LA VILLE MODER.XE
Au temps de la domination byzantine, alors que tant de villes abandonnaient les bords de la mer pour écbapper aux ]urales, on ne voit pourtant pas que les (Ihiotes se soient éloignés du rivage. Le nombre infini de colonnes bvzantines que l'on trouve encore atteste (jue la ville n'a ni changé de place, ni perdu son importance. Sa bu'teresse. garantie souvent insuffisante contre les Sarrasins, les .Aral)es et les Turcs qui ravageaient les îles, était située sur le boni de la mer, et à l'exti'émité septentrionale du port. On lit en effet, dans AnneComnène, que le Turc Tsachas, venant du midi, dépassa le port où était la flotte grecque et arrêta ses vaisseaux au pied de la citadelle'. La place qu'elle occupait est encore appelée aujourd'hui Pahco-Castro, l'ancien château. La forteresse actuelle et le sol même où elle repose n'existaient jias encore.
La même cause qui rétrécit et combla peu à peu le port éloi-
- 1. Anno Comncnc, Alcxiadc. liv. VII [Migno, t. C\\\l. col. Ô75 cl suiv.].
MÉMOIRE SLR LII.E in: i:ilIO. i:,ô
Liiia aussi rancioniit' turlerosse de la iiici'. Les Génois i'd cunstruisirent alors une iKunclIc sur celle laiii:ue do (ene i|uc les allerrisst'iiiouls succossils avaieul l'oiinée. C'est elle qui, reloufliée |iar les Turcs, existe encore aujourd'hui. Sa l'orme est à peu près celle d'un losanjj;e; un de ses côtés regarde le poil, un autre la niei', les deux autres la ville. Klle est située dans la uièiue position relative que l'ancienne acropole, mais un peu plus eu avant. Ses murs sont construits à la façon génoise, c'est-à-dire en petites pierres irrégulières et eu liri(|ues clnienlées à la chaux. Elle occ.npe, une étendue d'euviniu un kilomèli'e carré; la petite \ille iiuelle reiilèiiue e-t toute génoise : là en elTet l'taient le palais du podeslal. celui de l'évèipie, l'inipilal et la catliédiale de Saint-Doniini([ue, dont les Turcs ont |iiis un tiers pour l'aire leur plus grande mosquée. A chacpie pas. un Ni quelque inscription lalini' ipii lappelle la pré-ence d'iiii peuple (le l'Occident. A la |)orte princi|)ale, on voit encore les armes des Justiniani et ailieuis celles des Vénitiens, que les Tni'cs ne se sont pas donné la peine d'enlever. Tous les ennemis qui l'ont successivi'uieiil assiégée ou nccupée y ont laissé leurs caucuis; vous y trouvez ceux des Florentins, ceux des Aénitiens, ceux des Philliellènes.
Au temps des (i(''niUs, la ville s'(''leii(lail eu di'llli-ceicle sur les li;mleurs de l'ahcd-l !as| ro, de Tiuiiliilli et de l's(uni: vers I i il', aliirs (pie K's Turcs (lc\cnaienl meiiaçanls, elle lui eiitcuii(''e de murs. Ces murs diil disparu : une des portes, celle ilu nord-ouesl, est encore debout.
Celle ville a un caractère tout particulier enire les villes de rilrieiil. l'.lle ne resseiiiMe pas au\ villes imipies. (lù rcLine le désunlre, où l'on ne voit nul tracé de rues, où les maisons, les cours, les jardins, tout est semé au hasard, où le paysage se confond avec l'architecture, où il y a saleté là où il n'y a pas solitutlc, et où de grands palais mal liàlis s'i'li'veiit à rùié des hicoques des pauvres. Klle ne resseiiildc pas davantage aux villes franques du Levant, dû les constructions sont riches, surtout coquettes, et démesurément ornementées; à Chio,les construclions soni d'une n'>;j nia ri lé géométrique; les rues, parfailenienl alignées, se coupent à angle droit. Les maisons sont
'Jôl QUESTIONS HISTORIQUES.
hautes, d'un style grandiose, aristocratique, un peu sombre : c'est une ville de féodalité italienne au milieu de l'Orient.
Les maisons sont très pressées; évidemment on était avare d'espace; on en accordait le moins possible à la cour et à la rue. Souvent la cour manque absolument; la rue n'a jamais plus de deux mètres de largeur. En 1822, ime population de 45000 âmes était serrée sur une superficie de moins de (piatrc kilomètres.
Aujourd'hui cette ville n'offre presque que des ruines. Entre la forteresse et le port s'étend une immense place vide; là était le plus beau quartier de la \illi': vous marchez sur des palais qui étaient encore deliout il y a trente ans; vous dislinguez le tracé des rues, les fondations des maisons, la place des portes. Dans le reste de la ville, les trois quarts des maisons et des églises n'offrent plus que les quatre murs, hauts, nus, sans croisées, entamés par des boulets ou noircis par l'incendie; pas un toit, pas une poutre à l'intérieur; un tas de décombres s'élève à la hauteur du premier étage : c'est l'ouvrage des bombes, puis de l'incendie allumé par les Turcs. Toutes les maisons ont été ruinées; quelques-unes ont été réparées à mesure que les Chiotes revinrent dans leur patrie; mais la ville de 1 822 est beaucoup trop grande pour les habitants d'aujourd'liui, dont le nombre atteint à peine 5000', et la jiluparl des maisons restent désertes et en ruines. Il n'y a pas un seul quartier, une seule rue qui ait été épargnée, et qui n'étale encore ses décombres.
J'ai vu en Grèce beaucoup de ruines; j'ai traversé des champs où avaient été des villes; j'ai visité des murs d'enceinte qui n'enferment plus que la solitude. Ces spectacles n'affligent pas l'âme; la mort date de trop loin et est trop complète pour nous attrister. Le temps, en rongeant ces ruines, leur a ôté leur laideur; et, chose étrange, en présence de ces vieux débris, l'idée qui nous vient à l'esprit est celle de la durée plutôt que celle de la mort. Mais à l'aspect de Chio le cœur se serre. La mort n'est pas encore froide; on compte les plaies du cadavre, on