‹ Questions historiquesChapitre 83 sur 258 · Plulaniue, Vie de Cléomène · texte numérisé non relu

Plulaniue, Vie de Cléomène

Pliilopémen était de Mégalopolis; par sa naissance il appartenait à l'aristocratie. Il eut j)our maîtres deux philosophes académiciens, mais qui paraissent avoir été moins soucieux de lui apprendre des théories spéculatives que les principes du i^iiuvernenient aristocratique. Ces deux hommes, Ecdémus et Démophanès, avaient fui le gouvernement des tyrans, avaient vécu dans l'exil, et n'étaient revenus dans leur patrie que pour l'affranchir. Ces mêmes hommes s'associèrent à Aratus pour chasser Nicoclès de Sicyone. Tels furent les premieis maîtres de Philopémen'.

Polybe est l'élève de Pliilopémen et le fds de Lycortas. Ces trois hommes ne forment presque iju'un même personnage, tant leur politique a été une au milieu de circonstances très diverses. Ils sont les sages de la Grèce; ils sont du petit nombre de ceux que l'intérêt personnel ou la haine ne domine pas complètement et qui donnent la meilleure part de leurs pensées à la recherche du bonheur public. Polybe s'élève au-dessus des misérables intérêts qui divisent ses concitoyens. Au moment même où la plupart des Grecs ne songent dans chacune de leurs révolutions (ju'à enlever ou garder la richesse, il leur rappelle que la véritable science du gouvernement se propose un autre but, " celui de mettre dans la vie privée la vertu et la sagesse, dans la vie publique la douceur et la justice^ ».

Les maux de la Grèce l'ont vivement frappé; on reconnaît dans son livre qu'il y a cherché un remède. Il a étudié ces partis qui déchirent les cités, et il a vu également les excès et les vices de chacun : les riches sont ambitieux, les pauvres sont turbulents et cupides. Si les divers gouvernements sont justes et nmdérés à l'origine, l'abus se glisse bientôt en eux ; la royauté se change vite en tyrannie, l'aristocratie dégénère en oligarchie violente, la démocratie se corrompt et la multitude devient plus forte que la loi. Dès lors chacun de ces gouvernements est impuissant à régir la société; car les excès soulèvent trop de haines et appellent un châtiment et une vengeance; la royauté alors est renversée par les grands, l'aristocratie tombe frappée

1. Piilvlic, X. 22. l'iulaniue, l'I.i'opéinen, 1. ■U. l'olvbc, VI, 47.

POLYliK OU LA GRKCK CONnlISK l'AR LES ROMAINS. UI

par le |)l'ii|iIo, la démocralic eni'aiilc un tyran. Le coi'clo des révolutions Iouiiil' ainsi sans fin, par cela seul que chacun (le ces trouvernenients a été porté à l'excès. Or ces abus sont inhérents à cliacnii d'eux < (•(iniiiic la roiiille au Ici', comme le ver au bois ». Nul n'y peut écbap|ier; chacun a en lui-même son vice et en nièuic temps son fiermc de destruction. .Vinsi Imis les |)arlis, aux yeux de l'olybe, sont éfialemeul condamnables; tous sont rongés jnir mie maladie originelle. Les guerres civile-, la M'-rie des ivMilulions, lt;s malheurs de la Grèce sont iiiipulalile- à leurs exet-s. Le remède n'est donc pas dans le triomphe de l'un d'entre eux; ni la royauté, ni l'aristocratie, ni la démocratie ne peuvent sauver la Grèce.

Mais INdsIie, en juge im|iarlial. voit aussi les iiK'iilcs de chacun de ces gouvernements. La royauté lui semble juste et honiu', à condition du moins ([u'elle se l'onde plus sur la raison que sur la force. 11 aime l'aristocratie, ce gouvernement des meilleurs, pour\u (pir 11' |iiiii\oir se rencontre avec; la \erlii cl la sagesse. L'égalité lui paraît aussi un bien précieux.et la volonté du grand nombre est pour lui la véritable source de toute puissance légitime; il aime doiu', la di'mocratie, du moins si le prople i< a conservi' riialiilinle d'aduii'r le- dieuv, de ivspecler la vieillesse et d'obéir aux lois ».

Celte idée qu'il y a quelque chose de bon dans ces trois gouvernements a l'ail penser à Pohbe, comme à (piebpies sages d'aulie- ('pociues, que le meilleur système de ptdiliipu; serait celui qui les rc'iiinrail Ions les trois; il sembli- en cll'i'l désirable de prendre à chacun d'eux ses qualités, en se gardant de ses vices. Que la royauté, l'aristocratie et la démocratie s'associent donc et se conlondent dans la cité. Isolé, chacun de ces gouvernements a enfanté des maux sans mmibre p^iir la Grèce; ipie l'on essaye donc de les unir. Il n'est pas besoin de j)orler la hache dans la société grec(pie, de faire disparaîti'e par la vi(dence tout un parti, à supposer que cela soit possible. Ce ijue veut Polybe, au contraire, c'est que tous les parfis s'unissent pour concourir au gouvernement de l'iMat; c'est ipic la cité n'ait à regretter les forces d'aucun d'eux, et ([ue tous puissent contribuer à son bonheur. Le gouvernement qu'il sou-

U2 QUESTIONS inSTORIQUES.

haitf! à la Grèce, c'csl celui où loiiles les raclinii^ sont unies, c'esl-iVdire où il n'y a plus de faclious.

H y a donc encore en (Jrèce quelqnes hommes sajres, qui ne s'ahandonncnl pas loul entiei's aux passions piiliti(|ues, qui délestenl les excès el redoulenl les Indes, (pii ne venlent appartenirà aucun des deux partis extrêmes, et <[ui essayent d(> tenir le milieu entre ces deux ennemis acliarnés qui se disputent les cités.

Mais la sagesse de quelques hommes ne supplée pas à la sagesse qui manque à une nation. Polyhe voudrait confondre tous les partis dans l'Élat; il ne songe pas qu'il ne peut y faire entrer la royauté, l'aristocratie et la démocratie sans y faire entrer en même temps hien des passions et hien des haines. Ces systèmes si bien ordonnés des hommes réfléchis sont trop compli(jués, et les rouages en sont trop délicats pour la main des peuples; ils les brisent en y touchant.

Polybe n'est pas d'ailleurs absolument impartial. En détestant les deux factions, sa haine doit être plus vive pour (relie du peuple. Par sa naissance et par son éducation, il appai'tient à l'aristocratie; seulement il en craint l'excès; en la limitant, il veut la sauver de son plus grand ennemi, l'abus.

il se distingue donc de la plupart de ses concitoyens en cela seulement qu'il est plus modéré iju'eux. Mais pourra-t-il faire partager cette modération à la société grecque? Pourral-il même la conserver toujours en lui'.' Ou'il se trouve en face de la démocratie et de ses exigences, que de cette hauteur paisible d'où il considère les constitutions en philosophe, il se trouve porté tout h coup dans la mêlée, la modération ne lui sera plus possible; car il est homme; il faudra preiulre un parti, se décider résolument et combattre. Telle est précisément riiisloire de sa vie. Il a toujours cherché à se détacher des factions, il a voulu rester neutre entre l'aristocratie et la démocratie. Mais les circonstances ne permettaient pas cette impartialité, et, au moment décisif, il a dû agir exactement comme s'il appartenait à une faction.

Même dans son livre il n'est pas sans se contredire; l'homme ne peut pas être tout entier sagesse et raison. Polybe disserte-

POLYBE OU LA GRKCE CONQL'ISr. l'.VU LES ROMAINS. LI-'j

l-il. r'est en philosophe: mais s'il ;iu il mi -il lacoiiU-. riioiiime (ratlioii cl riii-itorieii n'oiil pas toujours le nirme ilt'siiiléiessemeiil cl la même modéralioii. Il ressi-iil, lui aussi, en ilrpit de ses principes, ses haines et ses alTeclions. Il déleste «lu l'oiul du cœur If parti populaire, ce parti des hrouillons, comme il l'ajipelle, TO'j; y.'xfi/.txz. Il ne mamjue aucune occasion Ai' rahaisser les villes où il est en vif;ueur. Sa haine contre les tyrans t'clale à chai|ne page. «Le nom du tyran, dit-il, n'eniraînc-t-il pas avec lui l'idée de la |)lus f:riiMilc inii|uili' .' ne ((imprcinl-il pas tous les crimes dont la nature humaine est capahle' .' » Et ailleurs : c Le meurtre d'un tyran, dit-il encore, est un titn^ de gloire'. » Il avoue pourtant (ju'à Syracuse lliéron a aci[uisle pouvoir sans massacrer, sans exiler aucun citoyen; « mais de lout ce qu'on peut voir, c'ot la chose la j)lus étonnante^ ». Nahis est regardé par lui ciiinnu' un monstre dont touli>s les actions ont été des crimes.

l'iiilippe est un bon roi tant ipiil se conforme à la pcditiijue aristocratique d'Aralus : l'ahandonne-l-il, il devient un odieux tyran, qui ne respire plus(|ue le vice, la cupidité et le sacrilège'.

Il est si facile à l'homme de se faire illusion. On croit être sage, et l'on est passionné; on est impartial dans l'instant où l'idi réilécliil, et l'instant d'aj)rès les préférences et les haines se trahissent. Quel homme est assez fort avec son seul génie pour résister à racticni puissante et incessante des premières idées reçjues? il est rare et diflicile d'être soi ; on prend les pensées el les sentiments comme le langage des autres hommes, l'olyhe est né Grec, et par conséquent il est attailit' à une faction, l'our être parmi les jdus modérés dans son parli. il n'en e>l pas moins du parti ari>tocrali(pie.

Ainsi les sages eux-mêmes sont dominés par ces luttes qui remplisseni la vie des cités: ils ne peuvent échapper aux factions; ils peuvent encore moins les extirper de la (irî'ce et rendre le calme à leur Jiays.

\. r'.ilïlie. IL 50.

3 lilein. II. 5ti.

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