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TROISIÈME PARTIE

Une théorie nouvelle sur l'histoire romaine '

Voici un nouveau livre' sur l'histoire romaine, livre sincère, savant, plein de textes et de preuves, et qui ne nous vient pourtant pas de l'Allemagne : c'est un livre de science française. L'auteur appartient à celle lijinée qui commence à Beaufort, et qui a vécu et travaillé sans bruit jus(|u'à nos jours. M. Emile Belot est un de ces esprits pour qui la clarté est un besoin, qui ne supportent ni le vague ni la demi-vérité, el qui vérifient même les assertions des historiens allemands. 11 n'a pas manqué de prendre dans les travaux d'outre-Rhin tout ce qui lui a été démontré vrai ; mais il n'a pu accepter ce qui lui paraissait hypothèse, ou ce que démentaient les textes anciens. Il a reconnu ainsi tout ce qui manquait encore à une connaissance exacte de l'histoire romaine, et avec un rare courage il a cherché à son tour la vérité. Les lecteurs qui n'aiment pas que la science ait les allures scientifiques seront peut-être découragés dès le début par l'aveu que l'auteur leur fait (ju'il les conduira à la vérité par des chemins bien rudes. Ils seront tentés de lui reprocher un excès d'arguments, de textes, de discussions; mais s'ils persistent dans leur lecture, si surtout ils ne se bornent pas à l'introduction, qui nous paraît être la moins bonne partie de l'ouvrage, ils sentiront bientôt un charme particulier. Nous savons tous que. s'il y a une vive jouissance à trouver la solution d'un problème, il y a une

t. [Revue de l'inslruclion publique, 1868-1869, p. M7 etsniv.j 2. Histoire fies Clievalicrs romains, considérée dans ses rapports avec les différentes constitutions de Rome, par Éinilc Belot. Paris, Duranil, IS(i7.

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jouissance aussi vraie ol pour certains esprits aussi délicieuse à la chercher. C'est une émotion de celte nature t[ue produit le livre de M. Belot. On y voit un esprit d'une sincérité parfaite aux prises avec les dilTicultés de la science; il n'en évite, il n'en tourne aucune. Nous avons sous les yen\ un \;ull.inl chercheur; nous assistons à la lutte d'une intelligence contre un proldèine.

Il n'y a pas un moyen de coiniailre la véiilé (pic l'auteur ait négligé volontairement; ce que les récils des historiens ne lui donnent pas. il le demande à la géographie, à la topographie, à la statistique, au poids et à la vah'ur des monnaies de chaque époque. 11 ne croit pas qu'on puisse taire l'histoire d'un peuple qui fut si calculateur, sans calculer beaucoup soimême. Il tire des chiffres un grand parti; il y trouve quelquefois l'explication d'une révolution politique ou sociale. Le détail ne l'effiaye pas, car il sait que c'est seulement par le détail que l'on peut comprendre le vrai sens des iiistilulions. Vous croiriez i|ue celte sévéïilé de nii'liiode exclut chez M. Belot l'esprit de généralisation. Il n'en est rien : ce sont deux qualités qui peuvent parfaitement s'accorder et qui s'appuient volontiers l'une sur l'autre. Comme il y a un lien entre les événements, ce lien doit se retrouver dans le récit qu'on en fait. Le système est dans la réalité; pourquoi ne serait-il pas dans l'histoire? M. Relot a donc une théorie par laquelle il explique les caractères essentiels et les changements successifs de la constitution romaine. Nous allons exposer d'abord cette théorie; nous la discuterons ensuite. Elle ne nous paraît pas conforme à la vérité; mais elle mérite en tout cas qu'on l'examine avec attention : on ne peut ni la repousser ni l'accepter légèrement. Ce sont les mérites mêmes de cet ouvrage qui nous déterminent à ne pas laisser passer sans discussion une théoiie de laipudle dépend l'idée que nous devons nous faire du peuple romain. Il respire d'ailleurs dans ce livre une telle probité scientifique, un amour si désintéressé du vrai, on y sent si bien à chaque page, non seulement l'érudit, mais l'honnête homme, qu'il nous a semblé que la critique ne déplairait pas à l'auteur. Il l'aïquOle lui-même dans une simple et belle dédicace

qu'il aJrcsse à son ancien maître et au nôtre, M. Cliéruel. Niebuhr avait déjà dit rpie la nation romaine s'était composée, à l'origine, non pjis de deux ordres, non pas de deux classes, mais de deux peuples tout à fait distincts et qui avaient vécu longtemps séparés, l'un habitant la ville, l'autre habitant la campagne. M. Belot reprend cette thèse, à laquelle il ne reproche que de nianijucr de hardiesse; il la pousse à ses dernières conséquences, et se déclare lui-même plus niehuhrien que Niebuhr. La dualité de la population romaine a duré, suivant lui, jusqu'à la seconde guerre Punique. Jusque-là la population rurale n'a pas cessé de former un peuple distinct de la population urbaine. C'était la première qui était la plèbe : c'était la seconde qui était le patriciat. Cette distinction, dit-il, rend compte de toute l'histoire intérieure de la République. Chaque guerre civile est une lutte entre deux peuples différents; quand la paix règne, c'est que les deux peuples ont contracté une alliance. M. Belot explique par là l'inégalité du patriciat et de la plèbe; les patriciens ont tous les droits, parce qu'ils sont maîtres de la ville; les plébéiens, étrangers à la ville, n'y jouissent d'aucun droit. Il est vrai que ces plébéiens, petits propriétaires de la campagne, payent l'impôt et versent leur sang pour Rome; mais cette sorte d'alliance, toute à leur détriment, leur pèse : ils essayent de la briser; ils se retirent sur le mont Sacré. Par cette sécession, dit l'auteur, les paysans rompaient toute relation avec la ville; ils déclaraient qu'ils n'apporteraient plus à Rome leurs provisions, et qu'ils établiraient ailleurs leur marché des nundines. Ce fut pour ramener ans Rome les convois de blé et les agriculteurs que les patriciens se décidèrent à faire des concessions à la plèbe de la campagne. Alors fut établi le tribunat, que l'auteur nous présente sous un jour tout à fait nouveau. Les tribuns étaient, suivant lui, les protecteurs de la population rurale contre les habitants de la ville. Représentants des paysans, ils étaient dans Rome « comme les envoyés d'une puissance étrangère », et ils jouissaient de cette sorte d'inviolabilité qui s'attache partout au caractère d'ambassadeur. Les progrès que la plèbe fit plus tard ne sont aux yeux de M. Relot que les progrès d'une

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population rurale qui se développait à mesure que les coniiuèlcs étemlaionl le territoire. Toute l'histoire de lîome, jusqu'à la seconde jruerre Punique, a été « une lutte de la eanipaf;iu' contre la ville, de la plèlie rusti(|ue contre la po[)ulalion urbaine ». La plèbe rustique a insensiblement firandi, a conquis des droits, est devenue la plus forte, et a donné à llimie des institutions réellement libres. Telle est, suivant l'auteur, « la loi qui réj^it l'ensemble de l'bistoire romaine ».

Il ne nous semble pas qu'il y ait de doute possible sur le dualisme de l'ancienne population romaine. Les historiens anciens le signalent; il éclate dans tous les faits. On sait bien qu'il ne suflil pas d'habiter le même sol, de parler la même langue, même de combattre sous les mêmes drapeaux, pour former réellement un seul peuple. Comme la France avant 1789 contenait plusieurs sociétés distinctes et hostiles, ainsi Rome a pu renfermer dans son sein deux peu|)les fort (Mlférents. Ce ijii'ii y a (le nouveau dans 1(> livi'e (|ue nous exaniinons. ce n'est pas ce (iuali^nie, mais c'est la manière lidiil rauleiir rexpli(juc, et le fait originel au(|uel il le ratlaclie. On avait pensé jus(|u'à présent que le j)atiiciat et la plèbe avaient été deux ordres, deux classes, deux castes. M. lielol ne voit pas entre eux une différence de cette nature; il croit que le jtatriciat était une population urbaine, « une bourgeoisie», et dans la |ilèbe il voit les petits propriétaires de la campagne. Les patriciens, dit-il, étaient les familles les plus anciennement établies dans la ville; les plébéiens étaient ceux qui y étaient entrés les derniers ou qui étaient restés dans les champs. Le patricial était par essence une aristocratie urbaine; la plèbe était surtout la classe des propriétaires ruraux. C'est sur celle manière de concevoir le patiiciat et la plèbe que nous avouons n'être pas d'accord avec l'auteui- de ïllisloire des Chevaliers romains.

On sent bien que le point capital de la thèse de .M. lielnt, celui autour duquel gra\ite tout son système, est l'identité qu'il veut établir entre le patricial et la population urbaine, entre la plèbe et la population rurale. C'était donc cette identité qu'il •^'agissait de démontrer par les arguments les plus solides.

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par les lestes les plus precis. Or autant l'auteur est, sur loul le reste, attentif à apporter ses preuves, autant, par une exception unique flans son livre, il néglige de (léiiKniInT (•clic assertion, sur laquelle lout le livre s'appuie. Sur ce point seul, il ne cite aucun texte. Il faut reconnaître que, dans lout ce qui nous reste de l'aiillipiilé, nous ne voyons pas une seule phi-ise d'où l'on puisse inférer (jiic le patricial fùl une population urbaine, et la plèbe une |)opulation rurale. Jamais les écrivains anciens n'ont attribue à la lutte du palriciat et de la plèbe le caractère d'un antagonisme entre la ville et la campagne. Ils nous font assister aux querelles des deux classes, et jamais nous ne voyons que les patriciens aient appelé leurs adversaires du nom de paysans, ni que les plébéiens aient accusé leurs ennemis de vivre oisifs dans la ville. Des mouvements brusques éclatent souvent parmi la plèl)C : c'est toujours ou à l'armée ou dans la ville qu'ils se produisent. Si la plèbe est la population rurale , pourquoi n'est-ce jamais dans ses villages que nous la voyons s'insurger? Pourquoi est-ce au Forum que nous entendons ses plaintes et ses cris?

Une division radicale entre les bourgeois et les paysans s'est vue dans l'histoire du moyen âge ; mais les cités anciennes n'ont connu rien de semblable. En Italie comme en Grèce le campagnard était citoyen. Jamais ni le Forum ni l'Agora ne furent fermés à un homme par ce seul motif qu'il liabitait les champs. Si Rome, par une exception inexplicable, avait établi une distinction entre ses bourgeois et ses paysans, une singularité de cette nature et de cette importance aurait assez frappé les anciens pour qu'ils nous l'eussent indiquée dans leurs écrits. Supposons établi et démontré cet antagonisme entre la ville et la campagne; il resterait encore à prouver que c'était le patriciat qui formait la population urbaine, et que c'était la plèbe qui formait la population rurale. Or il nous semble que les anciens nous disent plutôt le contraire. Ils nous montrent que les patriciens habitaient la campagne encore plus que la ville et qu'ils étaient des propriétaires ruraux. Ces patriciens sont devenus des ban(piiers et des commerçants, mais ils ont commencé par être des agriculteurs. Même quand ils ont été

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riches, ils ont lenu à lutniu'ur ou à profil de garder leurs champs. Que la légende de (juciiinalus soil vraie nu fausse, elle prouve au moins qu'un patricien pouvait vivre sur sou domaine rural. Toute la campagne romaine porta longtemps les noms des lamilles patriciennes qui se l'étaient d'abord partagée. Les sénateurs étaient degiands propriélaiies ipii venaient à Rome aux jours de séance ou pour les l'èles religieuses. Ils avaient dans l'enceinte sacrée de la ville leurs sanctuaires et les autels de leurs curies. La ville était leur lieu de réunitui pour les sacrifices, pour les déliliérations, pour le jugement des procès. Ils y possédaient même des maisons, surtout dans les quartiers que la religion avait consacrés. Ajoutons même que dans ces maisons ils établissaient volontiers des li(iuli(|ues où ils faisaient vendre les fruits de leurs champs, leur huile et leur vin. 11 n'en est pas moins vrai que la plus forte partie de leur vie se passait dans ces domaines ruraux qui n'étaient pas encore de somptueuses villas, mais de bonnes fermes de rappiirt. Présenter le patrieial «nninie une classe de citadins el de bourgeois nous parait en contradiction avec tdut ce que l'on sait de l'iiisloire des premiers siècles de la l{é|)ubli(jue. Ce n'était pas non plus une population essentiellement rustique que la plèbe; car c'est pres<jue toujours au Forum que nous la voyons s'agiter et vivre. ÎN'ous savons d'ailleurs que l'Aventin, les tlsquilies, d'autres quartiers encore étaient habités exclusivement par elle. C'est pour la plèbe que le roi Servius érigea dans les rues de Rome vingt-sept autels ou chapelles. C'est de la pli'be encore que Cicéron dit : « ^'os ancêtres ont voulu <)u'elle eût dans les difl'érents quartiers de la ville ses salles de réunion et ses fêtes. » Tout l'ensemble de l'histoire nous montre le patriciat el la plèbe vivant côte à côte, et, sans se confondre jamais, habitant du moins les mêmes murs.

y\. liclot l'ail remarquer que, sous les rois, chaque fois que l'enceinte de la ville s'élargit, le nombre des patriciens s'accrut. Mais il ne peut pas conclure de là ipie les patriciens formassent seuls la population di' l.i ville; les textes nous disent (jue des |)lébéiens venaient aussi s'y établir. La population d'Albe luul entière et sans distinction de familles lui amenée

dans les murs de Rome. L'auteur lire encore un argument de ce que le roi Servius créa les quatre tribus dites urbaines et ne créa pas de tribus rustiques; et, comme il lui jiaïaît que ces tribus ne contenaient que la population de la vill<; et qu'elles devaient renfermer surtout les patriciens, il conclut que les patriciens étaient nécessairement la population de la ville. Mais, pour que cet argument eût de la valeur, il y a deux choses qu'il faudrait prouver d'abord : l'une, que les quatre Iribus ne comprenaient pas la population rurale; l'autre, que les patriciens et leurs clients y entrèrent de préférence aux plébéiens. 11 est fort possible que chaque tribu renfermât à la lois un quartier de la ville et un canton du territoire, comme cela se voit dans la plupart des cités anciennes. L'épilhèle d'urbaines appliquée à ces quatre tribus ne doit pas nous faire illusion ; car il est clair qu'elles n'ont dû être appelées ainsi que plus tard, lorsque l'élablissement des tribus rustiques justifia la dénomination de tribus urbaines. Supposer enfin que les patriciens eussent été compris de préférence aux plébéiens dans les tribus de Servius est une hypothèse peu vraisemblable. Cette création des quatre tribus paraît avoir été, au contraire, imaginée en faveur de la plèbe. Le patriciat n'avait besoin de rien de semblable, puisqu'il avait déjà ses trois tribus anciennes des Ramnes, des Tities et des Luceres, et (ju'il les conserva. Si le roi Servius institua quatre tribus, non pas à la place, mais à côté des trois Iribus patriciennes, ce fut surtout pour en faire des cadres à l'usage des plébéiens. Il est probable que toute la population romaine indistinctement y fut comprise; mais si une classe en fut exclue, ce ne fut certainement pas la plèbe. De tout cela, nous ne croyons pas jiouvoir conclure, comme M. Belol, que la plèbe fût une population rurale; la conclusion inverse nous paraîtrait pour le moins aussi légitime.

M. Belot ne signale pas entre le patriciat et la plèbe d'autre différence radicale que celle du domicile. Mais d'où vient alors la profonde inégalité que la religion et la politique mettaient entre ces deux classes d'hommes? Nous chercherions vainement un principe ancien ou un événement historique (|ui

expliquât celle infi-iiorilé des propriétaires ruraux à l'égard des liahitanls de la ville. M. Belot sup|)()se que. par une convention el une sorte de complot, les l'ainilles établies dans la ville s'entendirent pour constituer une noblesse, qu'elles s'appelèrent le palriciat, el que, cela fait, « elles fermèrent leur livre d'or comme l'arislocralie vénitienne ». Mais celte sorte de convention, que l'auteur parait placer quelques années après l'expulsion des rois, n'a pas laissé la moindre trace dans les écrivains anciens. C'est d'ailleurs une bonne et sage règle, quand on étudie l'antiquité, de ne j)as tourner sa pensée vers des usages et des instilutions plus modernes. M. lielol dil que les institutions empruntées à l'histoire des républiques du moyen âge éclairent l'histoire romaine. Nous craignons plutôt qu'elles ne l'obscurcissent el n'y introduisent beaucoup d'erreurs. Conçoit-on qu'une institution aussi solide fjue le i)alricial, el ([ui dillérait si fort de l'arislocralie vénitienne, ail été le résultat d'une simple convention? Supposons pour un moment <pie les ftimilles urbaines, se confiant dans la force de leurs murailles, eussent décrété rju'elles formeraient une noblesse, il serait bien étrange que les propriétaires de la campagne eussent accepté celte infériorité nouvelle. Ne voit-on pas que ces hommes qui avaient moins besoin de la ville que la ville n'avait besoin d'eux, qui avaient aussi dans la campagne leurs lieux de refuge el leurs villages fortifiés, qui étaient robustes, braves, et qui ftiisaienl la force des légions, se seraient ri d'une convention pareille et n'auraient pas laissé établir sur leur tète celle noblesse artificielle'.' L'inégalité résultant seulement d'une différence de domicile ne se compiemliait pas; et surtout nous ne pouvons concevoir (|ue chez un peuple qui avait en si haute estime la propriété foncière et les mœurs rusli([ues, ce soit justement la population des campagnes qui eût été inférieure el opprimée.

La retraite au mont Sacré est manifeslenienl l'u-'uvre de la plèbe; M. Delot veut démontrer qu'elle a élé faite par la population rurale. Mais ici encore il nous semble que les textes anciens ne confirment pas ce (|u'il avance. Les histoiiens qui racontent l'événement disent que l'effet du départ de la plèbe

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lui (|ue lidinc |i;nut déserte; c'est donc (lu'mic partie ;ui iiiniiis de la plèbe habitait la \illc. Ils ajoutciil, à la vérité, (pie, les bras ayant manqué ponr les travaux des champs, la disette s'ensuivit : ce qui prouve qu'il y avait aussi des plébéiens dans la campagne, mais ce qui ne prouve pas qu'ils en fussent les propriétaires. L'auteur appelle ces hommes « la fière plèbe des tribus rustiques, les laboureurs propriétaires ». 11 nous semble que, s'il en eût été ainsi, la retraite au mont Sacré n'aurait pas pu avoir lieu. Comprendrait-on en effet que tous les agriculteurs, tous les propriétaires eussent quitté leurs champs, i;t cela au moment des semailles d'octobre, pour l'aire une démonstration politique? On vit rar(!ment les agriculteurs pousser la haine contre les citadins jusqu'à rei'user d'ap[)orter leurs denrées à la ville; jamais on ne les vit renoncer à leurs semailles et se ruiner pour vexer la bourgeoisie. Si les agriculteurs, comme le dit M. Belot, refusaient seulement d'approvisionner Rome, il leur suffisait pour cela de ne pas sortir de chez eux, et ils n'avaient nul besoin d'aller perdre leur temps sur une colline aride. En présence de telles invraisemblances, il ne nous semble pas possible que cette plèbe émigrée fût la classe des propriétaires ruraux. Nous ne pouvons pas reconnaître « les laboureurs propriétaires » dans cette foule que les historiens dépeignent affamée et vivant de rapines, et à qui Tite-Live reproche « d'avoir saccagé les champs des patriciens ».

Les tribuns (jui furent créés à la suite de ce mouvement populaire étaient nécessairement des hommes de la plèbe; mais on ne voit à aucun indice qu'ils fussent des paysans. La loi les obligeait à résider dans Rome et leur défendait de s'éloigner des murs de plus de mille pas. S'ils étaient les représentants de la population rurale, pourquoi leur interdire de mettre le pied dans la campagne? S'ils étaient « les chefs du peuple extérieur », pourquoi était-ce seulement dans l'intérieur de la ville qu'ils protégeaient les plébéiens? Ils défendaient les paysans, dit M. Belot, lorsque ceux-ci se trouvaient à la ville pour leurs affaires; mais poun[uoi ne les protégeaient-ils pas aussi bien à la campagne? Ce seraient les

paysans qui, sur le monl Sacré, auraient créé les Iribuns, et ils leur auraient inlenlit de sorlir de Rome! Ils auraient placé leurs défenseurs dans la ville! ils auraient eu des prolecteurs attitrés, mais à la condition de venir les trouver dans la ville patricienne, c'est-à-dire au milieu de leurs ennemis! Ils auraient l'ait uiic iiiMirrcclion. ciiv [i;i\-aii-. |Miur avoir le di-dit de maicher la tète haute dans Rome, et ils n'auraiciil \t:\< pensé à se mettre en défense chez eux, sur leurs champs! Lu dur créancier n'aurait [)as eu le droit de poursuivre le paysan dans la ville, mais rien ne l'aurail eiiipèciii'' de mctirc la main sur lui à la campagne et de saisir son champ et sa maison! Tant de contradictions ne s'expliipieni |ias. Pour nous, il nous semble qu'une loi (pii désarmait le tribun hors des murs de Rome n'a pas pu être faite à la demande des paysans, l ii tiibunal (|ui ne pouvait protéger el'licacemeut (|iu' la |il('iic de la ville a dû être fondé à une époque où la plèbe était, [Hinr la plus grande partie, une population uibaine.

11 est très viai que les progrès de la plèbe concordent avec restension du territoire romain. Cette coïncidence ne pniuvc pas que la plèbe fût la classe des propriétaires ruraux. On sait en efl'et que, sauf de rares exce|)lions, les leires con(iuises dans les deux premiers siècles de la ré|iublique n'étaient pas données aux plébéiens. Clnupic nnuxcllc extension du Icri itniie ne pouvait augmenter (|ne la richesse du patriciat. Si la plèbe grandit en même tenql•^, ce fut par d'auln••^ cau>cs.

La division entre « Rome ville et Rome canqKigne ■ n'e>t indi(iuée par aucun texte ancien; elle ne s'expliqueiail |iar aucune cause connue de neus; elle est en contradiction avec les faits que nous connaissons, foute ^lli^toir(• de Rome juscpi'à la seconde guerre Punique nous montre l'inégalité et la guerre, non pas entre la ville et la campagne, mais entre deux classes d'honiiiiL'^. liii' (li-liiicliiiii plus profonde que celle du domicile et de la manièie de vivre les séparait. Cette distinction était permanente, héréditaire, ineffaçable. Le patricien, ipiel que fût son état de fortune et quel <|ue fût son domicile, était toujours patricien. Le plébéien pouvait s'enrichir, pouvait devenir consul; il ne pnuvait pas cesser d'être un plébéien.

Lorsque Tilc-Live nous dit que Rome, à mesure (ju'elle soumit les \illcs voisines, admit dans son palriciat (juclques-uns des vaincus, c'est que ces hommes, comme les Julius d'Albe et les Claudius de la Sabine, étaient déjà patriciens cl chefs de gcntes dans leur ville natale. Tile-Live dil que les deux premiers consuls créèrent de m)uvcaux sénateurs; ils les tirèrent en effet des premières centuries de l'ordre équestre, qui, ainsi que M. Belol le démontre, appartenaient aux familles patriciennes. A la vérité M. Belot cite une antre plirase de Tile-Live qui lui paraît prouver que tous les hommes libres, à une certaine époque, étaient entrés dans l'ordre patricien ; mais celte phrase' que l'historien met dans la bouche d'un tribun, indique seulement quelle idée les plébéiens du m" siècle se faisaient de l'antique patriciat et comment ils cherchaient à s'en expliquer l'origine; or cette explication, qui n'a aucun caractère scientifique, repose sur la fausse interprétîition du mot ingemius, terme qui a-vait changé de sens depuis que le régime de la gens s'était altéré. Nous n'avons pas d'exemples de plébéiens devenus patriciens. Les Publilius Philo et les Décius qui sauvèrent Rome, restèrent toujours dans la plèbe. Même lorsque la plèbe devint la plus forte et régna dans la cité, il l'ut plus facile de créei' pour elle une nouvelle noblesse (jue de lui communiquer l'ancienne. Le principe d'une distinction si radicale ne doit-il pas être cherché ailleurs que dans une simple différence entre la population urbaine et la population rurale?

Si celte division avait été aussi factice et aussi peu

fondée que le suppose M. Belot, elle n'eût pas duré longtemps. Mais ce n'était pas la volonté des hommes (jui l'avait créée, et lorsqu'il s'agit de la détruire, on rencontra un obstacle devant letjuel les volontés se brisèrent pendant deux siècles. Cet obstacle était dans les croyances des hommes, c'est-à-dire dans ce qu'il y a de plus fort et de plus insurmontable. La manière dont les vieilles générations avaient conçu les dieux, la religion, les rites, les prières, avait élabli dès

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