elle IVil |iiissi|ile, n'aurail en d'aiihi' ell'el que de rapprocher violemment, el pour bien peu de lenqis suis doute, des po|iulalioiis élrangères l'une à l'autre. I'onr(|ue celle (hnninalioii lïit durable, surtout pour qu'elle IVil ii'conde, poinque riinili' de civili-alidii eii sorlîl. 1 alliiince vulonlaire cl spontanée des peuples, el surtout de la Grèce avec licnne. ('•hiii nécessaire. 11 fallait qu'elle s'accomplît par mu\ sorte di' e(niventiou tacite entre le- nalions, pai- un échange où l'une donnât ses arts el son iiihdligence, une anire sa science; de l'administrai ion et des lois, une troisième l'énergie et la jeunesse de SCS caractères; il fallait eiillii que toutes fussent liées ensemble
'JIO QUESTIONS HISTORIQUES.
par ce qu'il y a de plus puissani, non pas la force, non pas la vertu, mais l'intérôl, l'intérêt qui avait fait sentir à chacun que, pour lriompli(M" de son ennemi ou pour faire cesser les luttes, on devait s'unir et prendre un chef.
De là le caractère particulier et tout nouveau de la domination romaine. Rome conquit sans asservir. Elle unit le monde par l'administration. Quelques proconsuls purent se faire illusion sur la nature de leurs droits, traiter les peuples en vaincus et en sujets et piller les provinces. Rome, plus sage sous le gouvernement impérial, s'habitua bien vite à se regarder, non plus comme une maîtresse, mais comme la tête d'un vaste corps qui comprenait tous les peuples.
D'autre part, les cités subsistèrent : ï autonomie leur l'ui laissée, car on tenait encore à ce mol; les formes du régime municipal ne pouvaient être si tôt effacées. Mais les hommes s'habituèrent à lever les yeux au-dessus de leurs cités et à porter leurs regards vers Rome. On avait bien ses magistrats municipaux, mais c'était d'elle que partaient les véritables ordres ou les jugements sans appel; c'était d'elle que venait la vie. On avait bien encore une sorte d'orgueil municipal; on louait et on décorait sa ville, mais on admirait Rome par-dessus tout; c'était la cité par excellence. Bientôt on voulut en être citoyen. I.a ville où l'on était né parut petite; ses intérêts ne préoccupèrent plus les hommes; les honneurs qu'elle donnait ne satisfirent plus l'ambition ; on ne s'estimait rien si l'on n'était pas citoyen romain. Tous aspirèrent à Rome; et Rome accueillit d'abord individuellement les principaux habitants des villes, s'assimilant ainsi progressivement tout l'Empire. Les cités virent donc leurs membres leur écha|q)er les uns après les autres, jusqu'à ce que le titre de citoyen romain, étendu à tous les habitants de l'Empire, montrât que le régime municipal avait disparu. Tous les hommes devinrent ainsi Romains; il n'y eut plus qu'une cité, mais (pii embrassa tous les peuples : Rome fut la patrie commune du genre humain'.
Ces mêmes luttes des factions qui avaient agité les provin-