MÉMOIRE SUR L'II.E DE CIIIO. Ô
jours coiTuplilile; les Cliiotes le tinrent |i;ir leurs richosscs. Les lilierlés, les privilèfres, les monn|)oles, la justice, riin|iuiiité, loul l'ut ;i veu(lr-e. et les Cliioles surent tout aelieter.
La (lilïéreuce de relifjiou et les conséquences (pii eu découleiil dans l'drdri' ei\il mit fiwvr les Tuics à doiiiiei- à leui's sujets une lilierté assez étendue. Ils senildeul avuii' l'ail le laisduueiueul suivanl, (|ui téuioij^ne du Ikiu sens et de la loyauté de celle race : |iuisi|nc ces snjcts (Uil leur croyance, il faut l)ieu (|u"ils aient une éi^lise. uu clergé cl un culle; |iuis- (|u'ils doivent vivre à l'écart des uuisuhnans et loruier une société à part, il faut bien ([u'ils aient ce qui constitue une société, c'est-à-dire des cliefs et un gouvernement civil ; puisi|u'ils n'ont |ia^ le lit'ni'-lice des loi-; el <le la prociMlui'e des musulmans, puisque, par exemple, ils ne peuvent pas témoigner en justice, il l'aul hien (|u'ils aient en certaines matit-res dcsju<i;es de leni' nation, ti'est |iour celle raison (pie le j^ouveriiement municipal a été forcément laissé aux Grecs, et (jne ce régime, (pic liliio avait perdu sdii- le- livzantiiis el sous les 'léiiois, se troina renaiire sous le joug des Turcs, .\joutous ipie les Turcs Irouvaienl dans l'établissement de ces municipalit(''s une garantie d'(M(lre |)ublic, un moyen aisé de gouverner les sujets et de percevoir les impi'tts. Ces institutions ccmvenaienl à leur insouciance el à leur désir de rendre l'adminislration aussi facile, aussi peu coûteuse et aussi peu laborieuse ((u'il était possible.
L'aristocratie. (|uc nous avons vue presipie toujours établie à Cliio dans l'antiquité, y domine encore aujourd'bui: elle y a i'e|)aru en même tem|)s ipie le régime niunici|tal. (!hio a à sa tète une sorte de patriciat ([ui ne comprend pas plus de treiilcî à ciinpiante membres. Ce patriciat n'a pas un principe très li\e; la naissance n'\ |i(irle jiersomie; la ricliesse même n'est pas toujours uu litre suilisaut. Celle oligarcliie élit ses membres. Elle n'a jias de lois arrèli'-es et n'en peut avoir; les Turcs, ennemis de l'inégalité, ne lui permettraient pas de se consliliier ofliciidlemeut ; ils la tolèrent et sont censés ignorer qu'elle existe. Ils n'aiment pas à se mêler des affaires des ra'ias; ils leur laissent un gouvernement municipal el ne regardent
376 QUESTIONS IllSTOIilOUES.
i;ni);iis roinnit'iil il loiiclinmic. Ou leur ;i|i|miiI(.' Lliai|LiL' uiiuce l;i liste lies niaiiislriils élus; ils uc s'iu(juièlcnt pas de la niauièic doul ils l'onl (''lé. C'est aiusi {|ue, contrairement à leurs |)iiucij)cs, l'arisloeratie a pu s'établira Chio. Mais elle est née d'elle-même et irrégulièrement; ses droits ne sont pas inscrits dans des chartes; elle n'a pas pu se donner un litre; u ne sait ni de (juel temps elle date, ni par quels iiioycus elle s'est élevée, l^lle ressemble plutôt à une coterie qu'à une noblesse léuilime : l'usurpation est flagrante. Pourtant les mœurs publi(jues la l'ont respecter, le peuple ne songe pas à s'en plaindre, une tiadition non iuteirompuc lui tient lieu de principe, et sa sagesse la justifie.
Cette oligarchie, qui j)reud le nom de n'j-^û.E'jii- ou comité, concentre en ses mains tous les pouvoirs publics. Le reste des habitants n'a aucune part au gouvernement de l'île, n'est jamais consulté, ne vole jamais, n'a aucun droit de surveillance, et est soigneusement écarté de la connaissance même des aflaires. Un jour seulement chaque année, le peuple est convoqué pour entendre les magistrats sortant de charge prononcer, sous forme de rendre leurs comptes, celle invariable formule : ■■ Si nous avons involontairement commis quelque faute ou (juelque injustice, nous en demandons pardon. «L'assemblée répond par cette autre formule : « Dieu vous le pardonnera. » Là se borne le rôle du peuple : il est censé avoir vérifié les comptes des magislrals anciens, et délégué à la a'jvilvjGii le droit d'élire les nouveaux.
Le |)ouvoir exécutif est confié à trois dénwijérontes, dont l'élection a lieu chaque année, le 5 février (vieux style), de la manière suivante. La cr/ili'JGi; élait réunie dans l'église de Sainl-l'holos; les démogérontes sortants font passer à chaque membre un billet cacheté, qui indique par un mot s'il doit rester ou s'éloigner. Six seulement doivent rester dans l'église avec les trois démogérontes; tout le reste sort; ceux (pii ont quelque chance d'être élus sont toujours de cette seconde catégorie. Les démogérontes lisent alors une liste qu'ils ont arrêtée entre eux et qui comprend cin(( ou six noms, sur lesquels portent la discussion et le vote entre les neuf [)ersonnes pré-
MÉMOIRE suit I.ILK HE ClIIO. 577
sonli'v. lu (les magistrats (-lus se rond aussilôt du;/, le cadi, sous jirétexlc île soumettre l'électioii à la eoiithmation de la l*oite. Mais le lirman est tout prêt el iléjà siuiié; le eadi n'a (|u'à inscrire trois noms iju'tin lui dirle. L'élection est alors notiOée au j)eu|ile.
Le lendemain, les anciens et les nouveaux démogérontes se rendent ensemlile chez les autorités lui(iues. chez le gouverneur, le cadi et le mul'li. Us vont ensuite se présentera l'évèMiue grec, qui, dans une double prière, demande à Dieu son pardon pour les anciens démogérontes el sa faveur puui les nouveaux; Les (]recs considJ-rént que c'est seulement après celte prière que l'élection est validée; dans les visites aux autorités turques, les anciens magistrats avaient le pas sur les nouveaux; c'est seulement en sortant de ri'\è( lu'' (|iic les nouveaux marchent les premiers. Ces détails d'éli(iuette ont leur signilication : par nn mélange de vanité nationale et de soumission religieuse, les magistrats aiment mieux faire dater leur pouvoir du moment de la Ijénédiction de leur i''\è(|ue que du jour où le cadi leur a donné le lirman de la l'urle.
Avant i8"21, le même iionime ne pouvait être deux fois démogéronte; mais les malheurs récents et le manque dhommes ont fait abroger la loi.
Les Latins nommaient aussi jum|u";i ce> tierniers temps deux démogérontes cluniue année.
La principale allribulion des démogérontes est de servir d'intermédiaires entre les sujets et les Turcs. Les sujets ne reçoi\tiit d'iu-dres que d'eux; eux >riil- en re(;oivent du gouverneur. C'est à eux que les sujets payent des impôts, eux seuls payent l'impôt au gouverneur turc. Le gouverneur n'a jias même le droit de mander un Grec chez lui suis leur autorisation, et réci|)ro(piemeut aucun Crée, s'il n'est démogéronte, ne peut lui faire visite. On |)eut dire (|uc les Turcs n'ont à Cbio que trois sujets grecs. i|ui siuit h> trois démogérontes; et que les Grecs n'ont aussi que trois maîtres, qui sont ces mêmes démogérontes. Dans aucune circonstance de sa vie, un Chiole n'a aD'aire à un Turc.
Les démogérontes répartissent et perçoivent l'impôt. Dans
loul l'Emiiirc Ottoman, les sujets payent le kharadj ou taxe personnelle, qui n'aurait rien d'odieux si les Turcs y étaient également soumis. Cet impôt est proporlionné à la richesse. Il élail. au xvu' siècle, de dix, de cinq et de deux piastres et demie; la piastre valait alors un peu moins d'un demi-ducat. Le kharadj fut ensuite augmenté nominalement, mais réellement allégé, pai- la diminution successive de la valeur de la piastre. Aujourd'hui, il est de quarante, trente et quinze piastres, c'est-à-dire de huit, six et trois francs; tous les membres mâles de la famille au-dessus de seize ans y sont soumis.
Dans tout l'Empire, les habitants, turcs ou raïas, payent un impôt territorial, qui peut être généralement évalué à la dime des récoltes. L'ile de Chio, i)ar un privilège tout spécial, en est exempte. Le gouvernement turc n'exige d'elle qu'un droit de quelques milliers de piastres pour les orangers.
Au premier siècle de la conquête, les Turcs vendaient, moyennant une redevance considérable, le monopole de la vente du vin, du poisson, de la viande, de la cire et de quelques autres denrées : c'était un impôt qui pesait plus lourdement sur le consommateur <iue sur le commerçant. Plus tard, la démogéronlie lit un marché avec le gouvernement, et, moyennant un droit fixe et annuel, elle fit abolira la fois le monopole et l'impôt, et obtint (pie le commerce fût libre. Pour payer cette somme, qui, en y joignant tous les autres droits indirects, se monte, pour la ville et toute la partie septentrionale de l'île, à trois cent cinquante mille piastres (soixanteseize mille francs), la démogérontie prélève sur tous les raïas un impôt d'environ 5 pour 100 du revenu. La partie qui produit le mastic ]Kiye proportionnellement un peu plus.
Les impôts ne sont jamais très lourds par eux-mêmes en Turquie; ils le deviennent souvent par le mode de perception, par l'arbitraire et le privilège. Mais à Chio, grâce à l'action de la démogéronlie, ils furent toujours équilablement répartis et régulièrement perçus. Je vois que l'ile, bien pauvre, il est vrai, depuis trente ans, mais dont la terre est toujours fertile, ne paye au gouvernement turc (pie deux cent soixanle-dix
mi:.M(iii;k si;ii i.ii,|.; dk ciiio. 579
mille lianes île iioli'e iiioiiiiiiie (ikiii ciPinpiis la ilouane). Je vois un xillatro fort lielie, CaidaniNle. qui nourrit Irois mille habitants et (|ui im^v;.,!,. hriilc kiloinèires de bonnes terres, à qui l'on ne ilemautle, pour toutes ses impositions, que quinze mille francs. 11 n'y a fruère de popnlalioii libre en Europe dont on exij^e aussi peu que de celle |u)pulalion sujette.
Ce que l'du peu! dire cuiilie ces impôts, e'esl (|u'il n'en
revient rien à la race qui les paye. Tidie nati lébourse une
somme relativement lieaucoup jdus considéiable, mais se rembourse presque mensuellement par une circulation bien établie et par un bon usage des deniers de l'État. Au coiitraiie, ce que Cbio paye chaciue année sort de l'ile pour n'y jamais rentrer: les Tui-cs ne l'emploient ni à salarier ses prêtres ou ses jupes, ni à faire des roules, ni à entretenir des écoles. L'argent (ir l'iinpôl est payé par les raïas et n'enrichit que les maîtres.
Les démogérontes rendent la jiisliie entre les Grecs; ils ont à peu près la nièmc jiii'idiclion (|ue nos juges de paix. Ils sont incompéleiils ,ii maliiTc ( ririiiiielle; les Turcs, par une distinction l'nil sauc onl Ndiihi (jue le jugement des fautes qui frappent la société IVil réservé à leurs lriliuiiau\, landis (|ue les procès (pie les raïas ont entre eux sont abandonnés à l'arbitrage de leurs magistrats nationaux. Le tribunal turc ou 7H«//7m juge les affaires criminelles, les procès entre Grec et Turc et les ai)i(els. Jl est composé du gouverneur, du cadi et du mufti. Les démogérontes ont obtenu le droit d'assister à ses séances, mais plutôt comme juivs que comme juges; ils n'en sont pas moins iniluents, et l'„n estime dans l'ile que c'est toujours leur avis (|ui |iré\aut. Dans les procès entre les raïas. ce tribunal admet les témoins grecs; dès (pi'un Tiur est mêlé au procès, un chrétien ne peut plus ti'moijiiiei'. Je ne sache [)as ([ue cette loi, (jui existe dans tout l'iîmitiie, ait jamais fait penhc un procès à un Grec; a des témoins musulmans qui
\Clll.
l ri privilège dont les Chiotes jouissent à jieii près seuls dans I Lnipiie, c'est d'avoir des iiolaircs publics de leur nation, dont les actes sont reconnus par le tribunal musulman. Lu Turquie,
380 QUKSTIONS IIISTOHIQUKS.
les preuves écrilos no sont jamais admises; elles le suiil à (iliio. Les bonnes insliUilions ont tant de force, même en Orieiil, (jue l'on voil quelijuefois des musulmans l'aire eiiregistier leurs Iransaclioas par les notaires chrétiens.
Les démogérontes exercent une sorte de ])olice entre les Grecs; ils ont le droit de les emprisonner sans même rendre compte au gouverneur. Ils ont la surveillance des mœurs, et, à ce titre, jouissent, comme les anciens censeurs de Rome, d'un pouvoir dictatorial que les Turcs ne contrôlent jamais.
Le soin des approvisionnements leur est confié : attribution importante pour une île qui ne récolte que pour trois mois de vivres. C'est Tschesmé (jui nourrit Cbio; aussi les démogérontes ont-ils obtenu la suppression de la douane entre les deux villes.
On ne voit jamais à Cliio un Turc faire violence à un Grec, l'insullcr ni le menacer; car on sait que les démogérontes jiorteraient plainte au gouverneur, et que, si le gouveineur refusait justice, il serait aussitôt destitué.
Les Chioles ont une très sage polilicjue. Tandis que partout ailleurs le Grec tremble devant un Turc, n'ose regarder son maître en face, semble toujours courbé sous le joug, et ne gagne à sa bassesse que le m(''pris et plus d'oppression, les Chioles marchent la tète levée, et prennent le haut ton devant un Turc. Ils sont fiers dans leur île ; c'est à Constantinoi)le qu'ils sont humbles. A quoi leur servirait de flaller un simpl,' gouverneur? C'est le vizir, c'est le sultan qu'il faut se concilier : le vizir, ils l'achètent; le sultan, ils le flattent. A défaut du sultan, ils s'insinuent auprès de la sultane mère ou de quelque favori. Ils savent merveilleusement discerner où est l'influence, el c'est là qu'ils s'adressent; le plus puissant est toujours dans leurs mains.
Celle politique n'est pas abandonnée aux ell'oi'ls individuels; elle a donné lieu à une institution permanente. Les Chioles enlretiennenl à Constantinople un ou plusieurs représenlanis, àvTi-p6(7oj77oi. officiellement chargés de s'insinuer dans le sérail, d'acheter les ])achas el les vizirs, et de capter la faveur du sultan et de ceux qui le dominent. Ils sont payés par la
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démogérontio. niii n'iMi fait pas un socnl, cl iiiii à soin, au conlrairc, que le «.'ouveineur el le caili le sachent.
Parmi les populations sujettes du Levant, l'industrie toujours prélerée est celle qui lrali(|iio de la langue, i'arnii ceux ijui -v li\rent. vous trouvez, au plu- lias étage, ces misérables (jui vous allendenl au port, vous saluent en votre langue, (pii que vous soyez, s'em|)arent de vous, et vous conduisent, de gré ou de force, par la ville; un peu plus haut sont les interprètes des maisons de commerce, hommes utiles et à craindre; élevez-vous encore, et vous trouvez les drogmans des consulats, (If- ainltassades et de la Porte. Au xvn'' siècle, un (îrec do Cliio, nommé l'anayoli Nicosi, se lit d'abord drogman de l'ambassade autrichienne, se servit de cette qualité pour se rendre utile au divan, el devint drogman de la Porte. Achmet-Ivupruli était alors tout-puissant; Panayoti le distingua, et attacha sa fortune à celle tle ce vizir. Il le suivit au siège de Candie; le Turc et le Grec avaient une égale impatience de prendre une ville que les Latins défendaient. Panayoti aida le grand vizir de ses conseils, fut chargé par lui de négocier avec les parlementaires vénitiens, et signa le traité qui livrait Candie aux Turcs. De retour à Conslantinople, le vizir lui lit donner le litre de premier interprèle et de secrétaire d'État de la Sublime Porte. Il se souvint toujours, dans cette haute fortune. (|u'il était Chiole de naissance el Cirec de religion; il employa ses richesses à racheter un grand nombre d'églises pour ses coreligionnaires, et son influence à faire enlever aux catholiques l'église du Saint-Sépulcre pour la faire donner aux (irccs.
Alexandre Mavrocordato naquit, en 1057, à Chio, suivant les uns, et suivant d'autres à i;onstantino|)le, d'une famille chiole. C'est à la faveur de la médecine <|u'il sut s'approcher des grands dignitaires de l'Empire. Comme Panayoti. il s'attacha à Achniet-Kupruli; comme lui encore, il se fil donner la charge de preniiei- drogman. et devint puissant par elle. Il échangea successivement ce litre contre celui de conseiller secret de la Porte, puis de plénipotentiaire, loi-squ'il fut chargé de négocier la paix de CarJovitz. l n Chiole fui le premier Grec que la Pnrti' osa emjdoyer comme ambassadeur. Ce qui est
582 QUESTIONS IIISTOKlnLES.
remarqual)l(! clioz Mavrocorilalo, c'est la souplesse de soii esprit propre à tout; il savait le turc, l'arabe, le persan, le slave, le laliii, le i'ran(,'ais, l'anglais. Il écrivait des ouvrages de médecine, de rhétorique, de grammaire et d'iiistoiic 11 fui tour à tour médecin, professeur, interprète et négocialcur. Mêlé aux affaires de l'État, il sut se concilier la faveui- ou déjouer la haine de (juatre sultans et de nombreux viziis. Il servit la Turquie, l'Autriche, qui l'investit en secret du litre de prince de l'Empiie', la France, qui croyait l'avoir acheté, et surtout ses compatriotes. Il assura aux Grecs la possession du Saint-Sépulcre. La nouvelle de la prise de Chio par les Vénitiens l'attrista vivement, et lui fit prévoir de grands malheurs ])our sa patrie'. Les Turcs ont une loi par laquelle tous les biens des sujets révoltés appartiennent au sultan; celte loi pouvait être appliquée même aux Grecs de Chio, lorsque les Turcs eurent repris possession de l'île. Ce fut Mavrocordato qui sauva ses concitoyens, el son influence fut assez grande pour leur faire rendre tous leurs anciens privilèges.
Les vrais auteurs de la liberté de Chio, ce sont les Chiolcs qui, vivant à Constantinople, savaient si bien y acquérir la puissance, et n'en usaient qu'au profil de leurs compatriotes. En 1718, les magistrats municipaux, qui portaient alors le litre de depulali, eurent à soutenir une lutte contre le gouverneur de l'île, pour le maintien d'un de leurs privilèges. Le pacha, emporté par la colère, les fit arrêter, cbai'ger de chaînes et amener à Constantinople. Mais il se trouvai! ipi'un Chiote était alors précisément le médecin du sultan; il parla; ses concitoyens furent remis en liberté, et le pacha de l'île destitué.
A la fin du siècle dernier, la sultane mère régna quelque temps sous le nom du sultan Sélini. Son banquier ou son homme d'alTaires était un Chiote, Dimitri Scanavi, (|ue l'on
1. Nolice sur Alc.finnlvf Movrocordalo, pur M. l'éridès Argyroiidiiliis, Alhi'iH'S.
2. On trouve h correspondjince de Mavrocordiilo dans un recueil intitulé : ^\t.:'j- ToÀâpiov iv. Jtaçôpwv ^paviaOÉv, Con^luIllinu|lk^ 1804. Voir surtout la lettre -o\; S;7:ouTiTO'.; \''o'.ç.
MEMOIRE SIR LILE HE Clllu. 585
croit avoir pris une pari [rès active aux alVaires de rEmpire. I/île de Chio avait alors à se plaindre de la garde des janissaires : l'intervention de Scanavi les fil chasser de l'île, et il lit dciendre au j:ouvcrneur de les y rappeler jamais.
Encore aujourd'hui les Chiotes ont leur représentant à Conslanlinople, et son iniluence est telle, qu'on dit que le gouverneur actuel a été nommé par lui. (!elui-ci le sait hien; aussi lais>e-t-il les déniogérontes gouverner à sa place.
Ces inslilulions municipales, cette politique, ces faveurs n'étaient pas communes à toute l'île. Si, en sortant de la ville, on se fût avancé au midi de quelques kilomèli-es, on se fût cru ilans une autre région cl sous d'autres maîtres. La législation^ les charges cl les droits, tout y difTérait, comme la nature. Il y a une zoni' que les arbi'cs à ina-(ic ne peuvent pa- (l(''|)asser : elle s'étend de Lithi à Calimasia; là aussi était la limite qui sé[)arait deux ordres d'institutions. Olles du pays du mastic n'avaient lieu d'analogue dans tout l'Empire. La contrée produisait environ cinquante mille ocques (soixante-deux mille kilogrammes) de mastic; vingt et un mille étaient livrées à la Porte et servaient à la consommation du sérail ; ([uant au reste, le culiivateur ne pouvait le vendre qu'à l'aga du jiays, d'après un taux que celui-ci fixait lui-même, et qui était à peine le quart de la valeur de la gomme.
Les Turcs ne faisaient en cela que suivre l'exemple des Tiénois, mais leur législation fut plus rigoureuse encore. Les cultivateurs ne pouvaient ni consommer, ni vendre, ni Irans- (torler leur récolte. Ouiconque était surpris portant du maslic, je ne dis pas hors de l'île, mais d'un village à l'autre, était condamné aux galères et quelquefois à la mort. Pour une matière d'un petit volume, la conlrehanile était toujouis facile; mais malheur à quiconque laissait voir une richesse suspecte : il fallait la cacher, c'esl-à-dire n'en pas jouir. Les Turcs exerçaient une surveillance de Ions les instants; charpie grain de mastic était suivi depuis le jour où il était tomlté de l'arhre juMpi'à celui où il leur était livré. .Vu temps où la gomme dislilli' de l'arbre, nul lialiilant des autres parties de l'ile, nul étranger ne |)ouvait parcourir ces villages. La contrée
TiNl nUKSTIONS IMSTORinUES.
était l'ernirc avec un sidii jaloux cl nii<c à l'écaii iIl- tciutos les autres. Le paysan n'avait pas le iliuii île ramasser la gomme, ni d'v porter la main a\;iiit ipTiin (ndre de l'aga u'eùl fivé le jour où la récolte devait se l'aire pour tous les villages ;i la fois. Puis, tandis cpi'on lavait le mastic et qu'on le fiiisait sécher, chaque village était fermé, et la porte de fer ne s'ouvrait jamais. Enfin, l'aga fixait de nouveau un jour pour apporter loiil le ma'~lic à la ville; il (''lait di'po?('' dan-; la forteresse.
Ainsi, les Chiotes ne jouissaient jias de la plus lielle [larlic de leurs richesses. Ce don précieux et unique de la nature, que la religion populaire attribuait au sang d'un martyr, ne semblait être, pour une partie do l'île, qu'une cause d'oppression. Et cependant on se tromperait beaucoup si, à voir ces lois sévères, cet impôt qui enlève toute une récolte, on se figurait une contrée misérable et comme frappée de malédiction. Il n'en est rien. Ces. villages ont toujours été les plus riches de l'île; tout y respire l'aisance, et les habitants ont un air d'hommes libres.
C'est que ces mêmes privilèges que la ville et la partie septentrionale de l'île avaient acquis par insinuation, par souplesse et par argent, la production du mastic les valut à la partie du midi. Cette contrée fut toujours un apanage de la sultane mère, et trouva en elle moins une maîtresse qu'une protectrice. Son mastic fut le prix par lequel elle acheta des droits et des faveurs. Elle fut d'abord exemptée du kharadj et de tous les autres impôts; le gouvernement turc n'exigea d'elle rien autre chose que son mastic. Par une exception peutêtre unique dans l'Empire, il fut permis aux Grecs de ces villages de porter le turban, et ce droit les lira presque du rang des raïas. Leurs églises eurent un privilège bien désiré en Orient et bien peu prodigué par les Turcs, celui de sonner les cloches; ainsi, la seule divlinclion que les Turcs mettent d'ordinaire entre leur religion et celle des sujets n'exista pas dans ces villages. La contrée eut aussi ses libertés municipales; chaq'ic village élut un ou plusieurs fjéronlex, et le pays tout entier n...ima deux épitropes; par eux, les (irecs furent
MÉ.MolllK SI li I.H.K m; cil Kl. 5^5
jup-s suiMMil Irui- Inis; CCS ma-istnils niiviil les inènics allniiulioiis une les dniiugérontcs de la vill,..
Km 18k', la lô-islalioii a ôlé cliaiinVr H riinjmt <lii ma-iic iilM'Ii. La venlo de colle denrée est absolument lihiv auj.uiril liiii; mais lous les anciens privilèges ont subsislé.
m. i-riosi>KRiTÉ DE l'île sors les TLiics; écoles;