‹ Questions historiquesChapitre 253 sur 258 · RÉPONSE A M. MOMMSEN · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. MOMMSEN

Professeur ri fîerlin.

Paris, 27 orlnlire 1S70.

Monsieur.

Vous avoz adresse (leriiièicniciil trois lettres au |ieii|ili' italien. Ces lettres, qui onl paru d'alxinl dans les jouiiiaux de .Milan et ipii (inl été ensuite réunies en liroeliure, sont un véritalde niaiiifeste cnntn; notre nation. Vous avez (|uilt(''vos études lii>lorii|iirs |iiiui- alla([uer la l'rancc ; je quitte les miennes pour vous répondre.

Dans vos deuv |iremières lettres, (|ni ont été écrites à la lin du mois de juillet, vous vous êtes surtout efforcé de niontier que la Prusse, malencontreusemenl attaquée, ne faisait que se défendre. Il est vrai qu'à cette époque nous |)araissions les agresseurs et qu'il était permis de s'y tromper. Vous n'auriez pas commis la même méprise deux mois plus tard, et surtout vous n'auriez pas pu répéter que " la l'russ(î n'avait jamais fait el ne ferait jamais que des guerres défensives ». Car les rôles ont été si bien intervertis dans l'entrevue de Feri-ières, (jue c'est manifestement la Prusse (|ui est devenue l'agresseur el que son andntion n'a même plus pris la peine de se dissimuler. Du reste, monsieur, j'admire les nobles sentiments (|uc vous professiez en fiiveur de la paix et dn bon droit... au mois de juillet.

Votre troisième lettre, écrite à la lin du nn)is d'août, c't;stà-dire au milieu des victoires prussiennes, dilïï-re sensible-

S06 UUKSTIO.NS lllSTOEUniES.

menl des deux premières. Vous ne vous occupez plus de la défense de votre patrie soi-disant attaquée, mais de son agrandissement. 11 ne s'agit plus pour vous de salut, mais de conquête. Sans le moindre détour, vous écrivez que la Prusse iloil s'emparer de l'Alsace et la garder.

Ainsi, dès le mois d'août, vous indi(|uiez avec une j)erspicacité [)arfaite le vrai point qui était en litige entre la France et la Prusse. M. de Bismarck ne s'était pas encore prononcé. Il n'avait pas encore dit tout haut qu'il nous faisait la guerre pour mettre la main sur l'Alsace et la Lorraine. Mais déjà, monsieur, vous étiez bon prophète et vous annonciez les prétentions et le but de la Prusse. Vous déterminiez nettement quel serait rohjet de cette nouvelle guerre qu'elle allait entreprendre à son tour conti'e notre nation. ÎS'ul no peut plus l'ignorer aujourd'hui : ce qui met aux prises toute la population militaire de l'Allemagne et toute la population virile de la France, c'est cette question franchement posée : l'Alsace serat-elle à la France ou à l'Allemagne?

La Prusse compte bien résoudre cette question pai- la force ; mais la force ne lui suffit pas : elle voudrait bien y joindre le Droit. Aussi, pendant que ses armées envahissaient l'Alsace et bombardaient Strasbourg, vous vous efforciez de prouvei' qu'elle était dans son droit et que l'Alsace et Strasbourg lui appartenaient légitimement. L'Alsace, à vous en croire, est un pays allemand ; donc elle doit appartenir à l'Allemagne. Elle en faisait partie autrefois; vous concluez de là qu'elle doit lui être rendue. Elle parle allemand, et vous en tirez celte consé- (juence que la Prusse peut s'emparer d'elle. En vertu de ces raisons vous la « revendiquez » ; vous voulez qu'elle vous soit a restituée ». Elle est vôtre, dites-vous, et vous ajoutez : « Nous voulons prendre tout ce qui est nôtre, rien de plus, rien de moins. » Vous appelez cela le principe de nationalité.

C'est sur ce point (jue je tiens h vous répondre. Car il faut que l'on sache bien s'il est vrai que, dans cet horrible duel, le Droit se trouve du même côté que la force. 11 faut aussi que l'on sache s'il est vrai que l'Alsace ait eu tort en se dérondant et que la Prusse ait eu raison en lionihaiilniit Strasbourg.

Vous invo(|uez le principe i\c nalionalilé, mais vous le comprenez autrement que toute l'Europe. Suivant vous, ce principe autoriserait un Élal puissant à s'emparer d'une province parla force, à la seule condition d'alTirmer <jue celte province est occupée par la même race que cet Ktat. Suivant rKumpe et le bon sens, il autorise simplement une province ou une population à ne pas obéir malfrré elle à un maître étranger. Je m'ex|dique jiarun exemple : le principe de nationalité ne permellail pas au l'ii'mont de cimquérir par la force .Milan et Venise; mais il permettait à Milan et à Venise de s'affranchir de l'Autriche et de se joindre volontairement au Piémont. Vous voyez la différence. Ce principe peut bien donnera l'Alsace un droit, mais il ne vnus en donne aucun sur elle.

Songez où nous arriverions si le principe de nalionalilé était entendu comme l'entend la Prusse, et si elle réussissait à en faire la règle de la politi(]ue européenne. Klle aurait désormais le droit de s'emparer de la Hollamle. Klle dépouillerait ensuite l'.Vutriche sur cette seule aflirmation que r.\ulriche serait une étrangère à l'égard de ses provinces allemandes. Puis elle réclamerait à la Suisse tous les cantons qui parlent allemand. Kiilin s'adressant à la Hussic, elle revendiquerait la province de Livonie et la ville de Riga, (jui sont habilées par la race allemande ; c'est vous ijui le dites page 10 de volic brochure. Nous n'en finirions pas. f/Kurope serait périodiquement embrasée par les « revendications » de la Prusse. Mais il ne peut en être ainsi. Ce principe, qu'elle a allégué jiour le Slesvig, qu'elle allègue pour l'Alsace, qu'elle alléguera pour la Hollande, pour l'Autriche, pour la Suisse alleraamle, pour la Livonie, elle le prend à contre-sens. 11 n'est pas ce qu'elle croit. Il constitue un droit pour les faibles; il n'est pas un prétexte pour les ambitieux. Le j)rincipe de nationalité n'est pas, sous un nom nouveau, le vieux droit du plus fort.

Comprenons-le tel qu'il est compris par le bon sens de l'Europe. Oue dit-il relativement à l'.Msace? Une seule chose : c'est ([ue r.Usact; ne doit pas être ci>nlrainle d'obéii- à l'étranger. Voulez-vous maintenant que nous cherchions quel est l'étranger pour l'.Msace? Est-ce la FVance, ou est-ce l'.MIe-

508 OrKSTIONS llISTORIUrES.

magne? (jucllo csl la nationalilc des Alsaciens, quelle est leur vraie patrie? Vous afiirmoz, monsieur, que l'Alsace est de nationalité allemande. En êles-vous bien sûr? Ne serait-ce pas là une de ces assertions tjui reposent sur des mots et sur des apparences plutôt que sur la réalité? Je vous prie d'examiner cette question posément, loyalement : à quoi distinguez-vous la nationalité? à (juoi reconnaissez-vous la patrie?

Vous croyez avoir prouvé que l'Alsace est de nationalité allemande parce que sa population est de race germanique et parce que son langage est l'allemand. Mais je m'étonne qu'un historien comme vous afTecle d'ignorer que ce n'est ni la race ni la langue qui fait la nationalité.

Ce n'est pas la race : jetez en effet les yeux sur l'Europe et vous verrez bien que les peuples ne sont presque jamais constitués d'après leur origine primitive. Les convenances géographiques, les intérêts politiques ou commerciaux sont ce qui a groupé les populations et fondé les Etats. Chaque nation s'est ainsi peu à peu formée, chaque patrie s'est dessinée sans qu'on se soit préoccupé de ces raisons ethnographiques que vous voudriez mettre à la mode. Si les nations correspondaient aux races, la Belgique serait à la France, le Portugal à l'Espagne, la Hollande à la Prusse ; en revanche, l'Ecosse se détacherait de l'Angleterre, à laquelle elle est si étroitement liée depuis un siècle et demi, la Russie et l'Autriche se diviseraient chacune en trois ou quatre tronçons, la Suisse se partagerait en deux, et assurément Posen se séparerait de Berlin. Votre théorie des races est contraire à tout l'état actuel de l'Europe. Si elle venait à prévaloir, le monde entier serait à refaire.

La langue n'est pas non plus le signe caractéristique de la nationalité. Un parle cin(j langues en France, et pourtant personne ne s'avise de douter de notre unité nationale. Un parle trois langues en Suisse ; la Suisse en est-elle moins une seule nation, et direz-vous qu'elle manque de patriotisme? D'autre part, on parle anglais aux Êtats-linis; voyez-vous que les Etats- Unis songent à rétablir le lien national (pii les unissait autrefois à l'Angleterre? Vous vous targuez de ce qu'on parle allemand à Strasbourg: en est-il moins vrai que c'est à Stras-

(JIESTIONS CONTEMPORAINES. M'J

bourii qiir l'mi a rliaiih' |ioiir la première lois noire Marseillaise!

Ce qui (lisliiii,'iie les nalioiis, ce ii'esl ni la race, ni la lan^'ue. Les hommes senlenl dans leur cœur qu'ils suni un même peuple lorsqu'ils ont une communauté d'iikVs, d'inlércts, d'alTections, de souvenirs el d'espérances. Voilà ce (|ni iail la patrie'. Voilà pouii|uoi les lioninies veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, c'est ce qu'on aime. 11 se peut que l'Alsace soit allemande par la race el |)ar If lan- },'a{,'e ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie elle est franÇj'aise. Et savez-vous ce tpii l'a rendue l'ranç^-aise'.'Ce n'est pas Louis XIV, c'est notre ilévolulion de 1789. Depuis ce moment, l'Alsace a >nivi toutes nos destinées; elle a vécu de notre vie. Tout ce que nous pensions, elle le pensait; tout ce que nous sentions, elle le sentait. Klle a parla^ré nos victoires et nos revers, noli'c {gloire et un- l'aules, toutes n<is joies et toutes nos donlrurs. Elle n'a run eu de coniniiin axcc vous. La [latrie, [imii' rlle, c'est la France. L'étranger. jKuir elle, c'est l'Allemagne.

Tous les raisonnements du monde n'y changeronl rien. \ous avez beau invoquer l'ethnographie et la philologie. Nous ne sommes pas ici dans un couis d'uni\rrsité. Nous sommes au milieu des faits et en plein cœur humain. Si vos raisonnements vous disent que l'Alsace doit avoir le cœur allemand, mes yeux et mes oreilles m'assurent qu'elle a le cœur Irançais. Vous afiirmez, de loin. < qu'elle garde un esprit d'oppo- >ilion |iiovinciale conlic la France »; je l'ai vue de pri's; j'ai connu des hommes de toutes les classes, de tous les cultes, de tous les partis politi(iues, et je n'ai trouvé cet esprit d'opposition contre la Franct! nulle part. Vous insinuez «|u'clle a une anli|)alhie contre li'> hommes de Paris; je me vante de savoir avec quelle svmpalhie elle les accueille. Par le co'ur el par l'esprit, l'.Vlsace est utU3 de nos provinces les plus IVançaises. Le Strasbourgeois a, comme chacun de nous, deu.v

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