III. CAIiACTÈaE DES ClIIOTES
Les Chiotes d'aujourd'hui sont donc les vrais fils des anciens Ghioles. Ils ont encore les qualités, les défauts et tout le génie de leurs ancêtres; les traits de leur caractère ont pu être affaiblis par le temps et par l'oppression, ils n'ont pas été altérés.
On reconnaît un Cliiole entre des Grecs à la physionomie. Il n'a pas cet œil lier, ce front hautain, cet air de bravade, que les Grecs portent dans l'abjection et la lâcheté même. La puérile vanité, les beaux habits dorés lui sont inconnus. 11 n'a pas cette figure mobile, sur laquelle toutes les passions éclatent; la sienne est calme, froide, im]iassihlc; elle ne trahit ni sentiment, ni passion : elle n'exprime que le calcul.
Le Chiote, en effet, a dans l'esprit une force de réflexion que n'ont pas les auti-es Grecs. Il calcule tout, ne s'enthousiasme pour rien, ne se livre jamais à son imagination. Il est l'homme positif de la Grèce. Les Grecs dans leur langage aiment les idées abstraites et les grands mots ; le Chiote parle une langue plus précise, plus pleine de choses et surtout de chiffres, mais peu élevée. Les questions de liberté, de justice, de science et d'art tiennent peu de place dans sa conversation ; il en revient toujours au commerce, h ce qui rapporte, à ce qui se vend et s'achète. Ces préoccupations et ces habitudes ont fait sa physionomie : sur son front vous ne lisez qu'une pensée, celle de s'enrichir.
Aussi a-t-il une aptitude merveilleuse à être riche. La nature l'a fait négociant et liaii(|uier: il l'est encore aujourd'hui. comme il l'était dans l'antiquité. Dans ses opérations commerciales, il ne laisse rien au hasard; il joue gros jeu, mais toujours à coup sûr; vous le croiriez parfois hardi et téméraii'e, il n'est que prudent.
Je veux donner un exemple de son habileté. En 1822, toutes les familles chiotes furent réduites à la misère [lar la vengeance des Turcs; elles ont retrouvé leur fortune aujourd'hui.
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et voici comment. Les Chiotes se réfugièrent à Syra, et 1<' commerce (le r.\.rchi|)el les y suivit. Ils avaient choisi cette île parce que, à titre de callu)li(jue, elle était presque l'rançaise; en effet, le pavillon français les protégea durant toute la guerre, et eux seuls j)ureMl faire le commerce. La guerre adievée, Syra lit |)artie du royaume de Grèce et Chio resta à la Turquie. Les Chiotes, sans doute, se trouvèrent heureux d'être Grecs, mais regrettèrent heaucoup aussi lic n'èlre plus Turcs. Leurs relations avec la Tuiquie allaieni -e lniu\ei- plu^ ililliciles; ils y seraient considérés en ennemis; une guerre pouvait survenir, et avec elle le blocus des ports et l'inlerdiction du ccunmeice. Ils se hâtèrent d"acheter({uelques terrains ou (luehjues maisons dans leur ancienne île ; ils envoyèrent un (Idiuesliiiiie, lui \ieillard ou une femme pour représenter la famille, et enlin, même établis à Svia. ils payèrent le hharadj, («unnie s'ils étaient présents à Ghio. De cette fayou, ils furent à la fois citoyens grecs el raïas turcs. Bien leur en prit. En 1854, la Turquie refusa l'entrée de ses ports aux Grecs. Mais un (lliidle de S\i;i n'est pas un Grec. 11 a le droit de |)orler pavillon lurc. cl tous les jjorts lui sont ouverts. Ainsi l'interruplion du commerce entre la Grèce et la Turquie n'a servi qu'à donner aux Chiotes le monopole du commerce de l'Archipel.
Qui veut connaître les Chiotes les trouve pailont. Où il y a des négociants, on est sûr de les rencontrer, et parmi les plus riches. Chio n'est pas à Chio, elle est |)artoul où est le grand commerce : elle est à Marseille, à Trieste, à l.dndres. à Odessa, à Syra, à Alexandrie. Chaque famille se paitage ces grainls entrepôts du commerce, comme on fait un héritage; un frère prend pnur lui Odessa, un autre Alexandrie, un troisième Marseille. j;ini;ii^ deux j'iiiiMiK diiii'- la ni("'ine ville. ( ne l'aniilli! forme ainsi une coalition de niarcliaiids ; les divers nienilues sont associés; les spéculations sont commuin^s ain^i (|iie les bénéfices; toutes les affaires se font avec la famille, jamais avec l'étranger.
Ils sont partout, mais sans s'allachei- nulle pail. (!omine les Juifs, ils évitent de se mêler avec les autres nations el nn'ine avec les autres Grecs. Ils ne se marient qu'entre eux. Leur
cœur nourrit toujours un |iuissanl souvenir de leur patrie; ils ne cessent pas d'être les lils de Cliio, d'y envoyer des souscriptions, d'y entretenir une école et un hôpital. Ils n'aident guère l'étranger, mais ils sont charitables entre eux.
Le Chiote connaît les avantages du travail, et ne le dédaigne sous aucune forme. L'industrie fut toujours aussi honorée à Chio que le commerce. Oui a de l'argent est négociant ou hanijuier; qui a de la terre est agriculteur; qui n'a rien se fait ouvrier; qui ne li'ouvc pas d'occupation va servir dans les villes plus riches. Les filles se font domestiques pour gagner leur dot, les jeunes gens pour gagner une première mise de fonds. Dans tous ces états diveis, le Chiote excelle toujours. Le nom de pallicare s'emploie à Chio aussi souvent que dans la Grèce, mais il a un autre sens. En Grèce il désigne l'homme (jui j)orle de beaux habits et de belles armes, le fainéant vaniteux, le brave. A Chio, il est le titre d'honneur du travailleur robuste, de l'agriculteur et de l'ouvi'ier infatigable.
Le Chiote est moins vaniteux que les autres Grecs, parce que la vanité fait souvent commettre des fautes et est toujours coûteuse. Les hommes sonlraides, peu causeurs, et totalement dépourvus de gaieté dans l'esprit; la douceur, l'alTabilité, la conversation et l'entrain sont du côté des femmes. La liberté de leurs manières est pleine de charmes, sans rien ôter à la pureté. Seules entre les femmes grecques, elles aiment les plaisirs de la société et s'y entendent. Du reste, hommes et femmes sont également économes, sobres, laborieux, même dans la richesse. La maison ne s'ouvre à l'étranger que le dimanche ; c'est le seul jour qui soit distrait du travail. Le Chiote aime un certain luxe confortable et solide. Il n'est pas insensible aux arts, mais il est un peu porté à regardei' un uuvrage artistique comme un capital ijui, montrant la richesse du maître, augmente son crédit.
Ses défauts concourent avec ses (puilités jiour l'enrichir. Vous trouveriez difficilement dans l'histoire de Chio, ou dans la ville actuelle, de beaux caractères, des sentiments élevés. J.e désintéressement est chose inconnue; tout se paye, tout acte a un but utile. Je crois les Chioti's plus honnêtes dans le com-