I. [Revue de» Quethons historiques, avnl 188'J
Il s'est iniroiluit dans le domaine de l'histoire, depuis une quarantaine d'années, une opinion d'après laquelle les aneiens peuples auraient longtemps cultivé le sol en commun avant de le parlager en propriétés. Les auteurs de celle théorie ne se hoinenl pas à dire que dans l'élal primitif de l'humanité, dans l'élat sauvage, la |)ropriélé i'oncière n'existait pas. 11 est clair que, quand les hommes étaient chasseurs ou pasteurs et n'avaient pas encore l'idée de labourer, ils n'avaient pas non plus l'idée de s'approprier le sol. Mais la théorie dont je parle s'appli(iue à des sociétés sédentaires et agricoles. Elle dit : ces sociétés agricoles, ces peuples déjà organisés, ont pratiqué la communauté des terres ; ces hommes qui labouraient, semaient, moissonnaient, plantaient, n'ont pas songé de longtemps à s'appropiier ce sol qu'ils travaillaient. Ils n'ont conclu ce sol que comme appartenant à tous. C'est chaque peuple qui a été d'abord propriétaire du territoire entier, soit qu'il le cultivât en commun, soit qu'il li- partageât annuellement entre les hommes. Le droit de pmpriélé. allaché d'abord au peuple, ne s'est appliqué que plus tard au village, à la famille, à l'individu. « Toute terre à l'origine était terre commune, dit Maurer, et aj)partenait à la totalité, c'est-à-dire au peuple'. » — « La terre a été possédée en commun, dit M. Viollel. avant de devenir le domaine propre de la famille ou de l'individu'. « — « La terre arable était exploitée en commun, dit M. de Laveleve; plus tard, la propriété privée est née de cette antique propriété commune". » En un mot, le régime agricole aurait été d'abord le communisme a<rraire.
I. (;. L. von Maurer. Einleiluiig ziir Gescliiclite der Mark-Uof-Dorf- und Sladlreifastuny, IS.'ii, p. 9j.
•2. I'. Viollil. dans la Bibliothèque de l'École des Otaries, 1CT2. p. 503.
ô. Km. de LaTcleve, De In Propriété cl de ses former primitives, 187» IVOdil.. IS'JII.
20 OUESTinxs HISTOninrES.
Cette théorie n'est pas piécisémeiil nouvelle. Bien avant notre siècle, certains esprits avaient aimé à se figurer, à l'origine des sociétés, les hommes vivant en communauté fraternelle. Ce qui est nouveau ici, ce qui est propre à notre siècle, c'est qu'on ait voulu appuyer celle théorie sur des faits historiques, c'est qu'on ait cherché à l'entourer de textes, c'est qu'on ait prétendu, pour ainsi dire, la revêtir d'érudition.
Je ne veux pas combattre la théorie. Je veux seulement examiner les textes sur les(|uels on l'appuie. Je vais donc simplement prendre tous ces textes, tels que les auteurs du système les représentent, et je les vérifierai. Le but de ce travail impersonnel et aride n'est pas d'établir si la théorie est vraie ou fausse; il est seulement de savoir si l'on a pu légitimement lui appliquer les textes qu'on cite. En un mot, je vais discuter, non la théorie elle-même, mais ce vêtement d'érudition qu'on lui a donné.
pui-Mir.m: pautie
La théorie de Maurer sur la communauté des terres chez les nations germaniques '.
G. L. von Maurer est. sinon le premier en date, du moins le principal auteur de la théorie que nous examinons. Il l'a formulée avec une grande netteté dans un livre qu'il publia en ls,")i. H soutint ([uc. dans les régions germaniques, les domaines, villages, villes, dérivent, tous également, d'une mark primitive, que cette mark primitive avait été une terre commune à tous, que la terre avait été cultivée longtemps sans qu'il y eût de propriété privée, et que les cultivateurs formaient entre eux une « association de mark », markgeiKmcnscliafl. « Toute terre, dit-il, était à l'origine terre commune », (jcmeinland ou allmende. « Il n'y avait pas de vraie propriété privée. » « Le sol était partagé en lots égaux et ce partage était refait chaque année; tout associé recevait une part et se transportait chaque année sur un ncuiveau lot. » « Toute la mark, aussi hien les terres en labour que les forêts, était en commun. » « L'idée de propriété, dit-il encore, n'est venue aux hommes qu'à la suite du droit romain. » « La propriété que nous voyons aux époques postérieures s'est produite par la décom|)(isition de l'ancienne mark'. » L'auteur a reproduit sa doctrine dans un autre livre puldié deux ans plus tard : « Les associations de mark sont liées à la culture primitive de la terre; elles remontent aux premiers établissements des Germains, et elles ont très vraisemblablement occupé la Germanie
1. [Cf. Recherches sur quelques problèmes d'hisloire, p. 51'J cl suiv.]