LA SUITE DES « OBERLE
Mes chères enfants,
La [erre où plusieurs d'enlre vous sont nées, où sont nés tous vos parents, et qui est donc la vôtre, n'a point cessé d'être une terre de contradiction. Cluupie motte de guéret, chaque maison, chaque herbe y est aimée d'une autre façon que les mottes, les maisons et les herbes d'ailleurs ; avec une tendresse douloureuse pour ceux qui se souviennent ; Aprement et jalousement par les maîtres nouveaux. Il n'en paraît rien au dehors. Vos villages font le môme travail que leurs voisins des plaines incontestées; ils fauchent, ils moissonnent, ils recommencent les semailles, ils poursuivent la vie éternelle des campagnes, et, sur leurs toits les mêmes cigognes qu'autrefois, ou leurs filles, arrivent encore le 23 février pour quitter le nid le jour de l'Assomption. Mais ce n'est là qu'une apparence.
I. Discours i»rononcê à l'orphelinat des AIsacio.ns-Lorrains, au Vésinet, le 25 juin 1905.
Dès que ces noms de villages, qui devraient être obscurs et qui le furent longtemps, sont jetés à travers le monde, à d'infinies distances, les âmes s'émeuvent. Quelque chose de puissant a été touché en elles : Tidée d'un droit blessé. Et elles se troublent toutes, et s'arment, et s'assemblent en groupes opposés. Les soldats, les politiques et les politiciens, les romanciers, les poètes, et après eux tous ceux qui dépendent de la pensée des autres, élèvent la voix et crient : (» Voici ce qui est juste et voici ce qui est bien ! » Les uns songent à la guerre ; d'autres voudraient, à prix d'argent ou de colonies, racheter ce morceau séparé de la France ; d'autres demandent la neutralisation des provinces d'Alsace et de Lorraine; d'autres ne demandent qu'un prince et un parlement pour la terre d'Empire ; d'autres, qui ne savent plus le sens des mots, se déclarent résignés et proposent ce qu'ils appellent l'oubli ; d'autres, patriotes avisés, et qui n'ignorent point ce que le temps apporte de changement dans les deuils les plus rudes, célèbrent le courage des générations nouvelles, de ces fils de Français, nés en terre séparée, fidèles au sol natal et fidèles au souvenir, qui se défendent en demeurant et font germer la France dans les sillons conquis. Hier encore un écrivain de chez nous, avec sa belle intrépidité coutumière et des mots admirables, a donné ce conseil d'énergie silencieuse.
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Jo ne contredis pas l'idée qu'il a exprimée. Il y entre trop de courage, en effet, et trop d'abnégation, trop de raison aussi pour qu'on puisse la combatire ou môme ne pas l'approuver. Je crois seulement qu'il faut élargir ici l'expression de devoir et ne point la réserver pour ceux qui restent, mais l'étendre à ceux qui firent autrement et quittèrent leur foyer pour rentrer dans la patrie diminuée. Ceux-ci obéissaient à Tune des inspirations multiples du même amour. Ils ont souffert une épreuve différente mais également redoutable. Ils ont été des centaines de mille, surgissant du peuple gardien de frontière et fournissant tout à coup, comme des gentilshommes, leur preuve de haute noblesse. Vos parents firent ainsi, mes enfants. Et je lisais hier, dans le compte-rendu de l'assemblée •générale de la Société de protection des Alsaciens- Lorrains, que, l'année dernière, après tant d'années et tant d'événements, « plus de trois mille émigrants ont eu recours à la Société au moment où ils venaient de passer la frontière française, dans l'intention, pour la plupart, de prendre du service en France ». En agissant ainsi, je ne sais pas s'ils firent le mieux, mais je suis sûr qu'ils firent bien, et que, d'ailleurs, presque tous, ils n'auraient pas pu faire autrement.
Je n'ai pas dit autre chose, dans un livre qui m'a fait beaucoup d'amis dans votre Alsace et dans
votre Lorraine. El comme il est de votre âge d'aimer les histoires, je veux vous raconter en peu de mots la suite de l'histoire de Jean Oberlé, qui fut un de ceux dont je viens de parler. Je vous la raconte et ne récrirai jamais, parce que c'est assez d'avoir mis une fois son cœur dans cette peine qu'il faut souffrir avec ses héros.
La première partie, celle que vous avez pu lire, peut se résumer en deux phrases. Il y avait un jour un jeune homme de sang français, né au pied de la montagne de Sainte-Odile et que son père avait fait élever à l'allemande et parmi les Allemands ; mais le goût de la France germa tout seul dans l'âme de Jean Oberlé, et devint si fort que le jeune homme s'échappa de la caserne Nicolas, où il venait d'entrer, et traversa la frontière, pour prendre du service dans le pays quil aimait sans l'avoir jamais vu. 11 laissait, dans son village d'Alsheim, une jeune fdle qui se nommait Odile Bastian, et la moitié de son chagrin, peut-être même un peu plus, était de l'avoir quittée.
Et maintenant, voici la lin de l'histoire.
Quand il eut vécu quelque temps en France, Jean Oberlé fut désenchanté, et un doute, le plus cruel de tous, s'établit dans son esprit. Il crut découvrir, il pensa que la réalité différait trop de son rêve, et que le dur sacrifice qu'il avait fait, il Lavait fait en vain. Après dix-huit mois, dont une
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année passée au régiment et six mois au milieu des ouvriers, dans l'industrie où il avait repris sa carrière, malheureux, presque désespéré, il voulut revoir Odile. Il partit donc, et, sachant qu'il risquait sa liberté dans ce voyage, il traversa les foréls des Vosges à pied, pendant la nuit, et arriva, avant même que le matin fût clair, devant la vieille maison au toit de tuiles débordant. Alors, s'étant baissé, il ramassa un caillou, et le jeta contre le volet d'une fenêtre. Et voyez cette merveille : à peine la pierre eut-elle touché le bois, qu'une tête jeune et blonde apparut, et pAlit, et fît un signe, mais Odile Bastian ne parla pas, et ni la surprise, ni la joie ne purent prendre en défaut sa tendresse qui veillait. Un moment après, elle ouvrait la porte de la maison, et, faisant entrer Jean Oberlé dans la grande salle d'en bas, elle demandait, déjà reprise par la crainte :
— Quelle imprudence vous avez faite! Qu'y a-t-il donc ?
— Il y a, répondit Jean Oberlé, que j'ai tout sacrifié à une France qui n'est pas celle (jue je croyais. Voilà des mois que je vis au milieu des Français : ils sont bien divisés; plusieurs ont oublié notre petite patrie d'Alsace; plusieurs même parlent mal de la grande et la renient tout haut ; plusieurs ont un amour de la paix qui ressemble à autre chose, et beaucoup ne me portent pas plus d'intérêt
que si j'étais né à Celte ou à Cherbourg. En vérité, Odile, l'Alsace n'est pas aimée autant qu'elle aime. Je ferai ce que vous me conseillerez. Que pensezvous?
La jeune fille répondit aussitôt :
— Je pense donc que la France a besoin de vous. Relournez-y!
Elle ajouta :
— Peut-être ne la connaissez-vous pas bien. Jean Oberlé repartit. Et, à peine avait-il quitté
la maison du vieux Bastian, que la police se présenta pour arrêter le déserteur. Deux années nouvelles passèrent. Jean Oberlé travailla, voyagea, et étudia la France. Il avait mûri. 11 commençait de comprendre qu'à côté de ceux qui font tant de bruit, il y a tous ceux qui se taisent et qui soutiennent le pays de leur effort quotidien, il y a la réserve de la vie obscure, laborieuse, croyante, familiale et dévouée. L'espérance renaissait en lui. Après ces deux années, il voulut encore revoir Odile, mais, cette fois, pour la ramener en France avec lui. Et il reprit le chemin d'Alsheim. Plusieurs lettres l'avaient précédé en terre allemande. Dans l'une d'elles, il disait à son ancien camarade d'Université, Wilhelm von Farnow, capitaine dans la garde impériale : u Je retourne en Alsace pour demander la main d'Odile Bastian. Gomme il est probable que je serai reconnu, je vous confie ce