‹ Questions historiquesChapitre 240 sur 258 · Idem, X · texte numérisé non relu

Idem, X

426 orESTlO.NS IIISTOHIQIES.

ordres'. Aussi lo récit de l'Iiistorien est-il étrangement oitsciir. Il porte du moins la trace bien visible des vieilles pensées patriciennes sur ce sujet. « (^e Irilmn, disaient les partisans de l'ancienne règle, ce tribun ijui propose que le mariage soit permis entre les doux classes, ne sait pas à quelles grandes et saintes choses il porte atteinte; ce qu'il propose, c'est la corruption des génies-, colluvioncm gentitun, et le bouleversement de la religion domestique, perturbalio auspicionim privatorum; bientôt il n'y aura plus rien qui ne soit souillé et impur, nihil siiiccrl, niliil iitcoxtcuninnti; ce sera le désordi'c dans toutes les choses divines et humaines, omnia divina hnmanaque turbentur. » Observons bien ce langage et l'ordre d'idées qu'il exprime. 11 ne s'agit pas ici d'une simple mésalliance. Le sentiment qui respire ici est tout autre chose que l'orgueil d'un noble qui rougirait de s'unir à un non-noble. Jamais la noblesse féodale, même au temps de ses suprêmes dédains, n'a tenu un pareil langage. 11 y a ici une idée que le moyen âge n'a jamais exprimée et qu'une société chrétienne ne pouvait même pas concevoir. Il y a chez le patricien cette pensée, cette conviction (pie les familles patriciennes ont une religion particulière, et ipie c'est cette religion qui leur défend de s'unir par mariage à la ])lèbe.

La phrase qui suit dans Tite-Live est plus curieuse encore. « Si ces unions sont permises, disent les patriciens, ce ne seront

1. Tite-Live el Cicéron suppnsenl que celte intonliction était nouvelle en 4ôÛ et qu'elle n'avait été introduite que par un caprice lyrannique des décemvirs.

2. Tite-Live, IV, 2 : Colluvioncm genlittin. Nous ne trouvons pas de mot assez énergique poui' rendre exactement le mol colluvio ; il se dit proprement des eaux sales (comparez co//!ii'!o à alluvio, circumluvio: le verbe colluerc signifie laver), et par suite de toutes sortes d'ordures et d'immondices; par l'expression colluvio gciitium le patricien fait entendre que les (jenlcs s'en iraient en impuretés et en ordures. — Les traducteurs de Tite-Live rendent colluvioncm gentium par mélange des familles; mais colluvio n'a pas le sens de mélange et n'est pas synonyme de mixlura ou de confusio ; et si quelques dictionnaires lui attrilment le sens de mélange, c'est en se fondant sur ce seul exemple mal interprété. Le patricien qui parle dans Tite- Live ne veut pas dire que ces mariages mixtes amèneraient un mélange sntre les génies patriciennes et les (/ch /es pléliéiennes; il n'est question dans ce colluvio gentium que de (/ch/cs patriciennes, et le patricien dit que ces génies vont secorronqirc et tomber conmie en pourriture par l'elTet de ces alliances. Nous nous expliquerons toute leur pensée quand nous verrons que le mariage par confarrcalio devenait impossible.

|ias (It's mariages, ce sera une promiscuité, ce sera un accoulilcinciil fomnio pour les animaux ■>, connubia promlscua, ferdrmn propr ritii concitbitm. Que veulent-ils dire? Si le tribun avait demandé que le mariage régulier, le mariage sacré, per co)ifarreationem, fût permis entre les deux oi-dn-s, le patricien n'aurait pas répliqué qu'un tel mariage serait nue promiscuité et un concuhinage. Aussi n'était-ce pas de ce mariage sacré qu'il était question; car à aucune époque nous ne voyons que la confarreatio ait été pratiquée entre patriciens et plébéiens. Les tribuns ne demandaient et ils n'obtinrent que le mariage par coemptio ou par usus'; et les vieux patriciens répliquaient que sans le sacrement, sans la confarrcalin, il n'y aurait |)as véritable mariage; surtout il n'y aurait pas transmission des sacra aux enfants, al qui nalus sil i<jnorel ijuorum xacrormn sit. Tite-f.ive n'exprime pas clairement toutes ces vieilles idées des hommes, parce que peut-être ni lui ni ses contemporains ne les comprenaient plus; mais elles percent à travers l'obscurité de ce passage, qui ni' peul jias s'i'\[)li([U('r autri'nicnl.

Le mariage religieux n'exista jamais ni paiiiii les plébéiens, ni entre les deux ordres, (i'élait un acte de la religion domestique, et il n'était possible qu'entre deux familles qui eussent cette religion. Les patriciens seuls pratiquaient la confarreatio, |iarce que seuls ils avaient des sacra héréditaires.

Les documents authentiques nous manqucnl pour cet âge ancien de Rome; quelques fragments à peine, et bien altérés, en sont venus jusqu'à nous, insérés comme par hasard dans les écrits d'un historien d'un tout autre âge et d'esprit fort différent. Quelques mots qui semblent sortir de la bouclit; des vieux patriciens et qui nous parviennent à travers Tile-Live, voilà notre seule ressource. Mais sans eux l'existence de la plèbe primitive ne se comprendrait en aucune fa(;on; par eux nous pouvons pressentir ce qu'elle était.

1. Ou plutol les effets civils de l'imioD conjugale, c'csi-à-dire l'acquisition de la maniis par coemptio nu par usim.

428 OL'ESTIO.NS IIISTORIorES.

C'était une classe d'hommes (jui, en un lem|)s où la eilé était l'association de familles ayant un culte commun, n'avaient pas ce culte et par conséquent ne faisaient pas partie de la cité. C'était une classe d'hommes qui. en un temps où régnait encore l'antique organisation de la gens unie par des sacra, n'avaient ni ce culte domestique ni cette organisation de la (/em ' .

On comprend dès lors pourquoi les deux ordres étaient si profondément distincts. La loi, dans cet âge primitif, faisait partie de la religion ; Denys d'Halicarnasse le dit, et tout ce que nous savons de l'antique procédure en est la preuve; aussi la loi était-elle inaccessihle aux pléhéiens. La magistrature était, à certains jours de l'année, un sacerdoce, et le droit d'auspices y était inhérent; aussi la magistrature était-elle inaccessihle aux pléhéiens. La cité était l'association religieuse des curies, dont chacune était elle-même l'association religieuse d'un nomhre déterminé .de génies; les pléhéiens, pendant quatre siècles, ne firent partie ni des gentes, ni des curies; et aussi ne figurèrent-ils pas dans les comices curiates.

lis n'étaient pas non plus des memhres de la cité. La suite de ces études montre que d'assez honne heure on étahlit à Rome un organisme militaire et politique où les pléhéiens furent admis; ce fut comme une cité laïque où ils eurent leur place; mais la cité religieuse leur fut fermée durant près de quatre siècles.

Aussi s'explique-l-onquc de vieux documents nous montrent, ainsi que nous l'avons vu plus haut, la plebs complètement séparée du popuhis. Ce qu'on appelait proprement popuhis dans la vraie langue latine, c'était la cité ou le corps politique, civitas. Or la plèhe n'avait alors rien de commun avec la cité. Elle n'était pas une partie du peuple. Le peuple, populus romanus Quiritium, ne fut d'abord composé que des génies patriciennes et de leurs clients. La plèbe n'était pas une classe inférieure de la cité; elle était une population absolument en

1. [On sait] que d'assez bonne heuie plusiouis génies plehe'ne ont dû se l'oinicr dans la plèbe; mais ces génies cl leurs sacra n'étaient pas ollkicllcnient reconnus par la cité romaine.

QLESTIOSS ROMAINES. i-i9

(li'hors (lu peuple et île la cilé. Elle haltilail les mêmes muis que le palriciat et ses clients; mais elle ne pailaireail avec eux ni la religion ni les institutions politiques ni même les lois. Comme si elle eût été un peuple étranger, elle n'avait pas avec eux le connubium: on peut même douter qu'elle ail eu avec eux le commcrciitm, c'est-à-dire le droit d'acheter el de vendre les res mancipi. Home fut, durant (|uatre siècles, l'agglomération de deux populations qui se mêlaient matériellement, mais qui n'avaient aucun rapport moral ni li'gal.

On comprend dès lors les luttes des deux ordres. Durant un siècle et demi, il parut impossible de les unir. Ne disons pas «pie les patriciens étaient des privilégiés qui s'obstinaient à défendre leurs intérêts. Ils défendaient quelque chose de plus fort que l'intérêt, quelque chose qu'ils ne croyaient pas avoir le droit d'abandonner, c'est-à-dire leui- religion et l'hérédité de leur caractère sacerdotal. La lecture attentive du long récil que Tite-Live et Denys d'Halicarnasse font de ces luttes montre manifestement qu'il y avait autre chose vu jeu (|iic l'inli'iêl ou l'orgueil. Il est visible en ell'et que Rome tout entière souillait de ces interminables querelles, qu'elle en était allaiblie, el que plus d'une fois elle faillit y périr. Or nous devons bien croire que les Romains avaient assez de sens pratique pour ne pas créer tout exprès un dualisme aussi funeste el ne pas l'entretenir volontairement. Il ne se peut pas qu'ils n'aient senti les avantages que l'union leur aurait procurés, soit pour les intérêts publics, soit pour les intérêts privés. Celle division si rigoureuse était moins utile qu'on ne croit aii\ palriciens; à regai'der les choses de près, elle leur causait plus de mal et leur créait plus d'embarras qu'elle ne leur conférait d'avantages. Aussi voyons-nous qu'il y avait beaucoup de patriciens qui travaillaient à la faire disparaître el qui en cherchaient le moyen. Mais ce n'était pas la vidonté des hommes qui l'avait créée, el lorsqu'il s'agit de la détruire, on rencontra un obstacle devant lefjuel les volontés se brisèrent pendant cent cinquante ans. Cel obstacle était dans les croyances des hommes, c'esl-à-dire dans ce qu'il y a de plus fort el de plus insurmontable. La manière dont les vieilles générations avaient conc;u les dieux, la reli-

430 QUESTIONS IIISTORIOIIKS.

gioii, les lilcs, les prièii's, avail élalpli dès l'aimnl uni' iiilVaiichissable barrière entre la easte palricieniie (|iii élail m'uIc en possession des croyances cl des formnles, cl la classe |)iél)éienne qui n'avait, à l'oi'ijjjine, ni sacerdoce ni culte. L'inéi;alité était un des dogmes de celle vieille religion. Tile-Live, écrivant d'après des historiens plus anciens que lui qui avaient eu sous les yeux les vieux ddcunients rédigés par les familles patriciennes, transporte dans ses harangues le grand argument ([ue le patricial opposait à toutes les demandes de la plèbe : « Vous n'avez pas les auspices ; vous n'accomplissez pas les actes religieux. Vous voulez cire consuls ; mais comment accomplirezvous les cérémonies que le consul doit accomplir, vous à qui les dieux ont refusé les auspices? » Ainsi ont pensé, ainsi ont parlé les patriciens pendant un siècle et demi. El ils étaient de bonne foi; ils subissaient plus que personne l'empire de leurs vieilles idées ; ils ne pouvaient pas s'affranchir d'une religion (jui réglait tous les actes de leur vie et qui était maîtresse de leur âme. C'est pour cela qu'il fallut deux siècles pour arriver à une conciliation qui d'abord avait })aru impossible et dont la seule pensée avait été impie. Il fallut trois siècles d'efforls incessants de la part des deux classes pour (ju'elles pussent enfin, sans se confoiulre, se donner du moins assez de liens pour vivre en paix. Il fallut surtout, pour en arriver là, que les vieilles idées religieuses se fussent affaiblies cl altérées. Car c'est à mesure que l'ancienne religion perdit de sa rigueur, que la distinction entre les deux classes s'adoucit.

ni. LE PREMIEU BERCEAU DE L.\ PLEBE ; L ASU.E.

La dualité de la population romaine et la distinclioii en patricial et plèbe sont déjà très nettement marquées dans les traditions et les souvenirs qui nous sont venus des premiers rois. On y voit en effet (|ue Roinulus avait fondé deux choses bien différentes, une ville cl un asile. Celte ville et cet asile ne pouvaient pas se confondre, car ils occupaient deux emplacements séparés.

QUESTIONS KOMAINES. i.-,!

La vilk' n'ocTupait iiuc le initiil Palaliii. Tilo-Livctlil Idiinol- Icmonl i[Uf Hoinulus « hàlil d'ahoid sur le l'alaliii », el aillours il apjiollt' cclk' colline « le siège tle réiahlisscmciit des anciens Romains'». Le pomerium, c'esl-à-diii' rciKcinle sacrée i|ui enveloppait la ville, suivait en ed'et les conlouis du Palatin'. La cérémonie religieuse de la luslralion (|ui , repioduile exactement d'année en année, devait suivie l'enceinte de l'ancienne ville, Taisait le Imir du Palatin". Enlin Tacite nous expliijue très clairement quelles étaient les limites de la ville l'ondée par Uoinulus : « Je ne crois |)as, dit-il', (ju'il soit hors de propos de l'aire connaître quelle l'ut la première fondation el quel poniérium fut tracé par Romulus. Il prit son point de dépari à l'endroit où est aujourd'hui le marché aux bœufs el où nous voyons l'image d'un taureau d'airain (|ui rappelle la cérémonie faite par Uomulus, parce que c'est toujours ce gi'ure d'animal qui est attelé à la charrue de celui qui accomplit l'acte sacré de la fondation. C'est à partir de cet endroit qu'il Iraça le sillon qui devait manjuer l'enceinte de la ville, et il le continua en laissant à l'intérieur le Grand autel d'Hercule. Puis, suivant le pied du mont Palatin, il tourna vers l'aulel de Consus; de là, vers les Curiae Veteres; cl il revint enfin vers la chapelle des dieux Lares et ce ipii est aujourd'hui le Forum romain. » L'historien fait remaiipier que le Capitole n'était pas compris dans cette enceinte, qui ne comprenait qu'une seule colline, le Palatin'. Or ce renseignement que donne Tacile aura hiulc nolic cimliance, si nous songeons ipie l'enceinte primitive n'avait pas disparu de son temps ; les pierres sacrées qui y avaient été placées à des intervalles déterminés'^,

1. Tite-Livc, I, 7 : Palalium primum muniit. On sail que le verljc munio (incine racine que nvenia) signifie simpicmcnl corisliuirc. Le prît-on donc le sens de fortifier, il en résullerail encore que la ville, que Uomulus entoura de niuiaillcs, n'occupait que le l'alatin. Cf. I, Ô3 : l'alatium, scdem vclerum [iomiinorum.

2. Anliquis-iimum pomerium Palalini moiilis railicibus terminal'alnr. Aulu- Gellc, Mil. \\.

T). Lupercis nudis luxlrahalw anliqiiwn oppidum Palalium. Varron, VI. ,14.

4. Tacile, Annales. XII, *J l : [Sed inilium condendi, el quod pomerium Uomulus posucrit, noscere haud ahsurdum esse].

5. El Cnpilolium non a liomulo... addilum urbi crcdidere, ibid. G. Cerlis spaliis interjecli lapides, ibid.

452 QUESTIit.NS lllSTUltlorES.

n'avaient jaiiKiis ("'lé arrachées, cl la procession luslrale les suivait encore cha(jne année au temps de Tacite. La (lescrij)lion si nette que fait l'hislorien n'a donc rien qui doive nous étonner.

Le Palatin est un |ilalean de lorme à peu |h"('s carrée; aussi savons-nous que cette ville de Romulus s'appela longtemps Rome carrée, Bomn Quadrala. Le poète Ennius rajipelle encore de ce nom. Plularque el Denys d'Halicarnasse nous disent que Romulus fonda la <.< Rome carrée » et le grammairien Festus explique que « Rome carrée » était la ville du l'alalin'.

L'asile était ailleurs. Sur ce point les Romains ne pouvaient pas se tromper; car cet asile, lieu vénéré, existait encore au temps de Tite-Live et de Tacite, et tel qu'il avait été à l'origine, car la l'eligion défendait d'y rien changer. Il était situé sur le mont Capitolin. On sait que ce petit mont se terminait par deux sommets, l'un qui porta la citadelle, arx, l'autre qui porta le temple du Capitule. Dans la |)elile gorge qui séparait les deux sommets se trouvait l'asile. Tite-Live le dit elaiivment : « Cet asile est une enceinte que l'on rencontre, (juand on descend du Capitole, entre les deux bosquets sacrés'. » Le géographe Slrabon qui, au temps de l'empereur Auguste, traçait la topographie de Rome, mentionne aussi cet asile «entre la citadelle et le Capitole. ")> Denys d'Halicarnasse qui habita longtemps à Rome et qui a pu voir maintes fois cet asile, le décrit de même. Enlin Tacite, racontant que les soldats de Vllellius donnèrent l'assaut au tiapitole, dit qu'ils escaladèrent la colline en passant par l'asile, per luciim myU\

Aucune confusion n'est donc possible entre la ville fondée

1. IlL'in^, 11. C."i ; [Tf,; TôToaYiû-'OJ za/.ouii-'vr); 'Poiar,:]. Plulnii|iie, Roiniilus, 9 : [Tr;v -/.aXouafvTjv 'Pu)y.r,v KouaSpiTTiv]. Ennius apud Feslus : [Et quis crat Romx reynarc Qundraiir]. On a icti-ouvé, il y a (lueliiucs années, les Ycstigcs des murailles de cette picniièie Rome.

2. Tite-Live, I, 8 : Qui nunc sxpliis descendentibiis inler duos lucos al.

5. Strabon, V, 5, 2 (Didot, p. l'Jl) : 'AtjXov i: -ijisvo; [istaÇù tt;; "Aitfa; xa":

4. Tacite. Hisloires, III, 71. Cf. Viij;ilu, VlU : Evandie conduit Énée hors du Palatin et lui montre l'endiuit ui'i ^el■a plus tard l'asile.

sur le Palatin et l'asile ouvert sur le versant du mont Capitolin.

Ces deux choses ne se ressembliuciit en luicune t'a(;()n. Sur le Palatin était une véritable ville (jui, suivant l'usage universel de ranti(|uité grecque et italienne, avait été fondée par une cérémonie sainte; aussi était-elle entourée d'une enceinte sacrée, le pomeriitm. L'asile n'avait rien d'une ville; c'était un petit bosquet consacré, lucus, comme il y en avait partout en Grèce et en Italie, un liz'm XtjVjv comme l'appelle Denys d'Halicarnasse, un L=pôv Tsaivo; coinnii' l'apiiclle Strabon. Loin que ce lût une ville, il était défendu d'y coii-tiuiie el d'v établir aucune habitation privée. Denys dit qu'il contenait un sanctuaire, vxoç. Un asile, en effet, n'était pas autre chose qu'un pi'lit terrain consacré à une divinité où tout homme trou\ait un refuge contre toute poursuite, ainsi que cola avait lien dans le moyen âge auv abords des églises'.

La ville du Palatin fut fondée d'abord; l'asile ne fut ouvert (|ue plus lard. Tilf-Live est très net sur ce point; Strabon, Denys, l'Iiilanjue coniirnient la même vérité'; et il n'y a pas un seul te.\te ancien qui soit en sens contraire.

Ce qui est mieux attesté encore, c'est que l'asile iir lui pas ouvert pour les mêmes hommes pour i|ui la \illc avait été fondée. La ville, qui avait été fondée suivant les rites, avec les auspices, et sous l'invocation des dieux nationaux, était le centre religieux plus encore que le domicile de toutes les familles qui partageaient le culte des dieux nationaux el (pii étaient placées sous la sauvegarde des auspices. Dans cette enceinte se trouvaient, avec les seuls temples qui fussent alors, les sanctuaires des curies, Curix Veteres. Cette ville, sainte comme toutes les villes antiques, était le centre de la religion

I. (li'iivs. II, 15. Tile-Livc appelle l'asile (II, I) inviotalmn templnm.

'2. \'i»\U- fut Innjours conservé |iieiisemeri(, loiiime lerr.iin relii;ieiix; mais il ])crdll de lionne heure sa destination, dont une cité régulière ne pouvait guère s'acconnnoder; on Pentoura de telle soite (|ue personne n'y put entrer: Dion (bassins, XI.VII, \'J : (Ojtw -.'ii T.iz'.i-i-A/jh, Sn-.t ;jr,î;/i h: T'j r.x-^ir.T/ iii/.ûî'.v iajTÔ £jvr,Of,va:]. C'est probablement le sens des mots iiuiic su'ptus de Titc-Livc.

ô. Tite-Live, I, 7 el 8 : [Crcscebal intérim urbs.... Deinde asylum aperil]. Cî. Dcnvs, III. 15; III. lô. Slr,d)un. ibidem. l'Iuturuue, ibidem.

exclusive el héréditaire à laquelle les hommes n'claii'iit allachés qu'en verlii des liens du sani;. Kl le appartenait done à la société des curies el des gentes. C'élail la \\\]c du patiieial el de ses clients.

L'asile était un lieu sacré aussi, mais d'un autre genre de religion. C'était un de ces sanctuaires qui s'onvraient à Ions les êtres humains sans distinction de naissance et de rang : refuge de ceux qui n'avaient pas les temples hien plus vénérés de la cité; là du moins les hommes à ({ui la naissance n'avait pas donné de dieux ou à qui une faute avait enlevé le droit d'adorer leurs dieux, trouvaient quelque divinité et quelque providence protectrice'.

La population qui se réunit autour de cet asile nous est nettement décrite par la tradition romaine. « C'étaient, dit Tite- Live, des hommes sortis des cités voisines, foule confuse, où l'on ne distinguait même pas l'homme lihre de l'esclave'. » La légende, ([ui enchérit volontiers sur la vérité, représentait ces hommes comme des voleurs et des brigands ; mais le trait essentiel, incontestable, et utile à l'histoire, c'est que c'était une foule confuse, venue de partout, où l'on ne distinguait aucun des cadres qui régnaient si fortement dans les sociétés antiques, où personne ne pouvait dire quelle était sa naissance, ai par conséquent quels étaient ses dieux, qui n'avait jamais eu ou n'avait plus de religion domestique ou nationale, et qui, pour prier, était réduite à s'adresser à cette divinité de l'asile, divinité si humble que le conLemporain d'Auguste ne savait plus comment elle s'appelait ni même si c'était un dieu ou un simple gemus'\

Ainsi sur le Palatin se dressait la ville sainte des (jenlea. des curies, de la cité, enlin de toute la société aux cultes héréditaires. Sur le versant du Capitolin était l'asile, pauvre sanctuaire de ceux qui n'avaient pas d'autre culte. Le Palatin était

I. Cette idée est exprimée forniellement |iar Tile-Live, II, I : en pai'lonl des plébéiens de r.nsile, il dit qu'ils élaienl suh tidcla inviolati teinpli.

'i. Tile-Live, I, 8 : [Eo ex liiiiliinis piipnUs tiirhd omiiis sine discrimine, liber au servus csset, uvida rcrum nomrum perfuijii].

5. Denys, 11, 15 : "Orw 31 à'fa Osûiv rj oaijjiivdjv oj/. è'/oj tb aafÈ; tlr^u-j.

la ville des rjentes, c'esl-à-dirc des patriciens et des clients; autour de l'asile vivaient é[)a>-> ceux (jui n'étaient ni patriciens, ni clients des patriciens, c'est-à-dire la plM)c.

L'asile dépendait de la ville. Denys d'IIalicarnasse est très clair sur ce point : « Ceux ([ui se réfugièrent dans l'asile, Uomulus leur garantit (ju'il les protégerait contre toute violence des ennemis du dehors, et il fit celte |)romesse au nom des dieux', n II y a dans ce passage de lliislorieM comme le déltris très mutilé d'un vieux texte, l'écho d'uni; antique légende. Uomulus, fondaleur du saiiclu;urc de l'asile, a pris à témoin ce dieu auijuel il venait d'élever un vxo:, et a [iromis d'èln; un [)rotecteur pour les nouveaux venus. Ine sorte de traité sacré, une lexmcrala, comme nous en rencontrerons plusieurs dans la suite de l'histoire de la plèbe, a été conclue entre le chef de la cité et la ]iopulation de l'asile'.

Celte population, (pii vivait hors de la ville, ipii ne com|»tait pas non |)lus dans la cité, n'avait ni les inslilutions, ni les lois du l'alaliii. KIIi,- ohéissait au ini; à iiuci lilre, dans (juelle mesure, nous l'ignorons. Une chose paraît certaine, c'est que le roi était son maître coninif il élai! son protecteur.

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