‹ Questions historiquesChapitre 239 sur 258 · Concilia populi, Tile-Live, I, ."iC · texte numérisé non relu

Concilia populi, Tile-Live, I, ."iC

2. Tite-I,ive, d'ailleurs, comme tous les écrivains de son temps, confond souvent le peuple et la plèhe (II. 41 ; III, 65; Vil, Iti ; et alias).

ô. Ni populus ni plebi ne désignaient proprement ce que nous appelons aujourd'hui le peuple. Populus était le corps politic|ue. (|uelque étroit ou quelque étendu qu'il put cire. Plebs ne signifiait pas une partie du populus ; les mots plebs et populus n'avaient même aucun ra|iporl entre eux. Le plébéien pouvait être ou n'être pas dans le populus. Les deux choses ne se confondaient pas. Ainsi l'on pouvait écrire une phrase telle i|ue celle-ci : Patres avertunl popitlum a plebeis (Tile- Live, IV, UG, .■>). pour dire que, dans des comices centuriales réunis pour nonnner des tribuns militaires avec puissance de consul, les patriciens avaient détourné le peuple di' choisir des plébéiens ; dans cette phrase le mot peuple désigne le corps électoral; il est composé de patriciens et de plébéiens distribués en classes et centuries.

i. Tile-Live, III, 65 : [Vt, i/ui plctx-m Romanam tribunos plehei locjaret, is usque eo rogarel, duin deccin tiibniins plebci facerci].

410 QUESTIONS UISTORIOUES.

terme de plebs n'était (Imic pas une injure; il était le terme consacré dont on désijinail une classe d'hommes; et cette classe d'hommes n'était pas la partie inférieure du peuple : elle était, dans ces premiers siècles, une société distincte.

Si l'on veut chercher une analogie dans l'histoire d'Athènes, ce que l'on y trouvera qui ressemble à l'ancienne plèbe de Rome, ce ne seront pas les thèles, anciens serviteurs ou clients devenus libres et citoyens, ce seront les métèques, hommes qui vivent de père en lils en dehors de la cité; ils la servent, ils lui obéissent, ils sont aussi protégés par elle, mais ils n'ont en elle aucun rang ni aucun droit.

n. CARACTÈRES DISTINCTIFS DE I,.\ PLÈRE.

Cicéron et Tite-Live montrent qu'il y avait une plèbe à Rome dès le temps du premier roi, mais ils n'en disent ni l'origine ni la nature'. Suivant Plutarque et Denys d'Halicarnasse, ce serait la volonté seule de Romulus qui aurait créé la plèbe*. Il aurait « mis d'un côté les grands et les riches, de l'autre les humbles et les pauvres » ; il aurait décidé que les premiers seraient patriciens, les.seconds plébéiens, et que cette distinction maintenue pour leurs descendants durerait à perpétuité. La science historique se refuse à admettre que la volonté d'un seul homme soit suffisante pour créer des distinctions sociales d'une telle nature.

Quelques historiens modernes ont pensé que les plébéiens étaient les descendants d'une ancienne population vaincue, tandis que les patriciens seraient les descendants d'anciens vainqueurs. Mais c'est là une pure hypothèse, qui n'est appuyée d'aucun texte, ni d'aucun fait. Les traditions romaines, si nombreuses pourtant sur les premiers temps de la ville, ne racontaient pas de conquête et ne marquaient pas qu'une population primitive eût été assujettie. Plusieurs de ces traditions

t. Cicéi'on, De republica, U, ;t. Tile-Livc, I, passim.

'i. Plutarque, Vie de Romulus, 13. Donys, II, S : ['Iv/.aXet Si tou; |j.Iv Iv ir, xaTaSEETTcpa TÙ/r,, -),7;ÇeÎ0'j;].

UUESTIO.NS ROMAINES. H7

soiil iiirme iiicompatililos avec rassujoltissomont îles anciens liabilaiils; car elles montrent que des familles établies avant Homulus sur l'emplacement où devait être Home, eomjitèienl toujours parmi les familles patriciennes'. Les anciens n'ont jamais pensé (jue la conquête fût rorif,Mne de la distinction entre la plèbe et le patriciat. Dans les luttes qu'ils racontent entre les deux ordres, nous ne voyons jamais les patriciell^' reprocber aux plébéiens d'être d'anciens vaincus; jamais ils ne justilienl leurs privilèjres par cet argument, que leurs ancêtres auraient été des vain(|ueurs. La conjecture d'une conquête originelle est absolument moderne.

Niebubr et après lui Schwegler ont cru que les plébéiens avaient été les vaincus des cités voisines de Rome. Il est très vrai qu'à mesure que les rois vainquirent les villes latines et sabines, ils amenèrent à Rome et iixèrent dans son enceinte une partie de la |)(q)ulation sujette. Mais les traditions romaines laissent bien voir qu'il existait déjà uni' plèbe avant que les villes voisines furent assujetties. Les guerres des rois (uil donc pu augmenter la plèbe; elles ne l'ont pas créée.

M. .Monimsen* a remaïqué avec raison que les clients qui s'atl'rancbissaieiil du patronage devenaient des plébéiens. Ce l'ait, sur lequel nous reviendrons tout à l'beure, est la cause du grand dévelop|iement de la [)lèbe ; il n'en est pas l'origine première.

Suivant M. Relot % le patriciat et la plJ'be auraient été deux jjeuples absolument séparés, et ce serait surtout parle domicile qu'ils auraient été distincts. Les jiatriciens et leurs clients auraient été le- babilaiils de la ville; les petits propriétaires de la campagne auraient formé la plèbe. Le [)atri(ial aurailété une ptq)ulation urbaine, « une bourgeoisie », la plèbe une pojiulation rurale. Mais ni Cicéron ni Tite-Live ni aucun des anciens ne semble avoir eu l'idée d'une distinction de cette nature. Toute riii>iloire romaine montre que les patriciens liabilaienl

1. ["ar cxoinjjlo. les l'olilii et 1rs l'iiiarii. TiU'-Llve tlit que les Potilii éljiient ijens aniuiuior originibui urbis; l\, 51, 19.

'1. Mi'inmscn. Kômisclie Fônchungen, 1. 1. \i. ù88-.ô!M). '). Histoire tics Chevaliers romains, t. I, (i. 17. [Voir |ilus loin, ô' paiiic.)

la campagne au moins aulanl (|uc la ville, et (lu'ii y avait des plébéiens dans la ville anssi iiieii (jiie dans la campagne'. Les luttes que les anciens historiens racontent ne sont certainement pas celles d'une population rurale contre une population urLaine. Dans cette foule que Tite-Live représente endettée et affamée, et à (|ui le Forum appartient toujours, nous ne pouvons reconnaître « des laboureurs-propriétaires ». L'histoire romaine, (|ui est remplie de la longue querelle entre le patricial et la plèbe, ne contient })as un seul trait qui signale un antagonisme entre la ville et la campagne".

Tous les systèmes a 'priori, toutes les théories fondées sur les prétendues analogies avec l'histoire du moyen âge ou l'histoire moderne, doivent être sévèrement écartés de l'étude des institutions antiques. Il faut observer ces institutions en ellesmêmes, sans nulle comparaison, et d'après le petit nombre de faits certains que les écrivains anciens nous ont transmis.

Le premier fait avéré est que la condition de plébéien, comme celle de patricien, était héréditaire. On ne passait pas de l'une à l'autre par un changement de fortune. Une famille était à tout jamais ou patricienne ou plébéienne.

La règle d'hérédité était même plus rigoureuse qu'elle ne l'a été dans la noblesse des temps modernes. 11 n'y avait rien qui ressemblât à l'anoblissement. Dans toute la partie de l'histoire de la République romaine qui nous est le mieux connue, nous ne voyons jamais qu'une famille plébéienne ait été élevée au patriciat. INous connaissons dans le détail les mœurs romaines au temps des guerres Puniques, au temps des Gracques, au temps de Marius, au temps de César; nous n'y rencontrons pas d'exemple d'un jdébéien ([ui monte par son

1. Que les patriciens no fussent pas une population ui-liainc, c'est ce qui ressort de ce passage lie Tite-Live, à l'année 44'J av. J.-C. et à propos de la tyrannie exercée par les décennies : Patres in uvbi' rnri errint... ccssernnt in aijvos, suarumquc rernm erant, ainissa (re) puhlicn, III, 58. Cf. Denys, XI, 4, p. 2106. Ainsi les p.atriciens avaient leurs intérêts, suas rcs, surtout dans les champs; ce qui ne les empêchait sans doute pas d'avoir leurs maisons de ville.

2. La supériorité des trihus rusliiiues sur les trilnis m'baines, c'est-à-dire de la plèbe de la campagne sur la plèbe de la ville, est d'une époque très postérieure et n'a d'ailleurs aucun rapport avec la lutte do la plèbe contre le patiiciat.

Ul'ESTIONS IiO.MAl>ES. liy

mérilt' mi |»ar sa richesse au raiijr de patricien. (Ir il n'est pas vraiseinlilalile qu'une l)arrière si infranchissable entre les deux oidres ait clé dressée pendant celle époque où k's lois et la conslilulion de Home étaient démocratiques; on doit croire (pi'cllc est ilniic époque fort antérieure.

l'our les temps plus anciens et qui sont moins connus de nous, on peut se demander s'il n'est pas arrivé que des pléliéiciis soient devenus patriciens. Tile-Live signale plusieurs laniilles qui, sous les rois, ont été admises dans le patricial. Mais il faut observer (|u'il ne parle que de familles appartenant à des cités étrangères; et toutes celles qu'il nomme semblent bien avoir été déjà patriciennes dans leur ville natale; car le patricial était une institution commune à toute l'Italie. Ain>i les Julius étaient une gens patricienne à Albe et IcsClaudius en étaient une autre dans la Sabine, avant de venir s'établir à Home'. Ces familles ne passèrent |)as de la plèbe dans le patricial; elles passèrent du patricial albain ou sabin dans le patricial romain.

On Youdiait trouver un exemple précis d'une fiimille plébéienne (|ui serait devenue patricienne. Denys d'Ilalicarnasx;' rapporte rpic Tanpiin l'Ancien choisit dans la plèbe cent jjcrsonnages qu'il créa patriciens et qu'il lit entrer au sénat ; mais Cicéron, ra|)portanl le même fait, ne dit pas que les nouveaux sénateurs fussent tirés de la plèbe^ Ailleurs l'historien grec

1. Ixs Jiiliiis ùtiiicnt une des vieilles cl nohies faiiiillos ililes tioveiiiios (Uciivs d"Ilalic3!TiasseK Les Cluudius avaient dans leur dépendance 5000 clicnls.

2. Dcnys, lit, 1)7. \>. 579 : [ 'E-:/.£;a5 â/oc;»; Exitov ;/. nâvnuv twv Sr.aoTixwv].

5. Cicéron, De rcpubtica, 11, 20. Ce sont les paires minorum gentium; dans celte expression les mots patres cl gcnlium semblent liien s'appli(|wer à des patriciens. Ce sont les chefs (palrei) de génies nouvelles. LVxpri'ssion patres minorum gentium ne sanniil étn- inlerpivtée comme s'il y avait patres plebeiarnm gentium . Rien dans l'expression n'indii|ue i|ue ce* hommes fussent des pléliéieiis. Il semble, en cITet, que Tar<|uin,(]ui vint d'Ktrurie à Rome, y amena un nouveau ^Toupe de population, ilans lec|uel se ti-ou>aienl des jcii/m cl des patres gentium; ceux-<-i se fondirent avec l'ancien patricial romain. Li dislinclion entre les patres majorum gcnlium c\.\e^ patres minorum gentium subsista toujours (Tacite, XI, 25; (jcéi-un. jl(/ familiares, IX, 21): maison ne voit jamais à aucun indice <|ue les secondes aient été originairement plébéiennes. Il est vraisemblable que le.s mois majores et minores avaient ici le même sens que dans l'expression natu major, natu minor, et désignaient la priorité et la postériorité; ibms le- Mile> du -éii;i|, les deux c.ilégorics

420 OlJKSTlONS IIISTORIOLES.

allribue encore aux j)ivmiers consuls ce (ju'il avait déjà alliilmé à Tarquin; ils auraient choisi un certain nombre de plébéiens j)our en faire des ])atriciens et des sénateurs'; mais Tile-Live dit avec plus de vraisemblance que ces nouveaux sénateurs furent tirés des premiers rangs de l'ordre équestre'; or les premiers de cet ordre, les hommes des sex snf/nujia, appartenaient aux familles patriciennes. La double assertion de Denys d'Halicarnasse est donc fort contestable'". Il faut ajouter que les légendes romaines n'avaient pas gardé la (race d'une telle création de patriciens. Jamais, par exemple, les historiens ne font remarquer qu'une famille fût plus vieille qu'une autre dans le palriciat; dans les querelles (jui furent longtemps si vives entre les familles patriciennes, nous n'en voyons aucune qui se vante d'être plus ancienne iju'une autre, ni qui reproche à un adversaire d'être issu de la plèbe.

Il y a surtout cette remarque à faire que, s'il étail vrai qu'en 510, cent soixante-quatre plébéiens eussent été créés patriciens, le nombre des familles patriciennes se serait élevé à trois cents; or les chiffres que donnent les listes consulaires, complétées par les divers renseignements des historiens, tels que les noms des Vestales, ne permettent pas d'arriver à un chiffre de familles qui dépasse soixante et onze. Il parait bien avéré qu'à j)artir de 510 le nombre de familles patriciennes fut fort au-dessous de trois cents.

Il semble donc que la règle d'hérédité ait été absolue et n'ait souffert aucune exception avant répo(|ue de César. Ce qui donne à cette opinion une grande probabilité, c'est que nous

avaient les mêmes droits, et il n'y avait de différence, ainsi que le dit (^icéron, que dans le rang où l'on appelait chacun à donner son vole (De repubtica, 11, 20).

1. Denys, V, 15 : ['Ez tûv 3r|[iOT'.zôJv toj; zoa-T'orou; £-iÀa'ÇavT;; -aTp;z'0-j; È-0['r,cav zx\ auvSTCXTjpwjav l^ ajTojv Tr,v ^ouÀ7;v to'u; "p'.azoa^'ou;].

'2. Tite-Live, 11, 1 : [Primoribiis cqiieslris gradiis cleclis. Voir maintenant les discussions de Willoms, Le Scnnt Roinniit, t. 1. p. 20 et suiv. ; liiocii. Les Oriçi'mes du Sénnt Romain, p. 207 et suiv.; Jlommsen, Sinatsreclil, t. 111, p. 845, 808, elc.J.

5. L'erreur de Denys s'explique aisément ; il devait Iraduiie dans sa langue les expressions de la langue latine; or le mot paires en latin signifiait à la lois jjatriciens et sénateurs; si les vieux annalistes que Denys consultait avaient écrit que Tarquin avait fait do. nouveaux sénateurs, l'historien grec a pu comprendre qu'il avait fait de nouveaux patriciens.

QIESTIO.NS ROMAINES. l-jl

ne viiyons jamai-; dans l'hisloiie les plébéiens essayer do deveiiii- |ialri(iens. A répo([iie où ils lurent maîtres, ils prirent loiil excepté cela; ils prétendirent à tout excepté à cela. Ils se lirent nobles, ils ne se firent pas patriciens. Il n'est {iuère douteux ([uc beaucoup d'entre eux n'eussent aspiré au patrieiat, comme ils aspirèrent à la noblesse, s'ils avaient trouvé ilans l'ancienne bistoire un précédent en leur faveur. Mais il semble que jusqu'à César il ne soit entré dans resjirit (le jUT-^onne i|u'une famille jn'il passer de la |)IMii' dans le patrieiat. Les l'ublilius Fhilo et les Décius qui sauvèrent Rome restèrent toujours dans la plèbe. Les j)lus ^nands services rendus à rÊlal ni les plus grands lionneurs conférés par l'État ne firent jamais d'un plébéien un patricien. D'autre part, ni la pauvreté, ni les (;mtes, ni les crimes ne faisaient tomber un patricien dans la plèbe. (In pouvait condamner un patricien à l'exil, à la conllscalion des biens, à la |)erle du droit de cité; nulle condamnation ne faisait de lui un plébéien. Les censeurs, (jui iKiiiiiilaiciil el di'Liiadaienl à leur '^vv les M'naleurs et les cbevaliers, ne nommaient ni ne dégradaient des |)a(ricicns. Le rang de patricien nu de plébéien était indé|)eridant de la richesse, du mérite, <le la faveur ou de la liaine du peujde; il était indépendant du magistrat, de la loi, de la cité même'.

i. Ce que l'on sait du droit d'adoption chez les Romains ne contredit pas les règles que nous venons d'énoncer. Un plébéien pouvait, par adoption, devenir patricien, el réciproquement. jVinsi, un homme qui était né dans la famille Fulvia, plébéienne, fut adopté par un Manlius patricien, el prit le nom de L. Manlius Acidinus Fulvianus; à ce litre, il fut réellement patricien; aussi le voyons-nous figurer dans les Fastes à l'année 179 av. J.-C, comme consul |(alricien. Il y a même celte singularité (pi'il a \mur collègue comme consul plébéien son propre frère de naissance, Q. Fulvius Flacons (Mommsen. Rômische Foischunrjcn. \i. 75). — Mais il v a sur ces adoptions plusieurs remari|ues à faire : 1° elles élaienl rares, et nous n'en connaissons pas d'exemples dans les cinq premiers siècles de Rome ; 1° elles devaient cire autorisées par les pontifes, qui alors étaient tous patriciens; 5° celle adoption n'avait rien de commun avec ranoblisscment : ce n'élait pas une famille pléiiéieiine qui devenait patricienne; c'était seulement un être humain rpii était introduit loru /i/i'i dans une famille patricienne pour la perpétuer; cet élre humain perdait son nom el sa famille d'origine; cette famille n'avait plus aucun lien avec lui : elle n'héritait pas de lui, ni lui d'elle. Dans le cas que nous avons cité, il se trouvait qu'iai homme né Fulvius devenail un Manlius patricien; mais tous les Fulvii restaient à jamais plébéiens. — L'adoption, dans l'ancien droil, était une naissance fictive el religieuse qui avait li'* mêmes etfels que la naissance par le sang.

Une distinction tellement ineffayablc, tellement au-dessus de tout pouvoir humain, devait tenir à une cause puissante et lointaine. Ce qui faisait dilTércr le patricien du plébéien, ce n'était pas la richesse; car il y avait des plébéiens très riches, comme des patriciens pauvres. Ce n'était pas la possession du sol; car, s'il est douteux que les plébéiens aient pu des l'origine être propriétaires du sol, il est certain qu'ils le devinrent d'assez bonne heure, sans cesser pour cela d'être plébéiens. Ce n'était pas la force des armes; car, si les patriciens étaient guerriers, les plébéiens l'étaient aussi, et ils purent toujours arriver aux plus hauts grades militaires. Ce n'était pas l'illustration de la race; car plusieurs familles plébéiennes égalèrent la gloire des plus illustres patriciens sans qu'elles pussent pourtant sortir de la plèbe.

Mais il y a un fait que toute l'ancienne histoire atteste: c'est que les patriciens possédaient des privilèges religieux (jui n'étaient pas communiqués aux plébéiens. On sait que ce fut seulement en l'année 500 avant notre ère, 454 de Rome, que les plébéiens demandèrent de pouvoir être pontifes et augures ; et c'est seulement soixante-sept ans auparavant qu'ils avaient pu être decemviri sacrix faciundis. Pour toute l'époque qui précède cette dernière date, il est avéré qu'ils ne purent exercer aucun des sacerdoces de la cité. Ils pouvaient être riches, figurer dans les premières centuries, être chevaliers et sénateurs, être tribuns militaires; ils ne pouvaient pas être prêtres.

Denys d'Ilalicarnasse dit qu'il appartenait aux patriciens d'accomplir les cérémonies sacrées, et non aux plébéiens '. Tite- Live est plein de cette vérité ; il ne l'énonce pas en son propre nom et comme une opinion (pii lui soit personnelle ; mais tous ses personnages agissent el parlent comme si cette vérité était incontestable. In patricien, à l'année 508, s'exprime ainsi': « A qui appartient le droit de prendre les auspices, d'après les usages des ancêtres? Aux patriciens seuls; les auspices sont

1. Toù; (jiiv S'j;:aTp(oa; 'isoàaOa'.... toj? oi Sïjiji'jtizoIi; toûtwv [isv àz:o).;XijaOai. Dcnvs, II. 9, p. 255.

2. Tile-Livc, VI, 41 -.[Peiics (juos itjiluv sunt luispicin more majorum'f Picmpe pênes Patres].

OIESTIONS ROMAINES. 425

notre bien propre. » Ailleurs, un plébéien s'adressant aux palricit'iis leur dit : « Vous ré|)étoz tmijours la même tbose, vous prétendez que vous seuls avez le droit d'auspices'. » Ce ne sont pas là des phrases imajfi nées par Tile-Live pour l'ornement de son discours; il n'a même pas pu les imaginer, parce ([u'elles ne répondent ni à la nature de son esprit ni aux faits qu'il voyait de son temps. Lorsqu'il écrivait, il y avait trois siècles qu'elles n'étaient plus vraies et qu'elles étaient contraires à toutes les idées en vogue. Il est vraisemblable qu'il les a trouvées dans de vieux annalistes*. Plus anciennes (juc l'hislorien, elles sont l'expression des vieux principes du patrieial.

11 y a dans Tite-l.ivc un autre passage bien signilicatil'. tn l'an lie Rome 454, les jtlébéiens demandent le partage du pontilicat, cl un |iatricien répond: « Prenez garde; ce n'est pas notre intérêt, c'est l'intérêt des dieux qui est engagé ici ; leur culte sera souillé si les plébéiens y mettent la main". » Ici encore, l'historien contemporain d'Auguste ne parle pas en son nom ; à peine comprend-il cette pensée patricienne; il ne peut même croire qu'elle soit sérieuse; aussi dit-il (|ue ce n'était qu'une feinte et un mensonge, sitnuldbont. Sans doute, au temps de Tite-Live, une telle phrase n'aurait été qu'un mensonge; trois siècles auparavant, nous pouvons croire qu'elle répondait à la vraie pensée des patriciens.

La religion des anciens âges de l'humanité n'avait presque aucun rapport avec ce que nous appelons aujourd'hui du même nom. Elle était un privilège. Au lieu d'avoir l'esprit de propagande, elle avait l'esprit d'exclusion. Le droit d'adorer et de prier les dieux n'a|)parlenail qu'à certains hommes; comme toute projtriélé, il était héréditaire. Il se transmettait avec le sang et de mâle en mâle seulement, ainsi que les biens patri-

i. Tilc-Live, X. 8 : [Semper isla audita xiinl endem. pênes vos aiispicin exse, vos solos genlem habere, rus solas jusiuin impcriuin el nuspiciiim doiiii milili.rque].

2. Tite-Live. en rfloi, Iroinait le fond de son discours dans les vieux annalistes, et il s'y confiinii;iit; il le dit liii-mèiur, 111. 47; et III, 67 : [Ibi iiihanc seiUentiaiii locuium accipio]. Cf. Ilonys, X, i.

5. Tite-Live, X, 6 : Ad deos id mnijis quant ad se pcrlinere; ipsos visuros ne sacra sua polluantur.

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nioniaux. La iviile était la même pour les nacra et pour la terre. Plus on remonte clans l'antiquité grecque et italitjue, mieux: on trouve établi le principe de l'hérédité des sacerdoces. Le plus ancien culte de Rome, celui d'Hercule, était desservi héréditairement par deux familles patriciennes, et le jour où des hommes étrangers à ces familles mirent la main aux cérémonies, ce fut une impiété dont le dieu se vengea'. En l'année 442 de Rome, « les Potitii, gens à qui appartenait le sacerdoce d'Hercule, avaient révélé à des esclaves publies les rites solennels du culte; alors se produisit un l'ait qui est de nature à faire réfléchir ceux qui veulent introduire quelque nouveauté en religion; toute cette gens Potitia, qui comptait douze branches et trente membres mâles en âge de puberté, s'éteignit dans l'espace d'une seule année". » Lorsqu'un culte n'était pas le bien propre d'une seule famille, il était la propriété commune de plusieurs familles associées formellement et à l'exclusion de toute autre pour le partager. Les curies, les tribus primitives, les cités étaient des associations de cette nature; chacune possédait un culte qui n'a|)parlenait qu'aux membres de la curie, de la tribu ou de la cité.

Cette religion avait ainsi dans les antiques sociétés une importance tout autre que celle qu'elle a dans les sociétés modernes. Au lieu de régner, comme aujourd'hui, sur la conscience, elle régnait dans l'Ktat. Au lieu de ivgir l'intelligence et les mœurs, elle régissait la cité et la famille, le droit public et le droit privé.

Or les plébéiens, dans les premiers siècles de Rome, nous apparaissent comme visiblement exclus des cultes de la cité. Jamais ils ne sont ni pontifes, ni augures, ni rois des sacrifices, ni flamines. Hs sont écartés du feu sacré de Vesla; ils ne peuvent prendre les auspices ni observer le ciel au nom de la cité; ils ne peuvent accomplir les cérémonies ni frapper les victimes

1. Tile-Livc, I, 7 : Pulilii ab Evandro edocti antistiles sacri ejus per mullns «tates fucrunt, doncc, tradito servis publicis solemni famiUx minislerio, gcnus omne Potitiorum inlcriil.

2. lde:n, I\, 29 : [Potitii, (/ois ctijus ad Aram Maximam Herculis famitiare sncerdotiiim fiicint, scivos puhlicos, ministerii delegaiidi causa, sotlcnnin ejus sacii docucrat... Onines intra annum cum stirpe extinclos].

IJUESTIONS UUMAINKS. 125

sacrées. Oii jtiit' iiniii' eux. mais ils m* |ni('iil pas. On iiiv()f|iic les ilieux « pour la plèbe comme pour le peuple », mais la pli'Iic n'iuvo(|ue pas les dieux. Kilc assiste peul-i-lre aux cérémonies, elle ne les dirige jamais.

Il semble même que la plèbe ne possédât pas les cultes domestiques. Nous trouvons, à la vérité, dans les trois derniers siècles de la Uépublique romaine, des plébéiens (pii ont des xacra ijcnlUUia. Mais il y a grande apparence que ni le régime île la r/c/f.s' ni le culte qui en était le principe, n'existaient dans la plèbe primitive. Nous n'en voyons aucune mention, aucun indice dans les légendes des quatre piemiers sièi-les de liome; les écrivains qui en racontent l'histoire no sigtuileni jamais uiw (jem pléliéicnne ni un culte domeslicpu' qui appartienne dès lors aux plébéiens, ni un tombeau plébéien ayant caractère sacré comme ceux des patriciens, ni aïK iiiu' de ces cérénioni(>s annuelles que le culte donu'sti(|ue exigeait. Nous trouvons même des indices (|ui marquent ciue l'organisation en gentes n'existait pas dans la plèbe. Tile-Live raconte un débat entre les deux ordres; un plébéien dit aux patriciens : « Nous vous entendons toujours répéter que vous seuls avez la f/enx », ro.<! sdIus gentem Itabere'. Celte pbrase singulière, ([ue nous ne pouvons regarder comme de l'invention de l'iiisloiicn, se rapporte à l'année 455 de Rome. Klle n'était plus exaclenicnl vraie, même à ce moment, puis<|u'il existait déjà dans la plèbe plusieurs familles qui pratiijnaient des sacra (lentilitia'. Klle exprimait sans doute la prétention des patriciens (jui voulaient posséder seuls le régime de la gens, i[ai se souvenaient d'un temps où eux seuls le possédaient, et qui se refusaient;! reconnaitic les geiilcx plebcix et leuis sacra.

Si nous remontons d'un siècle et demi dans l'iiisloire, vers l'an 509 de Rome, nous trouvons le récit d'un débat au sujet des mariages. Ni Tite-Live, ni Cicéron, ni presque aucun de leurs conlemporainsne savaient plus pour quel motif très sérieux et très puissant le mariage avait été inleidil t-nlre les deux

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