Idem, VI
282 QUESTIONS HISTORIOUES.
invincibles. Un Phocéen, Denys, prétend doubler encore leur force en les disciplinant. Il les exerce sans relâche, essaye de les endurcir, et. comme les généraux Romains, les fatigue avant la bataille. Mais l'Ionien ne sait supporter ni l'obéissance ni le travail. Samiens, Milésiens, Lesbiens, au bout de sept jours, s'étonnent d'avoir obéi si longtemps à un Phocéen. Puis les corps amollis se refusent à toute fatigue : « Les Perses, disent-ils, ne nous imposeront pas d'aussi durs travaux. » Et tout à coup vous les eussiez vus, semblables à des écoliers échappés, sortir tous de leurs vaisseaux et courir se divertir à terre, sans plus songer à l'ennemi qu'ils avaient en face.
Sur la flotte persane il y avait des Grecs; les tyrans et les partisans de la monarchie servaient de guides aux Perses. Ce furent eux qui se chargèrent d'anéantir cet immense armement de rionie, et cela sans combat, sans danger, sans hasard. Attendre fut leur seule tactique : attendre que la rivalité eût germé dans les cœurs, que l'intérêt privé eiît fait ses réflexions, que l'intrigue eût porté ses fruits. Ils restèrent vingt jours en face des Grecs, et comme si leurs seuls regards eussent fasciné ces hommes faibles, c'en fut assez pour que la décomposition et la corruption se missent dans le corps ionique. Le jour du combat venu, il se trouva que presque tous les Grecs étaient d'accord sans le savoir, d'accord pour traliir et s'enfuir.
Les Chiotes cependant furent inébranlables. J'ai déjà dit leur caractère; ils ont plus d'esprit de suite que les autres Grecs; [ils] sont plus prudents et moins versatiles, entreprennent peu, mais exécutent avec vigueur. Us avaient longtemps attendu pour se déclarer contre les Perses ; mais, la résolution prise, ils avaient dépassé tous les confédérés par le nombre de leurs vaisseaux avant de les dépasser par leur courage. Au milieu de la défection générale, ils restèrent presque seuls, insensibles à l'intrigue d'abord, et ensuite à la peur. Six fois moins nombreux que l'ennemi, ils osèrent l'attaquer. Ils l'angèrent leurs vaisseaux en colonne, passèrent et repassèrent à travers la ligne des Phéniciens, revenant sans cesse à la charge et coulant tout sur leur passage. Ils se retirèrent enfin, épuisés et réduits à peu d'hommes, mais non vaincus. Grâce <à eux. on vit dans
MÉMOIRE SUR L'ILE DE CUIO. >i85
celte journée un de ces contrastes étonnants du caractère grec, le [)alriotisme à côté de In Iraliison, à enté de la làclu-lé la firandeur lie courage, sans (jue l'un j)uisse dire s'il est plus surprenant que des firecs aient si lâchement cédé ou (pie des Grecs aient si vaillamment combattu. Ils montrèreni ijui' le iicuplc grec n'est jamais ni entièrement beau, ni entièrement laid, (ju'il ne se ressemble pas à lui-même, cl qu'il n'y a pas de nation chez qui l'Iiéroïsme touche de plus près à l'iulamie.
Ces Chiotes, (|ue les Perses n'avaient pas osé poursuivre, furent massacrés par les Kphésiens, à qui ils venaicul dcuianiler un asile. Ceux-ci alléi^uèieul qu'ils les avaient pris piuu' des pirates'.
A la même époipie, l'Ile l'ut ravagée jku- d'autres (irecs. Ilistiée, (pi'iui avait irrité par de pi'udents refus, y entra à main armée, vaincpiit les Chiotes et régna en maître dans la ville, jusqu'à cr tpi'il eu fut chassé par l'ari'ivée des Perses".
lu au aprè-- la bataille de Lada, 497, les Perses se présentèrent à Chio. Ils débarquèrent sur le rivage septentrional, se rangèrent en une immense ligue (jui embrassait toute la largeur de l'Ile, et « se tenant par la main », comme gens (jui traquent le gibier, ils s'avancèrent jusqu'au cap Phanaî. Toute la population lui pii'-e comme dans uu lilcl; nul n'échappa. Les femmes et les enfants furent envoyés aux harems de l'Asie, les hommes vendus, la ville dépeuplée, les temples brûlés, l'île entièrement rendue déserte".
Mais la rage du sanu dura peu, et la modération persane requit le dessus. Chio recouvra bientôt sa population. Cette uu''uu' année n'était pas encon; écoulée, (jue déjà les Perses n'étaient plus préoccupés que du soin de rendre à l'Ionie les bienfaits d'une bonne administration. Un jour (pic les députés des villes étaient réunis à Sardes, ArlajilK rue paraissait recevoir avec défiance leurs iu'oteslati(His de lidi'lilé : » Nous
I. Ilt-rodole, VI. Ki. Il fuul reiiiaiijuei- i|ue les Éplii-sicns n'cUiicnl p;is ciUil'S dans la coiirédération.
'i. Idem, VI. 'i. 5.
ô. Idem, VI. :.|.
28i QUESTIONS II ISTHHKilJES.
VOUS aviiiis (ail Ii(i|m1(' niai, disail-il, poiii' (|U(' vous l'duliliit'Z jamais. — Kli liicn ! ivpondil un des députés, si vos vengeances passées vous font douter de notre fidélité, vos bienfaits futurs vous assureront noire amour'. » Arlaplierne suivit ee conseil; il donna une constitution aux Ioniens, et les contraiirnit surlout à abjurer les haines réciproques que la bataille de bada devait avoir envenimées'. Il institua un conseil commun pour jng-er les différends des villes. Puis il fit une répartition cf;ale et fixe de l'impôt, sans l'aggraver. Les tyrans furent réialilis dans les villes; mais, dès l'année suivante, Mardonius, esprit libéral et ami des Grecs, les renversa ^
Chio, se souvenant de la j)unition subie, et comparant ce que peut rapporter la liberté avec ce que la révolte coûte, resta fidèle aux Perses. Dans la guerre médique, elle combattit contre la Grèce. De nouveau soumise à un tyran', elle donnait assez de gages de fidélité pour qu'on ne craignît pas de lui confier des armes contre les autres Grecs.
La Grèce européenne, pour Chio, c'était l'étranger. Ghio appartenait alois à l'Asie, et la querelle de Xerxès était presque sa querelle. Athènes, qui était Ionienne aussi, et qui avait aidé les Ioniens dans leur révolte, n'excitait que plus de haines. « C'était une lutte entre les Ioniens, dit Hérodote, à qui prendi'ait le premier un vaisseau d'Athènes^ »
S'il vint à l'esprit des Chiotes qu'ils combattaient contre des concitoyens qui avaient même origine, même langue et même religion qu'eux, ils purent se dire : « La majorité des Grecs est de notre côté, et nous ne combattons que la minorité. La plupart des villes, à bien compter, fournissent à Xerxès des soldats ou des marins; beaucoup sont neutres ou indifférentes; et parmi celles mêmes qui prennent les armes, il n'y en a pas une (jui n'ait dans son sein un parti médique ; nous voyons auprès de Xerxès des Athéniens et même un roi de Sparte. De
1. Diniloie de Sicile. \, 25, éilil. Diilil. 1. lléiodote, VI, 4'2.