MÉMOIRE SUR LII.E DE CUIO. 2.S
mcrce (|uc les autres Grecs ; peut-être ne sont-ils que plus sages, et ne savent-ils que mieux calculer. 11 est certain qu'ils ne trompent jamais mal à propos. Ils donnent la pr()i)il('' pour avoir la conliance, et n'ijinoienl pas ([u'ils jj:agiion( au marché ; ils savent que l'arfrent qu'ils ne vous volent pas est un capital qu'il- vous prêtent. Du reste, il faut avoir ses deux veux bien ouvfils. dit le voyaiTcur Tliévenol. ipiand on fait marché avec un (Jhiote. Suivant un [iroveihe dont je ne irarantis pas la jii— lesse, « il faut sept (Jénois pour faire un Jnif et sept Juifs pdur faire un Chiole ». Les Italiens disent : Ebreo e ScioUo sono corne la camircia al cnrpo.
Les autres Grecs ne conçoivent rien à lanl d'hahilclé ; ils s'en défient, et ils ont pour les Chiotes la même haine que nos ancêtres avaient pour les Juifs. Leur mépris a formé le mol yiwTî'^Eiv, qui désifjne quelque chose de mélangé de lâcheté et de ruse. Ils se refusent à croire que les Chiotes j)uissent être de leur race, et veulent absolument qu'ils soient des Juifs. C'est une opinion constante à Syrael à Smyrne, que c'est une colonie juive qui a peuplé Chio.
En politique, les Chiotes sont de tous les Grecs les plus sages; on ne les voit jamais dans aucun excès. Ils ont merveilleusement l'esprit de suite, qui a toujours fait déHuit aux autres Grecs. En toutes circonstances, ils ont une grande supériorité sur l<'ur< com|ialri(ites, ils savent ce qu'ils veulent. Livrés à l'industrie et au commerce, ils mettent toute leur politique à sauver les richesses que leur travail a acquises. L'ordre intérieur et la sécurité sont toute leur ambition.
Ils ne se hasardent pas volontiers, et quoi qu'ils veuillent entreprendre, ils accumulent toujours les précautions. Ils exagèrent jdutôt la déliante de soi-même que la présomption, et, contrairement à la plupail des Grecs, leur force s'est presque toujours trouvée plus grande que leur audace. Ils se décident difiicilenK'nlanx actions qui demandent du courage; mais leur volonté, une fois fixée, est persévérante; l'inconstance et le caprice ne se voient pas chez eux. Libres ou sujets, ils sont toujours également habiles. Dans la prospérité, ils ne risquent jamais leur fortune jiar ambition. Des puissances ennemies se
disputent-elles la mer É>^î'i', ils oui un iiisliiicl merveilleux pour distinguer le plus Inrl. Asservis, ils out assez de patience pour supporter tous les maîtres, et assez d'adresse pour obtenir d'eux la liberté (ju'ils veulent. La révolte ne leur a jamais souri, ils aiment mieux mériter des faveurs par souplesse et llatterie, que de conquérir des droits par courage ; contre les plus forts ils n'em[)loient jamais la force. Ils vont lentement et bumblemenl au but, mais ils l'atteignent sûrement, et, quand ils l'ont atteint, ils ne s'enorgueillissent pas, de peur de le perdre. Un ne voit pas qu'ils aient jamais désiré l'éclat ni ambitionné les grands rôles. S'ils ont commis des fautes, c'a été plus souvent par excès de prudence que par excès d'audace. On trouve peu d'bistoires où la passion ait moijis de place: sur cette terre règne l'intérêt bien entendu.