‹ Questions historiquesChapitre 234 sur 258 · IV. RKVOLUTION GHECQUE ; MALHEUIIS DE CHIO · texte numérisé non relu

IV. RKVOLUTION GHECQUE ; MALHEUIIS DE CHIO

L'impatience de tout un peuple lut plus forte que la sagesse d'une seule ville. Au chemin long el humble, mais si*ir, que les Chioles avaient tracé, la Grèce préféra les chances d'une insurrection.

Il esl assez remarquable que les Chiotes n'aient pas été initiés aux secrels de l'hélérie ; ils ignoraienl qu'elle existât ; on ne leur avait pas dévoilé un dessein (ju'oii savait qu'ils désapprouveraient; leur antipathie pour toute révolte était connue. Ils eussent repoussé de toutes leurs forces l'idée d'un soulèvement qui mettait en péril le fruit déjà assuré de leurs efforts de deux siècles. Qui eût dit alors que ce seraient eux qui porteraient la peine de l'insurrection?

Le 8 mai 1821, Tombasis, avec quinze bricks d'IIydra el dix de Psara, parut devant Chio, el débarqua à deux lieues au nord de la ville, à Pacha-Yrysis. Il attendit quelques jours pour voir se soulever les Tirées; nul ne se joignit à lui; il reç^'ul au contraire un message des démogéronles qui le conjuraient de ne pas avancer plus loin, de se rembarquer au plus tôt, de ne pas apporter le malheur dans l'île. Il persista quelques jours; mais voyant les habitants s'enfuir sur les hauteurs à sa seule approche, désespérant de les entraîner jamais dans la révolte, il se relira.

1. [Cf. l'article de A. Z. Mamouka dans la 'EZào'j-i; d'Athènes, u°' 107-IÛcS, 188C : KataoTcooTÎ x^ç X''o-j.]

Mfi.MOIRE SUR I.II.K DE CIUO. 5113

La populalinii cliioic. loulo commorçanlo, n'r'Uiit pas |)ropre à la guonv. Tandis (jiio, depuis \iiii;l ans. les iiKiiiiis d'Ilvdra cl de Psara s'oxorçaienl au maiiioinenl des armes, Cliio en i|zn(irait Tiisaf,^!'. Le jxirt d'un i'usil ou d'un poignard était interdit, et les démo^MTontes veillaient aussi exactement (|ue les Turcs au mainlien de eetle défense. Les llydriotcs et les Psariotcs avaiiMil cli'piii> i|url(|ui' Icmp'- obtenu ou usurpé le droit d'armer ifiirs na\ires en L;uerre et d'avoir de l'artillerie pour se détendre contre les pirates; ils avaient ainsi créé à la fois une marine marchande et une flotte militaire. Chio, au contraire, qui pour son commerce se servait de bâtiments psariotes, n'avait ni llolte, ni soldats. Comme son ambition avait été satisfaite dans la paix, (die n'avait jamais songé à l'éventualité d'une guerre. Les habitudes d'insinuation, de souplesse et de flatterie, ([ui lui avuicut >i liieii réussi, n'avaient pas dû faire les caractères belli([ueux. Le commerce ne trempe pas non plus les âmes comme le métier de marin, ipii est une lutte de chaque jour contre les éléments.

Les Chiotes vivaient à (ionslaiiliuoplc, à Suiuiie. à Alexandrie; chacjue famille avait un des siens dans l'empire turc; chaque pi-re avait un fils à Constantinople [lour apprendre le commerce : c'étaient autant de gages (jui répondaient de la docilité de l'île. Ce qui d'ailleurs faisait la fortune de Chio, ce n'étaient pas les îles et li- provinces qui furent plus tard la Grèce; c'étaient les pays turcs; c'étaient Alexandrie, Smyrne et Constantinople. qui l'enrichissaient; c'était Tschesmé, qui la nourrissait.

Il est certain que les Chioles eussent volontiers chassé les Turcs de leur île, mais ils se demandaient ce qu'ils deviendraient eux-mêmes ajjrès la guerre. Eussent-ils été sûrs du succès, ce n'était pas assez pour eux, ils regardaient plus loin; après les périls de la lutte, ils calculaient ceux de l'indépendance; ils redoutaiiiil |Mul-étre plus les autres Grecs que les Turcs.

Ils se soucient d'ailleurs l'oil peu de la liberté, et n'iuit pas pour elle un ardent amour. .le les ai vus souvent m'avouer que, s'ils étaient plu- libres, ils seraient nioin-- sages, se gouver-

59i OrKSTIONS lIISTOlilUUES.

iii'rait'iil moins bien et soiaicut moins riches. « Si Dion ôcoutail nos vœnx, m'ont-ils dit bien sonvent, il ne nous donnerait pas la liberté, mais (i'aiilics maîtres. « Ils veulent dire par là qu'ils souhaitent un maître aussi facile que le Turc, et plus inlellip;ent. un maîli'e qui sache les protcner et les servir mieux que lui, sans les assujettir davantage.

On le vit bien pendant la guerre de l'Indépendance : les yeu\ fixés sur l'Occident, ils en attendirent, non pas seulement, comme les autres Grecs, de l'argent et des soldats, mais une direction constante et quelque chose comme un protectorat. S'il fallait choisir entre les puissances européennes, leur sagesse, le sentiment de leurs intérêts et leurs afiections mêmes les portaient vers la France; car, au rebours des autres Grecs, ils détestent le lUisse autant que l'Anglais.

Ajoutera-t-on foi à l'auteur de ce mémoire s'il dit (|ue, dans le commerce assidu et les nombreux entretiens qu'il eut avec les Chiotes, il surprit le secret d'une intrigne qui fut ourdie par eux. en 1822, pour livrer leur île à la France; que l'olfre en fut adressée au gouvernement du roi, et qu'il ne tint pas à eux que leur île ue devînt une possession française? Ainsi, après avoir désiré avant tout de rester en paix avec le Turc, voyant la guerre engagée, la vengeance prochaine et la réconciliation difficile, alors seulement ils voulurent bien qu'on les débarrasscât de l'ancien joug; mais, éloignés encore d'espérer l'indépendance, ou la craignant peut-être, ils demandaient un autre maître.

Ils avaient réussi à écarter Tombasis, mais non pas à rassurer les Tui'cs. Ceux-ci étaient ombrageux en proportion de leur petit nombre et de leur faiblesse. Une des causes des malheurs des Chiotes, ce fut qu'ils auraient pu exterminer les Turcs: les Turcs se vengèrent d'avoir eu peur d'eux. Les Chiotes leur donnèrent pourtant tous les gages possibles de soumission, autant d'argent qu'on leur en demanda, le peu d'armes qu'ils avaient et des otages. Les démogéronles, l'évêque grec et soixante-huit des principaux citoyens se livrèrent aux Turcs et furent enfermés dans la citadelle, d'où ils ne sortirent qu'une année après et pour être égorgés. Cependant le pacha de l'île.

MÉMOIRE SIR I/ILK liE CIIKi. 7,95

iiii|iiicl inalgiT laiit d'assurances, écrivit à (]onslanliriii|il(' cl (lomanila un renfort île lr(Ki|ic<. l'uur le mallicdr ilc (llijo, les Turcs n'avaient pas d'armée ré|j;ulit're ; on ne put envoyer dans l'île f[u'une l)ande d'hommes indisciplinés, une horde sauva^ie venue di-s nionla-Jines de l'Aiiatulic, d'anciens hri;j;ands ijui ne reconnaissaient aucun chef. Ce furent eux qui commcncèrenl le pillage de Chic.

Puis vinrent des Grecs. Le Samien I.ycur^nie l.ofiolhétis rassembla une petite armée pour déharquer à Chio. En vain les démogérontes et l'évêque le supplit-rent-ils de renoncer à son pniji'l. Il aboi'da dans l'île» avec deux mille Samiciis, n'anicnanl avec lui (|u'un Chiote, un paysan nonnué Vournias. dont le patriotisme était suspect. Les Samiens montrèrent bientôt pounjuoi ils n'avaient pas tenu compte des instances des Chiotes : ils ne venaient pas pour les affranchir, mais pour les piller; ce n'étaient pas des alliés, mais des pirates. Maîtres de l'île, leur premier acte fut de renverser la démogéronlie et d'instituer une commission insurrectionnelle; Lycurgue et Vournias furent les deux gouverneurs de fait, l'un s'appuyant sur ses Samiens, l'autre snr quelques paysans qui s'étaient joints à lui, tous deux il'accoid pour acquérir l'autorité, divisés pour en jouir. La terreur régna dans l'île; les habitants furent plus impitoyablement ran(,onnés qu'ils ne l'avaient été par les Turcs. Les maisons des rielle^ furent niises au |iillage. les tii'des emprisonnés ou assassinés. Les (Jliiotes voulaient fuii'; ils furent retenus de force.

Les insurgés avaient bien pu, dans h; premier moment de panii|ue, renfermer les Turcs dans la forteresse, mais leurs deux petits canons ne suffisaient pas pour la prendre. Au feu très vif et bien dirigé que les Turcs faisaient sur la ville, on répondait faiblement; cluKjue sortie mettait les Samiens en déroute; les quelques Chiotes qui s'étaient joints à eux ne pouvaient regarder l'ennemi en face. Enfin, quand les munitions furent épuisées, les Samiens se rembarquèrent, en emportant les richesses des Chiotes et en abandunuaiit l'île à la vengeance des Turcs.

Quelques jours a prè-, le II a\iil tS"i-2. |iiiiul la llotie nltn-

tl(i nOESTIONS IIISTOHIQIKS.

maiie, forte de sept vaisseaux el litiil frégates. Elle avait été envoyée spécialement contre Chio, sous les ordres du capitanpaclia en personne. Le fer pour les hommes, resclavage pour les enfants et les femmes, le feu pour la ville, tel était l'ordre du sultan.

Il fut exécuté à la lettre; mais on différa le massacre, afin que personne ne pût y échapper. Beaucoup de Chiotes s'étaient cachés dans les montagnes; on proclama une amnistie pour les attirer dans la ville, et les consuls européens eurent le malheur de se rendre garants de la bonne foi des Turcs. Les Chiotes revinrent et le carnage commença. Tout ce qu'on a dit de cette affreuse boucherie, tous les détails que les journaux du temps ont rapportés, tout ce qui en a retenti dans l'Europe, est exactement vrai. Il n'y a pas eu, il ne put pas y avoir d'exagération. Il est très vrai que les démogérontes, l'évèque et les soixante-huit otages ont été pendus aux vergues du vaisseau amiral. Il est très vrai que quinze mille sauvages, venus d'Anatolie, ont été transportés à Chio et qu'en mettant le pied dans l'île, ils ont reçu la défense de rien épargner. Il est très vrai que tout ce qu'il y a eu de population mâle dans la ville el dans les villages a été égorgé, que les femmes et les enfants ont été emmenés en troupeaux et vendus sur les marchés de Smyrne, de Brousse et de Constantinople. Tout cela est très vrai, quoique le motif et le but d'une telle barbarie soient encore inexpliqués. Si vous passez dans un village, on vous montre une fenêtre d'une maison, et l'on vous dit : « Ici, le propriétaire a été pendu. » Dans cette autre, toute une famille a été brûlée. Vous trouvez de temps en temps d'immenses tas de crânes humains : là avaient été apportées à l'aga turc les têtes de tout un village. Interrogez chaque famille, chacune a une histoire à vous raconter. J'ai connu une femme qui avait vu massacrer son mari sous ses yeux; elle et ses cinq enfants avaient été dispersés comme esclaves dans les pays turcs; devenue libre au bout de sept années, elle avait parcouiu l'Empire à la recherche de ses enfants; elle en avait retrouvé quatre et était revenue avec eux s'établir à Chio. Toute personne câgée de plus de Irenle-deux ans que l'on rencontre

5IK.M0IKE Slll l.ll.i; hi: i.llln. 397

aujourd'hui à Chio, a été esclave et a mi mui père égorgé. Un très j)elit nonilire- >culi'iiicnl |Mi\iiit à s'enfuii' ul fui iccucilli sur lies navires tic l'sara. (jiiiiize eeuls environ Iruuvèrenl un refuge dans les consulats : Imil le resie périt; on Ina durant cinq mois. La contrée qui iiKuluil Ir mastic avait été d'abord épargnée, faute du moimliv |ii('lc\lc |Miiir la ravager. Mais la mort du capitati-paelia, dont le vaisseau fut itrùlé par Canaris, et la panique qui saisit alors les Turcs fut un nouveau crime à venger sur les Chiotes, et il se trouvait (|ue l'on n'avait plus (|ui' la liclic coiitn'f du midi à dévaster.

Après les hommes, ou s'attacjua aux murailles. Toutes les maisons de l'Ile, sans exception, et ])res(|uc tontes celles des villages furent dénndies pai' le feu et par la pioche. On ne comprend pa> qur les forces limnaiiie- aieiil sul'li à tant détruire. Encore faut-il remaniuer (jue le> Turo n'ont pas détruit dans un moment de colère, nniis dt; sang-fioid, maison par maison, avec ordre, en long temps, el avec une cruauté |»atiente.

J'ai \i>il('' l'ile en lN.")i ; la désidallnu la couvre encore : il semble que le massacre et la ruine soient d'hier, [.e temps n'est pas encore venu d'a|)préciei' Ions les résultats de la guerre de rindé|)endance hellénique : mais il faut reconnaili'e (|ue le piciniei- iVuil de l'insurrection a ('l('' la ruine de ce ([ui faisait le [)lus d'Inuinenr ;i la Grèce.

Chio ruinée, que devinrent les Chiotes? Ils n'avaient ])as péri tous ; la fuite en avait sauvé (pndqiu's-uns, et l'esclavage en a\ail conservé beaucouji. Au milieu des plus grands malheurs qui puissent éprou\er une laee, le Cliiote est resté aussi imluslrieux, aussi liabile, aussi heureux (|ue dans la prospérité. 11 a survécu à la ruine de sa patrie.

Beaucoup de Chiotes emmenés en esclavage sont restés dans les pays turcs. L'esclavage en liin|uie es| uu moyen de faire fortuiH', et de s'élevei- aux places de radmiuistiation : il y a tel ministre actuel de la l'orle dont on peut voir au bazar des esclaves, à Constantinople, le prix qu'il a coûté. Dans cette coiidilion. les Chiotes devenus mu^ulinaii- ont su faire leur clieiiiin. Au mois d'avril ISriTi, l'iani aloi- à (Jilo, je vis

598 QUESTIONS IIISTORIQUES.

iiuiiiiller en vue de l'ile un vaisseau de ligne «gyptien (jui portait des troupes en Crimée : le capitaine du vaisseau et le colonel du régiment, décorés tous deux du lilre de bey, étaient nés à Chio ; enlevés et conduits à Alexandrie, ils s'étaient élevés dans l'armée et dans la marine, et allaient maintenant défendre le pays où ils avaient été esclaves. Le nombre des Chiotes qui occupent ainsi de hauts emplois dans l'adminislralion ollomane est incalculable; l'un d'eux régnait naguère à Tunis '.

D'autres, échappés au massacre ou délivrés d'esclavage, ont porté sur d'autres points de la Méditerranée leur génie commercial. Ils ont fondé Syra, (jui possède aujourd'hui le commerce de l'Archipel. C'est peut-être aux Chiotes que Trieste doit sa fortune: en 1829, ils étaient six mille dans cette ville, el leur arrivée concorde trop iiieii avec la prospérité naissante de Trieste pour n'y avoir pas contribué. Enfin les Chiotes sont à Marseille ,. à Gènes, à Constantinople, à Londres, à New York. Chio est en ruines, mais les Chiotes sont plus riches que jamais.

Ouelques-uns enfin sont revenus dans leur patrie'. Les Turcs, rendus à la raison, ont voulu repeupler cette malheureuse terre, afin (jue ses vignes, ses orangers et ses lentisques fussent cultivés; ils ont rappeb' ceux qui s'étaient échappés et leur ont rendu leurs anciennes propriétés. D'autres, que l'esclavage avait portés à Constantinople, à Erzeroum et jusqu'à Bagdad, revinrent lorsque la loi (jui fixe la durée de l'esclavage à sept années les eut affranchis. On rebâtit quelques maisons, quelques églises; une petite ville se releva, éparse au milieu des ruines de la grande. Les rapports entre les Grecs et les Turcs sont aussi amicaux qu'avant le massacre : il n'y eut ni réci'iminations, ni excuses ; on se tut sur les derniers événements. Les deux populations convinrent tacitement de ne jamais raviver de tristes souvenirs : les Grecs surtout s'ef-

1. L'avant-deruier Ijov de Tunis l'iait ué à Cardamyle, où sa famille existe encore.

2. [Cf. dans les 'AviÀs/.T» de Kanellaki, 'Il or,;iOY£pov-''a \ioj ikiix '6 I8'25, p. 516 et suiv.]

MEMOIRE SL'K LII.E DE CIUO. ô'.l'J

forcôrenl de les effacer, sages en cela el ne voulaiU pas (jue les Turcs se souvinssent de leur avoir fait tant de mal. Les Cliioti's ont recouvré leurs anciens piivilèfres. leur liberté niunicipaii' et leur déniiiiréioiilie, ijui l'onclidoue avec les uièiiirs droits et autant d'iniluence qu'auparavant. Du reste, l'ancienne industrie a disparu et le commerce n'a plus pour (ilijct i|ue l'exporlalion des produits .iiiricoles de l'île, ("liio est pauvre aujourd'hui ; on lui rendrait pourtant son ancien éclat si l'on pouvait y rappeler tous ses enfants, que la crainte des Turcs relient encore à l'étranger, si une liDiiiir ;i(lniiiii>lrnlion el la sécurité rendaient à la ville son iiiunense coninieice d'autrefois, au bourg de ^rontado sa marine, à Paheo-Caslro son industrie cl à l'ile entière sa riche agriculture.

IJiiclijucs jK'isdiiiies me rciudrluMiiiil [iciil-rlrc de chercher (les problèmes jusfjue dniis l'histoire romaine, comme si loul n'avait pas été dit et définitivement dit sur cette histoire, il y a deux sortes d'esprits : ceux qui sont enclins à croire et ceux i|ui ])enchent toujours vers le doute. Il y a aussi deux écoles d'érudits : ceux (pii pensent que tout a été dit et qu'à moins de trouver des documents nouveaux, il n'y a plus qu'à se tenir aux derniers travaux des modernes; et il y a ceux que les plus beaux travaux de l'éiudition ne satisfont pas pleinement, qui doutent de la parole du maître, chez qui la conviction n'entre pas aisément et qui d'instinct croient qu'il y a toujours à clieicher. fiCS érndits ([ui apparlieniieiil à la première de ces deux écoles et (pii ont un profond dédain ])our ceux de la seconde m'accuseront certainement de rie pas m'ètre tenu comme eux aux excellents manuels (jue l'Allemagne a publiés dans ces dernières années.

l'REMlKUl' PARTIK

{Comment il faut lire les auteurs anciens. |

Après tant de Irav.iiix i|iii ont étr laits, tant de rcclinTlios et d'efforts |iour connaître l'histoiic de raiicicnne Rome, il reste encore Iteaucoup de points obscurs, beaucoup de questions à résoudre.

L'ne iircniière difficulté est vciiur du |i(lil iinriiluf de nos diiriiiiifiil-. Ile r('']ioque des rois cl tics [HciiiK'rs siècles de la lté|(ulili(|ue il ne nous est parvenu aucun texte contemporain; \>:\< un livre, pas une inscription. Des deux derniers siècles de la rK'puldiiiue nous possédons (juclijucs insi'riplions et un biiii noinliri' de li\res; mais la perte de la |dus jurande partie de l'uMiMc de Tiic-Live établit de regrettables lacunes dans nos connaissances.

Mais, quelle que soit rinsulfisance des dcjcunients, c'e^t peut-être en nous-mêmes qu'il faut chercher la piincipale cause de nos erreurs ou des idées inexactes que nous nous sommes faites de l'histoire de l'ancienne Rome. Les anciennes sociétés avaient des usages, des croyances, un tour d'esprit qui ne ressemblaient en rien à nos usages, à nos croyances, à notre manière de penser. Or il est onliiiaire i|iie rininiinr ne juge les autres hommes que d'aj)rès soi. Depuis que l'on étudie l'histoire romaine, cha«|ue génération l'a jugée d'après ellemême. Il y a trois cents ans, on se représentait les consuls assez semblables, pour la nature du piunoii , aux prince-^ ipii régnaient en Europe. Au xvm" siècle, alors que les philosophes étaient assez portés à nier la valeur du fait psycholo^nqi],-. q,,,. l'on appelle le -enliment religieux, on croyait volmitieis que la

religion romaiiu' n'iiviul jiu être qu'une lieureu^e imposture des hommes d'Élal. Après les luttes de la Révolution franç^-aise, on a pensé que notre expérience des guerres civiles nous rendrait plus facile la notion des révolutions de Rome; l'esprit des historiens modernes a été dominé par cette idée que l'iiistoire intérieure de Rome devait avoir ressemblé à celle de l'Europe et de la France; que la plèbe était la commune du moyen âge, comme le palriciat était la noblesse; que le tribunal du peuple était la repi'ésentation d'une démocratie analogue à celle que nous trouvons dans notre histoire; que les Gracques, Marins, Salurninus, Catilina même, ressemblaient à nos réformateurs, comme César et Auguste aux empereurs de ce siècle.

I)e là une perpétuelle illusion. Le danger ne serait pas grand, s'il ne s'agissait, pour la science historique, que d'éclaircir la suite des guerres ou la chronologie des consuls. Mais l'histoire doit arriver à connaître les institutions, les croyances, les mœurs, la vie entière d'une société, sa manière de penser, les intérêts qui l'agitent, les idées qui la dirigent. — C'est sur tous ces points que notre vue est absolument tioublée par la préoccupation du présent. Nous serons toujours impuissants à comprendre les anciens, si nous continuons à les étudier en pensant à nous. C'est en eux-mêmes, et sans nulle comparaison avec nous, (|u'il les faut observer.

La première règle que nous devons nous imposer est donc d'écarter toute idée préconçue, toute manière de penser qui soit subjective : chose difficile, vœu qui est peut-être impossible à réaliser complètement; mais plus nous approcherons du but, plus nous pourrons espérer de connaître et de comprendre les anciens. Le meilleur historien de l'antiquité sera celui qui aura le plus fait abstraction de soi-même, de ses idées |)ersonnelles et des idées de son temps, pour étudier l'antiquité.

Pour arriver là, la condition est de tenir notre esprit et nos yeux également attachés sur les textes anciens. Etudier l'histoire d'une ancienne société dans des livres modernes, si remarquables que soient plusieurs de ces livres par le lalcnl et par l'érudition, c'est toujours s'exposer à se faire une idée

OLESTIONS ROMAINES. 107

iiioxacle de l'anliquilc. Il faut lire los d(Uimionl>; anciens, les lire tous, et si nous n'osons pas iliie ne lire qu'eux, du moins n'accorder qu'à eux une entière conliance. Non pas les lire légèrement, mais avec une attention scrupuleuse et en clicichant, dans chaque mot, le sens que la langue du temps alliihuail à ciiaque mol, dans chaque phrase la pensée de l'auteur.

Il faut laire comme Descartes. La méthode historique ressemble au moins en un point à la méthode philosophique. Nous ne devons croire qu'à ce qui est démontré. (Jr, quand il s'agit des anciens, il n'y a pas de conjecluie ni de système moderne qui puisse nous démontrer une vérité. I^es seules preuves nous viennent des anciens eux-mêmes. Les modernes peuvent (pielquefois nous servir d'appui; on est heureux de pouvoir dire qu'on se rencontre avec de grands esprits et de savants hommes comme Niebuhr. Mommsen, Lange, etc.; on est malheureux de s'avouer tju'on s'écarte d'eux; niai^ il niriiporte, il faut dire de ces érudits ce que Descartes disait de ses maîtres. La conviction ne se forme pas par la parole du maiire, mais |iar les documents.

Mais comment lire les auteurs latins? Beaucoup, lorsipi'ils lisent Tile-Live, retranchent par la pensée tout ce qui tmiclie à la religion, tout ce qui a trait à la superstition romaine. L'historien met-il dans la bouche d'un personnage que les ausjtices sont propices ou qu'ils sont contraires, que les dieux sont irrités ou apaisés, que des prodiges annoncent revers ou succès, cela semble un artifice de rhéteur, et l'on |)asse. Ce procédé est d'une mauvaise méthode. Si Tile-Live donne taiil ilr place aux croyances et aux superstitions romaines, nous devons croire, jusqu'à preuve du conlrain>, (|ue ce< croyances étaient réelles et ces superstitions toutes-puissantes dans l'esprit des Romains.

Il faut prendre à la lettre les textes anciens, le plus qu'il est possible. Si Tile-Live raconte le miracle de l'augure Névius, nous sommes tenus de croin\ non pa< (|ue le miracle a été

()|i(''r('', mais (|iil' los contemporains el loutcs les <rénérations suivanles oui cru à ce mii'acle, cl c'est là un lail liisloriquc de grande consécjuence.

Lorsque ailleurs Tile-Live fait dire à un général romain, en un long discours, que les dieux sont irrités contre un ennemi qui a négligé ou violé une loi religieuse, ne disons pas que Tite-Live a imaginé ce discours pour embellir un récit et faire briller son talent d'orateur; nous devons croire, sauf preuve du contraire, que dansée discours il a reproduit les pensées qui étaient ordinaires au temps dont il parle, et qu'en cela encore il fait œuvre d'historien exact.

Ce qu'on a appelé l'esprit critique, depuis cent cinquante ans, a été trop souvent une habitude de juger les faits anciens au point de vue de la probabilité, c'est-à-dire au point de vue de leur concordance avec ce que nous jugions possible ou vraisemblable. Conçu de celte façon, l'esprit critique n'était guère autre chose que le point de vue personnel et moderne substitué à la vue réelle du passé. On a ainsi appliqué à l'histoire la méthode qui convient à la philosophie; on a jugé d'après la conscience et la logique des choses qui ne s'étaient faites ni suivant la logique absolue ni suivant les habitudes de la conscience moderne.

L'esprit critique, appliqué à l'histoire, consiste au contraire à laisser de côté la logique absolue et les conceptions intellectuelles du présent; il consiste à prendre les testes tels qu'ils ont été écrits, au sens propre el littéral, à les interpréter le plus simplement qu'il est possible, à les admettre naïvement, sans y rien mêler du nôtre. Le fond de l'esprit critique, quand il s'agit de l'histoire du passé, est de croire les anciens.

Quand je lis les travaux des modernes sur l'antiquité, mon premier mouvement, je l'avoue, est de douter, parce que je reconnais trop souvent des pensées toutes modernes. Mais quand je lis les anciens, mon premier mouvement est de croire, et je les crois d'autant plus (]ue leurs idées sont plus éloignées des miennes.

Je les crois surtout en ce point-ci : lorsque Tite-Live, parlant de temps très éloignés de lui, raconte des faits (jui luit dû lui

(JUESTIONS ROMAINES. 40S

paraîliv loil ('-loignt'S de la vraisomliIaiKc, ri l<>rs(|ii'il i\|iriiii(' <k's poiisées (luo ni lui-iiièmo ni ses conU-mporains n'ont pu trouver dans leur esprit, je suis porté à eonchire (|ue Tite-I.ive ne t'ait là que reproduin' de plus vieilles annales, des docunicMls (les vieux âges, et je crois d'autant plus à Tile-Live ([ue je reconnais moins Titc-Live.

Car Tite-I.ive était exposé, sur les temps éloij;nés de lui, à cette même illusion dont j'ai pailé. Souvent, sans contiedil. il inlrndiiil dan^ smi ri'cil ou dans ses jugcnicnls la niaiiière de penser d'un contemporain d'Auguste. Raison de plus pour ([ue. chaque fois qu'il lui arrive d'oublier son temps et de laisser percer des idées (ju'il n'a pas et (ju'il peut à peiiu' concevoir, j'aie une pleine confiance en lui. Je puis bien douter de lui quand il exprime des vérités de son temps ou des vérités géiu'rales et communes à tous les temps; mais cpiand il en exprime qui n'ont pu être des vérités (ju'à l'époque lointaine (pi'il décrit, je me tiens obligé de croire. Il me semble que dans les passages île (('Ile soric, ce n'est pas Tilc-I,i\c qui' j'ai sous les yeux, c'est un vieux texte contemporain.

Page 1