‹ Questions historiquesChapitre 233 sur 258 · RÉGÉNÉRATIOX DE LA RACE · texte numérisé non relu

RÉGÉNÉRATIOX DE LA RACE

Il faut .l..n,- ,,,.'•. iVxemple des Chioles eux-mêmes nous considérions les Turcs comme n'existant pas dans l'île. Cliio est un Étal grec, ayant un gouvernemeni, des lois, des linances une politique. Voyons maintenant de .,uoi la race grecque! ainsi lihre. s'est montrée capable.

Les Turcs .sont, de tous les maîtres, ceux qui s'occup.Mil le moins des affaires des sujets. Ils ne s,, préoccupent ni de leur prospérité, m ,ir lr„r inMria-li„n. II. leur laissent tout à faireleur insouciance permn :, l'énergie de s'exercer, .omme h la paresse de s'endormir. La ph.pai-t des Grecs se sont abandonnes a un repos funeste; les Cliiolcs ont préféré l'arti,.n e| le travail, qui régénèrent les races.

Leur ])remier soin a été de s'enricbir. L'état actuel de l'île ne donne pas l'idée de ce qu'elle était au .siècle dernier. Elle a perdu presque tout son comm.T.r; il ne lui reste plus rien de son industrie. Elle produit encore aujourd'hui les vingt mille ocqucs de cocons iprelle produisait =il".-s. mais elle ne sait plus tiler la soie, ou, si elle le sait L-n.-ore, cette industrie, abandonné." au Iravail indivi.hiel

s opère chez elle à un si haut prix, qu'il esl plus avaul; u.x

d.' vendre les cocons bruts. .\u siècle dernier, Cbio r.V,dtail •■s cocons, filait la soie et fabriquait les élones : de son,. ,,,„. 1^' ^oie .,ui sort aujourd'hui d.. l'île à l'élal de cocons en sortait alors a 1 état de velours, de laifelas ou .rélolfes bro.bées d'or ou d argent. La soie ,p,i. aujourd'hui, vendue à la lîlalure

"j8G nilKSTIONS lilSTDHIUUES.

(jn'uii Fi'an(;ai.s dirige à Sniyrne, no rapjjorte pas plus de 200 000 francs et enrichit à ])eine les agriculteurs, enrichissait alors huit à dix mille ouvriers et faisait etitrei' annuellement dans l'île une somme de six millions de francs. Le seul article des élofles brochées d'or rapportait plus d'un tiers de cette somme. Le voyageur français Olivier, qui visita l'île en 1800, dans un moment où les manufactures étaient en souffrance, affirme que les soieries de Chio surpassaient celles d'Alep, de Damas et de Brousse, et égalaient celles de Lyon. Au bazar de Sniyrne, sauf ({uehjues Arméniens, tous les marchands d'étoffes de soie étaient Chiotes.

Le terrain de l'île est en plusieurs endroits favorable à la culture du colon; cetle plante, <jui demande du soin et du travail, réussit sous la main habile des agriculteurs chiotes. Aujourd'hui, les femmes de la campagne hlent encoi'e le colon au rouet, mais seulemcnl pour leur usage. Au xvin" siècle, cetle industrie était si développée, que la récolte de l'île ne suffisait pas au travail; on importait de Smyrne et de Salonique beaucoup de colon brut, que l'on réexportait manufacturé. Les gros damas tju'on fabriquait dans l'île étaient recherchés en Egypte, en Asie Mineure et même à Constantinople. Les maroquins de Chio étaient également renommés dans tout l'Orient et les fameuses tanneries de Palœo-Caslro occupaient un grand nombre d'ouvriers. L'industrie des poteries était aussi d'un grand revenu; tout l'archipel emploie les poteries de Chio.

Les profils du commerce étaient encore plus considérables que ceux de l'industrie. Les Chiotes s'étaient dispersés dans tous les grands ports, à Smyrne, à Alexandrie, à Constantinople, à Marseille, à Amsterdam; Odessa, Triesle et Syra n'existaient pas encore. C'étaient autant de colonies, de comptoirs chiotes qui correspondaient entre eux dans une entente parfaite; les opérations étaient communes et les bénéfices assurés. En quelque endroit que les besoins du commerce les eussent portés, les Chiotes restaient partout membres de la même cité : cela est si vrai, (pie partout ils payaient des impôts à leur démogérontie et contribuaient aux dépenses muuicipales. Celte cité, qui étendait ainsi ses bras sur tous les points de la

MÉMOIRE SIR LILE DE CUKt

Méditerranée, avait en sa possession la moitié du coinmeice .le celle mer.

Les Chiotes avaient obtenu des Turcs, entre autres p.ivi-

r, Tr'"""; ■'■:"'' '^ ^'''"'- =""^'"^'^ •^•-em soumis ous le. l.a(.m..„ls ,,u, hanchissaient les Dardannelles: cette laveur leur donnait un avantage marc,ué sur loulcs l.-s nation. po..r le commerce des denrées de la Russie. En 179(3^ CatLenne il londa Odessa, et un Français émi,ré, ,u, en fut gouverneur, le due de Richelieu, en fit un port franc et v a mra, y concentra tout le commerce de la mer .Noire Les Ch.otes accourur..,,, aussitôt; le commerce des blés de la Rnss.e commen,., à cette époque, et ce r,nvnl !.. Cl.ioles qui inaugurèrent. Lu même temps, la FraMcc perdit le comme ce qu elle ava.t possédé presque exdusiven.en, dans le Levant- c-e furent les Grecs, el surtout les Chiotes. qu. en héritèrent. Lems tuat.on geograph.que. l'habileté de leurs négociants, l'élan de toute une nat.on qui devait du moins à son escla a^e d ne pouvoir se hvrer qu'au commerce, l'expérience de leur! ««anns et jusqu au bon marché de leur navi.aliuM. tout leur donna le commerce de ces contrées

dll^T'^'l '"T""' •""' '^''^"'' ''«î^"--'- générales, en deho... desquelles ,1 ne resta que les Grecs. Libres, il. n'Jus-

d accepte, le bcmefice dune neut.alilé qui mit dans leu.-. ma.ns le commer.v de la Méditenanée et de la mer Noi.e L l-l cta..-. bloqué, ils V péné„-aieu, en dépi de ot e en.|em.es; .Is vendaient leu.-s ca.^aisons à des prix in de! ab es. et .Is rachetaient à bas prix; car toute imp...... , t

toute exp,.r.a,.on ne se faisaient que par eux. On dte Z dans les anulK. les bénéfices fabuleux qui furent alo.-s .-é H é" ce qullerodoje .-aconte d'un vaisseau sm.ien qui. po."é t; la t mpete a Tartessus, y vendit sa ca.gaison au p..i |. de l'o s est vu cent fo.s dans les guerres de la Révolutio'n et d l'Em' pn-e Ces heu.eux coups de main étaient toujou.-s exécu, str des hommes de i'sara ou d'Ilydn, mais to^ours di "Ï J

58S OUKSTIONS IlISTOlilQUES.

On poiil st! faire uiil' idée du ((immcice qu'il y avait à (ihio avant ISS^, par celui qu'il y a aujourd'hui à Syra ; carSyia n'est qu'une colonie de Chio. Or le commerce actuel de Syra produit un mouvement d'affaires de plus de vingt-cinq millions de francs, et pourtant Syra n'a ni industrie ni af;riculture. Si à ces vingt-cinq millions nous ajoutons le chilfre de six millions pour les soieries, de deux millions pour les oranges, et de deux autres encore poui' les divers produits agricoles ou manufacturés, nous pourrons jnger de l'étendue du commerce de Chio et de la richesse qui entrait chaque année dans l'Ile'.

Chio réunissait en elle trois choses qui, partagées, feraient la prospérité de trois pays : elle était ;i la fois pays producteur, pays manufacturier et pays commerçant.

Une fois enrichis, les Chiotes songèrent à faire un bon emploi de leurs richesses. Ils sont sobres, économes, ont peu de besoins, font peu de dépenses dans la maison. C'est pour le public qu'ils sont -riches, car ils aiment passionnément leur ville.

La première génération des Chiotes riches consacra le fruit de son commerce et de son industrie à acheter au gouvernement turc les libertés et les privilèges (juc nous avons énumérés plus haut. Ils calculaient fort sagement que, s'ils donnaient leurs richesses pour acquérir des libertés, ces libertés ne manqueraient pas de leur donner de nouvelles richesses.

La seconde génération les employa généralement à bàlir des églises. J'en ai vu dans l'île plus de deux cents, qui portent la date de leur construction, et qui ont été élevées entre 1710 et 1700. Or une église, une simple chapelle coûte toujours fort cher en pays turc, parce que la religion et la loi ordonnent aux musulmans d'empêcher l'érection ou même la réparation d'aucun temple chrétien, et (ju'il faut une assez forte somme d'argent pour leur faire oublier cette obligation. Les Chiotes surent acheter le droit de bâtir des églises, et je ne crois pas (ju'il y ait dans l'Empire un seul pays où les Grecs aient été assez riches et assez habiles pour en élever autant.

1. [Voy. les slalistii[iies iloiuiées iiom llslO ilaus Kauellalii, 'AvàXs/.ta, p 4i)U. |

MÉMOIKE SUR LII.K OE CIIIO. 3K9

Après les églises, les Cliioles eurent un hôpilal, chose rare en Grèce et en Orient. C'était peut-être l'aflairc des Turcs de l'établir; ce furent les sujets qui le fimdèrent avec leurs seules ressources. Coniinencé en 1750 et achevé en 1770, par les soins du docteur Skilitsi, il pouvait contenir deux cents malades, nombre bien suflisanl pour une ville de r|uarante mille âmes, sous l'heureux climat de Chio. In hospice y était attaché: les vieillards, les inlirmes, les mendiants, les orphelins, les aliénés y trouvaient un asile et des soins; les voyageurs pauvres y étaient gratuitement hébergés. Une espèce de caisse d'épargne fut fondée par la démogérontie; elle recevait l'argent des riches à () pour 100, celui des pauvres et des or|)heliiis à S. Ces institutions philanthropiques témoignent à la fois de la richesse et de la sagesse de ce petit gouvernement. Les Chiotes savaient foire de leur ville, au milieu de l't trient, une ville enro|iéenne.

La construction d'un lazaret sauva plus d'une fois les Chiotes de la peste, qui. au siècle dernier, sévissait presque annuellement autour d'eux. Les Chiotes savaient que leur vigilance à cet égard, en préservant leur île de la maladie, assurait la liberté de leurs relations avec l'Occident et était utile à leur commerce.

Pour fiiire face à ces dépenses, la démogérontie prélevait sur toute la population grecque un impôt de 1 pour 1000 sur le revenu et de 1 |)our 100 sur chaque dot. Les souscriptions particulières supjiléaient largement à l'insufllsance de ces impôts. Avait-on besoin d'argent, il en venait de Marseille, de Livourne, d'Alexandrie. d'Odessa, de toutes les villes enfin où les Chiotes étaient établis.

La quatrième génération des Chiotes riches songea aux sciences, aux lettres et aux arts. Le désir de s'instruire est encore aujourd'hui, comme dans l'antiquité, le désirdominaiit d'un (irec. Mais li-s Chiotes dilÏÏMent en ce point des autres Hellènes, qu'ils ont remis jusqu'au jour où ils se seraient enrichis le moment de se livrer à leur goût pour le travail intellectuel. Ils ont d'abord cultivé le commerce et l'industrie, avant deculli\er la science. Lu 17<il . TourneforI n'avait trouvé

590 QUESTKINS IlISTdHlni KS.

dans l'île que trois ■Cliiotos qui sussent à peu près le grec ancien.

Quatre-vingts ans plus tard, Chio fonda une école publique, une petite université. Vingt ])rofesseurs y enseignèrent le grec ancien, l'histoire, la rhétorique, la philosophie, les sciences mathématiques, physiques et naturelles, la langue française et la langue turque, le dessin et la musique, [.a jeunesse vint de toutes les parties de la Grèce, et même de Conslantinople, puiser à cette école une instruction large et libérale. Sept cents élèves s'y pressaient en 181S ; tout ce qu'il y avait d'intelligent dans la race grecque envoyait ses fils à Chio, préférant celte éducation presque européenne à l'enseignement tout théologique du mont Athos et à celui du Fanar, où l'on n'apprenait qu'à faire fortune. Â Chio, tous les cours étaient entièrement gratuits, même pour les étrangers; la démogérontie en faisait les frais.

Cette école sut tout d'aliord échapper au danger auquel un enseignement naissant était exposé en Grèce : je veux dire le mépris des sciences et des traditions de l'Occident, et la puérile envie de ne rien devoir aux étrangers. Les professeurs prirent au contraire pour modèle l'Occident, et surtout la France, qui régnait au milieu du xvui'" siècle par la littérature et à la fin par la science. Les Chiotes Iraduisii-eut nos meilleurs ouvrages de mathématiques, de chimie et de physique; ils cherchèrent à tourner les esprits vers l'étude de la langue française; leurs meilleurs élèves furent envoyés à Paris aux frais de la ville, pour achever leurs éludes; on exigea des professeurs (ju'ils eussent vu la France. C'était la véritable marche à suivre. Vouloir être original ou s'en tenir aux souvenirs de l'ancienne Grèce eût été faire fausse route et reculer. Il était bon et sage pour la Grèce de s'instruire auprès de l'Occident, comme rOcciûent avait demandé la civilisation à la Grèce. La modestie et le bon sens des Chiotes l'avaient senti.

Dans la plus belle salle de leur école ils avaient phicé le buste de Coraï. Coraï n'était pas né à Chio et n'y avait jamais vécu; il en était seulement originaire. Mais cet esprit sage, circonspect et modeste semblait l'idéal du caractère chiote.

MÉMOlIil-; Slli l/ILK IlE CllKt. .V.tl

On le MMiiMiiit (hiiis l'ilc sans (|ii'il y eût jamais paru; la jcunesse so le proposait comnii' son niodi'lc. I.i' ciilli' de (loraï valail mieux pour îles Givcs (|ui' celle admiialion stérile pour les -Miltiade el les ïhémistoclo, qu'on n'imilera jamais. L'important, pour une race qui avait tant à faire, était de bien choisir ses héros.

Par les soins de (Airaï, une l)il)liolliè(|ue |iuldique se forma à Cliio; elle fut la première que possédât la Grèce. Kn 1811). elle comptait trente mille volumes, et elle s'enrichit sans cesse jusqu'en 1822.

Kniln ("hio eut son imprimerie, unique aussi dans l'Orient. La fondation en fut rejrardée comme un ijrand événement; on crut que l'extension de cet art à la Grèce allait opérer la même révolution que sa découverte avait produite en Occident. La race hellénique salua d'un cri de joie la naissance de sa première imprimerie. « Une révolution commence, disait-on : honneur aux patriotes de Cliio (jui travaillent pour la Grèce entière'. « Il semblait à la Grèce qu'en possédant une école, une liihliolliè(|ue el une impiimerie, elle commençait à renaître. Les hétérisles crurent cette imprimerie destinée à répandre le cri de la liberté. L'école de Cliio était alors pour la race greccpie la seule école libérale qui existât, la seule où les esprits fussent mis en contact avec l'anlicpiité hellénique. Les partisans de la liberté comptaient sur elle. On croyait que Ghio, en devenant un foyer de lumière, était devenue un foyer d'indépendance. Cela était vrai; Cliio préparait l'émancipation, mais elle l'entendait autrement que toute la Grèce.

Ghio, depuis deux siècles, montrail à la race grecque la route qu'elle devait tenir. Klle lui enseii^nail par son exi'iiiple à travailler d'abord et à s'enricliir; puis, au lieu de s'alfiancbir de la dépendance, à la mettre à prolit pour s'organiser; à apprendre à se gouverner et à se conduire, alors que les essais étaient sans péril; à se créer, dans lecaline de la sujétion, des institutions (pu; la liberté ne lui donnerait pas le loisir de

[. 'Or.o'.n jjiETaôoÀT) vïviJaETa'. ivi Tiâaav Tf,v 'EÀXiox! 'Or.oix Xa;A;:f<iTr,;, ir.o'.a ôôïa IÇ "^"^î ■^S Tunov^iod; ! Zr,T'T)iïv o! siÀo-iTotÎE; \'.o: Ir.' i-joSto) t^; 'EÀXâ- So;! (Aô-rioç 'KpiArj;. juilicilSlfl).

5it2 QUESTKiNS llISTdli IQl K^.

fonder; à imilor, loiilc sujcllc ([u'cllc rtiiil, les |icii|il(> lilnvs de l'Occident; à fonder des écoles, à s'instruire, à se régénérer moralement ; à ne pas tenter, avec celte vanité du peuple enfant qui dénote la stérilité, d'arriver d'un bond à la liberté et à la civilisation, el d'avoir l'abus avant l'usage; à se relever enfin, mais lentement, patiemment, modestement el par degrés. Alors, par sa richesse, par ses institulions el par son intelligence, elle eût régné dans l'Empii-e turc. Ses maîtres, étrangers à ses progrès, se fussenl effacés; tout l'Orient eût été à elle. Voilà renseignement et l'exemple que Chio lui donnait.

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