Surloae, César, 28. Dion Cassius, XL
468 nUKSTlO.NS IIISTORIQIIKS.
corlaiiusiiieiil aliiogôc par la loi poslérieiiro, qui exigeait la pi'ésenee à Rome de tout candiilat. Restai! à savoir si l'article ajouté à eette seconde i(ii pai' Pompée, de sa seule aulurilé, était valable et pouvait rendre à César son privilège. xVutrenicnt dit. y avait-il plus d'illégalité à ce que Pompée, j)ar sa nouvelle loi, enlevât sulireplicemcnl à César ce ([ue la loi tribunitienne venait de lui donner, ou à ce (ju'il lui restituât subrepticement le lendemain ce que sa propre loi venait de lui enlever? C'est sur cet unique point que toute la question portait.
Assurément nous ne dirons pas, et M. Guiraud n'a pas dit non plus, que le sort de la république romaine dépendît de celte discussion sur un point de droit public. C'était une constitution bien fragile que celle dont l'existence tenait à de telles subtilités. Mais il était intéressant, au point de vue de l'érudition pure, de chercher si c'était César ou si c'était le sénat qui était sorti le- premier de la stricte légalité. M. Mommsen avait dit que c'était le sénat, puisqu'il rappelait le 1" janvier 49 celui qui tenait d'une loi son commandement jusqu'au mois de mars. Suivant M. Guiraud, ce commandement était expiré légalement depuis plusieurs mois lorsque le décret de rappel fut porté. Mais il reste à savoir si une troisième loi n'avait pas, sous une forme indirecte, prorogé encore ce commandement jusqu'à ce que César en fixât lui-môme le ternie en se faisant nommer consul; c'est ici le point le })lus obscur et la partie vraiment insoluble du proldème. Aussi concluons-nous que nous ne pouvons pas savoir si la légalité, c'cst-cà-dire la lettre de la loi, était pour César ou contre lui.
Le travail de M. Guiraud nous laisse donc encore dans le doute. Ce n'est pas à dire qu'un si sérieux et si puissant effort d'investigation ail été fait en vain. Outre que M. Guiraud a le mérite d'avoir démontré l'inexactitude de quelques théories qui avaient cours jusqu'ici, outre qu'il a porté sur le sujet autant de lumière que l'état des documents en pouvait donner, nous lui devons surtout d'avoir éclairci plusieurs points du droit public romain et de nous avoir fait pénétrer plus avant
dans des débats où nous saisissons les incerliludes cl l'étal d'esprit des contemporains de César. Il n'est pas nécessaire (ju'iine solution définilivo soit trouvée, si, rien qu'en la clierciiant, nous avons déjà beaucoup appris. Ces austères éludes servent toujours la science.
imii:miI'IU- i'artii:
La politique d'envahissement. — Louvois et M. de Bismarck'.
1"' iiinvier IS71.
La liilte (II' l'esprit de conqiuMft conlrc res|irit ilc liavailest sans doute aussi vieille ([ue riimnaiiilé. Ce n'est [ia> iraiijouid'hui seulemeiil (|iie l'on voit des nations aspirer à la paix et des souverains ou des ministres les plonger dans tous les maux et dans toutes les fureurs de la guerre. Presque de tout temps il s'est trouvé dans le cœur des peuples une ambition, eelle de grandir par la paix, par l'activité, par l'intelligence, et il s'est trouvé dans le cœur de quelques hommes une autre ambition, celle de grandir par la con(|iièle. Des rois el des minisires (pii se (li^.iicnl cliaiL;!'^ par llicii de la condnilr des nalimis les ont entraînées hors de leur voie, loin dv leur inlérèt, el, pour actpiérir eux-niènics (piel(|Mfs lilres poin|)eux el ce que le langage humain appelle l:>. gloire, pour être pi'oclamés grands rois ou grands ministres, ils ont déchaîné la guerre; ils ont couvert le Mil de niin(>s, rciiipli les cœurs de liaiiu', arrêté le travail, abais-é l'inlelligence. Ils se sont fait un nom relenlissant dans l'Iiisloire; mais ils ont mis le trouble dans l'existence et dans la conscience même des hommes.
Nous voudrions montrer ce que c'esl (pie l'esprit de conquête et d'envahissement, quels en sont les caractères essentiels, les procédés ordinaires, les allures, le langage, si cet esprit a changé avec le tem|)s, ou s'il est encore ce qu'il était
1. [Revue des Deux Mon-lcx, 1" janvic-i- 1871, I. \(;(. \\. j cl suiv.J
Mi QUESTIONS IIISTOR lOUES.
autrefois; nous voudrions dire sui'loiil ijuols IVuils il [irodiiit et ce qu'il coùlc :iu\ n;ilions. Deux oxompics rriij)|i;inls nous serviront l\ le i'iiire conniillre : l'un est dans k; j)assé, l'autre est sous nos yeux. Louvois au xyu' siècle et M. de Bismarck au xix" sont des représentants fort remarquables de cette politique. L'un et l'autre l'ont poursuivie avec la même énergie, la même ténacité, le même talent ; ils y ont consacré loules leurs forces, toute leur âme, et M. de Bismarck semble aujourd'hui toucher au but exactement comme Louvois parut y toucher à un certain moment de sa vie. Comparer M. de Bismarck à Louvois n'est pas faire injure au ministre prussien, car Louvois était loin d'être un homme médiocre. 11 avait toutes les (pialités d'esprit les plus hautes, à part le génie : une netteté de vue et une force de calcul incomparables, une volonté qu'aucune considération ne détournaitdeson but, une immense ambition, non pour lui-même, mais pour son roi; avec cela, une vue large qu'aucun préjugé ne gênait, une sorte de regard fier par-dessus tous les scrupules delà morale, enfin la préoccupation du grand avec un parfait dédain pour le juste. Auprès de lui, Colbert n'était qu'un honnête homme et un homme de bon sens; Louvois fut un politique et un homme d'Etat. 11 n'a pas dirigé seulement l'administration militaire, il a eu la haute main sur la diplomatie comme sur la politique intérieure. Colbert, Pomponne et les autres étaient ce que nous appellerions des ministres d'affaires; le vrai ministre dirigeant fut Louvois. 11 avait dans Louis XIV un roi tout disposé à se laisser dominer, pourvu (pi'on lui fit croire qu'il était le maître. Ce fut Louvois qui le gouverna. Il fut pendant vingtcinq ans premier ministre sans en avoir le titre. C'est lui qui a inspiré Louis XIV, qui l'a conduit, qui l'a mené par la main ; sa pensée a dirigé tout le règne.
Nous n'ignorons pas que les amis de M. de Bismarck le comparent plus volontiers à Richelieu ; mais, en admettant que les qualités d'espi'it fussent les mêmes chez ces deux hommes, encore faudrait-il reconnaître que leur politique est tout à fait difierenle. Richelieu ne représente nullement l'esprit de con(}uèle.II a vécu au milieu de guerres incessantes;
mais ce n'est pas lui (|iii a créé cet étal de guerre. Il a (louvé l'Europe embrasée par les querelles violentes de deux religions elles rivalités de jdusieurs monarchies; ce n'est pas lui qui avait allumé l'incendie, il n'est pas l'auteur de la guerre de Trente Ans. Au moment où cette guerre allait aboutir au triomphe de l'Aulriclie. où lo lilierlés religieuses et politiques de l'Allemagne se trouvaient en grand péril, l'Allemagne demanda l'appui de la France, et il se (It entre elles une alliance dont Uiclielieu n'abusa jamais, (hi peut même remarquer combien il se lit priei- par l'Allemagne avant d'engager directement la France dans cette grande lutte. 11 n'aimait pas la guerre; cet homme de génie, ce véritable homme d'Klal souhaitait peut-être la guerre aux ennemis de la France, mais il eût voulu en préserver la France elle-même. Son vrai but ne fut pas l'agrandissement territorial du pays. 1,'Arlois et le Roussillon, enlevés légitimement à l'Espagne, une partie de l'Alsace acquise avec le consentement formel de l'Allemagne, offerte même par celle-ci, ne prouvent pas qu'il visât aux conquêtes et à la gloire militaire. Son ambition fui liicii plutôt de fonder la grandeur du pays par l'ordre intérieur, par le commerce, par l'élévation progressive des classes inférieures, par le développement du travail matériel et intellectuel, d- fut là son but et sa gloire. Loin de représenter l'esprit de conquête, Richelieu représente l'esprit d'ordre et de travail aux prises avec toutes les nécessités de la guerre. Louvois au contraire, venu dans un temps de paix, a cru (juela grandeur de son roi et de son pays devait consister dans l'accroissement du territoire et dans la gloire militaire. Sa seule politique a été la politique d'envahissement, et c'est vers ce seul objet qu'il a jiorté ses propres efforts, l'attention de son roi et les forces mêmes de la France. Mieux que personne au xvn" siècle, il représente l'esprit de conquête refoulant l'esprit de travail cl de paix. Ce n'est donc pas Richelieu, c'est Louvois qu'il faut mettre en regard du mini-Ire prussien.
476 QLESTIONS IIISTORIOL'ES.
Au moment où Louvois arrivait aux affaires., la France jouissait de la paix et désirait la conserver. Notre nation n'a jamais été aussi belliqueuse que ses ennemis se sont plu à le dire. Au début du règne de Louis XIV, le sentiment général était l'iiorreur de la guerre. Les cent dernières années avaient été remplies par des luttes de toute nature, et le souvenir en était odieux au pays. On n'aimait à se rappeler de toute cette période que le règne trop court de Henri IV, qui avait été comme une éclaircie dans ce long orage ; or Henri IV, dans l'imagination de la France, était devenu Henri le Grand, non pas pour les victoires qu'il avait remportées, mais pour les quinze années de paix qu'il avait données au pays. La génération suivante, dans toute l'Europe, avait été livrée à toutes les fureurs de la guerre. Les traités de Westphalie et des Pyrénées avaient marqué le terme de ces horribles luttes, et la France revenait enfin à la paix. La joie en était universelle, et si le règne de Louis XIV à son début iul sdiié]iaruii immense enthousiasme, c'est parce qu'il eut la bonne l'ortune de coïncider avec cette ère de paix et qu'il s'annonça comme un l'ègne pacifique.
Pendant plusieurs années, rien ne fit prévoir que Louis XTV aimerait la guerre. Il ne s'occupait que d'administration, de finances, de justice, de commerce. Dans ses ordonnances, il aimait à vanter les bienfaits de la paix. Il écrivait en 1665 : « L'affection que nous portons à nos sujets nous fait préférer à notre gloire et à l'agrandissement de nos Etats la satisfaction de leur donner la paix. » Pendant ces mêmes années, la France était ardente au travail; la bourgeoisie se donnait tout entière à l'industrie et au commerce, fabriquait des draps, construisait des navires, s'enrichissait enfin en assurant aux classes inférieures la vie de chaque jour. De son côté, la noblesse, ruinée par les guerres de l'époque précédente, se remettait à faire valoir ses terres, relevait ses maisons de ville et ses châteaux de plaisance. On ne pensait plus à la guerre.
Il semblailque la France oiiiràl dans une longue voie de paix el de lioniienr.
I/Eni'(i|)e l'aisail eoninie la France. Sorlie cnliu des j,'uerres de i'elij;ion, elle était paisilile. elle Iravaillail. L'Alleniajiiic se reprcnail à cultiver son sol. (jnc les armées avaient tant ravagé, et rebâtissait ses villes, qu'elle avait détruites de ses propres mains dans la guerre de Trente Ans. La Hollande et l'Angleterre étaient tout entières au commerce; l'Espagne elle-même, guérie de sa vieille ;iniliition, essayait de relever ses finances et de ranimer son agriculture. On ne voyait plus de causes de lutte en Europe; la religion ne devait plus enfanter la guerre, les niduarcliies avaient compris les dangers de l'aniliilion. et le- peuples ii'a\aii'iil pas eiicdi'e de haine le- uns pnuc les autres.
Supposez (pie cette |)aix eût dun'' nue Idu^ue suite d'années ; ligurez-vous la France, l'Anglelerie, la llollaiule, rAllemagne, travaillant dans toutes les branches de l'activité humaine, el essayez de calculei- lnus le> prii:;rès (|ui se seraient accomplis. Je ne dis jtas seulement progiès matériels, bien-être, jouissances ; je dis progrès de l'intelligence, de la conscience même. Pour nous en faire quelque idée, mettons-nous devant les yeux le- cinq nu six générations (pii (uil suivi: relrancluinsde leur vie les guerres, les ruines, le temps el les forces |)erdus, l'attention dissipée, les idées fausses, le trouble des intéiêls el le trouble des âmes quecbafjne année de guei're apportait avec elle, cl, tout cela écarte, imaginons ce que seraient devenus notre agriculture, notre industrie, nos arts, nos sciences, notre droit, nos institutions, uotic liberté aussi, par un déveloi)peinenl naturel el régulier.
Par malheur, le grand et beau mouvement qui emportait la France du côté des tiii\auv de la |iaix s'anèLi liicuiril. Dans les conseils de la mipuarcbie, (i(dl)ert re|)iésenlait les aspiralions de l'opinion publique, le besoin d'ordie cl l'amour du travail; Louvois représentait les aspirations qui sont assez naturelles à la royauté, le besoin d'éclat, de grandeur, de gloire. Louis XIV, après avoir balancé quelques années entre ces deux bommi's, pencha vers Louvois. Dès lors l'esprit de
conquête v[ (rciivahissement prit possession du roi, et ce règne qui avait promis d'être si pacifique dcviiil l'mi des règnes les plus remplis de guerres de l'ancienne France.
A cette époque, raml)ition de s'agrandir par la c<)n(iuète n'était pas réprouvée par la morale pulilique. 11 faudrait la dissimuler aujourd'hui sous de beaux jirincipes et des mots pompeux; au xvn" siècle, elle pouvait s'avouer hautement. Louis XIV a écrit dans ses Mémoires : « L'ambition et l'amour de la gloire sont toujours pardonnables aux princes. » El il ne disait là que ce que tout le monde pensait. Les peuples délestaient la guerre comme un fléau; mais ils ne la condamnaient pas encore comme un crime. Elle semblait permise aux souverains. Pour un roi de droit divin, l'ambition était un droit et presque un devoir. Il fallait, |)our répondre à la volonté même de Dieu, que le roi fût grand, et que tout l'éclal de la gloire brillât en sa personne. Agrandir son royaume ou sa réjiutation, c'était servir les desseins de Dieu. Telles étaient les idées de Louis XIV et de Louvois, et c'est en vertu de cet état d'esprit qu'ils purent déchaîner la guerre sans éprouver ni scrupule ni remords.
Mais si la guerre était permise, l'usurpation du bien d'autrui ne l'était pas, et par là les rois de droit divin se trouvaient encore soumis au droit et justiciables de la conscience. C'est sur ce point que devait se signaler surtout l'habileté des ministres. Il fallait qu'ils missent le Droit de leur côté, ou tout au moins les apj)arences du Droit. La politique d'envahissement n'avait pas besoin d'autant de dissimulation qu'il lui en faut aujourd'hui; elle ne pouvait pourtant pas se passer tout à fait de déguisement, une certaine mesure d'hypocrisie était déjà de rigueur.
Aussi voyons Louis XIV et Louvois à l'œuvre. L'objet qui se présentait le plus naturellement à leur convoitise, c'était la Belgique, que les rois d'Espagne possédaient depuis un siècle et demi, non par conquête, mais par héritage. Avant de s'en emparer, il fallait avoir le droit de la prendre. Si Louvois eût vécu de nos jours, il eût allégué quelque principe moderne : il eût prétendu (jue la Belgi(jue devait ajtpai tenir au roi de
France, parce qu'elle est liabilée par la même race que la France, et parce qu'elle parle la lanjrue rian(,-aise. En 1000, une telle théorie n'entrait encore dans l'csjiril do personne, les univei'silés allemandes n'ayant pas ciicore créé une ethnographie à l'usage des ambitieux; mais il y avait en ce temps-là un autre principe universellement admis, en vertu duquel les royaumes et les provinces appartenaient aux souverains par droit desuccession.il s'agissait donc de prouver ipielalielgi(|uc était l'héritage légitime de Louis XIV. On trouva lori à propos dans les codes civils de quehpies pi-ovinces belges une loi (|ui, en cas de second mariage, doiuiait la succession tout entière aux enfants du premier lit. Or il se trouvait en même temps que l'infante d'Espagne, femme de Louis XIV, était née d'un premier mariage de Philippe IV. Aiissitôt un juriste anonyme, sous l'inspiration et aux gages de Louvois, se mil à écrire un mémoire pour démontrer que les j)rovinces belges a|)|)arlenaienl légitimement à Marie-Thérèse. Le roi, sur la lui du jini-ic, réclama la Belgique. Ouoi de plus juste? N'élait-il pas dans son droit'.' IVnivail-on lui objecter qu'il mettait la main sur le bien d'aulrui? Ce n'était ])as un envahisseur, un conquérant : c'était un uiari i|ui réclamait pour sa femme la pari de l'héritage paternel.
Malheureusement il n'existait pas de tribunal (pii iiùl juger ce procès; force était dès lors à Louis XIV de reciunir à la guerre. « Le ciel, disait l'auteur du mémoire, n'ayant pas établi de tribunal sur la terre à ipii le mi de France puisse demaiuler justice, il ne la j)eut chercher que dans son cœur, où il l'a toujours fait régner, et ne doit l'allendre cpie de ses armes. » C'est pourquoi Louis XIV envahit la Bclgi(|ue; mais ne croyez pas qu'il soit l'agresseur, car il écrit en même temps à la cour d'Espagne : « Notre intention est d'entretenir religieusement la paix, ne voulant pas que ladite paix soit rompue par notre entrée daii^ les Pays-Bas, puisque nous n'y entrons que pour nous meltie en possession de ce qui a été usurpé sur nous. » Etrange langage des confjuéranls! ils envahissent votre pays, et ils jurent (pi'ils aiment la paix; ils sont chez vous, ils foulent aux pieds voire sol,
et ils affirment encore (]ue e'esl vous qui êtes les af>resseui"s.
Louis XIV entra donc en Iîel^n(|uo avec une armée nombreuse; les Espa<fnols ne s'allendaienl [)as à l'invasion, el leurs troupes n'étaient que dans la proportion de deux contre cinq. L'armée française n'eut (jue des succès, et Louis XIV écrivit : « Dieu, qui est le prolci iciii- de la justice, a béni el secondé mes armes. » Ne faut-il pas toujours que Dieu serve de second à la convoitise et à la force? L'Espagne fut sauvée par l'intervention de l'Europe. L'Angleterre et la Hollande s'inquiétèrent de l'ambition du roi de France, et comprirent qu'il était dangereux de laisser s'établir en Europe une monarchie militaire el conquérante. Elles s'entendirent pour imposer la paix aux belligérants, el leur firent savoir ([u'ellesse déclareraient contre celui des deux qui refuserait de cesser la guerre. Louvois protesta aussitôt qu'il désirait la paix, et que c'était l'Espagne qui ne la voulait pas; mais, ce mensonge n ayant trompé |iersonne, il dut se résigner à traiter, ce H faut nous résoudre, écrivait-il alors à un de ses agents, à voir arriver la chose du monde que nous souhaitons le moins. » Cette chose-là, c'était la paix.
Il n'est pas aisé de mettre un frein à la politique d'envahissement. Louvois, sans perdre un seul jour, prépara une nouvelle guerre. On lui demandait de désarmer; il supprima en effet dans tous les régiments de l'armée la moitié des compagnies; seulement il doubla l'effectif de celles qu'il conservait. Après quatre années de préparatifs, il recommença la guerre, s'attaquant cette fois non plus à l'Espagne, mais à la Hollande. Il s'était aperçu dans la guerre précédente que la Hollande l'avait empêché de conquérir la Belgique, el il en avait conclu fort justement (ju'il devait affaiblir el ruiner la Hollande. 11 raisonnait comme ferait un ministre prussien qui, ayant remarqué que rAulrichc avait été arrachée de ses mains par l'intervention française, conclurait de là qu'il doit ruiner la France pour accomplir ensuite eu toute sûreté ses desseins sur l'Autriche et sur l'Allemagne.
De quel droit cependant attaquer la Hollande, qui était depuis un siècle l'alliée de la France? car Louvois ne pouvait
pas se passer <\u liimi. Il lit d.rlaivr ,|u'i| atlaquait la lldlaiuli' « à cause di' l'iiijîialiUiîlo cl <\i- la vaiiil.:' iiisiippurtable îles Hollandais ». Il sVlail pn'iiaii'' liuiLMiciiieiU à la «riierre- sa (lipl.iriialic el son adimiii-lialiuii mililaire avaient admirablement lail leur iriiviv. (Iii s'rlail allaelié le roi d'Anj;lolerre d'une pari, les princes allemands de l'autre, on avait un.armt'e de I '20 000 liunimes. rhilTre qui nous paraît faible aujourd"luii et (jui était énorme en ce temps-là ; on avait un matériel complet; Louvois avait poussé l'babilelé justprà acbeler la poudre et le plomb aux Hollandais eux-mêmes. 11 était parfaitement servi |iar d'babiles espions iju'il entretenait partout, dans les villes de la Hollande, dans les pavs é!ran"-ers, clans l'entourage même des souverains et jnstpa' dans le parlement anglais. Enfin l'babile minisire avait mis de son côté tous les moyens de succès, de manière à frapper rapidement et à coup sûr un ennemi qui ne s'attendait nullement à la guerre. La Hollande appril à peu de jours d'intervalle que la guerre était déclarée, (|iir l.miis XIV avait passé le Rhin à Tolhuys, (ju'il approchait d'Amsterdam.
11 ne semblait pas que cette nation, toute j)acifi(pie et laborieuse, |)ùt tenir tète à l'énorme puissance qui s'était si bien préparée à la combattre, et qui jetait tout à coup toutes ses forces contre elle. Elle im|dora la paix. Les conditions qu'elle offrait an vaintpieurélaient assurément fort avantageuses, mais le roi et le ministre ne s'en contentèrent pas. Quand on est si facilement victorieux, on s'enivre de sa victoire, on en est aveuglé, et l'on ne voit pln-^ d'obstacles devant soi; on se croit maître de tout, et parce qu'on a franchi aisément les frontières d'un pays, on prétend >< aller partout, partout ». Louis XIV et Louvois posèrent aux Ibdiandais des conditions inacceplables. Ils voulurent que la Ibdlande >'anéanlit; ce fut précisément ce qui la sauva. Amsterdam, la ville la plus riche et en même temps la plus palriole. l'âme du pays, se résolut à la lésistance. Klle ouvrit les écluses ipii retenaient la mer et s'entoiiia d'iiiie enceinte d'irmndalion. En même temps la Hollande changea son gouvernement et lit une lévidution pour se mieux défendre; laissant de coté pour un moment ses institutions
républicainos. qui lui avaicnl ilonni' le calme et la prospérité, mais i|ui nr lui paraissaient pas assurer assez énergiqucnu'iil rindépendauce nationale, elle étaldit une sorte de dictature militaire pour le salut du pays. L'œuvre de la défense était fort difficile, elle paraissait même impossible, et voici en quels termes Louvois en parlait : « Si les Hollandais étaient des hommes, il y a longtemps qu'ils auraient fait la paix; mais ce sont des btMes qui se laissent conduire par des gens qui ne pensent qu'à leur intérêt. » Il ne comprenait rien à ce peuple qui sans armée prétendait se défendre contre la meilleure armée de l'Europe. Il croyait en avoir bientôt raison ; mais l'inondation fit ce que les meilleures fortifications du monde auraient pu faire : elle arrêta l'armée envahissante, la retint tout un hiver, la fatigua, la déshabitua de vaincre, la démoralisa.
Pendant ce temps, des alliés s'offrirent à la Hollande, non pas alliés désintéressés et généreux (la Hollande n'en espérait pas), mais alliés qui avaient les mêmes intérêts qu'elle ou les mêmes craintes. L'Espagne savait que la chute de la Hollande lui ferait perdre la Belgique. L'Angleterre sentait que cette ambition de la France menaçait sa grandeur maritime, et l'ambassadeur français à Londres écrivait à Louvois : « Les Anglais vendraient jusqu'à leur chemise pour la conservation des Pays-Bas. » La maison d'Autriche s'apercevait qu'elle perdait le premier rang en Europe par suite des progrès de la France. Ouant à la maison de Hoiieiizollern, elle n'était pas menacée directement, et il ne semblait pas qu'elle eût rien à voir à ces affaires. Elle n'avait rien à prendre à la France et c'était du côté de l'Allemagne (jue se portaient ses convoitises; mais pour grandir en Allemagne, pour y acquérir d'abord l'influence, ensuite la force, enfin l'empire, elle jugeait utile de se poser en adversaire de la France. L'aire naître dans l'âme du peujtle allemand une sorte de patriotisme qui serait surtout la haine du nom français, et se faire l'organe acci'édité de ce soi-disant patriotisme, lui paraissait le meilleur moyen de sortir de la position irinfériorilé où elle se trouvait en Allemagne. Elle fut donc la première à se déclarer en faveur de la
QUESTlOiNS CO.NTEMPOIIAINKS. 485
llolliiiidi-. Los autres puissances l'une après l'aulre suivirent son exenij)le. et la Fiance eut à cunilialtie prescjue lnulc l'iùinipe. (!e lui au tour de Loinois à désirer la paix et au tour des Hollandais à la reCuser. Celle guerre, qui au compte de Louvois ne devait ilurer qu'un été, se prolonirea pendant six années, et, au lieu de se terminer par l'anéantissenient de la Hollande, elle se termina |iar le traité de Nimègue, qui ne fil perdre à la Hollande ni une |iro\iiicc ni une forteresse, et qui ne lit gajiuer à la Fiance (ju'uiii' province de la monarcliie espagnole, la Franche-Coinlé. Louis Xl\ semblait ètie le vainqueur, el la France s'y Ironipa peut-être : le vrai vainqueur était la Hollande.
On croirait ([u'après de si grands efTorts et si peu de résultats Louis \1V el Louvois auraient renoncé à la politiipie d'envaliissement. 11 n'en fui rien. L'aiiiliilioii ne s'arrête pas quand elle veut. L'inslinct d'u-iupalion. la lièvre d'agrandissement, lorsi|u'iK ont une fois Miisi un souveiain nu un |peujile, le tieniieiil et le inènenl iiialuié ipi'il en ail. Le jour où l'on s'engage dans la politiipie de conquête, on ne doil pas dire : Je n'irai que jusque-là. Il faut toujours aller plus loin. Après le traité de Mmègue, la paix paraissait assurée pour longtemps; mais Louvois eut la jirétention de faire encore des conquèlcs en pleine j)aix. et l'on vit, spectacle étrange, la politique d'envaliissemenl j)oursuivre son œuvre en dehors même de toute guerre. Les derniers traités avaient donné au roi certaines villes avec leurs dépeinlanven. Par ce mot, il fallait sans doute entendre le territoire réellement dépendant de chaque ville; Louvois comprenait (pi'il s'agissait d'autres villes ayant autrefois dépendu féodalemenl des premières : questions de juriste, pcnsa-l-il, que la magistrature devait décider. Les moyens juridi(|ues furent de tout temps commodes pour l'ambition. Il y a quelques années, la l'russe interrogea les jurisconsultes pour savoir à qui le Slesvig-Holslein devait appartenir, et sur leur arrêt elle se l'adjugea. Louvois avait iineiih'- ce procédé a\anl les ministres prussiens. Votilanl >'einparer de (iourirai, de Luxembourg, de Sarrebriick, de Deux-l'onts, il consulta la magistrature fran(;aise, et se fil adjuger cas villes par arrêt.
4Si QUESTIONS IIISTORIOIES.
L'acquisiluHi de Strasboiu- fut plus l.'-ilime; elle se lil par un conl.al Ibrnu'l oulro la ville el le roi, el elle cul ce rare L.H.lH.ur (l'être conforme à la fois au droit des gens de cette epo-ju.. et au droit des gens de la nôtre.
Tous CCS empiétements, (pi'ils fussent justes ou non, mécontenlèrenl rAIlemagne el l'Europe. Jamais dans les générations précédentes la France ne s'était présentée aux Allemands comme une puissance envahissante. Jamais, n. pour Metz et Verdun, ni pour l'Alsace, elle n'avait fait d'autres acquisitions que celles que l'Allemagne elle-même lui avail librement concédées ou offertes. On l'avait toujours connue modérée et désintéressée, el l'on n'avait pas encore pris l'habitude de l'accuser de convoitise. Elle avait toujours été l'alliée des Allemands, jamais elle n'avait été leur ennemie. Elle était un membre de 'la liane du Rhin, presque un membre du corps germanique. Louis \1V el Louvois, pour la première fois, manifestèrent une ambition «lui inquiéta l'Allemagne. Non seulement ils touchaient au Rhin, mais ils possédaient de l'autre côté du lleuve Kehl et Friltourg, el vers le nord Landau, Luxembourg, Trêves, et même la place forte de Montroyal entre Trêves et Coblenlz. C'était prendre vis-à-vis de l'Allemagne une position offensive (Tui était aussi dangereuse et aussi contraire au droit (|ue le serait en sens inverse la possession de Metz et de Strasbourg aux mains d'une puissance allemande.
^ Tous les souverains de l'Europe se sentirent menacés dans leur indépendance. Ils s'unirent pour se défendre, et formèrent la coalition d'Augsbourg. Louvois se jeta résolument dans ceinte nouvelle guerre qu'il avail provoquée. 11 n'en vil pas la fin. Sa mort, (jui arriva en 1(191, ne modifia pas la marche des événements; sa politique se continua fatalement après lui. Louis XlV, qu'il avait lancé dans la guerre, ne put pas s'en dégager. 11 dut continuer à rouler sur celle pente; après la guerre de la ligue d'Augsbourg, il fut enlraîné, un peu malgré Fui, dans la guerre de la succession d'Espagne. Il vieillit de lulle en lulle. A une série de victoires inutiles succéda une série de défaites; la paix qu'il avait si souvenl refusée aux autres lui fut refusée à son tour; il ne la retrouva qu'aux der-
niers jours do sa tri>to vieillesse, el à la veille d'aller rendre eompte à Uifii du sang versé.
On peut se demander ce que la France avail pensé de toutes ces LHierres. S'était-elle associée à la politique de I.onvois et de l.oni> \IV? Avait-elle partagé leur amliitiou' les avail-elle poussés à la guerre, les avail-elle au moins encouragés? Avait-elle désiré comme eux l'agrandissement el la conquête? La France, pendant ces cinquante années de luttes, ne fut jamais consultée. Si elle avail eu des États Généraux, comme au xiv" siècle, ou des Assemblées de Nolables, comme sous Louis XI. François I" el lit mi IV, il est vraisemblable qu'on l'ainail vue, comme à toutes ces époques, rédamei' l'inlégi-ilé du territoire sans demander aucun accroissement; mais Louis \I\ ne réunil ni Etais (Généraux, ni Notables; il ne semble même pas qu'il ait jamais songé à s'enquérir de ce que le pays pensait de ses entreprises. Il ne lui vint pas à l'esprit de se faire donner, ne fùl-ce que par un simulacre d'assemblée, une de ces vagues procurations que les rois obtiennent tacilement de leurs peuples pour la décharge de leur conscience. La France n'eut ilnuc aucun moyen de se faire entendre. Pourtant l'opinion publique |ierca el se laissa entrevoir. Nous savons par les écrits du temps, par les lettres de Mme de Sévignc comme par celles de Sainl-Évremond. par ([uelques vers de La Fontaine el quel(|ues vers même de Boileau, ce qu'un se disait à l'oreille el ce que chacun pensait à |)art soi de la politique du roi. Les Mémoires, sans j)arler des pamphlets, prouvent jmr mille indices que la France n'aimait pas la guerre, qu'elle ne partageait pas l'ambition dr l.oui- \IV. que, chaque fois qu'elle semblait fêter une victoire, c'était plutôt l'espérance de paix que la victoire (|u'elle fêtait, (|u'elle iw souhaitait enfin aucun accroissement el qu'elle se désolait souvent des conquêtes de Louis XIV. (lolbert, qui représentait bien mieux (]ue Louvois l'opinion |)ublique, ipii d'ailleurs par ses fonctions mêmes était en relations bien plus intimes avec la population, qui était cha<iuejour au courant de ce que pensait la France par les rapports des intendants, faisait entendre au roi des paroles de paix. C'était la voix de la France qui parlait par sa bouche. La France ne s'as-
socia un inomont à Louis XJV que dans la période des grands revers, lorsque le pays fut envahi ; pendant la période des succès, elle ne s'élail jamais unie de cœur au roi et au ministre belliqueux. 11 y a dans la correspondance de Louvois un mol qui le condamne en absolvant la France; au milieu des victoires de la guerre de Hollande, il écrivait : « On est travaillé ici du mal de la paix. »
Il n'y a donc aucune raison pour rendre la France responsable de la politique d'envahissement que Louis XIV et Louvois avaient seuls poursuivie ; mais déjà les étrangers se plaisaient à l'accuser d'être dévorée de la manie de la guerre. Les étrangers se sont souvent trompés sur elle. De ce qu'elle est courageuse, ils ont conclu qu'<'lle est belliqueuse. Ils l'ont appelée « nation inquiète », parce qu'elle ne tend pas le cou au joug de l'étranger; ils l'ont appelée « nation agressive », parce qu'elle ne veut pas voir l'envahisseur sur son sol.
Aurait-on pensé que deux siècles après Louvois il se trouverait des ministres et des hommes d'État qui reprendraient sa politique d'envahissement? Il y avait longtemps que cette politique semblait reléguée parmi les choses mauvaises du passé. Pendant le xvnf siècle, la monarchie française elle-même n'y avait plus songé: ni Louis XV ni Louis XIV n'avaient visé à faire des conquêtes; ils avaient entrepris des guerres en vue de maintenir l'équilibre européen ou l'influence française, jamais en vue de s'agrandir. L'ambition et le désir d'empiéter ne s'étaient montrés à cette époque, parmi toutes les familles régnantes, que chez la maison de Hohenzollern. Elle avait, dans la première moitié du siècle, envahi effrontéuKMit la Silésie, et dans la seconde elle avait provoqué la Russie et l'Autriche à partager avec elle la Pologne. A part cette maison, la politique d'envahissement paraissait abandonnée. Etait venue la Révolution française ; non seulement elle avait annoncé le désir de la paix, mais elle avait ingénument réclamé la
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suppression des années. Pour oblijier la hépuLlique à devenir belliqueuse, il avait fallu l'aUaquer la première et envahir son sol. 11 est vrai que par re|nésailles elle avait envahi à son tour, mais jamais du moins elle ne s'élail annexé une province que par le vœu l'ormel de la population. L'Empire avait donné ensuite dans l'excès de la guerre; l'ambition personnelle de l'empereur avait été surexcitée par les provocations incessantes et trop habiles des puissances monarchi(pies. Elles s'étaient juré de ruiner l'Empire par la guerre, et la guerre en effet, en dix ans, épuisa l'Empire. Après lui, l'Europe ne songea (]u'à la paix. Les peuples se livrèrent au commerce, à l'industrie, au travail de l'esprit; rintelligencc grandit, et la liberté gagna peu à peu du teriain.
Est-ce la France qui a repris la j)olilique d'envahissement? Assurément nos guerres en Crimée et en Italie n'étaient pas des guerres d'invasion. La France voulait s'agraiidir par le travail, jiai' l'exploilation des richesses de son sol, pai' le développement aussi régulier que possible de ses institutions, par ses arts et par ses sciences, par ses écoles et par ses livres. Voilà ce qu'elle souhaitait, et il est impossible de citer en France un seul homme d'État qui depuis (luaranle ans ail poursuivi une autre politique. La républi(pie de IS4S ne fut certainement pas envahissante. Lorsque Napoléon 111 se présenta aux suffrages de la France, il eut grand soin de répudier l'esprit de conquête, et pour faire accepter l'Empire il eut besoin de faire celte promesse : « L'Empire, c'est la paix. » Comme lui, nos députés, à chaque renouvellement de la Chambre, ne se faisaient élire qu'en promettant à leurs électeurs le maintien de la paix et la réduction de l'armée. La France ne voulait j)lus de conquêtes. Il eût i'allii descendre aux dernières couches de notre société, parmi les plus ignorants et les plus naïfs, pour trouver encore des hommes rêvant la guerre d'inva-iou et souhaitant les provinces rhénanes. Tous les votes plébiscitaires et parlementaires recommandaient une politique pacifuiue et sans convoitises. H ne se passait pas une année sans que le Corps législatif, dans ses séances [)ubliques ou au moins dans ses commissions, demandât la diminution
(les dépenses militaires. (In Ini rcjndclic ;i la vérilé d'axolr accueilli par un vote trenthousiasme la déclaration de guerre à la Prusse; mais il iaut bien voir ce ipie signifiait ce vote. L'assemblée qui l'exprima était assurément l'une des plus pacifiques qu'il y eût en Europe; elle ne vota la guerre que sur la promesse qui lui fut faite que cette guerre amènerait un désarmement général. Ce n'était pas la rive gauche du Rhin qu'elle souhaitait, c'était la réduction des armées et presque la suppression de la guerre dans l'avenir. Son vote, à regarder au fond des choses, fut un vote de paix.
Quant à notre gouvernement, dans son manifeste à la France et à l'Europe, il n'annonça aucune autre ambition que celle de forcer la Prusse à désarmer, afin de désarmer lui-même. On n'a pas le droit de dire que son intention secrète était de prendre la rive gauche du Rhin, car il s'engageait alors par un traité avec l'Angleterre à ne pas s'emparer, même en cas des plus grands succès, d'un seul pouce du territoire allemand. Ai la nation française ni son gouvernement ne songeaient à des conquêtes. Notre génération avait horreur de la guerre. Elle s'occupait à fonder des « ligues de la paix »; elle s'endormait dans le beau rêve de la paix perpétuelle. Si la France a commis la maladresse de déclarer la guerre, ce n'est pas elle au moins qui a commis le crime de la vouloir et de la préparer.
Mais il s'est trouvé en Europe un souverain et un ministre qui ont relevé le vieil héritage tombé à terre de Louis XlYet de Louvois, et qui ont repris les vieilles idées, la vieille ambition, les vieilles convoitises. Cette restauration d'un passé détesté nous est venue de la Prusse, comme si l'intelligence de la Prusse était en retard sur celle des autres peuples. Tandis que toute l'Europe comprenait depuis longtemps que la vraie grandeur des nations consiste dans leur travail, dans leur prospérité, dans le progrès régulier de leurs institutions libres, dans le développement de leur esprit, dans l'équilibre de leur conscience, tandis que toutcequi était intelligent en Angleterre, en France, même en Allemagne, était unanime à reconnaître que les destinées des nations sont dans la paix et dans la liberté, la Prusse en était encore à croire que la grandeur lient au nombre des
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armées, il (jue la gloire dépend de la force el de la violence. Elle en était encore à mettre son ambition à cire une grande puissance militaire. Au uniment où l'esprit de travail prévalait dans toute l'Europe, l'esprit de c(in(|uôte réjrnait eiicon; à Merlin. C'est par la Prusse que la vieille |)olili{|ne d'eiivaliissemenl a reparu dans le monde.
Pourtant tout a changé depuis deux siècles : idées, droit, institutions, tout s'est modilir, uu''me en Prusse. Comment l'aire pour ressusciter au milieu de tant de choses nouvelles l'aïuienne politique? Le moyen est bien simple. On n'admet plus aujourd'hui que vous fassiez la guerre pour un iiih lèt personnel ; eh bien ! vous trouverez un intérêt public pour la faire. Vous ne pouvez plus parler, comme Louis XIV, de vnlii' gloire de roi par droit divin; oli bien! vous parlerez i\f la grandeur de la |)alrie. Vous mettrez eu a\iiiil 1rs u\n\> d'iiuiié l'I (!r nationalité. Vous jirendrez le Hanovre au ikiui iIc l'uuih' alicMiande, vous prendrez l'Alsace et la Lorraiiu^ au nom de la nalionalilé allemande. Quelques-uns vous objecteront [iculètre qu'ils ne voient pas un lien nécessaire entre l'unité allemande ri l'ambition prussiernic ([ue celte unité se faisait |i(ii à peu, qu'elle se faisait par la paix el par la liberté, qu'elle se faisait sans vous el sans voire monarchie, et qu'il impiu'tail peu à cette unité qu'il veut une couronne impériale sur votre léle. Laissez-les dire, il n'y a jusqu'à présent que les étrangers qui vous fassent ces objections; les Allemands n'y pensent pas encore, et ils n'y penseront, s'il plaîl à Dieu, ipie quand v(ilr(^ (euvre sera faite et le tour joué.
La polilirpie d'envahissement, en revenaul au jour, a donc dû iirciidiv une allure et un langage modernes; elle a du parler comnii' on parle aujourd'hui. D'ailleurs les grands principe-^ d(! notre temps se plient à son usage; ce sont inventions dont elle profite, comme elle profite des inventions de la science; les idées sur les droits des peu|ili- lui soni aussi utiles (|ue les canons krujip; elb' en tire une force merveilleuse. L'ambition de Louvois, qui ne prétendait pas servir rintérèt d'un peuple, n'avait à sa disposition que des armées de 12<H)(M» hommes. Celle de M. de liismarck a toute une race
cl louto une génération d'hommes à sa disi-iélion. De ce (|u"il parle de la nation allemande, il suit nécessairement qu'il n'y a j)as un seul Allemand sur terre qui ne doive servir d'instrument à cette politique, qui ne soit obligé en conscience à tuer et à être tué pour elle, et qui ne soit tenu de devenir un conquérant et un envahisseur à la suite du roi de Prusse et du ministre prussien. L'ambition et l'usurpation ne sont plus réduites à se servir de simples armées; elles se servent de populations entières.
Mais que dit de cela la morale? car il ne se peut pas qu'elle ne parle un peu. Les rois ont une conscience comme les autres hommes. Louis XIV avait bien des sci-upules lorsqu'il envoyait à la mort non pas un peuple contraint, mais quelques régiment de soldats volontaires; à plus loi'te raison le roi de Prusse doit sentir une grande crainte et un grand serrement de cœur lorsqu'on lui dit (ju'il faut mener à la guerre toute la jeunesse de l'Allemagne. La morale, dûment interrogée, habilement étudiée, scrutée dans tous ses recoins, ne fournit pas une réponse qui rassure ce cœur timoré. Par bonheur, au-dessus de la morale il y a la piété, il y a le doigt de Dieu. Qu'on ne parle plus du Droit : la religion commande. La conquête et l'usurpation sont un dessein providentiel. Marchez donc devant vous, à roi pieux, et ne vous inquiétez ni du sang ni des ruines; c'est Dieu qui pille par vos mains et qui tue par vos canons. La dévotion est un bien doux oreiller pour la conscience.
Ainsi nous voilà en progrès, et Louvois est fort dépassé. Du reste on ne dédaigne aucun des moyens secondaires dont il a autrefois connu l'usage. Nous avons vu que Louvois, dans ses usurpations les plus flagrantes, trouvait toujours de bonnes raisons pour démontrer qu'il était dans son droit. Avant chaque guerre entreprise par les soldats de la Prusse, on a trouvé des écrivains prussiens pour prouver que la guerre était juste. Comme les juristes de Louvois plaidaient pour lui au sujet de la Belgique ou du Luxembourg, les professeurs de Berlin ont enseigné scientifiquement que le Slesvig est la propriété légitime du roi Guillaume, que la Saxe et la Bavière doivent lui
ôlie siibordoiinéos, qn'enliii l'Alsace el la Lonaine doivent l'airt' pallie de l'Allemagne, c'est-à-dire tle l'Empire de Guillaume. Indes traits de l'habileté de Louvois était d'éviter pour lui-même le rôle d'agresseur et de le faire prendre à ceux qu'il attaquait. Hien n'est plus curieux que de suivre dans sa correspondance les efforts qu'il fit pour déterminer l'Espagne à lui déclarer la guerre. L'Espagne ne tomba pas dans le piège; mais les ennemis de M. de Bismarck ont été moins habiles : le Danemark, rAutriche et la France ont pu paraître un moment les agresseurs. D'ailleurs toute l'adresse de Louvois a été dépassée de bien loin par cette admirable scène de comédie où l'on vit un roi qui depuis longtemps était |)rèt pour la guerre, qui l'avait voulue, qui en avait lourni l'occasion, qui l'avait fait éclater au moment choisi par lui, et qui voyait son ennemi tomber dans ses filets, recevoir en pleurant la déclaration de guerre et s'en remettre à la grâce de Dieu.
Toute espèce de guerre apporte avec elle des maux inévitables; mais la guerre de conquête en entraîne plus (ju'aucune autre. Que deux puissances également civilisées se fassent la guerre pour des principes, ou pour un point d'honneur, ou pour des intérêts commerciaux, elles se feront le moins de mal qu'il sera possible. Elles ne verseront le sang (ju'autaiil qui! hfaudra; elles arrêteront le duel aussitôt qu'elles pourront l'arrêter; elles réprouveront surtout le pillage et l'incendie. 11 n'en est pas ainsi îles guerres de coiu|uêle. La politique d'envahissement en effet suppose la cupidité aussi bien que l'ambition. A l'envahisseur il ne faut pas seulement des territoires et des places fortes, il faut de l'argent. Dans toute autre soitc de lutte, le vainqueur peut dire qu'il est assez riche pour payer sa gloire; mais la guerre d'invasion ne peut pas avoir de ces délicatesses. Elle veut des profits réels et pal[iables. Pour elle, la victoire ne serait pas la victoire, s'il n'y avait à la suite une contribution de guerre. Nous devons reconnaître qu'en ce point Louvois a donné l'exemple aux hommes d'Etat de la Prusse, et, si on l'a surpassé, ce n'est qu'en l'imitant. W a en etrel, sinon inventé, du moins régularisé le système des contributions en pays ennemi. 11 a décidé, comme si c'eût été un point
acquis du ilroil dos jicns, (|U(' le vaincu dcvnil |);ivcr le vaiu- (jucur, que rciiv;iln ilc\;iil indemniser rciiviiliisseur. Les ministres prussiens ont pu trouver dans sa correspondance dos pages bien instructives. Un jour, Louvois écrit en pnrlaut des Belges : « Comme ce sont gens affectionnés à nos ennemis, il laul tirer d'eux fout le plus de choses que l'on pourra, pour, par ce moyen, les faire servir le roi malgré qu'ils en aient. » Un chef d'armée lui opposait les sentiments d'humanité et le droit des gens; il répond : « Les gens qui discourent ainsi nous croient encore malades d'un mal dont on a été en effet fort entaché autrefois, c'est le qiien dira-l-nn. » Une autre fois un chef d'armée lui a ccril qu'il comptait traiter avec douceur les hahilanls; Louvois réplique : «Cette pi'ovince ne pouvant pas, après la paix, demeurer possession du roi, il faut en tirer tous les avantages imaginables sans se soucier do la bonne ou méchante humeur des habitants; le roi trouve que leur argent vaut mieux. que leurs bonnes grâces. « Nous n'affirmons pas que les Prussiens parlent et écrivent avec cette franchise; mais nous savons qu'ils ne se soucient pas plus que Louvois du quen dira-t-on, et qu'ils calculent aussi bien que lui les profils (|ue la guerre doit leur rapportei'.
Quant au pillage et à l'incendie, ils rapportent pou; mais ils sont d'excellents moyens de vengeance et d'intimidation. Louvois en usait volontiers. Un de ses généraux lui écrivait : « Tout le pays de Deux-Ponts est armé, et l'on tire sur nous de tous les buissons et à tous les passages » ; Louvois répond qu'il faut fusiller les paysans et brûler les villages « pour mettre ce peuple à la raison », et il ajoute : « Tout le monde sait que les Français ne commettent des atrocités pareilles qu'à regret, mais ces paysans allemands nous obligent à les commettre. » Ainsi parlent les envahisseurs. Oui leur résiste est un rebelle : si quelqu'un est dans son l(u(, ce n'est pas celui qui fusille, c'est celui qui est fusillé; le coupable, c'est le peuple envahi. Les Prussiens parlent-ils et agissent-ils aulromont? Si un paysan défend contre eux son champ et sa maison, ils le fusillent; si un coup de feu part d'un village et que le coufahle ne soit pas dénoncé, le village est livré aux flammes. Les Prus-
(JLESÏIONS CONTtMl'ORAlNES. i'jr,
siens font ce que faisait Louvois, et la seule cIiosl- (|ui étonne, c'est qu'ils se croient dans leur droit. Ne leur dites pas (jue cela pouvait être toléré il y a deux siècles : ils ne savent pas que la morale a fait des progrès depuis ce temp>-l,'i. N'alléjruez pas que ces cruautés soulevaient la réprobation de la France ellcMiième : ils répondraient que la France ne connaissait rien au droit de la guerre. N'ajoutez pas que beaucoup d'officiers français refusaient d'exécuter les instructions de Louvois, et que, par exemple, celui qui avait l'ordre d'incendier le cliàleau et la ville de lleidclberg n'incendia ipic le château, qui était la propriété d'un souverain, et refusa d'incendier la ville, qui était la propriété des habitants. Ne dites pas cela, car les Prussiens vous répliiiueraieiil que la discipline est bien meilleure chez eux, que leurs olliciers et leurs soldats incendient sans broncher, que quand on leur dit : Pille et vule. i\- pillent et volent sans murmurer.
La population prussienne pense-t-elle de toute celle politique de ses hommes d'État ce que la France pensait de celle de Louvois? Nous l'ignorons, et nous n'osons rien affirmer à cet égard. Il est possible qu'elle ne doive pas être tenue pour responsable de tout ce qu'on fait en son nom. Toutefois nous crovons remarquer chez elle un certain état d'esprit ipii est assez en rajiport avec la polili<iue de M. de Bismarck. Tandis qu'en France les sentiments belli(pieux ne se rencontrent plus (pic dans les classes ignorantes, en Prusse ce sont plutôt les classes élevées et instruites qui poussent à la guerre; elles semblent infectées de cette vieille maladie iju'on nous reprochait autrefois et qu'on appelait le chauvinisme. Les anciennes idées sur la guerre et sur la gloire régnent encore, dil-oii, dans les salons de Berlin et trônent dans les chaires de l'Lniversilé. Cependant il faut songer, à la décharge de la population prussienne , que voilà deux siècles que la maison de (lohenzollern entretient chez ses sujets l'esprit de guerre. Depuis que cette famille s'est aperçue de la puissance de r(t|)inion |)ublique, elle s'est applicpiéc à la tourner à ses vues et à la faire servir à ses intérêts; elle a travaillé à la rendre belliqueuse, elle en a fait une machine de guerre. L'opinion
4!)i nUKSTIONS IHSTORIQUKS
en Prusse a élé clisciplinée comme l'année. Louvois ne connaissait pas celle partie de l'art militaire. 11 ne savait pas qu'avant de lancer un peuple dans la <,ruerrc il fallait dès l'école et presque dès le berceau lui inculquer des sentiments de haine contre l'étranger. 11 n'enseigna point à la France à détester suffisamment les Espagnols, les Allemands, les Italiens. C'est un enseignement qu'on a toujours négligé chez nous. Il est résulté de là que nos officiers et nos soldais oui toujours parcouru l'Europe sans haïr et sans être haïs. Ils faisaient leur devoir de soldats, mais sans y mettre ni animosité, ni rancune, ni envie. L'Allemand, le Russe, étaient pour eux des adversaires plutôt que des ennemis. On se saluait avant le combat, on se serrait la main après la bataille; la guerre était loyale et sans fiel. La maison des Hohenzollern a poussé l'art de combattre fort au delà des limites connues. Elle a compris avant tous les autres hommes que, pour récolter plus sûrement la victoire, il faut commencer par semer la haine. Elle s'est mise à l'œuvre longtemi)s à l'avance ; bien avant de nous combattre, elle a répandu parmi ses sujets les calomnies les plus incroyables sur notre caractère. Elle n'a cessé de leur parler de notre orgueil, de notre ambition, de notre athéisme, de notre immoralité; elle a dévotement fait couler la haine dans les âmes. Elle y a employé la religion et a fait du piétisme une arme de combat contre nous. Elle y a employé aussi la science; ses professeurs se sont attachés à travestir notre Révolution française et à dénaturer toute notre histoire pour nous rendre haïssables; j'en connais qui ont altéré jusqu'à l'histoire romaine pour la remplir d'allusions contre nous. Toute science chez eux fui une arme contre la France. Ils inventèrent l'insoutenable théorie des races latines pour donner à leur ambition dynastique les faux dehors d'une querelle de races. Ils firent servir la philologie et l'ethnographie à démontrer que nos provinces les plus françaises étaient leur propriété légitime; ils obligèrent la morale à enseigner que le fait accompli est sacré, que le succès est providentiel, et que par conséquent la force prime le droit. C'est ainsi que de longue date on préparait la Prusse à la guerre d'aujour-
QUESTIONS CONTEMPORAINES. lOi
iriiiii; 011 a l'ail ilV-Ili' à l'orce d'éducation iiiu' nalioii haineuse.
Aussi n'esl-co pas une guerre comme une aulie (|ue celle qu'on nous fait aujourd'hui. .Iu>(|ii'à invscnt il était adini-par le droit puldic i|u'uii j,'ouvLTncnieut combattit un autre gouvernement, ciii'uiu' aiuiée cherchât à détruire ou à faire prisonnière une autre armée; mais ce n'est plus do cela ipi'il s'agit niainliMiant. 11 est arrivé en ciïcl, pour notre épouvantable malheur et aussi pour la révélation de toute la haine prussienne, (|u'au bout de six semaines de lutte notre gouvernement et notre armée ont disparu et se sont comme évanouis. Restait une nation, une population civile, les travailleurs de toutes les classes, qui ne connaissaient pas l'usage des armes, qui avaient toujours condamné la guerre et qui n'avaient jamais pensé qu'ils en auraient même le spectacle. A leur tète se trouvait un gouvernement nouveau, composé presque uniquement d'avocats et d'écrivains, et justement de ceux-là menues qui, sis semaines aupai'avant, avaient énorgiquement parlé contre la guerre. Cette nation et ce gouvernement demandèrent la paix. C'est là (pie la Prusse laissa tomber son masque. Elle mit à la paix des conditions inavouables, et elle commença aussitôt une lutte étrange, lutte contre une population civile, lutte contre un peuple qui n'avait pas d'armes, et qui dut en fabriquer à la hâte pour se défendre. La Prusse faisait la guerre non plus à un Ktat, mais à une race, non plus à la France, mais à cha(jue Français ; elle se jetait sur nous comme à la curée; il semblait qu'elle poursuivît notre sang dans chacune de nos veines. Les nations de l'Europe ne comprenaient rien au caractère horriblement nouveau de la guerre. Elles disaient : Si la Prusse veut l'.Vlsace et la Lorraine, que n'y installc-l-cllc ses armées'.' Ou'a-t-elle besoin de bombarder ou dan'anier Paris'? Qu'a-l-elle à faire sur la Loire ou sur la Somme? C'est que la Prusse voulait autre chose encore que l'Alsace et la Lorraine. Sa race voulait exterminer notre race, son orgueil voulait ell'acer notre nom, son envie voulait détruire nos arts et nos sciences, sa cupidité voulait emporter nos richesses. Par-dessus tout, sa dévotion prétendait châtier nos vices, et
elle commençait par nous enlever notre argent, alin d'en faire à Berlin un ninlleur usage que nnns.
Yoilà jusqu'où a été poussée la politique (l'envahissement. LouYois en avait connu quelques règles, la monarchie prussienne les a connues toutes. Jamais l'art d'envahir n'avait été porté si loin, jamais monan|ues ni ministres n'avaient si bien su employer un peuple à en frapper un autre.
Quels fruits la Prusse et l'Allemagne recueilleront-elles de la politique dont elles sont aujourd'hui les instruments? Pour le savoir, il faudrait lire bien loin dans l'avenir. Les événements ne manifestent pas si vile leurs vraies conséquences. 11 faut quelquefois un quart de siècle et même davantage avant que l'on puisse dire : Voilà le résultat. Aussi combien de déceptions ! combien de fois n'arrive-l-il [)as que ce résultat est exactement l'opposé de ce qu'on avait voulu et cru produire ! Telle guerre dans laquelle une nation avait toujours été victorieuse a pourtant abouti à l'abaissement de cette nation. Tel grand politique avait voulu diriger la société dans une certaine voie, et, toujours heureux dans ses entreprises, il croyait son but atteint; cependant la société a marché dans une voie tout opposée. Les plus beaux calculs se sont souvent trouvés faux, et il est souvent arrivé que les succès et les victoires ne furent que des apparences et des illusions d'un moment.
11 faudra donc attendre encore longtemps avant de dire ce qu'aura produit la politique de M. de Bismarek. (In ne --aura peut-être que dans vingt ou trente ans dans quel sens il aura modiûé les destinées de l'Allemagne. Pourtant, comme sa politique n'est pas nouvelle, on peut savoir au moins quels en ont été dans le passé les effets à peu près inévitables. Si l'œuvre de M. de Bismarck est encore inachevée, celle de Louvois a produit depuis longtemps toutes ses conséquences; il nous est donc possible de juger l'arbre par ses fruits. De même que l'histoire se demandera un jour (juel bien ou (juel mal la ]ioli-
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tii|iii' (le .M. (le Bismarck aura l'ail à sou jtronrt' Pays, nous pouvons nous demander si I.ouvois a été ulile ou funeste au sien.
l'endaiil les viiiul-ciiiq années (|Me Lonvois dirigea la iicditi(|ue, conduisit la diiilonialie, organisa les armées, la France n'ciil i|iic ili-. Miccés; dans les guerres contre l'Kspagne, contre la Hollande, contre la coalition d'Augsbourg, ses armées furent toujours victorieuses. Kt pourlanl Louis \IV ne ]iul ganlei' ni la lielgi(iue, ni les places de la Hollande, ni J.uxemliourg, ni Pliilipsbourg. Au commencement de chaque guerre, il niellait la main sur l'objet de sa convoitise, et en dépit de ses victoires il était contraint à (^Kupie traité de resliluer pres(jue tout ce ([u'il avait pris. On est frappé du |)eu que lui servaient ses victoires. Il n'accjuit en définitive (jue Strasbourg, (juelques villes de Flandre et la Franche-Comté, et comme il faut relram lier ici Strasbourg qui ne fut pas pris par la force d(is armes, il ne reste donc à rac(|uis de cette politique de conquête ([Ui; la Franche-Comté et (ju(d(iues villes de la Flandre.
Encore se tromperait-on de beaucoup si l'on jugeait (|n'une puissance a grandi il;iii> une guerre |)arce qu'elle a pu y acquérir qu.'lques provinces. La Fiance avait gagné, à la vérité, des territoires et des villes, mais elle avait perdu des amitiés et des alliances. La Hollande était devenue notre ennemie. L' Vutrleterre, qui au temps de Henri IV et de Richelieu nvail été ordinaircMienl avec nous, se montrait notre adversaire acharné. LAlleniagne, (|ui nous avait toujours aimés jusque-là, témoignait une anlij)alhie et une déliaiice (pii devaient nous devenir funestes au xvni" siècle. La Russie n'existait pas encore; mais la Suède, qui avait été au temps de Richelieu noire point d'appui du côté du nord, cessait d'être avec nous et partageait la haine générale. Ainsi la j)olili(|ue d'envaliivx'inenl et les succès mêmes de la IVance n'innienl pnui' cilcl que de liguer toute l'Europe contre elle. Elle avait quel(|ues villes de plus, mais elle était isolée dans le monde. S<mi iniluence était certainement amoindrie, son prestige diminué, sa sécurité même compromise.
Mais c'e>t à riiiliMieiir niêinc du |ia\s ([u'il l'aiil regarder, si
4y« QUESTIONS HISTORIQUES.
l'on veut juger les fruits ik' la |julili(ju(; de ses maîtres. l'our poursuivre ces grandes luUes, il avait fallu épuiser la France en hommes et en argent. Louis XIV, vers la fin de son règne, avait une peine infinie à se procurer des soldats. Pour l'argent, les difficultés étaient encore bien plus grandes. Le budget des années de guerre s'élevait à peu près au double de celui des années de paix: aussi, pour faire la guerre, il fallait doubler les impôts. On essaya d'abord d'augmenter les impôts directs, mais plusieurs provinces se révoltèrent. On lit le même essai sur les impôts indirects, mais aloi's le commerce s'arrêta. On créa des impôts nouveaux, le droit d'enregistrement, la capilation, la dîme et jusqu'à une taxe des pauvres levée au profit du roi. C'était une lourde charge pour la conscience que d'être ministre des finances en temps de guerre. Le Pelletier, qui le fut après Colbert, était un honnête homme; « la guerre étant survenue, il prévit qu'il serait contraint d'avoir recours à toute sorte de moyens pour l'cmplir les coffres du roi ; sa conscience ne lui permit pas ele remplir plus longtemps cette fonction, et il l'abdiqua volontairement », dit Saint-Simon. Impôts anciens, impôts nouveaux, emprunts forcés, extorsions de toute nature, c'était encore trop peu pour la guerre. Alors le gouvernement altéra les monnaies; il vendit les emplois ; il fit trafic des titres de noblesse. C'étaient encore de troj) laibles ressources pour la politique d'envahissement. Ou a fieine à se figurer l'inévitable pauvreté qui punit ces fiers conquérants : en 1689, le roi faisait porter à la Monnaie son aigenterie pour avoir du numéraire; en '17U9, il mettait en gage ses pierreries. Sa principale ressource fut d'emprunter. La dette publiijue, qui avant les guerres ne dépassait pas 150 millions de capital, s'éleva progressivement à 5 milliards. Voilà ce qu'avaient coûté les victoires et les conquêtes.
Par la pauvreté du gouvernement on peut juger la misère du pays. Pour porter les forces de la France vers la guerre, il avait fallu les détacher du travail, les détourner de l'auriculture, du commerce, de l'industrie. La classe commerçante fut ruinée la première : la guerre avec l'Allemagne arrêta l'exportation; la guerre avec la Hollande et l'Angleterre détruisit la
miiiiiic maichaiitli! aussi bien (|uc tello de rKlal. On |)cnl ii'inarqiu'i- iTailleurs (|ue, dans eliai|iie traité, Louis XIV, pour obtenir ou j^arder quebjuos provinces, faisait vobuiliers des concessions douanières et saeriliait à l'inlérèt de la conquête riiiirivl du commerce. La classe industrielle lut ruinée aussi l'aule de déboucbés pour ses produits; la misère de la classe ouvrière en France date du rèf^ne de Louis XIV, et, si la gueiTe n'en est pas la cause unique, elle en est du moins la cause principale. La classe agricole tut la plus malheureuse de toutes, parce que ce fui sur elle que les impôts frappèrent le plus impiloyablcmont. La pauvreté s'étendit ainsi sur toute la société lVan(;aise comme une lèpre, et Fénelon put écrire au grand roi conquérant : « Votre peuple meurt de faim, et la l'rance entière n'est plus qu'un grand iKqiilal. ■ A la suile de la pauvreté vint la déjiopulalion. Si l'on consulte les rapports des intendants qui administraient les provinces, on s'aperçoit ([ue vers l'année 1700 celte même France qui comj)tait deu.v provinces de plus comptait un quart d'habitants en moins.
La France n'avait |)(uulant jms encore cessé d'être victolieuse, et voilà tout ce qu'elle gagnait à ses victoires. C'était là tout le fruit qu'elle recueillait de la polili(jue (l'envahissemenl. Vraiment nous pourrions dire à la Prusse : « Nos chefs ont eu autrefois la même ambition et la même politi(|ue (|ue les vôtres, et ils nous ont l'ail faire ce tjue vous faites. Nous aussi, iKUis avons connu la manie des conquêtes et l'éblouissement de la gloii'e; nous aussi, nous avons versé le sang et accumulé les ruines, et nous pouvons vous apprendre que le mal que nous avons fait aux autres est chaqiu; fois retombé' sur nous-mêmes. L'esprit de tomjuêle nous a fait beaucoup souffrir, mais ce n'est pas seulement depuis que nous sommes les vaincus; nous en avons soufferl, sachez-le, même (piand nous étions les vainqueurs. Vous nous enseignez aujourd'hui ce (pi'il en coûte d'être les plus faibles, et notre histoire nous enseignait déjà ce qu'il en coûte d'être les plus finis. »
Cela diiil donner à rélléchii' aux lthuiU politiques, aux grands ambitieux, à ceux qui de bonne loi peut-être pensent travaillei' à la ^^randeui- de leur pavs par h L'uene et par la
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violence. Ils comiilciit (Irjà bien des victoires; leur seront-elles plus fructueuses ijui' celles de Louvois et de Louis XIV à la France? sont-ils sûrs de j^arder plus longtemps qu'eux la proie sur laquelle ils ont mis la main'.' J'admets que toutes les bonnes chances restent de leur côté, qu'ils soient jusqu'au bout habiles et heureux, qu'ils réussissent à nous amoindrir et à nous démembrer, et je me demande, même en ce cas, si leur Allemagne en sera plus forte. — L'Allemagne aura peutêtre gagné une ou deux provinces; mais il faut mettre en regard toutes les amitiés qu'elle aura perdues. Qu'elle ne compte pour rien la nôtre, bien que la sympathie que nous avions toujours eue jusqu'à présent pour son caractère ne lui ait pas été inutile. Elle aura perdu aussi celle des autres peuples, car elle aura révélé une ambition que les autres peuples ne lui pardonneront pas plus qu'ils ne l'ont pardonnée à Louis XIV et à iSapoléon. Si les Prussiens dans la guerre d'aujourd'hui sont vainqueurs jusijïï'à la lin, on dira peut-être d'eux : 11^ n'ont commis aucune faute. On se trompera : ils auront commis une faute, celle d'être trop vainqueurs, celle d'avoir montré trop de force et trop d'habileté, et c'est une faute que l'on paye toujours tôt ou tard. La Prusse, à l'heure qu'il est, n'a peut-être plus d'alliés dans le monde : quelques-uns sans doute peuvent être encore liés à elle par des traités ou par des intérêts qui sont pour le moment d'accord avec les siens; mais il est douteux qu'elle ait encore des amis, elle ne peut plus compter sur la sympathie d'aucun peuple. Personne désormais ne se léjouira sincèrement de ses succès, et, vienne le moment des revers, personne ne compatira certes à ses souffrances.
Son iniïuence sur les affaires générales du monde ne sera pas plus grande qu'elle n'était auparavant, car l'intluence est proportionnée non pas à la crainte qu'on inspire, mais à l'opinion (|u'on donne aux autres de sa modération et de sa sagesse politique. Sa sécurité ne sera pas mieux affermie, car plusieurs nations croiront avoir intérêt à l'affaiblir. Elle a, il est vrai, l'armée la mieux organisée qui soit au monde; mais la supériorité militaire est ce ([u'il y a de plus instable dans l'humanité. Louis XIV et Xajioléon ont eu aussi l'armée la mieux
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réglée, In mieux iliscipliiiéc, la inicuK pourvue qu'il v t'ùl en Europe, et pourtant ils ont iini par dos défaites.
On se ilcmancie alors ce que la Prusse et I "Allemagne au nuit pu irairner ; je ne parle pas bien entendu, de la personne du roi, qui y gagnera peul-èlre un litre nouveau et uniî autre couronne, ni de la personne du ministre, (jni y a déjà conquis un grand nnm; e'e^l de la nalimi ipie ji' parle, l.a pari de la nation prussienne et allemande ne serait-elle pas tout entière dans ce mot, la gloire, et ne la croirait-on pas assez payée à ce prix? Il est vrai que ce mot l'enivre peut-être comme il nous enivrait autrefois, car il exerce une étrange fascination sur les peuples enfants; mais laissons de côté les paroles sonores et vides, regardons les choses en hommes, et envisageons la vie telle qu'elle est. La vraie question est celle-ci : la Prusse et l'Allemagne sortiront-elles de celte guerre plus riches, plus prospères, plus intelligentes et moralement meilleures? car c'est à tout cela, et à rien de plu-, i|u'on jug(> la grandeur d'un |)enple.
Depuis le commencemeni de la guerre, le travail e->t à |)en près interrompu en Allemagne, et par conséquenl l'unique source de la richesse et de la prospérité est tarie. L'invasiiui cause autant de pertes au peuple (}ui la fait qu'à celui qui la subit. Sans doute il n'y a pas en Allemagne de villages incendiés, de villes bombardées, de ruines fumantes; il n'y a qu'une chose, le manque d'hommes. Les guerres de Louis XiV, ([ui ne se faisaient qu'avec des soldats volontaires ou des cadets de noblesse, n'arrachaient pas violemment li's bras à l'agriculture cl à l'industrie. Ici, c'est l'ai^Miculliire el l'industrie (|iii ont donné leurs bras el leur sang pour la guerre. Depuis ipie les armées allemandes ont re(,'u l'ordre d'envahir la France, l'Mlo magne est comme un corps où la vie serait susperuiue. A-l-on bien calculé ce que coûterait celte suspension de la vie, et combien elle pouvait devenir dangereuse? V a-l-on songé pendant les années où l'on piéparait lentement celle guerre? y a-t-on songé au moment où on la faisait éclater de gailé de cœur? On avait tout prévu : on savait combien il fallait de régiments, de canons, de vivics; on avait maripn'; étape par
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élape la marche vers Paris; on avait mis le (loif>l à raviiiice sur RcichshofTen, sur Metz, peut-être même sur Sedan ; (in savait les raisons pour lesquelles on n'avait à craindre ni la Russie, ni l'Autriche, ni l'Angleterre. Une seule chose n'avait pas été prévue, c'est que notre résistance se prolongerait au delà du mois de septembre, qu'on retiendrait par conséquent les Allemands loin de chez eux, et que l'Allemagne se trouverait ainsi la première viclime de celle horrible guerre. Ils n'y pensent peut-être pas en ce moment : éblouis de leurs succès, acharnés sur leur proie, ils ne voient pas ce qui se passe dans leur pays; mais quand ils y remettront les pieds, ils ne tarderont pas à voir et à compter leurs pertes. Ce ne sera pas comme chez nous la destruction complète d'un certain nombre de fortunes, ce sera la diminution de toutes les fortunes sans exception ; ce ne sera qu'une demi-ruine, mais (|ui portera sur tous, et comme elle sera moins sensible et moins horrible que la ruine qui nous frappe, on s'en relèvera moins vite.
L'Allemagne aura donc sacrifié en faveur de la politique d'envahissement une année de sa vie, une année de son travail et une forte part de sa richesse. Sans doute ces pertes finiront par être réparées et oubliées; mais il y a un autre malheur qui pèse sur elle, et celui-ci est irréjiarable. Cette guerre aura des effets incalculables sur l'état moral de l'Allemagne. Elle changera le caractère, les habitudes, jusqu'au tour d'esprit et à la manière de penser de cette nation. Le peuple allemand ne sera plus après cette guerre ce qu'il était avant elle. On ne l'aura pas entraîné dans une telle entreprise sans altérer profondément son âme. On aura substitué chez lui à l'esjirit de travail l'esprit de conquête. On aura ôté de son intelligence les idées saines sur ce qui fait le but et l'honneur de la vie, et l'on aura mis à la place une fausse conception de la gloire. On lui aura fait croire qu'il y a pour une nation quelque chose de plus souhaitable que la prospérité laborieuse et probe; on lui aura inoculé la maladie de l'ambition et la fièvre de l'agrandissement.
Qu'ils en croient notre expérience : toutes les fois que les "^hefs de notre nation ont poursuivi la politique d'envahisse-
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ment, It'lal ilc notre Ame en a été troublé. Beaucoup des défauts dont on nous accuse nous sont venus de nos {guerres, surtout de nos guerres heureuses. La vantardise, la fanfaronnade, l'admiration naïve de nous-mêmes, le dédain |)our l'étranfrer. n'étaient pas plus dans notre nature que dans celle de tout autre [leiiple; ils y ont été introduits peu à peu par nos jruerres, par nos conquêtes, par notre iiabitude du succès. Toute nation qui recherchera comme nous la gloire militaire, et qui comptera autant de victoires que nous, aura aussi les mêmes défauts.
L'Allemagne n'échappera pas à cette fatalité. Peut-être serat-elle cruellement punie d'avoir laissé partir toute sa jeunesse et toute sa population virile pour cette guerre de conquête et d'invasion. Un l'a insidieusement arrachée à ses travaux, à ses habitudes, à sa vieille morale, à ses vertus; on ne l'y ramènera pas. On l'a jetée brusquement dans l'œuvre de guerre, de convoitise et de violence; son âme en gardera toujours la tache. Autrefois la guerre d'invasion ne démoralisait que des troupes de soldats; ici, c'est une nation entière qu'elle démoraliscia, car une nation entière a été contrainte d'y concourir. A-t-nu l'ingénuité de croire que ces hommes dont on a fait des envahisseurs retourneront dans leur pays tels qu'ils en étaient sortis? Ils y rapporteront des sentiments et des désirs qu'ils n'avaient jamais connus. Après s'être associé à la violence, après s'être accoutumé au triomphe de la force ou de la ruse, il n'est pas facile de revenir à la vie calme et droite. Comment veut-on que des hommes à qui l'on ordonne le meurtre et l'incendie gardent dans leur for intérieur une idée nette du droit et du devoir'.' Ces soldats qui expéilient soigneusement dans des chariots les bouteilles de nos caves ou qui entassent dans leurs sacs notre argenterie, les bijoux de nos femmes et jusqu'à leurs dentelle^, rentreront-ils dans leur maison avec la conscience aussi sûre et aussi franche qu'autrefois? Nous aimions naguère encore à parler des vertus allemandes; où les retrouvera-t-on? La vieille Allemagne n'existe plus.
Qu'on ne |)ens(; pas que ce soit nous que cette détestable guerre ait le plus frappés, car nous, nous levons la tête, sûrs
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de notre droit et sûrs de notre conscience. Ceux qni -onffriront le plus, ce sont les envahisseurs. Il n'est pas inipossiljje que cette guerre soit le commencement de notre régénération ; elle est peut-être aussi le commencement de la décadence de l'Allemagne.
M. de Bismarck a voulu se l'aire un grand nom, (ju'il soit satisfait : il peut être assuré que son nom ne périra pas; mais il a certes assumé une lourde responsabilité en se chargeant des destinées d'une nation entière, et en prenant pour ainsi dire dans sa main toute la vie et toute l'âme de cette nation. Il en devra un terrible compte. Le mal qu'il nous aura fait lui sera aisément pardonné; on ne lui pardonnera pas celui qu'il aura fait à son pays. La nation allemande ne demandait pas plus que nous la guerre. Comme nous, comme toute l'Europe, elle voulait vivre dans la paix et le travail, élargir le cercle de la science, développer ses institutions libérales. Si elle s'aperçoit plus tard que cette guerre l'a jetée hors de sa voie, a arrêté son progrès, lui a fait reltrnusser chemin, elle délestera l'autour de cette guerre et sa politique rétrograde. Alors elle maudira M. de Bismarck comme nous maudissons Louvois, et la haine qui pèsera le plus sur la mémoire du ministre prussien ne sera pas la haine de la IVance. c'est la haine de l'Aile-
DEUXIEME PAiniE
L'Alsaco est-ello allemande ou française ?