CONCLUSION
Conclurons-nous de tout ce (jui jin'cèilc (|ii"il n'y eul janiiiis nulle liait aucune communaulé île terre? Nullement. Une ncLration si alisulue dépasserait le Imt de notre travail. Nous conclurons seulement de celte lonj;ue vériticaliou des textes ({u'on a cités, que celle communaulé des terres n'a pas encore été démontrée historiquement. Voilà des érudils qui (ml prélendu prouver par des documents que les peuples avaient d'abord cultivé en commun; mais, en vérifiant leurs textes, nous avons constaté qu'ils sont tous ou inexacts, ou interprétés à faux, ou étrangers au sujet. M. Vi(dlet n'en a pas apporté un seul qui prouve que les cités f;rec(jues aient jamais pratiqué le communisme agraire. M. de Jubainville n'en a pas apporté un seul (|ui montre ce régime chez les (iaulois. Maurer et Lamprecht n'en ont [)as présenté un seul qui signifie que la mark i'ùl un territoire commun. Quant à la méthode comparative ([ue l'on a essayée avec (pielque hruil, on ne nous a donné sous ce nom qu'une accumulation bizarre de laits isolés, pris de droite et de gauche, souvent mal compris; on a laissé de côté tous les faits qui ne sont pas favorables au système. Dans celle élude ipi'on prétendait faire de ce (pi'il y a de plus intime chez les peuples, on a justement omis leur droit, c'esl-à-dire ce qui était l'essentiel. Enlin, on a construit ce brillant échafaudage sur une sérit; de eonliisions qu'iui a laites eniri' la communauté de peuple et la copropriété de famille, entre la communauté de jiropriélé et l'indivision de lenure, entre la communaulé agraire et les communaux de village.
Nous ne prétendons pas qu'il soit interdit de croire à une
116 QUESTIONS UISTORIQUES.
communauté piimilive. Ce (jue nous disons, c'est qu'on a fait une Icnlalivo mallifureusc en voulant a|ijiiiyor cotte tliéorie sur (les textes histori(|iies. C'est ce vêlement d'érudilion fausse que nous rejetons.
Pour la théorie elle-même, il y a une nature d'esprits qui y croira toujours. Parmi les idées courantes qui sont maîtresses du cerveau humain, il en est une que J.-J. Rousseau y a mise, à savoir (|ue la jtropriélé est conli'e nature, et que ce (jui est naturel est la communauté. Cette idée règne même chez des érudils, qui lui obéissent sans s'en apercevoir. Les esprits qui sont dominés par elle ii'admetli'ont jamais que la propriété puisse êlre un lait primordial, contemporain des jjremières cultures, iialiucl à l'homme, engendré par des intérêts inslinclivement conçus, en rajtport étroit avec la constiliilidii piiiiiitive de la famille. Ceux-là aimeront liiujours mieux supposer que la comiiiunaulé a dû exister d'abord. Ce sera pour eux une conviction, uni' loi que rien n'ébranlera; et ils sauront toujours plier (juehjues textes à cette conviction et à cette foi. Mais un ]ielit nombre d'esprits, plus doués de sens critique et histori([ue, continueroni à douter de ce qui n'a pas été démonti'é.
En toiil cas, après tant d'essai>, la question reste encore entière. Si quelqu'un veut arriver à prouver scientifiquement la communauté ]irimilive, voici à quelles conditions il y réussira peul-êlri'.
1 ii faudra (pi'il lioiive des textes précis, sûrs, et qu'il les traduise, non par des à peu près, mais exactement, c'est-à-dire suivant le sens littéral des mots.
2" Il se gardera de présenter des faits relaiivemenl modernes pour prouver une institution antique et soi-disant primordiale, comme on a l'ail |joiii- la mark germanique, pour l'île de Java, et pour le mir russe.
5" 11 ne devra j)as se contenter de réunir (juelques faits isolés, qui peuvent n'être que des exceptions; mais il lui faudra étudier les faits généraux, constants, normaux; il les troinera surtout dans les monuments du Ihnil. el un peu aussi dans les vieilles pratiques religieuses.
ORIGINES DK LA PliOrniKTi: FONCIKHE. 117
A" Il aura soin de no pas ((iiirniKlic la ((tiimiMnaiih' m'tu'i'ale (lu sol avec la |tr(»|ti'iôk'' l'aiiiiliali', la(|iicllc [iciil «Irvciilr a\ec le lem|)s une ciiproiiiiété tic villajii' sans (('sscr il'cMic une véri-
lalilr |M ii|ilii''l(''.
o" Il m- |iicinlra pas puni- la conininnantr' dn sol les tcnuros indivises sur un domaine {|ui appailienl à un proprii'lairc. (jue les r(7/aH/, ir»''lanl propriélaii'es de rien, aieiil souveni cnllivé en conininn pour un niailre. mi ipTiU ^e soiriil parlapé aniiuelleinent le sol à cullivcr, cela n a aucun rap|ii)rl avec le connnunisnie ajiraire et en esl nii'uie l'oppox''
(')' Il se gardera d'enilirouiller la (pieslmn à l'aide de-> coinnnniauv ilr \illai:e, à moins qu'il ne l'éussissc à di''nniiilrci' d'aliord <|ue ces commiinau\ d(''ii\en( d'une primilive communaux'' générale. .Mais celle (h'monslralion n'a jamais élé faite; encore, el loul ce ([u'on sait jus(|u'iei des communaux, c'est qu'ils sont une annexe de la |iropriétc privée.
C'est seulemeni en remplissant ces conditions (|ue l'on i'ei'a une œuvi'e scienlilii]ue; jus(pie-là on n'aura l'ail (|ue de la l'antaisie el de la conlusion. (ieini (|ui, ayant pris toutes ces précautions contre de grossières erreurs, trouvera un ensemhlo (le faits et (!<• lextes prouvant un réi:iine de conuiuinaulé, <-elui-!à aura r(''S(du la (|uestioii liistori(juement. Jus(|iie-là n'invorpiez pas l'iiisloiie. Présentez eelli' théorie comme une pure idée de l'espi'il, laipielle peut liicn se Ironver honne, mais avec la(|uc||c l'histoire n'a rien de commun, l'as de fausse érudition, (i'esl l'inlérèt de la science liistori(iiie ipii me louche ici. Ledantici' est ([ne, pai' amour pour une llii'orie, on ne fasse enlrei' de force dans l'histoire une série d'erreurs, (le qui m'effraye, ce n'est pas la théorie elle-même, elle ne nmdiliera |ias la marche des faits humains, mais c'est la méthode dont on se sert poiu- la faii-e passer. ,lc redoute cet usauc (jue l'on |)réten(l faiie de l'érudition, celle manière de faire dire aux documents le contraire de ce (|u'ils di--i ni. celle fa(,'on supeiiicielle de |iarler de Ions lev peuples du monde sans en avoir éludn' un seul. A aucune époipii' on n'a plus pr("iné les « textes » (jue de nos jours; à aucune i''poi|ue on n'a traité les textes avec tant de légèreté.
POLVBE
ou