‹ Questions littéraires et socialesChapitre 3 sur 14 · M. Henry Bordeaux, dans la Reçue hebdomadaire · texte numérisé non relu

M. Henry Bordeaux, dans la Reçue hebdomadaire

xix*" siècle est plutôt bourgeoise, mais elle s'adresse encore à un public d'élite . Si on ouvre des romans de Flaubert ou de Feuillet, pour ne parler que des morts, on a l'impression que ces écrivains ont eu l'ambition de plaire à des lecteurs instruits, tout au moins à des bacheliers. Je ne les en blâme pas. On peut écrire pour une catégorie, pour une minorité, pour une coterie même, et pour trois amis si Ton veut. Tout ce que je prétends, c'est que la majorité des œuvres contemporaines, roman, poésie, théâtre, sont faites pour un autre auditoire que le peuple. Et même lorsque nos auteurs dramatiques de la nouvelle génération, avec une générosité d'intention véritable, portent au théâtre certaines questions du grand problème social, n'cst-il pas évident qu'ils les traitent pour l'instruction de leurs égaux, des philosophes, des économistes ou des gens du monde, et, qu'à de rares exceptions près, ils voient plutôt l'autorité à réformer que l'ouvrier lui-même à former? N'est-il donc aucune œuvre d'imagination qui réunisse ces deux caractères d'être une œuvre d'art accessible à tous? Un homme de génie a essayé chez nous quelque chose de semblable. Il a compris admirablement les conditions que réclame non pas le grand public, mais l'immense pubHc auquel un roman peut aller, et, si le livre est déparé par d'énormes défauts, il a néanmoins la simplicité, l'ampleur et, par endroits, la haute moralité qui

doivent marquer un drame destiné à passionner et à élever l'esprit du peuple. Un critique inconnu, un certain M. Courtat, a eu la patience impertinenie de calculer que les Misérables de Victor Hugo contenaient exactement 985 pages inutiles. C'est bien possible; mettons 1000, et admirons la variété de l'esprit humain. Admettons qu'il y ait, en ellet, un tiers de fatras, de déclamations, de théories creuses, de hors-d'œuvre politiques insipides. Tombons d'accord que Ton rencontre, dans cette épopée commencée en 1847 et publiée seulement en 1862, des blasphèmes qui ne sont pas de la première manière du poète, et de mauvais calembours qui furent de toute sa vie. Laissons dire volontiers que les fautes de goût abondent dans le détail, et notamment dans la légende des chapitres qui s'intitulent : « Que Mgr Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes; — Fin joyeuse de la joie; — Vagues éclairs à rhorizon; — Madame Victurnien dépense 35 francs jjour la morale; — Gomment Jean peut devenir champ; — Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux, etc. » Il n'en demeure pas moins certain qu'il y a des fragments de chefs-d'œuvre dans cette œuvre inégale, et que ces fragments peuvent être compris de tous, et qu'ils sont d'une beauté que tout esprit humain peut apercevoir. Dès l'origine, cela fut proclamé par de tout autres hommes que les admirateurs aveugles du poète. Au temps où

parurent les Misérables^ Louis Veuillot, après avoir fait les réserves les plus légitimes, les plus nécessaires, reconnaissait, dans le roman de Hugo, ce qu'il appelle « un souffle de justice, un souffle de foi chrétienne, et catholique par conséquent, souffle court et mêlé, mais brûlant, parfois sublime ». Parlant encore de la scène o^ Jean Valjean, pour sauver un accusé innocent, va se livrer à la justice et paraît en cour d'assises, il disait encore : « La scène est d'une extraordinaire beauté. Le combat intérieur qui la précède est plus magnifique encore, et il est conduit, ravivé, mené à son terme avec un art prodigieux. » De nos jours, un critique, Tun des plus sagaces et aussi Tun des plus sévères qui aient jugé Victor Hugo, — j'ai nommé Edmond Biré, — n'hésite pas à écrire ces lignes : « Si les Misérables avaient été continués et terminés dans le même esprit qui avait présidé à leur conception; s'ils n'avaient pas été dénaturés, envenimés par les passions de l'auteur devenu démagogue et socialiste; s'ils n'avaient pas été démesurément enflés par des épisodes qui débordent le cadre primitif,... l'œuvre du poète, qui reste encore très puissante et très belle, serait la plus admirable qu'il eût écrite, une des plus belles de notre littérature. »

Tout le monde connaît la thèse, l'idée maîtresse des Misérables. Elle est humaine, elle est consolante : c'est la rénovation par le repentir, l'ascension

du coupable, hors du crime, jusqu'aux limites où Texpialion suraboudante couvre la faute, et la transfigure en une occasion de beauté morale, où le repentir dépasse Tinnocence, et va plus loin qu'elle, dans le mérite devant Dieu et dans l'admiration émue des hommes. Rien dans cette idée qui soit obscur, rien au contraire qui ne tienne aux racines de notre être et ne se lie, plus ou moins, à Thistoire universelle des hommes. Le style, les épisodes, le choix de ces vastes tableaux faits pour séduire les imaginations les plus simples, tout révèle une divination géniale de l'Ame populaire. Qu'on se rappelle le début du premier volume, le vol chez Mgr Myriel et le pardon de l'évoque, la lutte intérieure, chez Jean Valjean, entre l'instinct mauvais et la conscience qui s'éveille : quel est l'ouvrier, l'apprenti enfermé avec son livre, un soir de dimanche, qui ne comprendra pas cela? Avec le second volume, nous entrons dans l'épopée militaire. Nous sommes à Waterloo; nous voyons les campagnes plates avec les villages et les fermes aux noms fameux, les moulins, les fossés; nous voyons l'armée de Napoléon au repos, l'armée de Wellington au repos, et puis les estafettes qui partent, le premier coup de canon, la mêlée, les charges, l'héroïque jeunesse qui tombe ou qui s'élance, la Vieille Garde qui donne, la vie et la mort qui s'affirment, l'une et l'autre, avec la plus eiïroyable énergie, dans l'espace

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le plus restreint et dans le temps le plus court, c'està-dire Tobjet des plus fortes impressions et des plus'i durables souvenirs qui puissent se graver en nous.!] De plus, les mots sont empruntés à la langue de | tous; leur arrangement est d'un suprême artiste.! Qui peut oublier, après Tavoir lue, cette phrase où i ressuscitent à la vie les cuirassiers du maréchal Ney qui vont charger : « Ils étaient 3500; ils faisaient un front d'un quart de lieue; c'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses... »? Et plus loin, lorsque sur le champ de bataille, à huit heures du soir, la Garde de l'Empereur s'ébranle, n'a-t-on pas, toutes les imaginations humaines n'ont-elles pas la vision du drame, dans ces lignes de Victor Hugo : « Quand les hauts bonnets des grenadiers de la Garde, avec la plaque à l'aigle, apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la France ; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, ailes éployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus, reculèrent, mais Wellington cria : « Debout, gardes, et visez juste! » le régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva, une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. » Tout de suite après la vision de la bataille, c'est la vision de l'enfant qui se lève, touchante, familière.

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lïvc. Dans le môme volume, après Waterloo, nous avons Cosette. La phrase reste toute simple; elle parlait à l'imagination, elle parle au cœur, c'est-à-dire aux deux forces qui commandent à tous. Victor Hugo a su pénétrer ces petites âmes d'enfants, qui sont si près des nôtres par Tamour, et en même temps si loin de nos manières de voir, de souffrir, de nous

\ primer. Pour peindre la fdle de la malheureuse 1 antine, abandonnée, livrée à un couple affreux d'aubergistes de campagne qui la maltraitent, il met presque autant de pages que pour raconter \\'aterloo ; il accumule des détails et des scènes (1 une puérilité admirable et profonde. C'est une épopée encore, et Tune de celles qui seront éternellement populaires, celle de l'orpheline battue et déjà r-mme par la douleur, u Dans le pays, dit-il, on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures, s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau, tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin, dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube. Seulement la pauvre alouette ne chantait jamais. » 11 montre Cosette qui travaille, et qui regarde jouer les enfants de Thénardier, Cosette qui tremble quand on lui parle, Cosette ;i qui la marûtre commande d'aller, la nuit, puiser de l'eau dans la forêt, et qui a peur des branches, de l'ombre, du silence, Cosette qui rencontre dans

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les bois Jean Valjean, un étranger cependant, et qui a tout de suite confiance, Cosette, à qui l'inconnu, entré avec elle dans Tauberge, donne une poupée, f et qui n'ose pas croire d'abord à la joie, et puis s'abandonne au rêve de ses six ans, saisit la poupée, et l'endort avec des gestes et un recueillement maternels. Le grand poète sait bien qu'il faut s'arrêter sur ces idylles brèves des vies misérables ; que la pitié de ceux qui lisent le lui demande. Et il ajoute, pour que nous continuions d'observer Cosette et d'être heureux avec elle, ce couplet demeuré célèbre : « La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. » Quel âge faut-il pour goûter ces lignes-là? tous les âges. Et quelle âme? n'importe laquelle.

J'ai cité ces différents thèmes empruntés au même roman : le repentir du criminel, la guerre, l'enfant,

>arce qu'ils sont des thèmes universels, d'une grandeur simple, qui caractérisent l'œuvre de Hugo. On pourrait y trouver vingt autres exemples du môme ordre. Ceux-là suffisent pour isoler ce livre, ou à peu près, dans notre littérature. Ils suffisent, avec cette autre remarque, cependant, que je ne puis pas développer : c'est que, dans les Misérables^ la part de l'amour est toute petite. Elle n'existe pour ainsi dire pas. Ce qui remplit, en général, les œuvres d'imagination, le commencement de l'amour, les serments d'amour, les fadeurs qu'échangent les fiancés, les emportements de passion, les malentendus, les regrets, les dissertations sur le bonheur ou le malheur par l'amour, tout cela est à peu près absent dans le poème en prose des Misérables. Hugo -avait qu'il aurait pour lecteurs et il voulait émouvoir, par un portrait ressemblant, des hommes et des femmes de l'immense famille laborieuse, qui aiment sans doute, qui en souffrent, qui en meurent quelquefois, qui ont leur idylle ou leur tragédie, mais toujours rapide et à peu près muette, enserrée dans une vie de rude labeur, de soif et de faim, de poursuite et d'attente du pain quotidien.

Je ne prétends pas qu'on ne puisse pas nommer d'autres œuvres qui se rapprochent, plus ou moins, du type du roman populaire. On pourrait facilement établir qu'Alexandre Dumas père, George Sand, Erckmann-Chalrian, Jules Verne, ont eu le secret

de se faire entendre des masses» et comment, par le i côté technique ou artistique, ils méritent d'être b étudiés; comment, d'autre part, la valeur morale est, chez eux, inférieure à la valeur littéraire, ou insuffisante, ou tout à fait absente. Nos voisins les Anglais me paraissent posséder une littérature populaire plus abondante que la nôtre et plus saine, et, à de même, les Russes. Pour m'en tenir aux Anglais, il est remarquable que leurs romanciers, à la différence des écrivains français, ne s'attachent pas, en général, à l'étude d'un cas de psychologie passionnelle, d'un scrupule, d'un doute, d'une situation intéressante sans doute, mais exceptionnelle, soit en elle-même, soit par la qualité des personnages qu'elle met en scène. Cette race, toute portée à l'action, se représente le roman comme une biographie. C'est l'enfance, l'âge mûr, parfois l'existence entière du héros qui passe sous nos yeux, longues périodes où il y a des chances pour que chaque lecteur reconnaisse quelque trait de sa propre histoire. Le monde est plus largement ouvert à leurs écrivains et plus familier qu'à nous. Ils y choisissent les cadres les plus nouveaux et les plus variés. Ils peuvent tracer un tableau fidèle de la vie anglaise, sous toutes les latitudes, de l'équateur aux pôles, sans risquer de dérouter complètement le lecteur, parce qu'un élément du moins ne variera pas, parce que les mœurs anglaises, le home anglais, le thé

li^lais, le corsage clair et le chapeau canotier des Anglaises, l'amour des sports, Tendurance, la hauteur d'âme et d'humeur de l'Anglais se ressemblent, au cap de Bonne-Espérance, aux frontières de l'Inde et dans le dominion du Canada. Un fd mystérieux K'he la mère patrie avec les îles et les continents de toute la terre, comme ces lignes légères, tracées sur les cartes de géographie, et qui marquent la route normale des vaisseaux, la route aussi de la l)onsée humaine. Quelles ressources pour un romancier, dans cet empire colonial universel, vivant et fréquemment parcouru; quelles inspirations multiples et toujours dominées par le souvenir de l'immense cité du bord de la Tamise; quelle

ine rénovation des thèmes les plus communs! Heureux écrivains! ils ont, de plus, la certitude d'être entendus lorsqu'ils élargissent l'horizon terrestre et qu'ils expriment un sentiment religieux; entendus non pas d'une élite, mais du peuple encore pénétré de christianisme, et qui conserve, de ses origines, un idéal divin mêlé à tous les appétits humains. J'ajoute enfin que leur façon de composer n'est pas identique à la nôtre. Tandis que nous écrivons, par une sorte d'instinct théâtral et de tradition, des chapitres qui gravitent tous autour d'une scène principale, un peu comme les actes d'une pièce dramatique; tandis que nous faisons un livre très un et très serré, destiné à être lu sans

arrêt, eux, ils écrivent une sorte de journal intime; ils superposent les détails, sagement, posément, avec Tamour de Theure présente qui ne connaît pas Favenir, sans la même hâte vers le but, et ils songent aux misses qui parcourront vingt pages avant une course à cheval, au chasseur de renard qui revient au logis et qui a besoin d'une petite dose de lecture pour calmer la fièvre de ses veines, au commerçant de la Cité, à l'ouvrier anglais, libres avant le coucher du soleil, et qui prendront le livre et le poseront bientôt sur le coin du dressoir, heureux d'avoir trouvé Foccasion d'une larme ou d'un sourire qui n'étaient pas permis dans le travail du jour. Et ainsi le roman anglais est un roman plus que le nôtre près du peuple, plus conforme au cours même de la vie et mieux en harmonie avec l'esprit des simples.

Tout ce que nous venons de dire tend à prouver, du moins je l'espère, que le roman populaire est possible puisqu'on peut citer des exemples, ici ou là, de livres écrits par de grands artistes, capables d'influer heureusement sur l'esprit des foules, et répandus jusque dans les villages d'Angleterre ou de France. Mais nous nous heurtons ici à un système. Ce que nous disons exister, certains le déclarent impossible et inexistant, au nom des principes.

Nous ressemblons à ces gens naïfs qui essayent de toucher un arrérage de rente sans présenter un

certifical de vie. L'employé leur cleinaiide s'ils ont un papier prouvant qu'ils vivent. « Mais non, ivpondent ces innocents. A quoi bon? Vous nous \ oyez, nous vous voyons, nous sommes nos preuves vivantes et parlantes. Payez-nous. » Le fonctionnaire réplique : « Bel argument! Vivre n'est rien si un papier ne Tatteste. Vous n'êtes qu'un fait, devenez un droit. Soyez des hommes qui respirent avec certificat, et ne parlez pas avec tant de présomption dune existence tout au plus réelle, qui n'a rien de légal. » Ainsi du roman populaire. Une école, nombreuse et forte, prétend que la littérature et l'art - adressent et s'adressent nécessairement à une élite de l'humanité. L'existence de romans populaires n'est pas une preuve; il faut prouver qu'ils ont le droit d'exister. Dès qu'on s'adresse au peuple, on ne fait plus de haute littérature ou de grand art, et le succès même de pareilles tentatives ne s'achète qu'au prix de la beauté sacrifiée. C'est une thèse fort soutenue. La formule la plus nette en a été donnée par un de nos meilleurs critiques contemporains, un des plus ouverts cependant et des plus informés, M. Emile Faguet, qui a écrit dans ses Politiques et Moralistes : « La littérature et l'art ne sont populaires qu'à la condition d'être médiocres ».

On me permettra d'être d'un avis absolument contraire, et d'en dire les raisons.

La doctrine que je repousse me semble d'abord

méconnaître le but véritable de la littérature et dej; Part. N'est-ce pas les rapetisser, que d'en faire le|i' bien de quelques privilégiés, un amusement de: mandarins, un plaisir de raffinés? N'est-ce pas une ambition que je qualifierais à mon tour de médiocre que celle de plaire et d'être utile à une toute petite i partie de Thumanité, toujours la même, la moins )i facile à émouvoir, et en un sens la plus négligeable, puisqu'elle trouve autour d'elle tant de moyens de jouissance et de perfectionnement? J'aime mieux le comte Tolstoï, dans son livre Qu'est-ce que UArt? disant : « L'art est un moyen d'union parmi les ^ hommes,... une activité qui a pour but de transmettre d'homme à homme les sentiments les plus hauts de l'ame humaine ». De tout temps, de très grands artistes ont considéré de la sorte leur mission dans le monde. Ceux qui bâtissaient les cathédrales, les sculpteurs et les verriers qui les faisaient si belles, je veux bien qu'ils eussent l'intention d'honorer le ciel, mais ils voulaient aussi orner la terre, et ravir les yeux des hommes. Le plain-chant n'était-il pas et n'cst-il pas encore une musique populaire? L'orgue a-t-il été inventé pour l'unique plaisir des riches, ou n'est-il pas plutôt la preuve d'un effort de génie, pour assembler tous les instruments sous les doigts d'un seul homme et les faire entendre à des foules ignorantes, et, d'autre part, peut-on douter que l'âme de ces foules en ait été embellie et réjouie? Dans ce

LE ROMAN POPULAIRE IQl

même domaine de la musique, oserait-on soutenir (|ue le goût des chefs-d'œuvre ne s'est pas répandu,

le nos jours, parmi le peuple de Paris et de quelques Jurandes villes, comme il est depuis longtemps populaire en Belgique, en Allemagne et ailleurs? Pourquoi déclarer impossible en littérature une tentative qui paraît heureusement accueillie en musique? Et, pour préciser, pour en revenir à la question iiiOme que je traite, comment soutenir que ce peuple qui dévore les romans, qui y trouve un attrait et veut y trouver une direction, soit condamné à n'en lire que de médiocres, d'insipides et de malsains, parce qu'il est peuple et que l'œuvre d'art n'est pas faite pour lui?

Ah ! si nous étions plus chrétiens ou simplement j^Ius logiques avec nous-mômes, nous jugerions autrement cette question d'art et de littérature ! Nos pères, enseignés par le christianisme, avaient un

ens plus profond de l'égalité, dont nous parlons -ans cesse, mais à laquelle nous avons tant de peine a souscrire. Ils la connaissaient sous ses divers aspects, égalité de nature, égalité dans la souffrance

t dans le mérite, égalité devant la mort, égalité dans la destinée immortelle, et, s'ils étaient tentés de l'oublier, un grand fait venait la leur rappeler, et r'était, aux mômes fêtes chrétiennes qui les réunis-

aient, la participation de tous aux mêmes sacrements, la même dignité morale reconnue aux

maîtres et aux serviteurs, aux riches el aux pauvres, égalité, en somme, la plus parfaite, puisqu'elle s'opère par la commune grandeur des hommes. Je suis sûr que les artistes qui vivaient au moyen âge, Dante quand il écrivait sa Divine Comédie^ les auteurs de nos poèmes nationaux et de ceux des nations voisines, les bâtisseurs d'églises, d'hôtels de ville, de maisons corporatives, les sculpteurs, les peintres, les musiciens, avaient présente à l'esprit cette idée fraternelle, et dédiaient en secret leur œuvre à tout le peuple chrétien. Ils ne le croyaient point indigne de leur génie. Et nous-mêmes, pouvons-nous penser le contraire, lorsque nous nous intéressons à tout ce qui peut relever la condition matérielle et morale du peuple, lorsque nous multiplions les écoles, les bibliothèques, les cours d'adultes, les conférences, lorsque nous préparons l'avènement d'un quatrième État, aussi bien par nos défauts et nos négligences, que par nos efforts directs? Nous aurions donc excité l'universel désir de savoir pour ne pas le satisfaire? Nous dirions que le peuple aura sa part de toute chose, sauf de la littérature et de l'art, domaine réservé, chasse gardée, pièges dans la propriété? Est-ce logique? Est-ce désirable? Est-ce seulement possible?

Je ne le pense pas. Et d'autres, fort heureusement, pensent comme moi. Je lisais récemment, dans un grand journal de Belgique, une étude sur

le roman-fcuillelon. L'auleur demandait qu'on essayât, peu à peu, de substituer aux fantaisies puériles et dénuées d'art des feuillelonnistes quelques œuvres recommandables par le mérite du fond et de la forme. « On n'a pas apprécié à sa valeur, disait-il très justement, l'instrument d'influence que peut rire le roman-feuilleton, au point de vue de l'éducation intellectuelle et littéraire, et de la formation morale. » Et il ajoutait ces lignes, que je cite parce qu'elles indiquent bien un des caractères du roman populaire, qui doit être approprié au génie de la nation. Il disait donc, parlant de la Belgique : « Nul mieux que nous ne comprend le charme de la maison fermée et sommeillante, du feu qui flambe clairement, et de la lampe discrète. Dans ce milieu familier et doux, où beaucoup de rôve flotte parmi luaucoup de silence, quels devront être les récits <jui viendront nous trouver? Nous avons bien compris et bien aimé Henri Conscience, comme un ami véritable. Or ses livres sont des livres simples. Remarquez d'ailleurs, qu'en peinture également, toutes nos préférences s'attachent aux peintres de la vie d'intérieur... Une vieille fdle qui file près d'une fenêtre, d'où tombe un rayon de soleil; une porte s'entr'ouvrant sur une chambre qu'on devine paisible; la perspective d'une rue calme et déserte, I etiennent longtemps notre attention et nous suggèrent mille pensées. Et ceci révèle l'amour spécial

part h, très ?

et caractéristique qui dort au fond de la plupart d'entre nous. » En France, et sous des formes différentes, j'ai retrouvé Texpression de la môme j idée. Le nom de celui qui l'émettait pourra faire r sourire, car le spirituel fantaisiste qui eut ses pre- |: miers succès au Chat-Noir, avant de devenir Tun de \l nos hommes de théâtre les plus modernes et les j plus mondains, ne passe pas encore pour un auteur , avant tout préoccupé du problème social. Cepen- p dant une inlerwiew récente en fait foi. La veille de j la première représentation de sa dernière œuvre, M. Maurice Donnay, interrogé sur ses projets de p demain, répondait : « Toutes les questions se réduisent à la question sociale. Voilà la mine où, désormais, nous devrons puiser, et qui nous fournira des sujets neufs et profonds, plus poignants assurément que ce sempiternel adultère dont la foule est écœurée. L'heure est venue, pour l'artiste, de prendre part à la lutte et de s'adresser à l'âme du peuple. »

M. Donnay a dit : l'âme du peuple. Il croit que l'on peut, que l'on doit s'adresser à la foule. Je ne sais pas s'il le fera. Le mot peut n'être, dans sa bouche, qu'un paradoxe, mais peu importe, s'il révèle un état d'esprit, une idée qui grandit et s'affirme.

J'ai donc montré, par des exemples, que le roman populaire avait déjà un commencement d'histoire ;

nécessaire ; par des cilalions dont j'aurais pu augmenter le nombre, que la pensée d'un art et d'une littérature s'adressant à la foule, familière autrefois à beaucoup d'esprits, n'est pas sans écho dans le monde où nous vivons. J'en aurai lini avec l'objection de l'incompatibilité entre l'intelligence populaire et la beauté littéraire, lorsque j'aurai expliqué de quelle compréhension il s'agit. Celle-ci ne sera pas parfaite. J'accorde même qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes, attachés de corps et d'âme à la besogne journalière, tellement privés de toute culture, que l'art ni la littérature ne pourront jamais trouver place dans leur vie. Mais l'effort du siècle, et, à mon avis, l'eiTort généreux, tend à en diminuer le nombre. Les autres, ceux qui montent et s'instruisent en tâtonnant, ne sauront sans doute pas, ni tous, ni tout de suite, analyser le sentiment qu'ils éprouveront, mais, si liumbles qu'ils soient, ils ont un cœur qui peut i)altrc, ils ont des larmes qui peuvent couler, ils ont un bon sens que le bon sens touchera. Or une émotion saine, une pensée haute à communiquer, c'est de quoi légitimer tout un art. Croyez bien, en outre, que si les gens du peuple perdent <|uelques-unes des finesses d'esprit ou de style que les lettrés goûteront, ils ne les perdront pas toutes; qu'il y aura des qualités maîtresses, les qualités

(l'âme et de cœur qui ne leur échapperont pas. j Tout au plus seront-ils, en face des clartés et des If harmonies de la phrase, comme ces marins et ces i paysans, incapables de raisonner de la beauté de la campagne ou de la mer, mais qui Taperçoivent obscurément, et Taiment jusqu'à ne pouvoir s'en passer.

Mais je vais plus loin. Non seulement je repousse, comme erronée, l'affirmation qu'il ne saurait exister de grande littérature et de grand art populaire, mais je me demande si notre littérature, et particulièrement le roman français, n'a pas perdu beaucoup à se confiner dans les salons, à se spécialiser, à ne pas s'adresser à ces vastes publics qui exigent tant de clarté, de tendresse et de salubrité. Ne serait-ce pas pour avoir trop oublié que le monde est grand, que le roman d'aujourd'hui en est venu à fatiguer les lettrés eux-mêmes, par trop de recherche, de subtilité et d'habileté desséchante?

On peut le prétendre. Quand un homme écrit en vue d'un public déterminé, il s'asservit inconsciemment à lui ; il en prend les préjugés, les goûts, le langage, les travers, il se condamne à évoluer dans un certain ordre de sentiments et d'idées qui sont ceux d'une coterie, d'une école et d'une mode. La vie élégante, par exemple, qui pourrait parfaitement être le sujet d'un roman populaire, est presque toujours étudiée dans le but exclusif de plaire à

vix qu'on nomme les gens du monde. L'auteur a l'ambition, très souvent naïve et quelquefois ridicule, d'amuser, ou de flatter une catégorie de lecteurs, par la peinture de leurs mœurs et de leurs défauts. Il les fatigue bientôt, soit que les lecteurs, comme il arrive, connaissent mieux le monde que celui qui prétend le mettre en scène ; soit qu'ils aient, de la vanité de leur vie, plus de dégoût que l'écrivain n'en affecte ; soit qu'ils

a client, encore mieux que lui, que ce qui résiste à tant d'attaques, je veux dire le raffinement de l'esprit et des mœurs, a toujours eu un fond do -olidité et une raison de durer. La crise du roman

-t due, en partie, à l'erreur où nous sommes tombés, en prenant le roman pour une simple distraction et un amusement de lettrés. On a fait d'innombrables livres, avec un grand effort de recherche cl souvent un grand talent, pour un petit public, déjà las de leurs défauts et de leurs qualités même. En poésie, les mêmes causes ont produit les mêmes <^ffets. Les sons, les couleurs, les jeux rares des

vllabes cadencées ne peuvent tromper longtemps le cœur de l'homme. Et il y a devant nous tous, écrivains ou poètes, des millions de créatures aimantes, souffrantes, altérées de savoir et de croire, et qui demandent : « Pourquoi suis-je né? Où aller? Pourquoi le malheur ici et pourquoi le bonheur là-bas? Pourquoi la pauvreté et la richesse? Que faut-il

accepter et que faut-il rejeter, dans Vimmense confusion d'idées qui nous presse, nous les simples, nous les pauvres? » Et nous leur répondons par des livres écrits pour d'autres et qu'ils ne peuvent lire. Et ils lisent le roman-feuilleton, où ils ne trouvent rien.

Il est permis d'espérer que cela ne durera pas toujours. Quelques romans récents, comme le Désastre^ ont élargi les cadres ordinaires et indiquent une sorte d'aspiration vers le drame national et l'épopée. On peut souhaiter surtout que des hommes nouveaux, sur qui n'aura pas pesé le joug des écoles anciennes, comprennent la mission très belle qui s'offre à eux. Je les appelle de tous mes vœux. Je voudrais par avance les connaître, les voir, leur dire de quelles pensées, à mon humble avis, devra s'inspirer l'artiste qui voudra prendre et retenir l'esprit de ces foules à demi instruites, dont le flot monte autour de nous.

Je leur dirais : « Essayez d'écrire, dans des revues ou dans des journaux populaires, une œuvre de haute et saine émotion.

» Et d'abord, soyez simples, afin d'être compris. Prenez la vie comme elle est, de préférence la vie si peu connue des travailleurs, de ceux qui sont presque toute la France, et dites-la. Aimez ceux dont vous aurez à parler, car c'est la condition essentielle pour qu'ils se reconnaissent et vous

suivent. Ayez le sentiment de ce que vous seriez vous-même, si vous apparteniez à la clientèle grise ou noire qui s'agite autour des puits de mine et des hauts fourneaux, dans les arsenaux des ports, dans les forêts qu'on exploite, dans les ateliers des usines, -lans les colonies où vont s'abîmer les aventuriers et les désespérés de la mère patrie. Faites le tour de France avec les apprentis des métiers. Faites le tour du monde avec les soldats et les marins. Ne rabaissez jamais les plus humbles au rôle outrageant de machines et d'outils, mais comprenez ce que d'autres n'ont pas su voir : qu'il y a aussi des âmes chez les plus abandonnés, des âmes souvent délicates par quelque côté, capables de dévouements et d'élans admirables. Ne craignez pas d'être tendres, d'être naïfs, de redire de l'éternel. Tout ce qui est grand a été dit, et c'est le ton seul qui le rajeunit. Ayez le respect de ce public guetté par toutes les erreurs et travaillé par toutes les corruptions. Et obligés de dire le mal, de le peindre, de vous en servir comme d'un élément trop réel et trop commun, ne le faites pas aimer. Tout cela est de l'art, tout cela est l'art même, dans ce qu'il a de plus noble et dans sa mission essentielle.

» Et soyez sûrs que votre labeur ne sera pas perdu. Vous serez compris et aimés. Vous serez aussi aidés. Par un juste retour, vous recevrez de ce peuple, pour lequel vous travaillerez, un secours

inestimable. Dégagés des coteries, des modes, desil influences de clans, vous serez portés à regarderlj de plus vastes horizons; vous sentirez renaîtrei en vous la grande vertu de Thumanité, devenue votre inspiratrice et la marque de votre origina-| îité. » j

Au commencement de novembre dernier, je meL trouvais dans Toasis de Damas, et le jour déclinait. | Autour de moi, des abricotiers, non pas grêles etj difl'ormes comme ceux de nos vergers, mais des! arbres de haute venue, aux formes pleines, auxt feuilles luisantes et groupées en corbeilles ouvertes, j couvraient le sol de leur ombre étoilée. Ils compo-f saient une succession de petites futaies, chacune i d^une centaine d'arbres, enveloppées d'un talus très ! bas, que bordait tantôt un chemin, tantôt un courant j d'eau vive échappé d'une des fontaines innombrables qui réjouissent les patios de marbre des palais damasquins. La forêt s'étendait à perte de vue, et je songeais à la floraison prodigieuse des cimes au printemps. Quelques dattiers levaient très haut leur bouquet de plumes, et çà et là, au sommet de la colonne sombre du tronc, les régimes de fruits, énormes, recourbés et pendants, étincelaient comme des parures de fils d'or compliquées et ajourées, emportées dans l'azur, impossibles à atteindre. Des vols de pigeon tournaient au-dessus de l'oasis. Une chaleur moite traversée de souffles ardents qui

\(Miaient du désert, emplissait cette étrange foret. Et \()ici que des Bédouins, cavaliers asservis au rythme de leur monture, accroupis sur la bosse de leur dromadaire et ne faisant avec lui qu'un seul bloc de sculpture, grâce aux plis desburnousretombantauxflancs des botes, passèrent à petite distance entre les vergers d'abricotiers. Ils retournaient vers les sables qui commencent à une demi-journée de là, et, en longue file, tous égaux d'apparence, séparés des voisins par le même intervalle, ils chantaient. Je connaissais les paroles et la musique tendre et grêle qui célébraient la tribu, les tentes rayées de noir, les coups de main audacieux, les razzias et le regard profond des femmes qui voient partir le guerrier. Après avoir contemplé, pendant trois jours, les fêtes données dans la ville en l'honneur d'un prince d'Occident, ils jetaient devant eux, en regagnant le désert, le salut à la vie insouciante et nomade. Je ne sais quel serment d'amour vibrait dans la longue cantilène qu'ils psalmodiaient ensemble. Bientôt ils disparurent sous les feuillages pressés des arbres. Il ne resta de leur passage qu'une poussière mêlée de rayons, et qui trembla longtemps, nuage unique et doré, dans l'air admirablement pur où mourait la lumière.

Et moi j'admirais comment ces primitifs, si loin de nos sciences et de nos discours, avaient le sentiment de la beauté de leur ûpre pays. Et je me disais

dl2 QUESTIONS LITTERAIRES ET SOCIALES

aussi, me rappelant les foules sombres de chez nous, qu'elles devraient bien avoir, comme eux, leurs poètes de la tribu, pour composer et leur apprendre à chanter de nouveau la chanson de la route.

La province, comme toute chose, a sa réputation, cl il faut reconnaître que celle-ci n'est pas flatteuse. Le Parisien parle du provincial sans indulgence. A-t-il raison? A-t-il tort? Et dans quelle mesure ce jugement est-il un préjugé?

Rien n'est si aisé, d'abord, que de constater Tamour-propre particulier du Parisien. Il ne se dissimule pas. Il s'étale dans les journaux, dans les livres, dans les conversations. Vous rencontrerez • les Parisiens qui se plaindront de Paris, mais vous n'en trouverez pas qui se plaindront d'en être, ou mieux d'y être, car la plupart des habitants de Paris sont nés en province. La supériorité consiste 'lonc à demeurer dans la capitale. Ils réclameront

1 hiver contre la boue que les balayeurs n'enlèvent pas assez vite, en été contre la poussière, en tout

1. Conférence faite à Nantes, Salle de l'Externat des Enfants

temps contre la police, les fiacres, les automobiles, la poste; ils auront l'air d'envier l'administration des pays qu'ils ne connaissent pas, celle du chemin de fer transsibérien, ou la poste japonaise, ou la police de la Nouvelle-Zélande; on les croirait parfois, à les entendre, capables d'émigrer, car nous excellons à médire de nous-mêmes. Au fond, leurs émigrations consistent en petits voyages à Chaville, à Suresnes, à Meudon, dans le cercle de la grande banlieue, dans l'atmosphère qui est encore parisienne, dans les sites rapprochés où passe le mouvement de Paris, et le voyage, si court qu'il soit, est encore traversé de regrets. La grande ville exerce un attrait prodigieux, même sur les petites gens dont la vie est rude, fatigante, excédante; elle possède un charme spécial, dont l'idée n'est pas nécessairement liée à celle de plaisir, mais qui consiste peut-être dans la perpétuelle activité où l'on se sent plongé, dans l'incessante distraction de l'esprit et des yeux qui n'aperçoivent plus aussi bien la fuite des jours, dans la facilité et l'urbanité des relations, dans leur fragilité même qui les renouvelle, en somme dans les moyens que l'homme y trouve d'échapper à lui-même. Tous les éléments de bien-être qu'on pourrait énumérer ne sont ici que secondaires, et la puissance dont je parle, pour être surtout faite d'illusion et d'oubh, n'en est pas moins profondément humaine. Elle s'empare plus ou

moins de tous ceux qui ont goûlé à cette vie rapide, laborieuse et mondaine, moqueuse et cordiale tout ensemble; elle s'impose aux plus sages, et aux autres.

Observez avec quel soin jaloux un Parisien, si vous le rencontrez aux bains de mer, ou dans les montagnes de Suisse, ou en Italie, vous apprendra, dès l'abord, qu'il est Parisien. Ce ne sera peut-être pas sa première parole, mais ce sera sa seconde. Il donnera ce renseignement, qu'on ne lui demande pas, avec plus ou moins de désinvolture ou d'apparente bonhomie, suivant son tempérament et son éducation. L'un dira :

— Quand j'ai quitté Paris, voilà deux jours, il faisait plus beau qu'ici.

L'autre dira :

— Je suis tout étourdi par cet air si vif; nous autres Parisiens, vous comprenez...

Les plus ingénieux envelopperont leur certificat d origine civilisée dans un compliment pour la campagne ou la mer. On pourrait croire qu'ils rêvent de se fixer là où ils passent, et qu'ils le feraient s'ils le pouvaient.

— Êtes -vous heureux, diront-ils; vous avez la paix, une vue délicieuse, des excursions, une liberté, une vie à bon marché!...

Mais ne vous fiez pas à ces bucoliques parisiennes. Elles n'engagent pas leurs auteurs. Ils ont dit plus

(lélicalcmcnt que les autres qu'ils étaient Parisiens, \\ mais, comme les autres, ils n'ont voulu dire que |l cela. Tous ils ont proclamé qu'ils n'étaient pas de la |j province, ils ont pris leurs précautions contre une il confusion qui veut paraître indifférente, mais qu'ils jugeraient fâcheuse. Ils sont de Paris. Ils vous en avertissent. Et vous le savez maintenant.

Les journaux, du moins certains d'entre eux, cultivent la même distinction entre les hommes et la rééditent à chaque instant. Quand ils veulent être agréables à un étranger, à un prince en voyage notamment, ils ne manquent guère de lui attribuer les goûts d'un Parisien. Il n'est presque pas de ministre ou de politicien parvenu, fût-il de l'esprit le plus médiocre et le plus vulgaire, qui ne puisse lire, dans l'entrefilet consacré aux « hommes du jour », aux « instantanés », aux « célébrités et actualités », qu'il n'est pas seulement doué de toutes les qualités qui fondent les réputations durables, pas seulement génial, populaire, nécessaire au pays, mais, ce qui flatte bien autrement le héros de l'heure présente, qu'il est « une personnalité éminemment parisienne ». On écrit cela, et, en vérité, il vaut mieux, le plus souvent, ne pas voir le modèle dont on a lu le portrait. Il est de quelque province dont il n'a quitté que fort tard le village ou les champs; il en garde l'accent; il en garde l'esprit de clocher, les jalousies, les rancunes, toutes les

LA l'ROVINCE DANS LE ROMAN 117

lares originelles qui faisaient de lui une médiocrité de la province, et sur lesquelles la fréquentation des milieux parisiens n'a mis qu'un léger vernis, bien facile à reconnaître, bien facile à briser. Si vous Tétudiez, vous verrez qu'il gasconne encore, en paroles et en actes, vous verrez qu'il ruse comme un Auvergnat, s'entête comme un Breton, s'emporte comme un Flamand et pense comme une toute petite ville.

Les gens du peuple les moins suspects de suivre une mode parlent ici comme un chroniqueur ou comme un feuilletoniste. Les dames de la Halle, les ménagères, les cochers de fiacre, les ouvriers disent couramment de quelqu'un qui part pour Marseille ou pour Lyon : u II va à la campagne ».

Tout récemment, j'entendais un court dialogue entre un concierge et un habitant de Bordeaux qui passait quelques jours à Paris et logeait chez un ami parisien.

— Eh bien, monsieur Pipelet, est-il venu quelqu'un pendant mon absence?

— Oui, monsieur.

— Il a laissé sa carte?

— Non, il m'a parlé : un grand à barbe longue, à monocle;.... le nom, je ne me rappelle pas;.... attendez donc,.... il a dit qu'il était du môme village que Monsieur.

Même village! Bordeaux, une ville de plus de

deux cent mille habitants, chef-lieu de Cour d'appel, chef-lieu de Corps d'armée, métropole du vin et port de grand commerce!

Mais ce n'est pas assez d'observer que ce sentiment dédaigneux du Parisien pour la province est général : il faut ajouter qu'il est ancien, chez nous, et qu'il a une histoire. Je crois même qu'il s'explique surtout par des considérations historiques.

« Pour des vers faits dans la province, ces vers-là sont fort beaux », disait Molière, que Gresset devait copier outrageusement, en composant ce vers facile et célèbre :

Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province.

On sait d'ailleurs, que M. de Pourceaugnac, la comtesse d'Escarbagnas, native d'Angoulême, Georges Dandin, signalé comme un « riche paysan, mari d'Angélique », et d'autres personnages de Molière, montrent bien quelle était l'opinion du comédien et mieux encore celle de son temps sur les provinciaux.

Et madame de Sévigné, malgré les grands airs qu'elle prend d'aimer les Rochers et leurs habitants, bien qu'on puisse voir en elle une aïeule des bergères patriciennes de la fin du xviii^ siècle, n'est au

fond qu'une Parisienne parisianisanle, qui regrette Paris dès qu'elle a mis le pied en Bretagne. Elle fait la belle fermière dans ses lettres, elle jure qu'elle se plaît au milieu de ses gens et de ses moutons; mais c'est comme le prisonnier qui s'intéresse au travail d'une araignée et qui le décrit faute de mieux. Ce qu'elle avait de cœur n'était pas aux Rochers : il était en Provence près de madame de Grignan, ou îi Versailles près du roi. Elle essaye de donner le change, parce qu'elle sait qu'une femme d'esprit qui s'ennuie n'a pas tout à fait assez d'esprit. Elle écrit à sa fille : « Que je vous plains de ne pas être à Livry, puisque je vous ai donné ma folie pour la campagne! » Elle vante ses taillis et ses futaies: « C'est ce bois qui fait mes délices, dit-elle, il est <rune beauté surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et ma Louison : il ne m'en faut pas davantage. » Ahl marquise, quel dommage que vous ayez employé répilhète qui ne veut rien dire : beauté surprenante », ou plutôt l'épithète qui montre jusqu'à l'évidence que c'était là un amour de littérature, qui reste dans l'esprit et ne passe pas dans le cœur! « Beauté surprenante » quand on parle d'un arbre! Non, non, avec tout le respect que je dois au génie de vos lettres, je vous déclare que vous n'aimiez pas vos bois, que vous n'aviez qu'une tendresse bien vague pour un objet si vaguement décrit, et que vous ne goûtiez parmi eux que la

i20 QUESTIONS LITTERAIRES ET SOCIALES

liberté de vos pensées de femme et de vos regrets de Parisienne.

Mon Dieu, elle parlait comme son siècle. Le xviii'' ne pensa pas autrement que le xvir. C'est que, à ces époques lointaines, la distance était immense entre Paris et la province. Se rendre à Paris constituait un voyage pour un habitant de Limoges, de Dijon, de Lyon ou même de Rouen. La capitale était aussi éloignée de la plupart des points du territoire, qu'aujourd'hui nous le sommes de New-York ou d'Alexandrie.

Et la différence n'était pas moins grande entre les habitudes, les goûts, les costumes, l'état d'esprit d'un provincial et ceux d'un Parisien. Je ne justifie aucunement le dédain de nos anciens auteurs envers la province, qui fut toujours pour la grandeur du pays, grandeur matérielle et grandeur morale, ce que les masses de l'infanterie sont pour la force d'une armée : l'élément principal, le corps discipliné, pressé, obscur, qui porte le poids de la bataille et ne connaît de la victoire que le repos qui la suit. Je prétends simplement que la pénétration réciproque était bien faible aux siècles passés entre Parisiens et provinciaux, qu'ils avaient de sérieuses raisons de s'ignorer, et, quand ils se rencontraient, de se trouver dissemblables.

11 y avait surtout, à cette époque, une classe de provinciaux qui était bien faite pour étonner le

Parisien, pour servir de cible à sa plaisanterie facile et de modèle aux auteurs comiques : c'était la bourgeoisie rurale. Représentez-vous, un moment, un campagnard du xviii" siècle. La chose est aisée, car cette classe, à peu près disparue, avait survécu, diminuée, à la Révolution, et, en cherchant bien on trouverait encore, dans les bourgs éloignés des chemins de fer, quelques exemplaires de ce provincial renforcé, demi-paysan, demi-citadin, qui eut jadis son influence, son rôle humble et considé'rable dans l'histoire sociale de la France.

Sa maison est restée debout, mais il ne Thabite plus. Voyez-vous, à l'entrée du village, un peu en dehors et en évidence, tout au bord de la route, ce logis plus vaste que les autres, entouré d'un verger, et que désignent encore la pièce d'eau bien maçonnée pour la lessive, et la double charmille pour la promenade? Il était autrefois aussi blanc que du pain de riche, et son toit bleu ou rouge ne portail pas de joubarbe. Les poiriers, amoureusement et savamment taillés, donnaient des fruits de saveur reconnue : poires d'été, poires d'hiver, le beurré d'Amandis, la duchesse, la bergamote; les treilles foisonnaient de chasselas; une boisselée de vigne fournissait le vin du cellier ; les allées étaient sablées de sable jaune extrait d'une carrière voisine.

L'homme qui vivait là était fds ou pelit-fils de laboureurs. II n'avait abandonné ni la terre ni la

paroisse. Seulement il cultivait en propriétaire, c'est-à-dire avec plus d'amour, et il occupait un banc de Téglise avec les notables de Tendroit. On le consultait parce qu'il était l'expérience heureuse ; on ne le détestait point à cause de sa richesse, parce que ni son train ni son revenu ne dépassaient l'ambition commune et permise à chacun. Il était sans lettres, mais non pas sans esprit : il avait celui du terroir, jaillissant^ hardi, prompt à la riposte. Parbleu, il faisait des fautes de grammaire, il avait le verbe haut et la prononciation de son village ; il disait aux beaux seigneurs et aux belles dames de Paris : « Je vous saluons, j'étions dansnout jardrin, je pansions nos bêtes » ; peut-être même lui arrivaitil de leur dire, en langue verte, qu'il était le maître chez lui. Dans les rues de la ville prochaine, il se sentait mal à l'aise ; dans celles de Paris il était ridicule. Si la fâcheuse idée le prenait de sortir de son bourg et de jouer au bourgeois, on pouvait trouver et l'on trouva souvent qu'il était lourd, maladroit, prétentieux et grotesque ; mais il fallait le voir en sabots, dans sa vigne qu'il émondait, dans sa maison natale, auprès de sa femme qui filait la quenouille, de ses filles qui cuisaient le pain, de ses fils qui attelaient à la charrue, avec un bel orgueil terrien, huit bœufs au lieu de quatre; il fallait le voir chez lui, parmi ses pairs, vivant en honnête homme, mourant en chrétien résigné. Là il n'était pas ridi-

(ule, il était admirable, il sortait du domaine comi- (juc, il devenait un acteur du grand drame qu'est la vie d'une nation : il était un bon serviteur de la France. Sa place est vide aujourd'hui. Personne n'est venu l'occuper. Et c'est parce qu'elle est vide ({uo le paysan, abandonné à lui-même, a une moins forte confiance en la terre qu'il laboure.

Oui, le bourgeois campagnard est mort le jour où le luxe s'est répandu dans les campagnes. Il a acheté un piano, il a fait élever sa fille comme une dame, il a envoyé son fils dans les grandes écoles, il a fini par quitter lui-même son village, où il faisait figure, pour s'engloutir dans les villes où sa trace s'est perdue et où sa race s'est tarie. Nous avons maintenant des chûteaux où l'on « vacance », des villas au bord de la mer, des rendez-vous de chasse qu'on habite en passant, mais nous n'avons plus, dans son logis qui demeure, ce tout petit bourgeois rural ou ce grand paysan que nos pères ont connu.

Ils l'ont connu, mais ils ne l'ont pas tous compris. Il a été, assurément, l'un des héros de comédie d'après lesquels s'est faite et s'est transmise la physionomie littéraire du provincial. Nous avons là un exemple frappant de la force de la tradition et de la pauvreté de l'invention humaine. Car le type a disparu, et les auteurs de vaudevilles, les roman- • iers, les chansonniers ont continué de le peindre et de le chansonner comme s'il était encore vivant. Ils

n'ont pas pris la peine d'observer, ils ont suivi la li coutume qui était de rire de la province pour le jl plaisir du Parisien.

Je pourrais prendre l'un après l'autre les difïe- ■ rents rôles classiques du provincial : le petit mar- • chand des villes, le gros marchand enrichi, le |l châtelain ignorant et vaniteux, le châtelain pauvre, le châtelain grand seigneur, les femmes surtout qui se ressemblent presque toutes dans les romans dits provinciaux, mal habillées, sentimentales, courtes d'intelligence, de dévotion étroite, intimidées et hypnotisées à la seule vue d'une Parisienne ; je pourrais prendre ces personnages et montrer que, sauf de bien légères nuances, ils n'ont pas changé en passant de livre en livre, qu'ils sont au fond les mêmes et comme immuables dans la littérature depuis trois siècles.

On m'objectera ici que plusieurs grands écrivains de notre siècle ont étudié la province, et que, représentants de l'école réahste, ils n'ont pas dû se borner à suivre une mode, à opiner de la plume parce que les anciens maîtres avaient dit du mal de la province, mais que, s'ils ont persisté à n'en pas écrire favorablement, ils ne l'ont fait qu'après enquête personnelle, scientifiquement et avec le scrupule de la réalité qu'ils apportent en leurs moindres ouvrages. Comment, me dira-t-on, est-ce que le Père Goriot, Ursule Mirouel, le Lys dans la

Vallée y les Chouans cl dix autres romans de Balzac, est-ce que Madame Bovary^ Bouvard et Pécuchet de Flaubert, est-ce que la grande majorité des nouvelles de Maupassant n'ont pas pour Ihéûtrc la Touraine, l'Anjou, la Bretagne, la Normandie, la province enfin, qu'ils devaient connaître, puisqu'ils en ont écrit?

J'entends bien: Balzac, Flaubert, Maupassant; ce sont de grands écrivains tous les trois et j'en conviens, mais tous les trois je les récuse dans la question, et voici pourquoi.

Je récuse Balzac, parce que tout le monde sait qu'il quittait fort peu Paris où le retenaient ses dettes et ses éditeurs, deux sortes de tyrans qui gouvernaient sa vie. Cet aïeul du réalisme étudiait donc la province principalement dans sa très riche imagination et dans les histoires qu'on lui racontait. Je le récuse surtout parce que la peinture qu'il a faite, même si on admet qu'elle a été fidèle autrefois, date de trop loin déjà pour qu'on la puisse dire ressemblante aujourd'hui. Et, à mon avis, ni Flaubert, ni Maupassant, qui sont venus après lui, n'ont comblé cette grande lacune littéraire. Ce n'est pas qu'ils niaient observé sur place, qu'ils n'aient vécu au milieu de leurs personnages. Ils ont peint «l'après nature, au contraire; ils ont possédé, l'un et l'autre, la faculté géniale de voir et de rendre leur vision avec des mots, leurs types sont vrais et ils

sont de la province. Mais leurs œuvres, même associées, ne donnent de la province qu'une image tout à fait incomplète et par là môme injuste. Ils avaient l'un et l'autre une misanthropie foncière, un grand mépris de leurs semblables ou des conditions I d'existence de beaucoup de leurs semblables. Ils n'avaient pas cet amour fraternel et ce respect delà vie humaine qui peuvent seuls édifier une œuvre de justice, soit en littérature, soit en politique. Ils ont donc décrit, admirablement d'ailleurs, des personnages odieux, ridicules ou amusants, ils ont flagellé des imbéciles ou des coquins, ils ont été poètes, et grands poètes si l'on veut, mais ils n'ont rendu qu'un aspect de la province et celui-là justement qui avait le moins besoin qu'on y insistât.

Non, si j'avais à faire quelques exceptions, j'indiquerais plus volontiers les noms d'Alphonse Daudet, de Cherbuliez, d'André Theuriet, de Pouvillon. Mais la règle générale n'en subsiste pas moins. Et la règle générale, c'est que les écrivains, et spécialement les romanciers, parlent de la province avec ironie ou commisération; qu'ils ne la connaissent guère que par ses légers travers, indéfiniment peints et repeints, c'est-à-dire qu'ils méconnaissent foncièrement les trente-deux millions de Français qui vivent hors de la capitale.

Et il faut bien avouer que Textreme centralisation littéraire est bien faite pour perpétuer ce préjugé.

Lorsqu'un jeune écrivain, né en quelque coin de province, arrive à Paris, son premier soin est de décrier son petit pays, pour bien montrer qu'il n'en est plus; il renie ces humbles braves gens parmi lesquels il a vécu ; il se moque d'eux qui l'ont servi ou supporté; il croit, par cette ingratitude, augmenter ses chances de naturalisation. Mais comme il est très jeune, qu'il a bien peu observé et qu'il a plus de lecture que d'expérience, son jugement ne dilTèrc point de ceux qu'on trouve partout. Quelques réminiscences de Balzac, un démarquage maladroit de Madame Bovary, deux ou trois portraits, qui voudraient être méchants, d'êtres inofl'ensifs connus et peut-être aimés autrefois, et nous avons un nouveau livre sur la province ou plutôt contre elle.

La tradition est donc certaine. Elle est ancienne. Demandons-nous à présent si elle est respectable, si les raisons qui l'ont fondée subsistent aujourd'hui, ou si elle est simplement une routine, un témoignage de pauvreté d'invention ou d'observation chez nos romanciers.

Pour Molière, pour madame de Sévigné, pour notre xvir et notre xviii^ siècle, la grande infériorité (lu provincial était évidemment d'ignorer la cour, la mode, les belles manières et le bel esprit de Paris.

Est-il permis de répéter la formule au commencement du xx^ siècle?

Je ne le crois pas.

D'abord, on ne peut plus reprocher aux provinciaux d'ig-norer la cour.

Peut-on leur reprocher d'ignorer la mode? Ohl c^était là un tort bien grave et bien évident de nos grand'mères provinciales. Les belles dames dont les robes à paniers, les collerettes de dentelles, les traînes de velours, les perruques poudrées se reflétaient, à la lumière des lustres, dans les glaces de la galerie de Versailles, pouvaient sourire des costumes de nos aïeules et aussi de nos grands-pères, de ces gros draps foulés, couleur de la terre et, comme elle, inusables, de ces jupons à mille plis et à rallonges, de ces corsets apparents ou de cette absence de corset, de ces bonnets de mousseline, qui ressemblaient souvent à des fleurs et qui avaient, comme elles, chacun son canton pour fleurir. Mais aujourd'hui, les rares costumes provinciaux qui subsistent en France, personne ne songe plus à les trouver ridicules; on les aime, on les célèbre, ils font partie de la précieuse « couleur locale », et chacun sait qu'il en reste bien peu, non seulement en France, mais en Europe. La meilleure preuve, c'est qu'on organise des voyages pour aller la chercher. Les jolies affiches coloriées qu'on colle sur les murs de nos rues pour nous engager à choisir telle station

d'hiver ou d'été, bains de mer, eaux thermales, montagnes, forêts, les affiches enfin de la grande pharmacie pour neurasthéniques ne nous montrent-elles pas, dans un coin, Tindigène qui travaille ou s'amuse, toujours en costume national, la bergère des Alpes qui file, le guide des Pyrénées qui part pour l'ascension matinale, faisant claquer son fouet enrubanné, le bouvier d'xVuvergnc, la jolie Niçoise, avec un chapeau chinois, Técaillcuse des Sables- (POlonne en jupe courte, et combien de Bretons et de Bretonnes de tous les villages de Bretagne?

Elles flattent un goût de notre époque, ces affiches, elles sont nées d'une observation psychologique, et le succès de leur propagande est dû à un reste de romantisme encore vivant dans les masses. La plupart du temps, ces fameux costumes n'existent plus. Ils ne sont, pour les paysans, qu'un déguisement qu'ils revêtent moyennant finance. Et si, par \emple, vous allez au mois d'août dans les marais salants de la Loire-Inférieure, vous assisterez à un mariage, un seul, en grand costume local, à un vrai mariage de paludier et de paludière, mais qu'on peut dire toujours le même, car les costumes, en nombre limité, jamais renouvelés, servent à toute la paroisse, se prêtent entre voisins et voisines, entre parents ou camarades, et ne sortent des cofl'res qu'un seul jour d'été, sous les yeux agrandis des badauds qui payent les frais de la noce. Toutes les

belles images des gares et des murs ne correspondent guère à la vérité, mais elles indiquent un état de Topinion et surtout de Topinion parisienne, qui se passionne aujourd'hui pour la garde-robe de nos aïeux. L'ancien mépris a été remplacé par un sentiment tout contraire.

Quant aux autres provinciaux, bourgeois et bourgeoises, marchands et marchandes des villes ou des gros bourgs, ils s'habillent précisément à la mode de Paris, qui est devenue la mode universelle. Il n'y a pas jusqu'à la coiffe villageoise, ce dernier vestige du costume personnel, qui ne soit menacée de disparaître devant le chapeau des grands magasins. Nos petites paysannes elles-mêmes ne se sont-elles pas imaginé d'orner leurs cheveux, bien tirés sur les tempes et lissés à l'eau claire, de fleurs artificielles montées sur des fils de laiton, de chapeaux à cinq ou dix francs, jardins affreux, macarons déplorables et d'un bon marché trompeur 1 Je ne puis m'empêcher de signaler ce recul de la poésie populaire. C'en est un. Je regrette ces coiffures si bien appropriées aux visages différents des races différentes, d'un art si raffiné, d'une grâce si honnête, et qui avaient pour elles la beauté de l'étoffe, la ligne et la durée. Je regrette les ailes blanches que le vent soulevait, les châteaux ajourés des Normandes, casques de la douce guerre, les capuchons rouges des Béarnaises, les mouchoirs multicolores noués sur la

luiquc des Provençales, les coquilles enroulées, les bandeaux transparents qui laissaient deviner la blancheur de leur front, et ces fleurs merveilleuses, marguerites, cyclamens, digitales, pensées, qu'avaient imitées nos grand'mères inconnues quand elles inventaient la coifTe de leur bourg natal, poème féminin, Tun des plus exquis et des plus profonds qui soient sortis du génie anonyme delà foule. C'est fini, nos petits-enfants collectionneront comme des reliques de musée les dernières coiffes de lin. Les prospectus des grands magasins pénètrent jusqu'aux fermes isolées des campagnes. Les colis postaux suivent bientôt après. Ajoutez l'extrême diffusion des journaux de modes, qui renseignent leurs abonnées et leur fournissent des patrons de papier pelure, les quatre pèlerinages annuels de toutes les modistes et couturières de province, qui vont à Paris s'informer de ce qu'on appelle la « dernière création », bien que la réalité ne corresponde pas toujours à la splendeur du mot, et vous conviendrez que, s'il y a ici un reproche à faire à cette bonne province, ce n'est pas d'ignorer Paris, c'est de le suivre de trop près et de s'habiller précisément comme lui.

Si la mode est la même, faut-il en dire autant des habitudes et des mœurs? Il semblerait que non, à lire les romans. Et je ne conteste pas qu'il y ait peu (le similitude entre la manière de vivre d'un employé

de ministère et celle d'un berger du Lot ou d\m marin breton. Mais je prétends que les éléments qui peuvent se comparer, la bourgeoisie parisienne et la bourgeoisie provinciale, la noblesse qui habite la province et celle qui habite Paris n'appartiennent certainement pas à des états de civilisation différents, comme on serait tenté de le croire d'après notre littérature.

On parle des médisances de province. Mais pourquoi ne parle-ton pas de celles de Paris, et la grande ville n'est-elle pas, à ce point de vue, une collection de petites villes ou de petits mondes juxtaposés, où les médisances courent aussi nombreuses, aussi goûtées et plus lestes qu'ailleurs? Quelle est la meilleure manière d'amoindrir le prochain? Je n'aperçois pas la supériorité de l'une sur l'autre. Mais ce que je vois clairement, c'est que, grâce à la presse, les hommes qui habitent les régions les plus différentes sont occupés des mômes événements ou des mêmes incidents presque aux mômes heures. L'article qu'on discute le soir à Paris sera commenté le matin dans les cafés de province. Le télégraphe apprendra en même temps aux citoyens de Tarascon, à ceux de Brest et à ceux de Rouen la chute d'un ministère, la victoire d'un cheval, un déraillement de chemin de fer. Il y aurait même, à ce propos, une carte curieuse à établir. On pourrait tracer une ligne allant de l'Est à l'Ouest,

du bas des Vosges à rOcéan, qui séparerait la France en deux parties. Dans Tune, qui est immense, l'influence des journaux de Paris est exclusive ou prépondérante, parce que ceux-ci peuvent parvenir avec un retard de huit ou dix heures au plus. Dans l'autre, qui comprend le Midi, la presse locale a une tout autre dilTusion, et surtout une importance incomparablement plus grande, l'esprit est plus régionaliste, les conversations n'obéissent plus servilement à la direction parisienne, et, par exemple, s'il nous était donné d'entendre les propos échangés entre les convives d'un grand propriétaire de Montpellier ou de Béziers, nous constaterions qu'il n'est pas pour eux de question politique, littéraire ou mondaine qui puisse retenir longuement les esprits, tandis qu'on discutera à perte de vue celle des vendanges dernières, du plAtrage, du sucrage et des cours du vin rouge.

Voilà donc des Français, de province et de Paris, (|ui suivent les mêmes modes, qui lisent les mêmes dépêches, et, à quelques heures d'intervalle, se nourrissent des mêmes proses. Il faut ajouter que tous ces Français parlent la même langue. J'ai le regret de l'apprendre à ceux qui verraient là une diminution du pittoresque : l'accent régional est en décroissance partout. Il n'est pas mort mais il s'anémie. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Presque tous les provinciaux aisés traversent Paris plusieurs

fois Tan, beaucoup de leurs fils font leur éducation à Paris, les autres rencontrent dans les collèges, et dans les lycées, dans les maisons d'enseignement libre et dans celles de FEtat, des professeurs formés à Paris ou parlant le plus pur français. Les maîtresses, religieuses ou laïques, qui élèvent les jeunes filles, sont, en général, instruites, même en accent. On chante bien encore un peu dans le Midi, on nasille légèrement dans le Poitou, on a la gorge assez rude dans le Nord; mais, je vous le certifie pour avoir couru les chemins de France, les fortes convictions dans Terreur de grammaire ou de prononciation descendent de plus en plus vers la rue, et bientôt ne se trouveront plus que là.

Les romanciers retardent donc quand ils nous peignent ces soirées de province où des hommes, qui semblent descendus des cadres d'un musée, s'entretiennent de niaiseries de village avec des femmes prétentieuses, sans grâce et sans esprit. C'est bien plutôt le snobisme des usages et la banalité des idées générales qu'il faudrait signaler! Cette province patriarcale, parcimonieuse, toute gonflée de traditions, de recettes et de légendes, ne vit plus guère que dans le roman. Elle s'émiette, elle disparaît. Pas une femme ne dirait aujourd'hui le mot d'une maîtresse de maison d'il y a quarante ans : « Nous serons ce soir trente chaufferettes ». Les fameuses piles de linge, fleurant l'iris et la lavande,

diminuent de hauteur dans Tarmoire maternelle. Depuis longtemps, les rouets ne chantent plus dans nos villes, même dans les toutes petites villes, même dans les bourgs, même dans les villages, et pour trouver une quenouille il faut faire bien des lieues. 0 reine Berthe qui filiez avec vos demoiselles d'atours, que les temps sont changés! Que les temps sont loin où notre Jeanne d'Arc se faisait gloire de filer « aussi bien que femme de France »! Les honnêtes liqueurs de ménage sont aussi en défaveur. Les recettes de cuisine, que les ménagères gardaient autrefois mieux que des secrets d\État, ne font plus de jalouses. J'ai rencontré, au fond d'une forêt, une châtelaine qui connaissait les cent trentetrois manières d'apprêter le lapin de garenne, mais personne ne les lui demandait.

Les jeunes femmes d'aujourd'hui, en province comme à Paris, ont d'autres occupations et d'autres distractions. J'en indiquerai une, tout au moins, qui est fort absorbante. Elles suivent l'éducation de leurs filles et de leurs fils. Il n'y a guère de jeune mère qui n'entre en huitième avec son fils aîné, qui ne sache « rosa, la rose », qui ne s'intéresse à l'alphabet grec pour faire réciter les leçons du collégien, qui ne s'applique surtout à corriger et même à rédiger les

rédactions » de mademoiselle Henriette, ou de mademoiselle Geneviève, ou de mademoiselle Marthe (jui suit des cours de littérature, de sciences, d'his-

toire, d'économie, — non domestique, mais politique, — et qui doit être la première, puisqu'elle lutte contre mademoiselle Marie, c'est-à-dire contre la mère de mademoiselle Marie, laquelle a toujours passé pour moins intelligente que la mère de mademoiselle Marthe, ou de mademoiselle Geneviève, ou de mademoiselle Henriette. Et ainsi les enfants, môme en province, refont l'éducation de leurs parents. Pour cette raison et pour d'autres qui se devinent, la vie de ceux-ci est généralement occupée et sérieuse. Je dis sérieuse et non ennuyeuse.

Bien que l'opinion contraire coure les rues ou mieux les librairies, on ne s'ennuie pas plus en province qu'à Paris, à condition d'avoir un esprit capable d'autre chose que d'amusement. Certaines gens naissent et grandissent avec une cervelle si pauvre, qu'ils ne peuvent vivre sans tapage et bavardage, sans poussière à respirer, sans un théâtre ou un salon pour passer la soirée. Mais ce besoin n'est pas général. Il y a des hommes et des femmes, en grand nombre, qui trouvent que le bonheur n'a pas de patrie nécessaire, que la joie et le souci d'une fortune à faire ou à augmenter, d'une famille à élever, d'une âme à ennoblir, d'une place à tenir dans l'amitié de quelques-uns et dans l'estime de tous, suffisent amplement à remplir les heures et à les rendre brèves. Ils pensent encore que le calme,

la possession plus complète de soi-môme, la vue prochaine et facile des campagnes véritables, non enjolivées, et non bâties, ne sont pas des compensations sans valeur à l'éloignement des théâtres et des sources immédiates de Tinformation politique ou mondaine. Ils jugent enfin que la science de Tamusement a été de tout temps le plus redoutable ennemi de la gaieté, et ils assurent que ces habitants de la province, qui devraient s'ennuyer d'après tant <lc romans, sont habituellement d'une plus solide ;^aieté que beaucoup de Parisiens qui s'amusent.

Ainsi donc, ces différences superficielles de coslumes, d'habitudes et de langage, sur lesquelles nos écrivains, depuis trois siècles, ont insisté tant et tant de fois, sur lesquelles ils ont bâti des livres, qu'ils ne se lassent point de décrire lorsqu'ils opposent la province à Paris, disparaissent de plus (Ml plus. Elles deviennent négligeables, tant à cause de ce que j'appellerai l'usure littéraire d'un pareil moyen, que pour cette autre raison qu'il est tiré de riiistoire ancienne plus que de la réalité présente. Ceux qui retardent, ce sont moins les provinciaux que ceux qui peignent la province de cette manière surannée.

S'ils voulaient bien étudier de près et par euxmêmes cette France inconnue qui commence à la banlieue de Paris, je crois qu'ils seraient récompensés de leur effort. Ils croiraient moins à la cou-

leur locale, ils croiraient plus à la dramatique humanité, à Fégalité des âmes et des douleurs, qui fait que le reste est secondaire, le temps, le lieu et toute Tenveloppe de ces âmes.

Sans doute ils trouveraient un décor indéfiniment renouvelé, dans ces paysages de villes et de campagnes dont la variété émerveille l'étranger et lui fait aimer notre pays, ce « splendide hexagone », comme dit miss Betham Edwars; et ce serait déjà quelque chose de ne pas être exposé à relire la description des ponts de la Seine au soleil couchant, ou de la ville aperçue du haut de Montmartre à riieure du bec de gaz. Mais la nouveauté de tels romans, je le répète, serait due à d'autres causes plus profondes, et d'abord à cette constatation que la vie humaine est partout digne du même intérêt, capable de provoquer les mêmes émotions, les mômes colères, les mêmes admirations. Les romanciers, dégagés du préjugé traditionnel, découvriraient la France du silence, celle qui sème et récolte pour Paris qui fait tant de bruit ; ils apercevraient la grandeur de sa mission qui est de perpétuer la race, de la nourrir et d'en maintenir l'énergie morale et les qualités essentielles par le constant apport d'éléments sains qu'elle envoie non seulement à Paris, mais dans toutes nos grandes villes. Ils reconnaîtraient que ce qui fait le génie de la France s'agite, plus ou moins obscurément,

dans toute la France; que les paysans, les ouvriers, les bourgeois des moindres bourgs n'ont pas seulement un esprit qui leur est propre, mais un fond de qualités solides sans lesquelles un peuple ne survivrait pas à tant de causes de désagrégation, bon sens, courage, initiative, générosité, et le reste ; ils diraient ce monde merveilleux de travail qu'est notre patrie, et comment nulle race n'est peut-être mieux douée pour la diversité des métiers et des arts; et quelles preuves d'endurance et de probité peuvent offrir les plus humbles existences.

J'ai tâché de venger la province des mauvais propos que nos romanciers, particulièrement, ne craignent pas de rééditer contre elle. Il y aurait une contre-partie à faire, et, après avoir établi que le Parisien a souvent une opinion fausse du provincial, on pourrait aisément démontrer que celui-ci méconnaît à son tour le Parisien. Il ne serait point inutile de prouver à d'innombrables étrangers, et môme à ([uolques Français, que le fameux boulevard est un lieu tro[) étroit pour loger trois millions d'habitants, que l'immense majorité de ceux-ci vivent péniblement et bravement, grâce à une activité qui déroulerait plus d'un provincial; que les Parisiens Il entrent que pour un quart dans le succès d'une

pièce de théâtre, môme scandaleuse, et que la province fait les trois autres quarts; que les ménages de Paris ne ressemblent pas tous, il s"en faut, à ceux de nos pièces de théâtre et de nos romans dits « parisiens »; et qu'au surplus rien n'est si commun que des concitoyens qui s'ignorent réciproquement.

Quel est le public naturel du roman? A supposer «{u'une œuvre romanesque puisse être lue par tout le monde, est-ce là une supériorité ou un simple accident? Y a-t-il là un idéal dont doive se préoccuper un écrivain, ou bien existe-t-il, dans l'idée même du roman, un élément qui détermine et limite le public

iquel s'adresse le romancier? En un mot quelle \aleur faut-il accorder, esthétiquement, à la fameuse formule du roman u qui peut être mis entre toutes 1<'S mains »?

La question me semble intéressante en ce que, d'abord, elle touche de près celle de la moralité dans 1»^ roman.

Elle Test encore parce qu'elle se trouve posée

(îc une vivacité et une fréquence notables dans la M<', et qu'elle influe sur l'éducation française. Dès

I. Conférence faite à Paris (Société des Conférences), Salle !' '-1 Société de Géographie, le 20 mars 1900.

qu'un journal, par exemple, ou un magazine, ou une revue, se déclare respectueux de la morale, ou qu'on a des raisons de le supposer tel, quelques-uns de ses abonnés ne manquent pas de s'en prévaloir, et d'exiger du directeur, non pas des romans moraux, ce qui est leur droit, mais des romans pour jeunes filles. Ils ne s'embarrassent pas de savoir si le roman doit être lu par des hommes ou des femmes mariés, des grand'mères, des célibataires déjà très mûrs, et si de tels lecteurs s'intéresseront à des lectures édifiantes sans doute, mais puériles; ils exigent que le roman soit invariablement écrit pour Marguerite qui a quinze ans, ou pour Madeleine qui en a dix-sept. Ils l'exigent au nom de ce qu'ils croient être un principe. Que l'économie politique, les articles scientifiques, la chronique mondaine, les pages d'histoire oii de mémoires ne conviennent pas à leurs enfants, ces abonnés l'admettent ou plutôt le concèdent. Ils toléreront que l'historien de la marquise de Pompadour ou de mademoiselle de La Vallière raconte des anecdotes à la fois libres et historiques ; qu'un diplomate signant Trois-Étoiles rapporte un propos léger, — qu'on appellera gaulois pour le faire passer, — d'un personnage russe ou anglais ; qu'un naturaliste s'exprime en termes clairs sur les phénomènes naturels : et d'ailleurs, quinze jours après l'apparition de la livraison, vous êtes sûrs de retrouver intacts, dans plus d'une maison,

sans une coupure aux tranches, les articles de cette sorte. On les critique pou parce qu'on les lit moins. Mais que le directeur du journal, du magazine ou de la revue s'avise de publier une nouvelle où Ton parle de la vie sans mensonge, avec la sévérité, 1 ironie ou la pitié qui convient, il peut être assuré

j de recevoir des lettres indignées. Une première mère

j écrira : « Nous pensions, monsieur le directeur, que votre feuille était un journal de famille, un journal honnête. Comment voulez-vous que nous y croyions encore après ces Noces de Micheline^ que vous avez eu le triste courage d'accueillir? » Une seconde mère ira plus loin : « J'ai défendu à mes enfants, dirat-elle, d'ouvrir désormais votre publication, et si pareil scandale se renouvelle, je vous préviens que je cesserai mon abonnement. «

Remarquez que l'œuvre incriminée n'a aucun caractère d'immoralité; qu'elle est écrite, je le suppose, avec un sentiment de réserve et de respect. Remarquez, en outre, que dans la pensée de l'abonné, les mots « romans pour toutes les mains » ont un sens bien étroit et bien singulier. Le roman

' que les lettres ci-dessus exigent et proclament familial ne sera sûrement pas lu par le chef de la famille; la mère ne le parcourra qu'avec cette préoccupation : « Est-il lisible pour mes fdles? » Et, en

' somme, le roman pour toutes les mains ne séjournera que dans les petites mains de quinze à dix-huit

ans, qui ont cessé d'habiller des poupées et qui ne bercent pas encore des enfants.

Or, je crois et je vais essayer de prouver que les abonnés de ce journal ou de cette revue sont dans leur tort; que le roman tel qu'ils le conçoivent et l'imposent est une œuvre fausse et néfaste; que le roman pour les jeunes filles ne saurait être autre chose qu'un accident heureux, dans une Httérature qui n'est pas faite pour elles. Pour mieux poser la question, je crois que le roman, par sa nature, est destiné à ceux-là seuls qui ne sont pas au début de la vie.

Et j'en aperçois deux raisons. La première, c'est qu'il est une oeuvre destinée à peindre les hommes tels qu'ils sont; la seconde, c'est qu'il constitue une œuvre d'art extrêmement complexe.

Que le roman soit d'abord une œuvre d'observation, personne n'y contredira. Sans doute, l'écrivain aura le choix de son milieu, de ses personnages, de l'intrigue et du dénouement de son drame, mais toujours son récit devra donner quelque figure de la réalité, en produire l'illusion. Or, la réalité est mêlée de bien et de mal, et la proportion du mal dépasse celle du bien. Les situations tragiques surtout ne supposent-elles pas, presque toujours, une faute dont elles sont la conséquence? N'est-ce pas du spectacle de la lutte contre les plus violentes passions, du contraste entre le bien et le mal repré-

sentes par des personnages dilTcrenls, ou par les tendances dilVérenles du même personnage, que naîtront les sentiments que Fauteur veut faire éprouver au lecteur : l'admiration, la crainte, la haine? L'écrivain le plus honnête a-l-il le droit, a-t-il le pouvoir de chercher ailleurs le principal /'ressort et l'intérêt de son œuvre? Évidemment non. Il doit savoir et il doit dire le mal. Et, par là, son devoir est tout autre que celui des parents, qui est de préserver l'enfant de la vue du mal. Observez comme ils s'y emploient : ils Técartent des compagnies dangereuses; ils ferment à clef la petite bibliothèque vitrée; ils s'abstiennent devant lui, non seulement de mots libres, mais de conversations qui pourraient, tout honnêtes qu'elles soient, lui donner trop tôt la science du milieu de la vie; ils veillent à ne l'initier que peu à peu aux préoccupations, aux passions, au langage même des âges qui ne sont pas venus pour lui. On peut dire que ce petit combattant n'est armé que par degrés, afin que ses armes ne le blessent pas lui-même tout d'abord, et qu'il les reçoit une à une, comme les enfants des chevaliers d'autrefois, selon l'aventure qu'il peut courir. Mais, si tel est le devoir des parents, n'aperçoit-on pas qu'on ne peut, sans exagération, sans péril pour l'art, en étendre l'obligation aux écrivains? Ceux-ci répondront, avec raison, qu'ils n'écrivent pas pour des enfants; qu'ils n'ont pas à se

préoccuper de Tâge de ceux qui le? liront; qu'ils ne sauraient être astreints à peindre la vie autrement qu'elle n'est, sous prétexte qu'ils auront peut-être des lecteurs ignorants de la vie; ils prétendront, et ils n'auront pas tort, qu'ils sont quittes envers la morale s'ils écrivent ce que d'honnêtes gens peuvent honnêtement et utilement lire.

Il faut ici préciser. La licence de tout dire n'existe pas. Je sais bien qu'elle est proclamée, comme un dogme, par toute une école de publicistes qui prétendent que l'art n'a pas de règle, n'a pas de pudeur et n'a pas de danger. Je suis d'un avis tout contraire. Je crois que Fart est soumis à la loi morale, à laquelle n'échappe aucune manifestation de l'activité humaine, et qu'il y est d'autant mieux soumis que l'œuvre d'art est une œuvre d'enseignement, une leçon, un acte d'influence et de direction sur autrui. Je crois que le livre est une puissance extrêmement féconde, soit pour le bien, soit pour le mal. Et dès lors, pour me renfermer dans le sujet que j'ai entrepris de traiter, il me semble que le yomancier aura pleinement satisfait à la morale, &'il remplit deux conditions, dont l'une concerne le but et l'autre les moyens.

11 doit d'abord exprimer ou laisser transparaître une conclusion saine. Je ne dis pas une conclusion optimiste ; je ne dis pas célébrer le triomphe du bien sur le mal, que nous ne voyons pas toujours se

manifester, hélas! dans la vie. Je pense seulement que le livre sera bon si le lecteur, en le fermant, a senti plus vivement le danger, personnel ou social, de la faute ou de Terreur que Tauteur a décrite, ou s'il a plus clairement compris la grandeur et la nécessité de la loi morale à laquelle il est, comme homme, obligé d'obéir. Sans cela, et si le livre excite l'homme à la révolte, je ne vois plus dans l'œuvre écrite qu'un désordre, que toutes les raisons d'art ne sauraient excuser, car l'art ne peut être antisocial, anlihumain; il doit être un agent de progrès, et une force pour soulever les âmes; ou bien il n'est qu'un danger qui grandit avec le talent de l'écrivain.

Un grand nombre de romanciers ont eu Tintelligence de cette obligation première et s'y sont conformés. Il y en a très peu qui se soient proposé, délibérément, de laisser à ceux qui les lisent une impression finale contraire à la morale. Mais cette condition ne suffit pas. Je connais, vous connaissez tous, de détestables livres, qui ont un excellent chapitre trentième. On citerait, à la douzaine, des romans ([ui ont souillé des imaginations, troublé des cervelles et des cœurs, et qui renferment quatre pages finales de la plus belle envolée, d'une philosophie acceptable et môme excellente.

C'est que, en effet, une autre règle plus délicate, infiniment plus difficile à observer, s'impose à

rocrivain, à celui-là surtout qui prétend raconter et analyser le monde des passions humaines. Obligé de dire le mal, il doit en éveiller Tidée sans en exciter le désir. Il doit prendre garde que la peinture, trop complaisamment poussée, d'un sentiment mauvais, d\in vice, d'une faute, ne fasse oublier au lecteur la perversité du sentiment ou de Tacte ; il faut qu'il mesm^e le danger de l'exemple qu'il crée lui-même, et que, par une habileté dont le public ne s'apercevra peut-être pas, sans le dire le plus souvent, il laisse aux manifestations de la volonté humaine leur caractère de hberté, de mérite ou de démérite. Règle redoutable! J'avoue qu'elle est gênante, mais il n'y a rien de facile en art. Il suffit qu'il soit possible de la suivre, et cela n'est pas douteux. La difficulté n'est pas de citer des exemples, mais de les imiter. Où commence l'inutile excès d'analyse? Où la secrète indulgence qui flatte le fond perverti de l'homme? Où le détail qui n'ajoutera rien à la valeur du livre et qui risque d'en altérer le sens et d'en ruiner le bienfait? Toutes les explications sont ici superflues, tous les commentaires ne guideraient pas sûrement. Le seul guide qui ne trompera pas, c'est une conscience affinée, respectueuse des âmes, et, pour tout dire, le tact chrétien de l'auteur.

Ainsi l'écrivain est Hé. Faites attention qu'il est, en môme temps, singulièrement grandi par ses

obligations envers la loi morale. Mais que, tout au moins, dans ces limites, sa liberté soit entière ! Qu'on n'aille pas la restreindre, sous prétexte que des enfants de quinze ans liront peut-être ses œuvres! Non; là commencerait un abus tout à fait condamnable, destructeur de la sincérité, de la beauté, de l'art lui même. Cette liberté, nous la voulons respectueuse, mais nous la voulons aussi respectée. La romancier aura le droit de peindre toute la vie, telle qu'elle est, à l'exception des basfonds d'obscénité, qui ne sont pas du domaine de l'art; il pourra étudier toutes les passions, leurs développements, leurs elï'ets, tous les troubles mauvais de l'âme, et tous les crimes, aussi bien que les repentirs et que les autres actes de beauté morale. Je crois fermement qu'il y a une manière chaste de dire les choses qui ne le sont pas, et cela sans fausse pudeur et sans fausse précaution. Je crois que c'est là un droit absolument nécessaire de l'écrivain, et qu'il n'y a presque pas de roman où il ne doive en user, parce qu'il n'y a presque pas de drame auquel le mal ne soit mêlé essentiellement.

Et c'est pourquoi j'affirmais tout à l'heiire que le roman « pour toutes les mains » est un genre faux. Il écarte de la vie un élément qui appartient à la vie et dont le plus honnête homme ne peut pas ne pas tenir compte. Il conduit les auteurs à ces mièvreries dont les petites pensionnaires elles-mêmes

devinent le mensonge, puisqu'elles ne les relisent pas. Car, c'est une observation qui fait honneur à rinstinct de la jeunesse : les jeunes filles de vingt ans dédaignent les livres qu'elles ont dévorés en sortant de pension. Elles ne savent pas ce qu'est la vie, mais elles savent que la vie n'est pas dans ces contrefaçons illicites, et elles sentent qu'on les a trompées. Elles en acquièrent plus tard la certitude. A quoi bon de pareilles lectures? A quoi bon surtout de pareils ouvrages?

Le mal ne serait pas grand s'ils disparaissaient subitement, par un coup de baguette magique, de notre littérature. Quant aux autres, à ces romans qui n'ont pas été écrits pour les jeunes filles, et dont le nombre est incalculable, il en est bien peu, même parmi les meilleurs, qui puissent être d'une lecture profitable ou simplement indifférente avant la vingtième année. Je sais qu'il y a ce qu'on appelle les romans honnêtes. Presque tous les écrivains ont rencontré, une ou plusieurs fois, et ils ont traité des sujets dont l'atTabulation peut être exposée, résumée, expliquée, devant un auditoire d'école primaire. Les noms nous viennent d'euxmêmes à l'esprit. Vous avez présent et vivant dans le souvenir tel livre d'Alphonse Daudet, de George Sand, d'André Thcuriet, de Cherbuliez, telle nouvelle de Loti ou même de Maupassant, qui n'est pas seulement une belle histoire, mais une bonne his-

loire, parfaitement saine en chacune de ses parties- J'en tombe d'accord. Est-ce à dire qu'elle convienne à des jeunes filles? Je me permets d'en douter^ et voici pourquoi. L'auteur n'a pas eu l'ambition décrire pour un public d'adolescentes. Il a écrit pour des hommes et des femmes qui peuvent pénétrer et compléter son idée, deviner les sous-entendus, peser les mots, et faire à côté de l'œuvre du maître ce qu'on pourrait nommer l'œuvre du lecteur. Cette collaboration, que la jeunesse ne peut lui donner, est nécessaire à toute grande œuvre, ©lie est un élément avec lequel l'écrivain doit compter. Les artistes ne disent pas tout, ou parce qu'ils n'en ont pas le droit, ou parce qu'il leur suffit d'indiquer une iigne pour que la courbe se prolonge à l'infini dans l'esprit du lecteur intelligent. Ils pressentent, ils voient d'avance qu'à un tout petit passage qu'ils écrivent avec plus d'émotion, où ils mettent un peu plus de leur âme, le livre se fermera entre les mains pieuses d'un homme ou d'une femme, et qu'il y aura de longs rêves autour d'une seule ligne, comme on voit d'une seule graine - élever et s'épanouir tout un buisson en fleur, liiicore faut-il que la terre où tombera cette graine ait été remuée par la vie, qu'elle soit apte à recevoir, à envelopper, à nourrir, à porter jusqu'à sa floraison cette semence de pitié, de résignation, de • ourage ou d'amour, poussière des âmes créatrices

qui s'envole, qui se disperse à travers le monde, mais qui ne germe pas partout où elle tombe. L'éducation, Tinstruction, ne sont que des éléments secondaires dans cette association du lecteur avec l'écrivain . C'est la vie, c'est la soulTrance personnelle qui prépare la communion de ces inconnus dans une même émotion, que l'un exprime à peine, et que l'autre éprouve tout entière. Et la jeunesse a sans doute d'autres privilèges, mais elle n'a pas celui-là. Elle n'a pas souffert. Elle n'a dans les yeux que la joie du monde qui s'ouvre. Elle laissera périr la pensée d'autrui ou bien elle s'épuisera en essayant de la porter. Le roman de la vie vraie n'est pas fait pour ceux qui n'ont pas vécu.

Le moindre mal qui résulte, pour des âmes trop jeunes, de l'étude des œuvres romanesques, c'est l'exaspération de la sentimentalité. N'y sont-elles pas assez disposées naturellement? A supposer même que l'esprit n'en reçoive aucune flétrissure, est-il souhaitable que les jeunes filles commencent à entrevoir la vie à travers le roman? Je ne le crois pas. Et veuillez observer qu'on peut soutenir cette idée sans être, pour cela, partisan d'une éducation étroite, sans prendre parti pour la pruderie, la niaiserie et l'ignorance, qui n'ont jamais été des vertus, et qui sont aujourd'hui des dangers graves. Je suis de ceux qui pensent que les vertus les plus fermes, et peut-être aussi les plus pures, sont celles qui ont

au moins un pressentiment ou un avertissement du mal. Mais, pour cetta leçon difficile, je récuse l'école du roman. Je soutiens qu'elle est funeste, qu'elle énerve les ûmes au lieu de les tremper. Je dis qu'il faut relire la vie dans les livres, mais qu'il faut l'apprendre de la vie elle-même, en la regardant en face avec des yeux bien clairs.

Cette observation m'amène tout naturellement à en formuler une autre. S'il y a, en effet, une sorte d'incompatibilité et de disconvenance entre l'esprit de la jeunesse et le caractère moral du roman, il me semble qu'on peut en dire autant lorsque Ton considère le roman, non plus comme une œuvre morale, mais comme une œuvre d'art. Là encore la jeunesse, l'inexpérience du lecteur est un grave défaut. Et j'oserai avancer que la perfection de cette forme littéraire exige tant de conditions et de si subtiles, qu'il faut, pour la comprendre et pour la goûter complètement, pour en tirer un autre profit que celui, très banal souvent, d'une anecdote, une intelligence déjà mûre et ornée.

Oublions pour un instant la manière dont sont lus la plupart des romans, prêtés un jour, rendus le lendemain, dévorés par des yeux souvent jolis, mais qui ne savent pas lire, (jui ne savent que suivre un héros à travers les pages d'un livre, comme un passant qui s'éloigne sur le sable d'une promenade.

Oublions qu'on les juge trop souvent, ces personnages imaginaires, comme s'il s'agissait de les faire entrer dans son salon, sur leur sourire, leur naissance, le tour plus ou moins élégant de leur conversation, en un mot sur leurs qualités mondaines. Oublions que plus d'une lectrice, jeune ou vieille, n'a d'autre critérium, pour apprécier un caractère, que celui qui consiste à se demander, si elle est jeune : « L'aimerais-je? », si elle est vieille : « L'aurais-je aimé? », et à répondre oui ou non. Oublions surtout qu'il existe un nombre bien grand d'œuvres romanesques qui ne méritent pas une critique moins sommaire. Supposons un livre de premier ordre aux mains d'un lecteur digne de lui. Celuici saura pénétrer tous les secrets de l'écrivain , et goûtera une joie vive dans la découverte de chacun d'eux. Ce sera d'abord, si vous le voulez, le don de la vie communiqué à ces êtres d'idéal, la vérité de leur physionomie morale ou physique, leur fidélité à euxmêmes d'un bout à l'autre de l'œuvre, la diversité des langages dont ils se servent, et qui correspondent à des dilTérences ou à des nuances de caractère, la vraisemblance de l'intrigue, la proportion des épisodes, l'agencement des parties, autrement dit la composition de l'œuvre. Il y aura là, pour un esprit avisé, mille observations à faire et mille comparaisons à établir. Il ne pourra s'empêcher de remarquer que le talent de composition a été inégalement

réparti, non seulement entre les hommes, mais entre les nations; que le roman d'un Français est composé autrement que celui d'un Russe, d'un Anglais, d'un Allemand.

Ces observations, ces rapprochements que j'indique ici rapidement, et qui sont du domaine de la critique élémentaire, un lecteur véritable doit les faire, et un livre de mérite doit les provoquer.

Mais la parfaite pénétration d'une œuvre romanesque nous conduira bien au delà de ce point. Veuillez me suivre dans ce domaine moins familier aux critiques superficiels, et où se rencontrent cependant les plaisirs les plus vifs d'un lettré, les originalités les plus fortes d'un écrivain. Je veux parler du cadre du roman. Je ne me sers pas de l'expression : paysage; elle serait trop étroite. Le cadre du roman, c'est toute l'atmosphère où se déroule l'action, c'est l'entourage, la maison, le mobilier aussi bien que la campagne ou le quartier, le reflet des choses sur les hommes. Car la nature est intimement associée à nos actes. Elle agit presque constamment sur nous, et quehjucfois, pour en témoigner, nous lui prêtons une ûme. Ce n'est là (|u'une figure. 11 n'y a d'âme que la nôtre, mais impressionnée par le monde extérieur et modifiée par lui. Nul ne saura jamais les lois de cette influence des choses, le secret de la dépression morale, de la tristesse ou de la joie, de l'énergie, de la grandeur et

de la plénitude d'amour que nous recevons d'elle. Nous subissons même la puissante maîtrise de Theure et de la lumière. Nous avons une parenté avec la terre qui nous porte. Voyez, dans une même patrie, les gens de la plaine et ceux de la montagne, ceux qui communiquent, par tout leur être, avec le sol rocheux, l'air sec, avec les bruyères, avec les grands flamboiements de soleil sur des surfaces arides; regardez à côté et étudiez ceux que la vie enferme dans l'ombre moite des forêts; observez le visage des mêmes travailleurs qui change avec les saisons, la couleur de leurs paroles ou de leurs yeux qui varie plus d'une fois en un jour, et dites si nous ne sommes pas un peu les sujets de ce monde que nous dominons par la pensée? La parcelle d'univers où nous vivons et que nous n'avons pas faite influe sur nous, et aussi l'entourage immédiat que nous nous sommes donné : notre maison, les objets dont elle est ornée, les ombres habituelles de ses murailles et les clartés de ses fenêtres, le bruit encore avec lequel la vie nous berce, bruit de la rue et de la place, murmure des eaux, murmure du vent, voix d'enfants, voix de femmes, voix chères dont les mots ne parviennent pas toujours à l'oreille, dont l'accent va toujours au cœur, bourdonnement du travail dans l'ateUer voisin, silence même de la nuit, où passe l'accord de mille bruits apaisés et confus. Tous les romanciers se sont préoccupés de tra-

duire cette vie qui enveloppe la nôtre, et ils l'ont fait avec une variété de procédés infinie, selon leur tempérament, selon leur race, selon le temps où ils ont vécu. Ah! la curieuse, la passionnante étude pour un lecteur attentif I C.ommcnt ne serait-il pas frappé de Textrême sobriété du cadre, par exemple, (;hez nos classiques? Comment ne pas voir, au contraire, l'exubérance du cadre chez Chateaubriand et chez les romantiques, ses enfants? Qu'est-ce que le loman de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, inon Texemple le plus extraordinaire qui soit, avec cet autre roman, les Travailleurs de la mer, d'un maximum de description où se mêle un minimum (le récit? Et entre ces extrêmes, quel plaisir de surprendre l'art particulier d'un Théophile Gautier, «l'un Balzac, d'un Flaubert, d'un Alphonse Daudet! Ce ne sont pas là des joies de la dix-huitième année. Mais je soutiens que l'immense majorité des lecteurs ont une opinion très nette sur la question. Les principes, tout au moins, apparaissent aux intelligences les plus simples, les moins préoccupées de littérature, et se formulent tout naïvement. A qui n'avonsnous pas entendu dire, non pas une fois, mais dix lois : « Ce livre est mal fait, il a trop de descriptions. >> A qui n'est-il pas arrivé de tourner négligemment trois ou quatre pages descriptives, et de reprendre plus loin, en corrigeant Fauteur, la narration interrompue?

158 QUESTIOiNS LITTERAIRES ET SOCIALES

Le sentiment qui fait parler ou agir la foule, en pareil cas, c'est Fcnnui, direz-vous. On pourrait soutenir que c'est le bon sens. Mais une femme ou un homme instruit, habitué à raisonner, ne s'en tiendra pas là. Il cherchera les causes de celte désaffection subite de son esprit, en présence d'une description prolongée, et voici quelques-unes des innombrables réflexions qu'il pourra faire.

Ils se sont trompés, les Concourt, dira-t-il, quand ils ont avancé qu'il faut « peindre avec la plume ». Non, la littérature est un art et la peinture en est un autre. Le peintre et le romancier verront le même paysage ou le même décor d'appartement ; ils le verront peut-êlre avec des yeux également fouilleurs, sensibles aux moindres nuances de couleur et aux harmonies des formes; mais, si leur vision est la même, ils la rendront par des procédés et dans un but bien différents. Le peintre établira son chevalet dans une clairière de forêt, je suppose; il dessinera les troncs et les branches des arbres, les buissons, les places d'ombre et de lumière; il s'ingéniera à peindre ces dégradations de teintes des frondaisons qui s'éloignent et qui, vertes d'abord, se perdent bientôt dans le bleu. Et ce qu'il essayera de rendre, ce sera l'aspect d'une futaie, à une certaine heure du jour et de l'année, tel qu'il se révèle à des regards qui ne sont occupés que de ce seul objet : bien voir. Toute son ambition de peintre.

d'ailleiu^s très haute et très périlleuse, tend à éveiller dans une autre ûme l'impression qu'a produite sur lui-môme le spectacle de la forêt, — sur lui-même, observons-le bien, qui ne cherchait que la beauté, et appliquait à celte (contemplation ses sens et son esprit.

Il faut, chez un homme, ces dispositions que i"appell(M'ai exclusives, pour qu'il perçoive et retienne ( hacun des détails dont se compose un paysage. Et -i cet homme ne fait que traverser la forêt, mais surtout s'il apporte avec lui une émotion étrangère ([ui partage son attention, son regard en sera changé cl sa vision ne sera plus la même.

C'est précisément ce qui a lieu lorsqu'un personnage de roman est amené par un auteur dans la clairière de la forêt, (^e personnage ne vient pas là pour peindre. Il nous a déjà été présenté. Il se nomme Jacques et il est amoureux; il se nomme Albert et il pleure sur l'abandon de sa meilleure amie; il se nomme Dominique et des embarras de fortune lui rendent difficile la résignation nécessaire i\ la vieillesse qui s'annonce. Nous le connaisjsons, et l'intérêt que nous lui portons est surtout fait de la curiosité de savoir comment il sortira des difficultés où l'ont jeté ses passions ou les circonstances de la vie. Sa façon de juger la nature ne nous est pas indifférente, mais elle ne nous importe que secondairement. Et nous ne le comprenons plus.

nous sommes on désaccord avec lui, si, tout à coup, s'arretant dans la clairière que nous avons imaginée, il s'abstrait de ses préoccupations, de ses amours, de ses rancunes, de ses rêves, pour contempler la nature avec la minutie, avec la longue patience d'un peintre et d'un homme de métier. Non, la vraisemblance, le goût instinctif demandent que la vision d'un héros de roman soit une vision passionnée, c'està-dire en étroite relation avec la passion qui agite le cœur. Il ne verra que les détails qui peuvent fournir un aliment à ses pensées de l'heure présente; il ne verra que son âme souffrante ou heureuse dans la nature oi^i il la répand ; il n'aura pas remarqué l'exacte courbe d'un chemin qui tourne sous bois ou d'un arbre plié par le venK mais d'immédiates comparaisons se seront levées en lui, et ce qu'il aura retenu, soit comme une ironie, soit comme une harmonie, ce sera la paix, l'ordre, ou la sauvagerie, ou la fraîcheur, ou la tristesse morne de ce coin de la nature. Il ne cessera pas, enfin, d'être l'acteur du drame dont nous voulons le secret.

La longue description est donc généralement fausse en littérature, parce qu'elle est incompatible avec l'action. Cela est vrai de la description d'une forêt et aussi de celle d'une maison ou d'un mobilier. Le cadre des personnages ne doit pas être traité séparément et pour lui-même, mais d'une certaine façon humaine et comme un complément des héros.

Le plus véridique des artistes, le plus réaliste, — dans le sens de voisin du réel, — sera l'écrivain qui donnera l'impression constante de la présence dos choses, qui les mêlera à la vie, et qui ne confisquera pas à leur profit l'attention qui ne doit pas cesser de voir les âmes et de les suivre.

Où sont les modèles de cet art parfait? Jean de La Fontaine eut cette faculté géniale, ce tact qui arrête l'écrivain avant la faute de goftt. Dans ses fables, le paysage n'est presque jamais absent, mais le trait en est léger autant que précis; il accompagne les personnages sans nuire à leurs mouvements, discret comme les lointains de la Toscane ou de rOmbrie qu'on aperçoit dans les tableaux (les primitifs italiens, derrière les auréoles. De nos jours, il y a bien aussi quelques écrivains, et notamment quelques romanciers, qui ont compris le rôle nécessaire, constant et subordonné du décor. Mais les meilleurs stylistes ne sont pas tous des modèles sur ce point. On a reproché à Flaubert de s'être repris à dix fois, — le chiffre est mathématiquement exact, — pour peindre la visière de la cas- (juetlede M. Bovary. Eh bieni on a eu tort. L'extrême application de l'écrivain ne peut que lui faire honneur. C'est peut-être ailleurs qu'il s'est trompé, dans Salammbô, ([uand il a amoncelé les pages pour <lécrire, magnifiquement, il est vrai, le banquet des mercenaires, les lions crucifiés, ou même la petite

et impériale Salammbô descendant Tescalier du palais. Mais il a donné un exemple admirable de description vivante quoique étendue, quand il a peint le comice agricole dans Madame Bovary^ parce que ridée maîtresse du livre s'y mêle étroitement à la vision des choses. Le secret est là, et peut-être n'existe-t-il qu'un ou deux maîtres qui l'aient toujours compris, sans jamais subir l'entraînement de ce peintre, brosseur de fresques, aquarelliste ou pastelliste, qui habite aujourd'hui dans l'âme de tout romancier. Peut-être ne peut-on citer avec assurance que Guy de Maupassant, et, après lui, Alphonse Daudet. On peut reprocher à Maupassant d'afficher trop souvent la philosophie d'un mauvais commisvoyageur. Mais aucun contemporain n'a eu, au même degré, les qualités du conteur. Il conte sobrement, avec des mots clairs et simples; il a la phrase variée et soHde; il voit tout, et cependant il n'exprime de sa vision que ce qui est nécessaire à l'action. En vérité, je le déclarerais volontiers le plus puissant maître de la prose romanesque de ces trente dernières années. Il a écrit trop d'œuvres d'une immoralité grossière, mais il avait le génie de la langue, et toute la tradition française se reconnaît dans la composition et dans le décor de ses nouvelles.

Celui qui lit un beau roman n'aurait pas épuisé pour si peu le plaisir et le profit de sa lecture. Il lui

resterait bien d'autres secrets à étudier, et de plus intimes encore.

J'en ai assez dit pour prouver que la lecture du roman ne peut convenir à tout le monde, puisqu'elle demande une expérience personnelle de la vie et un sens exercé de la beauté. J'espère avoir établi que la formule du roman pour toutes les mains est celle tout simplement d'une erreur littéraire. Mais je m'en voudrais de ne point ajouter en terminant, — et déjà on l'a deviné, — que les deux conditions que j'ai développées, les deux qualités que j'ai supposées cbez le lecteur de romans sont d'importance inégale. La première seule est essenlielle, la seconde n'est que souhaitable. Il est nécessaire d'avoir vécu pour bien comprendre les fictions do la vie. Il n'est pas également nécessaire d'être artiste soi-même. Sans doute, le rêve d'un écrivain -era d'être compris, jusqu'aux nuances les plus se- ( rètes de sa pensée, par une intelligence sœur de la tienne; mais ce rêve n'est point incompatible avec relui d'être lu par la Ibule, de parler à l'ûme d'un pays, ne fût-ce que par une page, par une phrase reproduite dans les journaux, citée dans des discours, traduite dans une chanson, et possédée et gardée ensuite par des milliers d'êtres humains dans le trésor des vérités acquises. Pour avoir cette ambition noble et pour la croire possible, il suffit de se rappeler que, au delà du début de la vie, il y a une

égalité au moins parmi les hommes : qu'ils ont tous souffert, qu'ils ont tous crié, et que, si variées que soient les peines et les plaintes, tout se résume dans le même besoin d'une infinie justice.

Le secret de l'intelligence des livres est sûrement là. Ceux qui ont souffert, ignorants ou savants, comprendront toujours quelque chose aux récits de la vie. Que les autres, ceux qui sont jeunes, attendent la leçon commune; qu'ils vivent d'abord, qu'ils laissent de côté le roman comme une œuvre pour eux vide de sens, écrite dans une langue étrangère. Ils l'ouvriront le lendemain du jour où ils auront pleuré : cela ne tarde jamais beaucoup.

L'AME ALSACIEiNNE*

Je vais vous parler d\me terre qui fut française très fidèlement et très ardemment. L'est-elle encore? Dans quel sens et jusqu'à quel point peut-on «'ucore citer TAlsace lorsqu'on parle des provinces Irançaises?

Grave, et difflcile, et angoissante question! Mais puisque, d'instinct, je Tai choisie, je ne l'éluderai pas. Je la traiterai, j'espère, sans trop céder à la vivacité personnelle de mes regrets, tâchant d'exprimer pour l'Alsace toute la justice qui lui t'st due, sans me montrer injuste envers le peuple (jui la détient et que je considère comme un grand peuple, parvenu à un grand moment de son histoire.

Je me souviens de l'impression que j'éprouvai en franchissant pour la première fois la frontière d'Alsace. J'étais accompagné d'un ami beaucoup plus

1. Conférence faite à Paris, Salle de la Société de Géographie (Société des Conférences), le 18 février 1902.

jeune que moi ; nous étions dans la salle de douane d'Avricourt. Autour de nous, les agents du chemin de fer, les facteurs, les douaniers ne plaisantaient plus entre eux, et leur tenue plus raide, l'exacte et craintive discipline à laquelle ils obéissaient, leur humeur sérieuse et môme sévère rendaient comme évidente la différence des deux races : celle que nous quittions et celle qui commandait le pays où nous venions d'entrer.

Près de la porte qui donnait accès dans la salle d'attente se tenait, casque en tête, un gendarme, évidemment fier de son métier et de son armée, et dont l'œil bleu examinait chaque voyageur successivement. Il vit que j'avais dépassé l'âge des milices, et ne m'arrêta pas. Mais, derrière moi, apercevant mon jeune compagnon de voyage :

— Vous avez des papiers? demanda-t-il.

— Oui.

— Montrez.

Quand les papiers eurent attesté que mon ami n'était pas officier français en activité de service, le gendarme fit signe que le passage était toléré, sans une excuse, sans un remerciement, sans qu'un muscle de son visage eût bougé. Il regardait déjà un autre groupe de voyageurs. Nous venions de pénétrer dans un pays hiérarchisé et rude.

Mais cette rudesse était le fait de sentinelles allemandes veillant aux frontières des provinces

conquises. Elle n'était pas alsacienne. L'accueil alsacien n'eût pas été le même. Car il faut toujours rappeler cette vérité : l'Alsacien et rAllemand ne sont pas un môme peuple. L'Alsace a toujours été une petite patrie. La plaine riche, la plaine au sol rouge, que limitent si nettement les Vosges à roccidcnt et la Forêt Noire à l'orient, n'a pas pu nourrir un peuple qui ressemblât complètement à ses voisins de gauche ou à ses voisins de droite. C'est là une vérité géographique qui ne serait pas • ontestée s'il s'agissait d'autres montagnes et d'une autre province. On pourrait y insister, faire remarquer que le type des hommes et des femmes n'est pas le même en Alsace et dans l'Allemagne rhénane ; que la langue alsacienne a toujours été différente de l'allemand classique; que les origines du peuple alsacien sont en partie celtiques; que les dernières recherches accusent 70 p. 100 d'Alsaciens bruns, c'est-à-dire Celtes, contre 30 p. 100 d'Alsaciens blonds, c'est-à-dire Germains. Mais ces arguments sont de ceux qu'il est toujours possible de contester. Ce qu'il est moins facile de dénaturer, c'est l'état moderne de la question historique.

Après sept siècles de domination allemande, troublée par tant et tant de guerres, l'Alsace est partiellement occupée en 1G33 par des troupes françaises, et, quelques années plus tard, est attribuée par traité à la France. Strasbourg elle-même se soumet,

et Louis XIV et la reine y font une entrée solennelle le 23 octobre 1681. Conquête par les armes I dirat-on. Sans doute, mais qui ne ressemble en aucune façon à la conquête de 1870. Elle était dans le sens des intérêts, de la nature et des vœux secrets de TAlsace. Il faut bien en convenir. Il faut bien admettre que cette province, même sous la dominalion autrichienne, avait de singulières affinités avec le caractère français. Car, à peine conquise, elle est séduite. Le mariage de raison devient un mariage d'amour. L'histoire l'atteste, et l'ambassadeur du roi de Prusse Frédéric P"" écrit, en 1708, cette phrase qu'on n'efl'acera jamais :

« L'Alsace n'est pas à comparer à la Franche- Comté pour lui être préférée par les hauts alliés dans un traité de paix, car, outre qu'il est notoire que les habitants de F Alsace sont plus Français que les Parisiens, le roi de France est si sur de leur alTection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées et de plomb toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin, et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour empêcher ou au moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leur propre vie, comme s'ils allaient en triomphe ; en sorte que l'empereur et l'empire doivent être persuadés que, en reprenant l'Alsace seule sans

recouvrer la Franche -Comté, ils ne trouveront qu'un amas de terre morte pour Tauguste maison d'Autriche, ei qui conservera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours conseils, faveurs, aide et secours dans l'occasion. »

Ces lignes étaient écrites vingt sept ans après I entrée du roi de France à Strasbourg. Je demande simplement si, aujourd'hui, après trente-deux ans i de conquête allemande, il est possible de retourner la proposition; si un diplomate allemand peut dire aujourd'hui, de bonne foi, que les Alsaciens sont plus Allemands que les Berlinois, et que l'Alsace conserve pour l'Allemagne comme un brasier d'amour.

Et je continue.

Comment expliquer celte affection si soudaine et -i forte pour la France? Sans doute, on peut voir dans les origines alsaciennes que je rappelais tout à l'heure, dans certaines affinités du tempérament national, dans les influences que favorisait le voisinage de la France, autant de raisons de ce phénomène de psychologie nationale. Mais la principale raison fut ailleurs. Elle fut, et elle demeure à jamais comme une gloire de notre patrie, dans la douceur de la France conquérante, dans la bonté de la grande nation pour la petite, dans l'intelligente

tolérance, en cette occasion, de cette monarchie de Louis XIV, qui avait le tact et la manière pour recevoir une province et pour s'en faire aimer. Les nations ont une âme collective qu'il faut traiter en grande dame, et respecter, et courtiser quand on est prince, ou simplement quand on est juste. Aussi, voyez combien le roi ménage l'Alsace! Il avait refusé à Condé en 1675, à Luxembourg en 1676, à Créqui en 1678, l'autorisation de prendre Strasbourg par la force. Il la considérait comme acquise par le traité de Munster, et il attendit cependant jusqu'en septembre 1681 l'occasion favorable pour la réunir au reste de l'Alsace. Et il le fit sans tirer un coup de canon. Le seul projectile français que reçut Strasbourg, dans une période de deux siècles, fut un petit boulet de six livres, lancé par l'armée de Créqui, trois ans avant la réunion de la ville à la France. Et cela parut une injure si nouvelle, un procédé si contraire à la politique, j'allais dire à la politesse française, qu'on apporta le boulet dans le lieu où siégeait le magistrat, qu'on l'y conserva comme une pièce à conviction tout à fait singulière, et qu'une inscription fut placée dans le chœur de la cathédrale, à la place où il était tombé.

La conquête n'avait donc point été sanglante. Le régime qui la suivit fut un régime de particulière douceur. La grande ville ne fut blessée ni dans sa conscience ni dans ses traditions. Comme toute l'Alsace

d'ailleurs, elle conserve sa constitution, ses franchises, sa langue et le libre exercice des deux religions. Quand Tédit de Nantes est révoqué, l'Alsace est exemptée des eflets de cette mesure. L'allemand reste la langue ofiicielle admise dans les actes publics, devant les tribunaux, dans les églises. On prêchera en allemand, sous la domination française, jusqu'en 1870. Le roi n'écoute [)as les bureaux de Versailles, qui poussent à l'uniformité; il écoute son instinct souverain des choses françaises, qui pousse à l'union. Il permet à Strasbourg deux Universités, une catholique et une protestante, ([ui rivalisent et attirent un grand nombre d'étudiants. Il envoie < omme gouverneurs des hommes conciliants et justes. La dernière parcelle indépendante du pays, la république de Mulhouse, se donne librement et volontairement à la grande nation, le 15 mars 1798. L'Alsace tout entière française, de nom et de cœur, se développe avec une rapidité merveilleuse; elle I riple sa population en un siècle et demi, et la France se sent aimée, et cela lui suffit, et elle s'inquiète peu, en vérité, si on l'aime en allemand ou en français.

Toute la vocation de notre race est là. Si les chefs qui la gouvernent ont le sens de ses traditions, elle n'est pas oppressive, elle est une conquérante d'Ames qui les attire et qui les relient.

Sous la domination de la France, qui avait permis

aux qualités du peuple conquis de se développer librement et l'avait affiné, le type alsacien était parvenu à sa perfection. L'Alsacien était familial, laborieux, accueillant, naturellement frondeur, mais dévoué jusqu'au sacrifice à toute cause librement acceptée, remarquable fonctionnaire comme l'Allemand , moins égoïste cependant et beaucoup plus militaire. Je dis qu'il était plus militaire parce qu'il avait plus d'initiative. Des siècles d'invasion l'avaient habitué aux alertes; la bravoure était dans le sang de ce pacifique. Dans les seules guerres de la République et de l'Empire, l'Alsace, pour moissonner sa part de gloire dans la moisson commune, jeta Kléber, Kellermann, le maréchal Lefèvre , soixante-cinq généraux , un nombre extraordinaire d'officiers et de sous-officiers. Et, il faut nous en souvenir avec gratitude, cette proportion considérable d'Alsaciens dans le cadre de nos armées, l'Alsace l'a maintenue depuis le premier Empire jusqu'à la fin du second. Au commencement de 1902, on comptait encore, dans l'état-major général de l'armée, cent trente-huit officiers généraux alsaciens ou lorrains, dont quarante-sept en activité de service.

L'Jiistoire de l'Alsace , depuis le milieu du xv!!*" siècle jusqu'en 1870, peut donc se résumer en ces deux lignes : sous la domination de la France, l'Alsace fut heureuse et fut libre.

Or, sur la capitale de celte i)rovince fidèle, du 12 août au 27 septembre 1870, les Allemands ont tiré deux cent mille obus, faisant onze cents blessés, trois cents morts, incendiant le temple neuf, le musée, la bibliothèque avec ses trésors de manu- < rits et de chartes, le gymnase protestant et la merveilleuse cathédrale, particulièrement visée par les pointeurs badois et prussiens. Un obus habil(Mnent dirigé toucha même la croix de fer qui Icrmine la flèche, à cent trente-huit mètres du sol,

< l la faussa.

Vous savez ce qu'il arriva. L'Alsace ne voulut pas de ce nouveau maître qui, selon Texpression dune revue allemande, ressentait pour elle un <' violent amour ». Elle s'enfuit. De la seule Alsace,

< «'st-à-dire d'une population d'un million d'habi- Unts, trois cent mille ont émigré dans les vingt premières années. La trentième année après la conquête, en 1900, les états fournis par les différents

omités pour la protection des Alsaciens-Lorrains demeurés F'rancais, attestent que plus de quatre mille Alsaciens ou Lorrains ont quitté leur patrie, pour venir s'établir en France, et ont été secourus par la Société. Et ce chiffre ne comprend que les indigents. Les seuls réfractaires, refusant de servir dans les armées allemandes, ont été vingt mille par an pour l'Alsace-Lorraine, dans les quatre premières années. On en a compté cent vingt mille de 1875

à 1887. Et des renseignements que je crois très sérieux me permettent de dire que ce mouvement est encore singulièrement vif, et que, chaque année, ce sont de deux à trois mille jeunes hommes qui passent la frontière de TAlsace-Lorrainc pour ne pas servir dans Tarmée allemande.

Large vide comme vous le voyez ! Quels éléments sont venus partiellement le combler? Des Allemands, trois cent cinquante mille Allemands, parmi lesquels cent sept mille Prussiens, c'est-à-dire cent sept mille hommes les mieux faits pour donner au régime nouveau son maximum de rigueur.

Si donc Ton demande ce que pensent les Alsaciens sous la domination allemande, — et c'est justement la question que nous avons posée, — il faut d'abord rappeler pourquoi l'Alsace aimait la France, et il faut ensuite rappeler l'énorme émigration de l'élément alsacien depuis 1880 et l'importante immigration de l'élément allemand.

C'est ce que je viens de faire.

Maintenant nous pouvons entrer dans les maisons de l'Alsace qu'habitent des Alsaciens. Qu'y trouverons-nous? Des hommes silencieux. Il n'est pas facile de faire parler, sur la question qui nous intéresse et qui les passionne, ces hommes qui savent, par expérience, que les paroles sont presque toujours inutiles et souvent dangereuses. C'est pour cela que les voyageurs pressés sont mal renseignés.

Ils rapportent en France des conversations et des jugements qui sont ceux de leurs maîtres d'hôtel, de leurs guides, de leurs cochers ou de leurs marchands de pliotographies. Le vrai peuple alsacien, ils l'ont vu peut-être, mais ils ne l'ont pas entendu. U se tait. Cependant, si vous êtes présenté, si vous inspirez confiance, et si vous demeurez quelque temps parmi eux, ces Alsaciens silencieux parleront, et voici les observations que vous pourrez recueillir.

Vous constaterez d'abord qu'il y a des Alsaciens qui ont accepté la conquête allemande. Plusieurs d'entre eux, saisis d'admiration pour la puissance allemande, afiichent leur dédain de la France, et vous reconnaîtrez là l'ordinaire conduite des transfuges, à qui ne suffit pas l'ingratitude toute simple. D'autres, en plus grand nombre, sont résignés. Ils invoquent le fait accompli, les relations, les habitudes, les intérêts, le peu de vraisemblance d'une guerre ou d'une rétrocession de l'Alsace à la France. Ils font valoir les avantages qu'ils ont retirés de leur adhésion au régime nouveau. Et, bien souvent, nous n'avons pas le droit de .leur reprocher leur attitude; nous ne pouvons pas exiger comme un devoir trente années d'héroïsme, lorsque tant d'hommes n'en mettent pas un seul jour dans l<'ur vie. Je les ai entendus soutenir et défendre leur conduite. L'un d'eux me disait, par exemple :

— Nos industries ont tout d'abord souffert de Fannexion, et nous n'avons pas profité aussi vite et autant que vous pourriez le croire de Ténorme développement économique de Tempire d'Allemagne. Mais le moment est venu où nous en profitons. Nous sommes rudement mais sagement gouvernés, nous avons Tordre, nous travaillons en paix. Quel avantage si considérable nous offrirait donc un retour à la nationalité française pour que nous sacrifiions notre sécurité à un pareil rêve? Est-ce votre industrie qui peut nous tenter? Est-ce vos finances? Est-ce votre marine marchande?

Il allongeait encore son énuméralion.

J'étais obligé de répondre :

— Non, c'est autre chose qui devrait vous tenter. Mais je ne disais pas quoi, parce qu'il y a des

idées qui doivent être devinées par le cœur; on ne les exphque pas.

Ces mômes gens ajoutaient :

— Si vous voulez des exemples de ce que TAllemagne fait pour nous, voyez l'Université de Strasbourg, l'hôtel des postes, la bibliothèque, toute la ville nouvelle qui s'est bâtie au delà du Broglie. Voyez surtout les travaux entrepris sur le Rhin, de notre côté et du côté de Kehl, qui est situé en face. Il y aura là, monsieur, tout prochainement, deux ports considérables ouverts à la navigation fluviale; le Rhin sera rectifié sur plus de cent kilomètres

L AME ALSACIENNi: 177

non veaux ; nous allons devenir l'entrepôt de l'Europe • ntrale, approvisionné par la mer et par le Rhin, ayant pour clientèle une partie de rAlIomagno, de TAutriche, de la Suisse, do la France elle-même, et je puis vous dire déjà que, avant rachèvement des travaux et sur les voies fluviales voisines de notre ville, en huit années, le trafic a passé de dix-neul' mille tonnes à cinq cent quarante mille. Ce sont des chilïres! Qu'avez-vous à répondre?

Je ne répondais rien. 11 est nécessaire que le temps fasse son œuvre. Ce que je viens de dire représente rœuvre du temps dans un peuple conquis.

C'est la première catégorie d'Alsaciens : les germanisés. Il y en a une seconde, qui comprend une notable portion du peuple des campagnes et même des villes, et dont on peut dire (prcUe ignore la France et qu'elle est cependant française. Ces paysans, ces ouvriers, ces petits bourgeois alsaciens, on ne leur a jamais parlé de la France pour leur en ;ire du bien. Ils n'entendent célébrer que la puis- ^.'lnce allemande, la civilisation allemande, la science allemande, la langue allemande. Ils ont fait l<'ur service militaire en Allemagne, et toujours, remarquez ceci, très loin de l'Alsace. Eh bien! c'est ici ((ue la déception a éUî grande pour nos vainqueurs de 187(J, c'est ici pour eux une cause perpéluelle d'élonnement et de colère : ces Alsaciens ii,^norants de la France ont un tempérament qui ne

peut s'accommoder de rAllemagnc, ils ne peuvent s'entendre avec les Allemands, ils les plaisantent, ils sont frondeurs, et, le jour des élections, ils nomment des députés d'opposition alsacienne.

Ne vous étonnez donc pas si des hommes se sont rencontrés, en nombre croissant, artistes, hommes politiques, économistes qui disent :

— L'Alsace doit rester alsacienne. Nous sommes rattachés politiquement à l'Allemagne, soit; mais faites de nous un véritable pays de la Confédération, comme la Bavière, comme la Saxe; ne nous faites pas gouverner par des fonctionnaires prussiens, qui ne nous comprennent pas et que nous ne comprenons pas ; supprimez le régime du gouvernement direct de Berlin; donnez-nous notre autonomie dans l'empire ; laissez s'épanouir la race et le génie alsaciens !

Les jeunes hommes qui parlent ainsi se sont attachés à démontrer par des faits l'originalité et la vitalité du caractère et de l'esprit alsaciens; ils ont formé toute une école de peintres, de sculpteurs, de graveurs, d'architectes, de menuisiers d'art, qui peuvent aller faire leur éducation artistique en France, en Allemagne ou ailleurs, mais qui reviennent habiter Strasbourg et s'y groupent en une colonie d'art extrêmement vivante et sympathique. Ils ont organisé des expositions de tableaux et de meubles ; ils ont fondé une superbe revue trimes-

l'ame alsacienne 179

Irielle, la Revue alsacienne ilUislrée, entièrement «onsacrée à l'Alsace, plus amoureusement faite qu'aucune revue frant^^aise, publiant des articles en français et aussi des articles en allemand et en dialecte alsacien, et qui disait récemment :

M Notre programme, c'est de dégager dans le passé tout ce qui mérite d'être prolongé; notre programme, c'est de signaler dans le présent tout ce qui naît de notre hérédité propre, tout ce qui peut prendre place dans le patrimoine de la nation, tout ce qui fait partie de V Alsace éternelle, — le mot est joli. — Si les difficultés ne trahissent pas sa bonne volonté, la Revue contribuera à maintenir une conscience alsacienne : elle inspirera, vivifiera, réveillera nos énergies essentielles. »

Ils ont encore fait plus, ces jeunes défenseurs do la vie alsacienne. Ils ont créé, à la fin de 1902, un Musée alsacien, dû à l'initiative intelligente et généreuse du docteur Bûcher, et qui rassemblera les costumes, les meubles, les ustensiles, tous « les souvenirs de la vie de l'Alsace qui sont en train de disparaître sous l'action nivelante de notre tpoque ». Déjà, depuis plusieurs années, ils avaient fondé un théâtre alsacien où l'on joue non seulement des pièces d'Erckmann-Chatrian, mais des comédies nouvelles, des vaudevilles, tout un ensemble • 1 oeuvres théâtrales écrites en dialecte, et qui mettent en relief le caractère et les usages alsaciens.

Je ne puis insister sur ce détail. Cependant je ne puis m'empêcher non plus de citer, à titre d'exemple, quelques lignes d'une des comédies du plus célèbre de ces auteurs dramatiques d'Alsace, Gustave Stoskopf. La pièce, qui a été représentée, d'ailleurs, au théâtre Déjazet, avec beaucoup de succès, s'appelle Môssieu le Maire. On y plaisante, comme on le ferait en France, le pédantisme étroit de certains professeurs allemands; on y flagelle le maire de village ambitieux qui rêve la faveur allemande, et qui, cependant, n'a aucun goût pour ses maîtres. Voici comment ce maire, dans la pièce de Stoskopf, énumère ses titres à la décoration :

(( Je suis maire depuis vingt-cinq ans, cinq fois récompensé dans les concours agricoles, membre de la Société des vétérans ; j'assiste toujours aux conférences sur l'agriculture; j'ai toujours chaudement recommandé l'engrais artificiel; je salue toujours poliment M. le gendarme; je ne manque jamais le banquet officiel à la fête de l'empereur; j'ai pris deux actions de la raffinerie de sucre d'Erstein; j'ai toujours travaillé pour le candidat du gouvernement... (A part.) Il est vrai que je n'ai jamais voté pour lui, mais ceci ne peut pourtant pas se savoir... {Siibilemenl inquiet.) L'opposition dans le Conseil municipal m'aurait-elle noirci auprès du préfet? Aurait-on appris que j'ai un arrièrecousin officier français, et que je mets du sucre

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ilans mon vin? Mais non, ils le font tous. Ou bien I que j'ai pincé mes rhumalismes dans les casemates de Strasbourfj^, en 1870, comme garde mobile? »

Enfin, à côté de ceux qui demandent une patrie alsacienne, une patrie habitable, il y a ceux qui redemandent la vieille pairie perdue, ceux que rien ne satisfera, sinon de retrouver la France. Les causes sont variables : souvenirs personnels ou traditions de famille, noblesse d'esprit que la violence révolte, lecture de Thistoire, affinité de culture ou de nature, influence du voisinage de la frontière, par-dessus laquelle souffle le vent de France, le vent des terres fécondes et des vignes ardentes. MaisTamour est le même, quelle qu'en soit l'occasion. Ceux qui réprouvent en Alsace ne peuvent pas parler. Ils doivent surveiller leurs lèvres et leurs actes. Les manifestations collectives sont sévèrement interdites, los menus faits de la vie alsacienne nous échappent. Xous n'entendons pas les étudiants alsaciens qui, <l;ms les rues de Strasbourg, s'appellent en sifflant

tte mesure de la Marseillaise : « Formez vos Dataillons ! » Nous ne lisons pas les condamnations prononcées contre les jeunes gars coupables, un soir de noce, d'avoir crié : « Vive la France! » Nous n'assistons pas à cette petite scène quotidienne de 1 Alsacien du peuple, habitué à parler allemand, et <|iii, pour vexer l'employé prussien, lui demande en français un billet de chemin de fer. Toute la comédie

OU la tragédie de la vie privée nous demeure profondément inconnue. El ce phénomène se produit : tandis que les Alsaciens souffrent de notre silence, et quelquefois, hélas ! de nos paroles, il se trouve des Français qui demandent : « Les Alsaciens fidèles, il y en a donc encore? Combien sont-ils? »

Ah ! rinjusle et la cruelle question! Est-ce qu'ils se sont demandé, eux, combien de Français demeuraient fidèles au souvenir de l'Alsace? Non, ils ont aimé la France pour la beauté de son nom dans rhistoire, ils l'ont aimée comme un rêve, ils l'ont aimée comme un droit, et ceux qui ont la notion du droit ne comptent ses partisans qu'après avoir dit : « Me voilà ! »

Cependant, je veux essayer de répondre, autant qu'on peut le faire. Je dirai, avec toutes les précautions nécessaires, quelques actes dont j'aie été le témoin, je répéterai quelques-uns des mots que j'ai entendus. Vous jugerez s'ils n'indiquent pas un état d'esprit, s'ils n'éclairent pas d'une suffisante lumière l'âme méconnue de l'Alsace d'aujourd'hui.

J'ai visité le champ de bataille de Wœrth, Le voilurier que j'avais retenu pour cette course était un homme d'une cinquantaine d'années. Il n'appartenait, ni par sa naissance, ni par son domicile, à la région voisine. Nous venions d'un fort lointain village d'Alsace vers cette vallée de la Salier. Et ce guide était de ceux qui ne parlent que sur interro-

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galion. Nous nous taisions donc. Je me souviens de l'arrivée dans ce paysage qui vit deux fois en moins de cent ans les armées de France et de Prusse se jeter Tune contre l'autre, le général Hoche vainqueur en 1793, Mac-Mahon vaincu en 1870. Figurez-vous deux coteaux inclinés en pente douce vers la même prairie, qui a plusieurs kilomètres de longueur et que traverse un ruisseau profond. Les grandes forêts de Haguenau et de Wissembourg sont toutes voisines. Cette vallée est une clairière que pressent encore de toutes parts des éperons de taillis et de futaies. C'est par là, et sous l'abri des bois, que cinq corps d'armée, badois, wurtcmbergeois, bavarois et prussiens, au total cent cinquante mille hommes, s'avancèrent, le 5 août 1870, sur le plateau qui esta droite delà vallée, tandis que les quarantetrois mille hommes de Mac-Mahon occupaient le plateau de gauche, où les villages ont des noms à jamais tristes pour nous : Morsbronn, Eberbach, *, Wœrth, Frœschwiller, Reichshoffen. Entre les deux armées, il y avait la grande prairie longue et creuse, et des champs labourés, et des vignes, et des houblonnières avec leurs perches garnies do lianes... Le 6 août, à neuf heures du matin, la la taille s'engage; ii quatre heures, les Français, (l»ljordés, refoulés, fuyaient par toutes les routes de louest, et l'armée allemande, qu'avait un instant arrêtée la charge héroïciue et folle des cuirassiers.

prenait possession de nos positions de la veille. J'avais étudié les cartes du général Donnai. Je reconstituais bien aisément le drame, et toute la splendeur du soleil, toute la beauté du jour m'étaient indifférentes. Mon compagnon ne disait pas un mot. Il me conduisit au monument gigantesque élevé par les Allemands à la gloire de Frédéric-Charles; au noyer entouré d'une grille sous lequel Mac-Mahon se tenait pendant la bataille; au monument funèbre des Hessois, à celui des turcos, à rimmense ossuaire français bâti sur une hauteur, entouré de tombes allemandes, et qui porte gravés les numéros de vingt-cinq régiments de France anéantis ou décimés, et nous parvînmes ainsi jusqu'à la colonne de pierre rouge élevée près de Morsbronn. Le conducteur regarda longuement le fût de la colonne, sur lequel est écrit : « Aux cuirassiers dits de Reichshoffen », la croix qui le surmonte, le socle où Ton peut lire : « Les morts parlent encore. » Et je vis dans ses yeux une grosse larme. Il se tourna vers moi, brusquement, et me dit :

— Monsieur, j'y étais!

Puis, développant un paquet, large comme deux mains, qu'il tenait sous son bras depuis que nous avions laissé la voiture à l'auberge voisine, il déposa sur les marches du monument une petite couronne de perles noires et blanches. Elle doit y être encore. Et ce fut alors comme si la preuve de son loyahsme

était faite, et nous revînmes en parlant de la

( France, comme deux Français.

Un autre jour, dans une ferme de la partie allemande des Vosges, je causais avec le fermier, notable de la paroisse, et auquel j'avais été présenté. — Moi, monsieur, me dit-il, je ne me suis pas battu parce que la maladie me clouait au lit quand la guerre a éclaté. Mais j'ai pourtant rendu service à la France. En ce temps-là, monsieur, les Prussiens tenaient tout le pays. Nous étions la rue où ils passaient pour aller écraser la France. Un matin que je donnais à manger aux deux seuls bœufs que j'avais pu conserver, car tous mes serviteurs étaient partis, un sous-officier d'artillerie entra dans ma ferme : « Paysan, j'ai besoin de les bœufs! — Pour quoi faire? — Tu vas le voir, dépt^che-toi, le capitaine attend. » Je pensai tout de suite qu'il s'agissait de faire franchir la montagne à des pièces de siège qu'on dirigeait sur Paris, et us comprenez, monsieur, que je ne pouvais pas rombattre la France, même de cette manière-là. Pendant (jue j'entrais dans l'étable, et que je déroulais dans mes mains les lanières de cuir qui assujettissent le joug aux cornes de nos bétes, une idée me vint, et je la mis à exécution sans que le soldat piH s'en apercevoir. Quand nous fûmes rendus dans nue sapinière, à un kilomètre d'ici, nous vîmes, en

^ ed'et, un canon en détresse, que les chevaux, trop

peu nombreux, ne pouvaient lirer sur la pcnle. L'officier me dit : « Attelle tes bœufs! » Je le lis. « En avant maintenant! » Je sifflai, comme j'ai coutume de le faire au départ du labour. Mais les bœufs tendirent à peine la chaîne, et ils s'arrêtèrent sans avoir donné leur effort. Je les piquai, ils ne bougèrent que de la croupe qui s'écartait de la ligne droite. L'officier allemand et les soldats frappèrent et blessèrent à coups de baïonnette mes pauvres bœufs. Ils menacèrent de me fusiller, soupçonnani que j'avais un secret. Mais ils n'obtinrent rien, ni d'eux ni de moi. Je puis bien vous dire maintenant ce que j'avais fait : j'avais enjugué mes bœufs à l'envers ; j'avais mis à droite celui qui avait l'habitude d'être à gauche et à gauche celui qui avait Thabitude d'être à droite; dès lors, ils ne voulaient plus tirer. C'est ainsi que les bœufs d'Alsace ont refusé de faire passer les Vosges aux canons de la Prusse !

Peut-être dira-t-on que les hommes dont je viens de parler appartenaient à la vieille génération, fidèle parce qu'elle a connu la France, mais qui diminue, qui sera demain négligeable et après-demain dispnrue. Passons donc aux Alsaciens plus jeunes, à ceux qui sont nés depuis la guerre. Je n'ai que l'embarras du choix pour évoquer certaines physionomies que j'ai rencontrées.

Je faisais un jour une visite à Mulhouse. Je revois la maison bâtie en briques, dans un quartier tout

incluslriel: je revois le salon élégant de ce jeune ménage qui m'accueillait, et, au delà du jardin qui était petit et humide, des fumées blanches d'usines qui rayaient le ciel d'Alsace. Le mari n'avait pas trente ans, sa femme en avait vingt à peine. La conversation n'avait rien en ce moment qui pût rappeler que nous étions en pays annexé. Nous causions de Paris, de théûtre et de livres La porte s'ouvre, et un valet de chambre apporte une lettre. La maîtresse de maison déchire Tenveloppe, et dit :

— C'est une invitation au bal chez les Un Tel. Le jeune mari demanda :

— En quelle langue est-elle rédigée?

— En allemand.

— Vous répondrez donc en français que nous n'irons pas.

Il n'y eut pas un mol de plus, et la conversation reprit sur un autre sujet.

Voulez-vous un trait de mœurs populaires?

Je me trouvais, un après-midi de juillet, sur la crête des Vosges et exactement sur la ligne frontière que coupe l'admirable route de la Schlucht. r/était un dimanche. Je ne me lassais pas de regarder tantôt la vallée de Munster devenue allemande cl d'où montaient vers nous, de toutes paris, les forêts de sapins, comme les lances innombrables d'un peuple envahisseur, tantôt la vallée française de Gérardmer, où les blés faisaient un feston d'or aux

i88 QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES

futaies contenues et arrêtées à mi-pente. Sur la route, un peu en arrière de moi, il y avait un groupe nombreux de paysans et de paysannes venus d'Alsace. Ils étaient bruyants, jeunes, et remplissaient de leur tapag-e Tauberge française située à quelques mètres du poteau. Bientôt ils firent une promenade d'une demi-heure peut-être sur le versant français. Puis, au moment de partir, ayant rencontré un colporteur marchand d'images, savezvous ce qu'ils achetèrent? la photographie de la dernière revue de Nancy, de nos bataillons défilant devant les grands chefs et de la foule acclamant le drapeau. Il y eut mieux encore. Plusieurs de ces jeunes gens portaient à leur chapeau un ruban rouge et blanc, ils achetèrent au colporteur chacun une pensée de papier bleu, la piquèrent sur le ruban pour faire une cocarde tricolore, et, dans la nuit commençante, sous les yeux peu bienveillants de deux douaniers prussiens, descendirent la pente allemande des Vosges en chantant la Casquette du père Bugeaud. Et, dans le même ordre d'idées, je veux dire de manifestations populaires, n'est-ce pas une invention bien touchante que celle de ces Alsaciens qui, acclamant une artiste française au théâtre de Strasbourg, en novembre 1902, et ne pouvant crier : « Vive la France 1 » trouvèrent ce joli cri : (^ Vive votre pays, madame! Vive voire pays! » Que cela en dit long!

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Je pourrais multiplier les Irails et les mots, mais à quoi bon? La sym}>alhie persistante de tempérament entre TAlsace et la France est un fait établi.

Et maintenant je conclurai, et j'espère le faire sans prononcer aucun mot de trop. Je ne parlerai pas de l'avenir. Le secret de l'avenir est à Dieu, qui prend toujours les hommes pour collaborateurs.

Et je dirai qu'il est beau et consolant de voir l'Alsace, détachée de nous par la force, témoigner encore à la France un amour si fidèle et si fort et la regarder toujours, selon l'expression du journal allemand la Gazelle de la Croix, comme « le paradis perdu ».

Je dirai que trente années sont le plus long terme de la prescription civile, et qu'il n'y a donc rien de pareil quand il s'agit de prescrire la patrie.

Je dirai que cela nous doit donner à nous-mêmes une haute idée de notre pays et nous être un argument pour l'aimer mieux encore.

Jediraiqu'ilyadanslemondequelque chose déplus ibrt que la force, et que la démonstration en est fiiite aussi bien à l'orient qu'à l'occident de rAllemagne.

Je dirai que la patrie n'est point une division administrative, et qu'il y a, dans ce (pii la constitue, un élément divin, qui échappe à nos prises et déjoue nos calculs.

Je dirai que c'est un devoir pour nous de rendre aux Alsaciens l'amour fidèle qu'ils nous ont gardé.

Dans une vallée des Vosges, un peu au delà de Kaysersberg, quand on monle vers Orbey, on aperçoit, à gauche, sur une pente abrupte et parmi des sapins, une statue du Christ agenouillé, peinte en bleu foncé. Devant lui, debout, se tient un ange qui présente le calice de Tagonie. Ce sont de vieilles sculptures. La légende raconte quun chevalier d'un château voisin, étant jadis parti pour la croisade, avait tant tardé à revenir que sa fiancée, désespérant de le revoir jamais, s'était faite religieuse dans ce monastère d'Alspach, dont on aperçoit les ruines au fond de la vallée. Le chevalier construisit donc un ermitage dans la montagne, un peu au-dessus du monastère des Clarisses. Là, il priait, il sculptait la statue de la douleur, il essayait de voir de loin la fiancée d'autrefois, qu'un mur séparait de lui et qui passait dans son voile blanc. Et toutes les fois que la cloche du monastère sonnait, la cloche de l'ermitage sonnait aussi et répondait : << Je vis toujours et dans la même pensée d'amour et de regret i).

Nous aussi, nous avons un deuil. Celle que nous auTions est prisonnière derrière une muraille qui ne s'ouvre pas. Mais elle peut nous entendre. Faisons comme le chevalier, et sonnons au moins la cloche, pour que l'Alsace nous sache toujours près d'elle!

Les honneurs cachent presque tous une leçon discrète à notre adresse; ne serait-ce que celle ci, qu'ils sont plus ou moins marqués au chiffre de notre âge. Cela est vrai surtout de la présidence d'un congrès. Et je puis vous avouer qu'en apprenant que la Société d'Économie sociale avait bien voulu songer à moi, un petit sourire m'est venu, mélancolique, et que je me suis un peu moqué de moi-même, avec les ménagements dont nous usons en pareil cas. « Allons, me suis-je dit, pour que semblable chose marrive, il faut que je sois tout à fait mûr. » El c'est là, vous le savez, un témoignage qu'on ne se hâte jamais de se rendre... Mais croyez bien que cette impression a été vite effacée et remplacée par une autre, plus durable et plus forte. Je demeure infiniment touché, messieurs, de la pensée qui a guidé votre Société. En me désignant, elle a

1. Discours prononcé à Paris, le 7 juin 1902, à la séance d'ouverture du XXI' congrès de la Société d'Kconomie sociale et des Unions de la paix sociale.

voulu, je ne Tignore pas, honorer en ma personne l'enseignement supérieur libre. Elle a voulu porter à la présidence une liberté menacée. Vous aviez le choix entre plusieurs. Vous avez choisi celle-là. Je VOUS en remercie. Je vous remercie également du sujet de discours qui m'est ainsi imposé : du rôle social de la jeunesse. Il en est beaucoup d'autres pour lesquels je me serais senti moins préparé. Car, si je n'ai pas toutes les qualités qu'il faudrait pour le traiter, j'ai celle, du moins, d'avoir toujours vécu parmi les jeunes et de les aimer, puisqu'il paraît que je les enseigne depuis vingt-quatre ans, et que, depuis douze ans, je dirige un groupe d'études rattaché à l'Association catholique de la jeunesse française. Dès demain, vous étudierez, dans les réunions de travail, de quelles manières et par quel enseignement théorique, et par quelles expériences la jeunesse peut se former pour son rôle futur, qu'il s'agisse de la jeunesse universitaire, de la jeunesse industrielle ou commerçante, ou de la jeunesse ouvrière. Vous rechercherez également par quels moyens, les mieux appropriés à la culture de chacun et au but poursuivi, votre inlluence pourra s'exercer autour de vous. Vaste programme, que vous saurez remplir, j'en suis sûr, parce que A'otre jeunesse est déjà engagée dans l'action, déjà informée, déjà utile, déjà capable de formuler en conseils la jolie bravoure de son exemple.

Il ma donc semblé que je ne devais point entrer ce soir dans l'examen d'un sujet où vous saurez vous mouvoir librement et conclure par vous-mômes. Nous n'attendez de moi qu'une courte préface au livre déjà médité par chacun de vous, et que vous allez écrire en commun. Et c'est pourquoi je vous exposerai quelques idées, très simplement et amicalement, sur deux questions que l'on pourrait nommer préalables. D'abord, peut-on comprendre et faut-il admettre un devoir social de la jeunesse distinct de celui des hommes qui ne sont plus jeunes; et, en second lieu, quelles conditions sont requises, pour qu'un homme jeune puisse remplir tout ce devoir et donner, si j'ose dire, son maximum (riniluence?

Je n'aurai pas à distinguer, comme vous le ferez, différentes catégories. Je m'adresserai indistinctement à tous les jeunes hommes qui acceptent les articles essentiels du programme de Le Play, et (jui ont entrepris ou veulent entreprendre cette l)elle recherche du devoir social, qui ne commence j)as avec la vie, mais qui ne finit qu'avec elle, science admirable, la plus utile à l'État, la plus assurée de ses découvertes, et qui cependant, contrairement à toutes les autres, n'a jamais assez de bacheliers.

Jeunesse qui demandez à bien connaître votre devoir, avez-vous donc un devoir social distinct de celui des hommes qui ne sont plus jeunes? Ou, pour poser la question plus exactement, ce devoir, qui vous incombe assurément, puisque vous faites partie de la communauté humaine, qu'a-t-il de spécial pendant la première partie de la vie ?

Je répondrai par un détour, en vous disant que j'ai toujours été frappé de la prodigieuse inégalité des choses et des hommes. Elle est nécessaire à la variété du monde et sans doute à son progrès. Et je n'ai pas à juger ici les idées d'égalité, civile ou sociale, ni les diverses applications qu'on en a faites ou qu'on voudrait en faire. Tout ce que je veux observer et retenir, c'est que nous luttons, en pareil cas, contre la nature elle-même, et que nos décrets et lois ne créeront jamais qu'une égalité très incomplète et très imparfaite. Les plus farouches niveleurs eux-mêmes ne nivèlent rien du tout. Et, pour n'en montrer qu'un exemple, à quoi donc aboutirait, je vous prie, le système socialiste? A spolier de leur propriété légitime des millions d'hommes ; à confier illégitimement ce trésor aux mains de quelques intendants, qui deviendraient de fort gros seigneurs, chargés de faire travailler inégalement.

moyennant un salaire inégal, un peuple complètement dépouillé. Vous voyez que c'est Tinégalité môme, et que peut-être, en effet, incapables de la détruire, tout ce que nous pouvons faire, c'est de la retourner et de changer les titulaires.

Je dis cela pour que vous trouviez tout naturel, dans un monde où la diversité semble être la vraie loi, que le poids des devoirs sociaux soit inégalement réparti; que certains hommes aient plus de responsabilités, d'autres moins, et que, chez la môme personne, cette responsabilité ne soit pas identique, du commencement à la lin de Texistenco.

Oui, les organisateurs du Congrès ont eu raison. A vingt ans, à vingt-cinq ans, à trente ans, vous avez un devoir social distinct de celui que vous devrez remplir par la suite; et, si vous demandez quel est le caractère qui le spécifie, je dirai que c'est la lutte active contre l'erreur, la lutte avec des armes que vous n'aurez pas forgées, mais que vous aurez reconnues bonnes. Vous avez le don de la propagande. Vous avez l'endurance physique, la belle humeur si nécessaire pour traiter les sujets graves; vous avez l'élan, et, par un privilège insigne et qui se perd avant le premier cheveu gris, vous avez le temps. Enfin, vous avez l'âge, précisément, de ceux qu'il s'agit d'amener à la vérité. Les esprits à convaincre, ce sont vos camarades d'école, de bureau, d'atelier, les jeunesses voisines de la vôtre.

Et rexpérience quotidienne vous apprend que vous avez sur eux et qu'ils ont sur vous une puissance d'entraînement, qui n'est pas l'autorité, et qui est souvent plus forte que l'autorité, soit pour le bien, soit pour le mal. A vous d'agir par la conversation, qui est un moyen d'action de premier ordre, par la conférence, par la presse, par l'exemple, dans les milieux divers où vous passez; à vous, si vous êtes employé supérieur ou jeune patron, de montrer ce scrupule d'équité qui ébranle les préventions des inférieurs et cette alTeclion persévérante qui vient à bout de la haine; à vous, si vous êtes officier, — je suppose que vous traiterez aussi cette question, et je me permets de vous y inviter^ — à vous de comprendre que vos hommes jugeront d'après vous tout un monde qu'ils ignorent, et, ce qui est plus grave encore, qu'à travers le chef, aimé ou détesté, ils verront la Patrie. Les occasions ni les moyens ne vous manqueront de répandre la vérité. Puissiezvous vous y prêter! Vous êtes les semeurs des grandes semailles. Vous portez dans vos mains le grain qui vous a été remis, et comme vous êtes jeunes, ce n'est pas vous qui l'avez moissonné, mais vous savez qu'il est bon et qu'il nourrira vos frères, si Dieu donne son soleil. Allez donc, et jetez-le à pleines mains. Il y a tant de terres incultes, tant de jachères autrefois fécondes et à présent stériles; tant de pilleurs et d'incendiaires de moissons toutes

venues! Ceux qui ont eu voire rôle, autrefois, et qui sont vos aîné3. nous mèneront jusqu'au point où ils ont cessé leur labour; ils vous montreront par où ils ont passé, et d'où viennent les orages. Ils étendront aussi la main, d'un horizon à l'autre, pour signifier que le champ est indéfini. Ils feront mieux encore. Et comme les vieux paysans, dans les greniers, passent au crible les tas de blé et rejettent la poussière et les mauvaises graines, ils prépareront pour vous le froment de semence, et vous le confieront de nouveau. Ils compléteront la doctrine, et vous la répandrez.

Les plus actifs ouvriers du devoir social, c'est donc vous, messieurs; c'est votre jeunesse qui a la principale responsabilité de la France de demain; «•'est à elle que reviendra l'honneur des progrès accomplis.

Mais je vous ai prévenus que je conduirais ma flémonstration un peu plus loin, et qu'après avoir prouvé que la jeunesse avait ses obligations sociales j)articulières, j'essayerais de vous indiquer à quelles • onililions vous les remplirez bien.

Or, je crois que ces conditions sont au nombre de trois, dont la première est d'exceller dans votre t'tat, la seconde d'être vraiment jeunes, et la troisième de vous montrer fraternels dans la vie.

Soyez (l'abord irréprochables, et, s'il se peut, éminenls dans votre profession. Étudiant ou ébéniste, ouvrier mineur ou notaire, employé ou propriétaire, — c'est un métier d elre propriétaire, je n'ai pas à vous l'apprendre, et Tun des plus difficiles, et cela peut devenir un métier dangereux, — quoi que vous fassiez, faites-le supérieurement. On peut sans cela jouer un rôle politique, et les preuves abondent, mais on ne peut remplir son rôle social, avoir une influence durable et saine, qu'à cette condition. Elle est toute naturelle. Ceux que vous prétendez convaincre et amener à la vérité, les hommes qui vous entourent, se demanderont, vous voyant parler ou agir : « Quel est celui-ci? Est-il considéré parmi les témoins de son labeur quotidien? Est-ce un homme de conscience, de patience, d'ordre, de parole inviolée? Il parle de devoir : a-t-il rempli le sien? » Il faut qu'on puisse répondre oui. L'autorité des discours, des écrits, des conversations, des exemples, est à ce prix. Elle est encore acceptée et reconnue. Je dirais volontiers qu'elle est presque la seule qui compte, à une époque où le respect de tout ce qui est extérieur à l'homme a faibli, respect du nom, respect de la tradition, respect de la fonction ou de la dignité. Il ne reste guère que le respect de Thomme qui poursuit ou achève sa belle et bonne journée d'ouvrier humain. Prenez donc soin d'abord de le mériter, d'assurer votre action

par votre ronommée, el, selon le joli mot de M. Brunelière, cracquérir dans votre profession Taulorité qui permet d'en sortir.

Mais cela ne suffit pas. La jeunesse n'aura d'influence sociale qu'à une seconde condition, dont la formule ressemble à une naïveté. Il faut, pour qu'elle agisse sur le monde, que la jeunesse soit jeune. Et cela n'est pas si commun que vous pourriez le penser. Cela ne consiste pas simplement à avoir vingt ans, à avoir des cheveux blonds, ou noirs, ou chûtains, et à les avoir tous. Je dirai mOme que Tàge n'est qu'un élément secondaire de la jeunesse; que celle-ci n'a que des préférences pour la vingtième année; qu'il y a la jeunesse grise; qu'il y a la jeunesse blanche; que, sans cesser d'être aimable, elle peut devenir vénérable; que cette longue floraison n'a rien qui doive étonner dans une âme immortelle, et que les plus vieux prêtres, chaque matin, en montant à l'autel, récitent : Ad Deiim qui lœtificat jiivenlulem nieam.

Être jeune, cela signifie être enthousiaste, — non pas optimiste, car l'optimisme est une myopie, — être enthousiaste, c'est-à-dire avoir un esprit qui calcule et un cœur qui ne calcule pas; ressembler à un soldat qui compte ses ennemis, et puis qui oublie leur nombre, en songeant à la beauté de sa cause... Je me souviens d'avoir connu un vieux grognard du premier Empire, tellement grognard qu'on ne pou-

vait raborcler qu'un jour sur deux, à cause de la tempôlc. Quand on arrivait à propos, il racontait volontiers sa vie, ces quelques années d'effort que chacun de nous appelle « ma vie ». Pour lui, c'étaient des campagnes, des blessures, de la gloire, de la misère, des traits de vaillance dont il restait ému. Parmi ses histoires favorites, il y avait celle des deux frères Baguenier, deux cavaliers qui, le soir d'une bataille indécise, je ne sais plus laquelle, ayant regardé rageusement les lignes ennemies, et ne pouvant se résigner à coucher au même endroit que la veille, sautèrent sur leurs chevaux, et chargèrent, tout seuls. On les vit traverser toute la plaine, sous les balles qui plcuvaient, devenir pas plus gros que des taupes, pas plus gros que des souris, disparaître dans un tourbillon de poussière et de fumée, puis, une heure après, reparaître sains et saufs, à pied, tenant chacun un prisonnier. Conduits devant le capitaine, ils s'excusèrent, comme il convenait, de leur héroïsme. Le capitaine les interrogea d'abord collectivement : u Les deux Baguenier, vous revenez sans vos chevaux? — C'est vrai, mon capitaine; mais chacun avec un homme. — Vous ne pouviez pas ignorer qu'ils sont trente mille au bout de la plaine? — Évidemment, mon capitaine. » Puis, quand ils eurent promis de ne pas recommencer : « Baguenier numéro un, à quoi pensais-tu en chargeant? — A rien, mon capitaine. — Et toi. Bague-

nioi" numéro doux? — Moi je pensais à la maison de chez nous. » Gela voulait dire à la patrie. Celui qui racontait l'histoire concluait : « C'étaient deux belles jeunesses. » Et, moi, j'ajoute : « Deuxenthousiastes, aussi, de ceux comme il en faut dans toutes les ij^uerres heureuses, qui savent où est le danger, et qui vont droit dessus. »

Être jeune, cela signifie encore avoir gardé intacte l'espérance, cet élan de la foi, cette vertu la plus malade des trois théologales; être jeune, cela signifie ne pas mesurer les ail aires du monde au mètre de notre vie, ne pas juger la bataille perdue parce que nous sommes blessés, ne pas douter de la cause, même en doutant de soi-môme; être jeune, c'est imiter ce vieux pape de quatre-vingt-douze ans, qui vient de signer ces lignes superbes et confiantes : « Dix-neuf siècles d'une vie écoulée dans le flux et le reflux des vicissitudes humaines, nous apprennent que les tempêtes passent sans avoir atteint les grands fonds. »

Voilà le langage de la jeunesse éternelle ! Je vous supplie, messieurs, d'être jeunes de cette jeunesse-là!

Vous espérerez comme elle; et je n'hésite pas à ajouter : vous souiTrirez comme elle. A l'époque où nous sommes, et plus ou moins sans doute à toute époque, on ne peut être enthousiaste et clairvoyant sans éprouver une souffrance noble et cruelle.

Quelqu'un l'appelail un jour devant moi la douleur métaphysique. Elle frappe presque sans trêve; elle trouble le travail; elle inquiète le repos; elle rejette à tout moment la pensée dans la mêlée humaine : je veux parler de l'angoisse du mal qui s'étend, qui gagne de proche en proche, qui semble déjà triomphant. On écoute; on regarde; on se sent pris de crainte, — non pas d'une crainte lâche, mais d'une crainte d'amour, — pour son pays, pour les enfants qui verront nos lendemains, pour ce peuple de France, qui boit tous les poisons, qui ne peut plus se défendre contre tant d'ennemis de son bon sens et de sa foi, et qui perd l'un et l'autre, et qui accepte de plus en plus l'idée socialiste, l'erreur finale et totale, celle qui ne respecte plus rien dans les hommes, ni le travail, ni l'enfant, ni l'âme, ni la patrie. Rappelez-vous l'impression poignante que vous avez éprouvée dans une réunion publique, au spectacle d'une foule acclamant l'orateur qui vient de dire un blasphème ou quelque bas mensonge; rappelez-vous votre tristesse, votre colère, ce retour sur vous-même ensuite, et la comparaison que vous avez faite entre votre faiblesse et la grandeur du mal. Rappelez-vous certaines sorties d'ateliers, et cette rue, pauvre elle-même, où passaient en longues files tant de misères physiques, tant de misères morales, tant de haines, qui n'avaient de médecin ni les unes ni les autres. Rappelez-vous la série, depuis

longtemps commencée, des mesures ou des lois con- Iraires à nos libertés, et dont vous avez senti qu'elles blessaient, non seulement un de vos droits, mais l'image en votre ûme de la France idéale. Voilà cette douleur et cette tentation auxquelles votre jeunesse sera sûrement exposée. Mais elle en triomphera. Elle est, en même temps qu'un principe de soulïVance plus vive, l'âge excellemment doué pour l'action. Elle cherchera ; elle trouvera ses moyens d'influence. Notre talent, votre raison, votre conscience, et l'humeur de votre esprit vous indiqueront la voie. Alors, messieurs, quel que soit le mode que vous idopliez, usez-en fraternellement. Ce sera la troisième condition, qui assurera votre succès.

Ici je n'éprouve aucun scrupule. Je crois de tout mon cœur et de toute ma raison à la puissance bienfaisante de cette fraternité. Si le monde peut être plus heureux qu'il ne l'est, et je le crois, il le sera jtar elle. Elle crée les égalités volontaires, les seules qui soient vraies et qui amènent la paix. Comme on no la décrète point, elle a le secret de loucher les Ames. Elle aime, elle unit, elle ne connaît point de dislance ni d'âge; elle va jusqu'où va le rêve de lonvie, jusqu'à renverser l'ordre établi, mais comme elle a pour loi la liberté, il n'y a point de trouble en son action, et, depuis dix-neuf siècles, elle a fait, de bien des millions de riches, les serviteurs de bien des millions de pauvres. Pour la comprendre, il suffit

de songer que nous sommes frères par rorigine, par la nature, par la soufl'rance et par la mort. Si nous acceptons les enseignements de TÉvangile, elle s'agrandit sans mesure : elle se fortifie de toutes ces fraternités qui dérivent de la création, de la rédemption, des sacrements, de l'obligation de charité, de la communication des mérites, et, débordant les limites de la vie présente, elle se perpétue môme entre le monde des vivants et celui des trépassés !

Que votre jeunesse, messieurs, s'inspire de cette grande idée; qu'elle se montre, dans l'accomplissement de son devoir social, tout amicale et bonne.

Si vous voulez convaincre des égaux, soyez fraternels, et soyez-le avec plus de soin encore si vous vous adressez à de plus ignorants et de plus pauvre^ que vous.

Soyez fraternels, et ne changez pas votre vêtement et A'otre langage ordinaire, pour paraître dans une réunion populaire ou pour vous entretenir avec un ouvrier, car ces prétendues simplicités ne sont que les formes d'un mépris déguisé. N'ayez pas une façon insolente d'être riche, mais n'ayez pas peur non plus de votre richesse, si elle est honnête, et ne laissez pas votre automobile au tournant de la rue, mais prenez la première vitesse, et entrez sur vos pneus ralentis.

Soyez fraternels, et, dans le bien que vous

essayerez de faire, ne diminuez pas la vérité, ou ne la cachez pas, car si on vous accueille sans elle, qu*aurez-vous fait d'utile? Ne tenez donc pas, inconsciemment, un langage de candidats; n'excitez pas les hommes sur le nombre de leurs droits, mais parlez-leur un peu et môme beaucoup de leurs devoirs; n'ayez pas peur de nommer Tirremplac^able charité, d'insister sur l'équité et sur Tautorité.

Soyez fraternels, et dites-vous que si la vérité a d'innombrables ennemis, elle en a surtout d'ignorants, et très peu qui soient dignes de mépris.

Soyez fraternels, et, comprenant toute la grandeur de ceux auxquels vous vous adressez, ne limitez pas leur attention aux seules questions d'économie politique, aux salaires et aux assurances, à la mutualité et aux syndicats, mais glorifiez-les quelquefois, en les traitant comme des âmes supérieures à tout cela. Comprenez et faites-leur comprendre que le inonde, au fond, n'est désespéré et désordonné que d'avoir perdu Dieu.

Vous aurez alors, messieurs, rempli votre rôle social, ayant été assez renommés dans votre profession pour être écoutés, assez jeunes de vraie jeunesse pour ne pas douter, assez fraternels pour être entendus.

M. Casimir-Perier, présidant voire dernière assemblée générale, disait, vous vous en souvenez : « Je m'excuse d'être presque un intrus au milieu d'hommes si compétents, et de n'avoir que le sentiment des choses utiles et bonnes qu'on fait ici ». Ce qui n'était de sa part qu'une jolie formule de courtoisie est, de la mienne, une vérité. Je n'ai que le sentiment du bien que vous faites. Mais je l'ai très vif et très assuré. J'ai parcouru la collection de votre Bulletin, et, en môme temps que je me rendais un compte plus exact de la beauté et de l'efficacité de votre œuvre, je n'apprenais pas sans doute les noms de ses promoteurs, — ils m'étaient tous < onnus, ce sont les noms des incorrigibles récidivistes du bien, — mais je les voyais grandir et s'orner d'un service de plus. Il y a en ce monde les collectionneurs de titres, et il y a les collectionneurs

1. Discours prononcé à Paris, le 15 mai 1903, à l'assemblée générale de la Société française des Habitations à bon marché. (Salle du musée social).

(le mérites. Ce sont des variétés humaines ordinairement séparées. Vous appartenez à la seconde. Je trouvais parmi les précurseurs de cette œuvre des habitations salubres et à bon marché : le vicomte de Melun, M. de Riancey, Jules Simon, le docteur Villermé ; parmi ceux qui la dirigent et les chefs de ce qu'on pourrait appeler les grands secteurs de votre action : M. Jean Dolfus pour Mulhouse; MM. Mangini et Aynard pour Lyon; M. Eug. Rostand pour Marseille ; MM. Georges Picot, le prince d'Arenberg et Cheysson pour Paris; M. Siegfried pour le Havre; M. Cazalet pour Bordeaux; MM. Le Picard et Maurice Lebon pour Rouen ; M. Féron pour Dunkerque.

Lecture bien réconfortante que celle-là, messieurs, non seulement à cause des résultats acquis dans le domaine propre de votre œuvre et dont je vais essayer de parler après vous, mais pour une autre raison encore. Quand on rapproche votre Bulletin d'un grand nombre d'autres Bulletins, et votre œuvre de beaucoup d'autres œuvres de secours, d'assistance, d'encouragement, d'hospitahté, de mutualité, de prévoyance, — autant de surnoms de la fraternité, — on ne peut s'empêcher de voir qu'il y a toute une phalange de riches qui remplissent largement leur devoir de richesse; qui travaillent autant et plus que des gens de métier, et non pour eux-mêmes, mais pour les autres; et qui ont la vraie

générosité, celle qui ne donne pas seulement l'argent, mais qui se donne elle-même. En vérité, je crois que si Bossuet revenait parmi nous, il referait son sermon sur« réminente dignité des pauvres », mais j'ai la persuasion qu'il en ferait un autre sur « Téminente charité des riches ».

Je parle des riches de la chère terre française.

Parmi d'autres initiatives bienfaisantes, vous avez donc entrepris d'améliorer, d'assainir et de réjouir les logements des ouvriers, et nous avons bien compris que vous vouliez ainsi améliorer, assainir et rtîjouir jusqu'aux âmes elles-mêmes. Vous savez, de science certaine, celle de vos émotions, que l'air pur et que la lumière, ces dons qui nous ont été prodigués afin d'appartenir à tous sont, hélas I étroitement mesurés aux pauvres dans nos villes ; vous savez que les appartements les moins enviables sont proportionnellement très chers, qu'il y en a d'alîreux, de contaminés, de mortels; que la décence de l'habitation est une idée intimement liée avec celle de la dignité de l'homme ; vous savez que faire aimer la maison c'est faire aimer la vie à la maison, et vous savez enfin qu'il est souhaitable autant que naturel que la propriété attache l'homme à son habitation, et que celle-ci devienne comme une image et un prolongement de la personne.

Je me souviens d'avoir rencontré à Biarritz un euskarisant fameux, gentilhomme irlandais fixé en

pays pyrénéen, M. O'Shea, et qui me parlait avec une science enthousiaste du foyer basque. Il me lisait ces lignes qu'il a écrites dans une bien curieuse brochure sur la maison basque : « La maison était autrefois une œuvre essentiellement humaine, presque vivante, une extension de Thomme lui-même. Avec quel ravissement il y voyait l'image de sa vie, la trace de sa volonté, la création de son intelligence, le fruit de ses efforts ! Comme ces choses inertes et grossières, ce mortier, ces briques, ces poutres, par lui métamorphosées, organisées, devenues vivantes, le reproduisaient tout entier! Comme ses sentiments les plus profonds, ses pensées les plus sérieuses, passaient, à son insu, dans les profds de sa maison, se recueillaient dans l'ombre des corniches, sous les grandes ailes du toit, ou bien s'intensifiaient dans la mélancolie poignante de la lumière sur les grands murs nus ! »

Si ces idées sont justes et sont les vôtres, comme je le crois, je vous avertis, messieurs, qu'elles vous mèneront très loin. Après avoir songé et commencé de pourvoir au nécessaire, à la construction d'habitations salubres, vous avez déjà étudié la question du jardin, dont M. Picot disait, il y a trois ans, avec beaucoup de raison, qu'elle jouait « un rôle considérable » dans le problème de l'habitation ouvrière, et l'on a vu cette chose, puérile d'apparence et admirable en réahté : des savants, membres de Tins-

LES LOGEMENTS OUVKIERS 211

litut, inspecteurs généraux, conseillers d'Etat, calculant le nombre de mètres de terre qu'il fallait à un travailleur pour lui donner la distraction, sinon le profit, d'élever, dans un potager à soi, cent radis, trente pieds de choux, quelques oignons, quelques brins de réséda pour le parfum et un pot de basilic pour la tradition.

Après le jardin, vous penserez à la décoration intérieure, et les plans que j'ai vus dans votre Bulletin montrent que ce souci ne vous est pas étranger; vous vous efforcerez de relever le blanc de vos murailles avec quelques faïences et quelques briques, de faire de la cuisine une pièce adjacente à la maison, et de réaliser ce révc de la pièce de réception, de la chambre d'honneur, du salon, si vous voulez, où Ton met quelques chaises ayant toute leur paille, le fauteuil unique, la couronne de mariée de la femme, sur coussin de velours et sous globe de verre, la photographie du vieux papa on redingote, du frère en caporal, des enfants de la famille groupés sur un banc un jour de noces, où Ton met une suspension quelquefois, un peu de dorure, une chromo et tout le petit orgueil naïf de ceux qui peuvent dire : « Vous voyez, je ne suis pas des derniers de ce monde; j'ai dix mètres carrés pour recevoir mes amis »; rêve universel et légitime, que les paysans, depuis des siècles, ont connu dans les pays de grande culture^ où ils ont ce qu'ils

nomment la « grande salle », ou simplement « la chambre » ; rêve que vous retrouverez chez l'ouvrier laborieux et dès ses premières épargnes, et que j'ai vu si bien compris dans les habitations construites par FAngleterre pour les soldats mariés et pour les sous-officiers de la garnison de Gibraltar. Oui, je vois venir un jour prochain où vous ferez du luxe pour les pauvres, messieurs, le seul qu'on ne puisse jamais regretter.

Vous serez conduits même à vous préoccuper des maisons de grand luxe, des maisons d^art, de la maison corporative, qui tiendra une place dans l'histoire artistique et sociale de l'avenir, comme elle a fait dans le passé, et vous pourrez donner des conseils et des appuis très utiles, dans cette reprise d'une tradition qui a dormi tout un siècle chez nous, et est encore dans le trouble de son premier réveil. Mais votre entreprise est si vaste que vous devrez savoir vous intéresser à d'autres problèmes plus urgents, et que, ayant assaini et embelli la maison où le travailleur habite, vous voudrez assainir et embellir celle où il travaille. La transformation est commencée. Vous pouvez la hâter. Grâce à la transmission des forces, qui permet de rétablir l'atelier familial pour certaines industries, grâce à la cherté des villes qui chasse de plus en plus les usines vers la pleine campagne, grâce à la houille blanche qui les attire, il est certain que

rinduslrie française tend à changer de domicile, et, dès lors, n'est-ce pas une occasion merveilleuse d'exercer voire pouvoir d'influence et de persuasion?

Ne peut-on pas espérer, de tant de bonnes volontés qui se rencontrent chez les industriels français, et des conseils que vous pouvez donner, et des exemples que vous pouvez fournir, de nouvelles usines d'un mécanisme plus perfectionné tout ensemble et d'une humanité plus compatissante; des salles de travail plus spacieuses, mieux aérées^ mieux protégées contre le bruit, la poussière et la trépidation énervante; la création de réfectoires, comme en Amérique, de salles de repos, de lavabos, (le chauffoirs; tout un effort tenté en commun, afin (jue l'homme, demeurant obligé au dur travail, comme il le sera toujours, y laisse cependant moins (le sa force, moins de sa pauvre attention lasse, et (ju'il puisse dire, le soir, avec joie, sans maudire la journée : « Bonsoir, la mère! bonsoir, les petits! voilà le père ! »

En ce moment, vous vous attaquez à un mal bien invétéré, bien profond, et bien proche de nous. Il faut un courage véritable, le courage du chirurgien qui tente une opération nouvelle, pour dénoncer la plaie du logement des domestiques à Paris, comme vient de le faire M. Béchaux, dans une étude documentée et saisissante. Sans doute l'insalubrité

morale de la petite caserne pour hommes et femmes, là-haut, avait été signalée et déplorée, et Jules Simon vous disait, dans une réunion semblable à celle-ci, il y a juste dix ans : « Il faut que votre œuvre se préoccupe du logement des domestiques; je vous en prie, pensez à ces demeures de luxe, au-dessus desquelles il y a de misérables mansardes, où sont empilés des domestiques; voilà des habitations qu'on ne surveille pas. »

Il avait raison. Il aurait applaudi à l'initiative que vous prenez, il aurait demandé qu^on saisît l'opinion de cette question de l'étage mansardé, qu'on divulguât ce désordre qui n'est point spécial à un coin de Paris, mais se rencontre presque partout, qui se produit non seulement chez les personnes dont la vie morale se confond avec l'usage du monde et peut compter parmi les infiniment petits, mais chez les plus honnêtes, sous leur toit, dans leur intimité, et qui vicie les êtres avec lesquels elles-mêmes et leurs enfants sont en contact journaher.

Jules Simon eût demandé la publication de l'enquête de M. Béchaux, sans se faire illusion, d'ailleurs, sur les difficultés immenses d'une réforme en pareille matière.

Combien de gens ne savent pas ce que vous venez de dire, et, quand ils l'auront lu, ne voudront plus le savoir!

Combien ont fait l'ascension du Righi ou du mont

Pilale, et n'ont pas songé à faire celle de leur sixième étage !

Combien disent ou diront : « Je loue des bras et je les paye, le reste ne me regarde pas » ; comme s'il était permis de traiter en machine des bras que fait agir une volonté libre et responsable I

Combien diront : « Nous n'y pouvons rien! », et croiront s'acquitter d'une dette avec un soupir, la dernière des monnaies I

Messieurs, vous le savez mieux que moi : dans cette campagne, vous aurez contre vous trois sortes d'obstacles, l'ignorance, les préjugés et les immeubles. Le plus facile à vaincre, ce seront les immeubles. Déjà, vous venez de nous exposer que, grâce à l'ascenseur, ils se modifient; les étages les plus élevés sont loués aisément; la maison rapportant davantage peut s'étendre en largeur, et vous commencez à voir cette affiche dont vous souhaitez la multiplication : « Logement de domestiques dans l'étage. » Voilà donc un progrès de la science qui amènera un progrès de moralité. Il faut célébrer l'ascenseur, et le louer, comme un allié.

Quant aux préjugés, il me semble que vous aurez, pour les vaincre, un auxiliaire prévu et très puissant : les mères, les femmes françaises. De toutes parts, on les appelle au secours. La conscience de leur rôle, de leur influence, grandit de jour en jour. On sent qu'elles forment la réserve saine, pure et

vaillante de la France. Il semble que celles qui portent dans leurs flancs la vie, portent aussi dans leur cœur le secret de nos destinées. Adressez-vous donc à elles.

Dites-leur qu'il y a près d'elles une souffrance qu'elles ignorent, et. aussitôt vous les verrez avec vous chercher le remède.

Dites-leur qu'elles ne peuvent laisser d'autres femmes comme elles exposées à des périls vraiment trop grands et trop nombreux.

Dites-leur que l'intérêt même leur conseillerait, à défaut de la charité, de défendre la santé et l'honnêteté des filles qui les servent.

Dites-leur que, dans les prisons bien tenues, il existe des quartiers de préservation, et qu'il n'y en a pas, au sixième, chez elles.

Et quand vous aurez dit et fait tout ce que vous aurez pu dire et faire, songez que les excuses sont nombreuses à ce lamentable état de choses, et que les difficultés de la réforme sont grandes, et qu'il faudra, ici encore, acheter un peu de progrès, au prix de beaucoup de peine et de beaucoup de patience.

Soyez donc comme des semeurs : semez la graine de remords, la graine d'inquiétude, la graine de pitié, et laissez venir le temps!

Los contemporains de Louis XIV reprochaient au roman d'ôtrc romanesque, de peindre la vie trop belle, trop tendre et trop variée. L'effet le plus certain de pareilles lectures, disaient-ils, est de donner à l'esprit une habitude de vagabondage, et au cœur [ une habitude de sentimentalité.

De nos jours, les romanciers ne méritent plus tout à fait les mOmes reproches, mais ils en méritent d'autres. Un des plus sérieux, c'est de peindre d'une façon bien incomplète la société française, d'ignorer une foule de milieux et de personnages types, ou de les méconnaître. Nous avons très peu de romans de la vie moyenne, de la vie de travail, qui est celle de l'immense majorité des Français. Tandis que les auteurs anglais nous promènent à travers toutes les classes de la société anglaise, et s'efTorcent de rendre justice à chacune d'elle^, choy nous, dans noire lifté-

I. Conférence faite à Taris, salle d'Horticullure, janvier 1901 (action sociale de la Femme).

rature, raulcur manque Irop souvent de sympathie pour ses personnages, dès qu'il sort de Paris, ou tout simplement de ce qu'on est convenu d'appeler le monde. Il éprouve le besoin de peindre les travers, les ridicules, les défauts de ces gens de la province ou de ces petites gens, de peur qu'on ne le confonde avec eux. Et la vanité est la première raison de cet éloignement du modèle, et par conséquent derinfidélité de l'écrivain; mais il a une seconde cause, plus profonde, plus grave, et qu'il faut dire : c'est que la pauvreté n'est plus comprise aujourd'hui. Xous en jugeons tous humainement, nos pères la jugeaient divinement; nous la plaignons avec une horreur ou une peur secrète, ils la plaignaient avec respect, ils voyaient en elle, sans doute, la faiblesse, la gène, l'amoindrissement passager de Tétre humain, mais la foi leur faisait apercevoir le mérite, la récompense, et « l'éminente dignité des pauvres ». Ah! je vous l'assure, l'intelligence de la pauvreté nous manque bien, même en littérature!

Je pourrais signaler d'autres lacunes, mais cellelà est la plus fâcheuse.

En revanche, le roman français a étudié les mauvais ménages, les demi-ménages, — après divorce — et les faux ménages, jusqu'à épuiser, je ne dis pas le sujet, il faut le croire inépuisable, mais la patience de beaucoup de lecteurs. Pour quelques écrivains, c'est une carrière. Nous les connaissons littéraire-

iiKMîl fort bien, les mauvais ménages; nous savons comment cela commence, comment cela continue, et comment cela finit. Ce sujet est devenu, au théûtre et dans le roman, l'article de Paris. On l'exploite aussi dans toutes les autres capitales de l'Europe, mais avec moins d'ensemble. Un chroniqueur parisien le remarquait récemment et le déplorait : « 11 n'y n aucune exagération, disait-il, à noter que les romans et les pièces de théûtre publiés et joués en France, depuis un demi-siècle, s'inspirent de l'adultère dans la proportion d'au moins 75 p. 100. Cet inratii^al)le recommencement dispense les écrivains de s'ingénier à trouver des sujets plus nobles et plus élevés. »

C'est là un travers dont nous soulVrons dans la mesure même du succès qu'il obtient. Nous en souffrons d'abord à l'étranger, où la France est ainsi calomniée par ses propres écrivains. On croit toujours ceux qui disent du mal d'eux-mêmes. Los Anglais, les Allemands, les Italiens, les Américains qui lisent nos livres et qui ne peuvent les corriger par l'observation personnelle, ne voient dans Paris qu'un lieu de corruption. Le Paris si laborieux, si résistant à la fatigue de la vie, et si prodigue de génie et de bonne humeur dans la lutte, leur échappe. Ils confondent toute la société française avec ce monde restreint de la comédie et du roman. I Partout où ils voient un ménage français, ils croient

voir trois personnes. Ils ne savent p.is, ils ne peuvent guère savoir, combien il y a dans ce Paris, dans toute la France, de mères admirables, de femmes irréprochables, vaillantes, dont riionnôteté a de Tesprit, ce qui lui est permis, et du charme, ce qui n'est pas défendu.

Mais le tort que nous fait cette littérature n"est pas moindre en France, bien qu'il ne soit pas le même. Elle manque, à la fois, de vérité quand on généralise les histoires qu'elle raconte, et d'idéal quand on essaye de lui demander un conseil, un avis, un espoir. De tous ces livres sur les ménages désunis, ou ressoudés après fracture, on ne peut pas extraire la philosophie d'un mariage passable. Ils renferment l'analyse extrêmement subtile, et fine, des éléments de dissolution, et ne nous renseignent guère sur les conditions d'un bonheur auquel beaucoup de leurs auteurs ne croient pas.

Si nous voulons connaître, par conséquent, le secret des femmes qui ont trouvé dans le mariage la dignité, et le bonheur mêlé de la vie, c'est à elles qu'il faudra nous adresser, ou à leur mari. Eux seuls peuvent dire comment une femme peut devenir la compagne de la vie, celle qui complète, celle qui soutient, celle qu'on aimç d'abord pour ses vingt ans, et plus tard pour les vingt ans de bonheur qu'elle a donnés.

J'ai interrogé à ce propos de nombreux amis,

"hommes ou femmes, les uns vivant à Paris, les autres en province, et que je retrouvais, pour quelques jours, ou quelques heures, au cours des innombrables excursions que j'ai faites en France. Les réponses que je recevais concordaient en plusieurs points, et c'est cette partie commune de l'expérience de plusieurs que je voudrais dire rapidement. Je n'ai pas la prétention, d'ailleurs, iU' dire de grandes nouveautés, et j'imagine que les observations de mes amis et les miennes ne sont, au fond, que des préceptes oubliés de ce bon sens que nos pères appelaient volontiers la sagesse des nations, .l'ai donc demandé à mes amis : « Quelle est la f première condition pour qu'une femme soit réellement la compagne de la vie? » Ils ont répondu : « C'est de collaborer avec son mari à la construction du foyer », formule un peu prétentieuse, un peu \ague aussi, et qu'il fallait préciser. Un jeune romancier, mort il y a quelques années, a écrit un livre où il montre l'effort prolongé et toujours vain d'une jeune femme, qui voudrait devenir Vassociée • lo son mari. Elle ne parvient pas à ce partage de la peine, de la joie, et de la pensée du mari, h cette union qu'elle sent possible, qu'elle a rêvée sûrement comme un idéal, et peut-être observée autour d'elle, (l'est là une formule écpiivalente : comment donc être l'associée?

Suffit-il d'apporter une dot? Évidemment non. L'apport des capitaux peut constituer l'association commerciale, mais ici l'association est d'un autre ordre. Lorsque c'est la femme qui est riche, et le mari qui est pauvre, je ferai remarquer simplement que cette situation crée un danger dont on ne comprend la gravité que plus tard. Quand un homme riche épouse une jeune fille sans dot, il agit noblement, et il s'en sait gré à lui-même, ce qui est la reconnaissance la plus facile à obtenir. Si. au contraire, un homme sans fortune épouse une femme riche, il peut se faire qu'il arrive au succès dans la carrière qu'il a choisie, et alors il se sentira l'égal de celle qu'il a épousée, et ce sera un argument puissant pour le maintien de l'union ; mais il i)eul arriver qu'il ne réussisse pas, et que la médiocrité de sa carrière souligne et augmente sa dette envers sa femme. Or, les dettes qu'on ne peut acquitter d'aucune manière sont lourdes à certaines gens, et la dette du bien-elre a divisé plus de maris et de femmes qu'on ne croit. La fortune apportée par la femme peut donc être un danger, elle ne suffit pas pour faire une associée. Il en est de même de la beauté. La beauté n'a pas pour admirateurs jusqu'au mariage inclusivement, et pour fidèles ensuite tous ceux qui écrivent son nom avec un grand B, mais enfin, elle en a, et avec raison. La beauté, la grâce, la distinction dune femme, autant de joies

précieuses, dilTérenles par la durée, eL (pii nous suivent plus ou moins longtemps sur le chemin <Jc la vie. Quant à l'espril, chose curieuse, il est moins recherché en mariai>e que la fortune. Beaucoup de jeunes hommes en ont peur, pour une raison qu'ils ne peuvent avouer, mais qui doit être solide, à en juger |)ar la peur qu'ils éprouvent. Mais, recherchés ou non, il est clair que ni la beauté, ni Tesprit ne sauraient faire d'une femme l'associée de la vie. ('omment donc atteindre à cet idéal? Est-ce que la femme devra collaborer avec son mari, laider dans sa profession, peindre s'il peint, rédiger un mémoire sur l'impérialisme anglais s'il est économiste, pré- |)arer les dossiers s'il est avocat, et, s'il est botaniste et qu'il découvre un lichen, découvrir une mousse? L'association, est-ce la profession en j)artie double? Je ne crois pas que cela soit impossible. 11 y a des exemples de gens heureux, très heureux, qui n'avaient qu'un métier pour deux. Mais, ce n'est pas la règle : d'ordinaire la parfaite harmonie a pour condition la «lissemblanre des devoirs.

En interrogeant mes amis, j'ai compris, peu à peu, (|ue le premier bien que la femme devait apj)orter à son mari, c'était autre chose, une chose (pii i)araît simple et qui ne l'est pas : la paix de la maison. Elle doit s'associer au travail de 1 homme <'n le respectant et en le protégeant. Elle pren<l sa

part du labeur de son mari, quand elle n'augmente pas sans raison les dépenses de loyer, de toilette et de réception ; elle collabore en faisant les visites que son mari ne peut pas faire, en souriant pour lui, en se taisant quelquefois; elle fait acte d'intelligente amie si elle mesure les obligations du monde à riiumeur et au loisir de celui qu'elle a épousé; elle l'encourage, sans avoir besoin de tout comprendre, quand elle s'intéresse à tout ce qu'il entreprend ; elle s'élève jusqu'à la perfection, si elle parvient à être le juge de l'épreuve avant la lettre, le censeur discret et sûr, le conseiller intime de la carrière, si elle apporte la grande dot qui n'est constituée ni par le père ni par la mère, mais par la femme elle-même, celle du courage et du soutien dans la vie. Et combien de femmes sont capables de cette perfection? une multitude, presque toutes celles qui peuvent aimer. Je dirai encore qu'une femme rend le plus éminent service à son mari, quand elle l'empêche de s'absorber dans sa profession, cl qu'elle l'en repose, et l'en distrait sans jamais l'en éloigner. Et voilà la paix qu'on demande d'elle, l'atmosphère chaude et douce qui est son œuvre, et où il fait bon vivre. Peut-être avez vous lu l'admirable parabole que l'un des fidèles du roi anglais Edwin, au \iV siècle, improvisa dans une assemblée : « Tu te souviens, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver, lorsque lu

es assis à table avec les romles et les thanes. Ton leii est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la pluie, (le la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui traverse la salle à lire d'aile... il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver, mais cet instant est court, Toiseau s'enfuit en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse à l'hiver. » ('elle salle chaufTée, illuminée et joyeuse, la salle royale défendue contre l'orage, c'est la maison de la paix, et l'hiver est partout autour.

.lai demandé à mes amis : u Quelle eslla seconde (•(uulilion pour qu'une femme soit véritablement une compagne de la vie ? » Ils m'ont répondu : « Elle \ doit être la conscience ». Le mot étonne peut-être. Ce ne sont pas les philosophes du xviii" siècle, ni les beaux esprits de ce temps-là qui l'auraient approuvé. Ils avaient de la femme une opinion si méprisante! Lord Chesterfield l'a développée dans une de ses lettres à son fds. Le jeune lord est en Allemagne, pour y perfectionner son éducation, et son père lui •'•«•rit, le o septembre 1748 : c Les femmes ne sont (jue des enfants qui ont une taille un peu plus grande que les autres. Elles ont un caquet amusant, tl (pielquefois de l'esprit ; mais quant au solide bon >ens, à la raison, jamais de ma vie je n'en ai connu une qui en eût, ni qui raisonnât ou agît avee ronséquence pendant vingt-fjuatre heures de suite....

...Un homme vraiment sensé se contente déjouer el de badiner avec elles; il est complaisant et flatteur, comme il le serait avec un enfant éveillé et caj)ricieux, mais ne les consulte jamais sur des alï'aires sérieuses, et né leur en confie point non plus, tout en le leur taisant croire, choses dont elles sont le plus jalouses, car elles aiment fort à se mêler d'affaires, qu'elles gâtent cependant toujours. Comme elles soupçonnent, avec raison, que les hommes en général ne les regardent que comme un objet de badinage, elles adorent presque celui qui les traite plus sérieusement, et qui semble les consulter et se fier à elles. Je dis qui semble, car les hommes faibles le font réellement, mais les sages se contentent d'en faire semblant. »

C'est là le jugement, avoué ou sous-entendu, des l)eaux esprits de Tépoque. Mais ce n'est pas le nôtre.

Toute la forte vieille France a reconnu la valeur du conseil féminin. Vn vieux gentillomme, député de la Bresse aux États-Généraux, J.-B. de la Bévière, écrivait à son gendre en 1797 : « Abandonnez à votre femme la direction de l'intérieur, et soutenez son autorité de la vôtre ; réservez-vous l'administration des affaires extérieures, et la surveillance sur le tout. Ne faites aucune entreprise sans consulter votre compagne. Les femmes ont un tact sûr, même dans les choses qui ne paraissent pas de leur

ressort; d'ailleurs, il est bon quelles ne soient pas étrangères aux alVaires difiicilcs et épineuses. Quand les intérêts sont coniniuns et étroitement liés, tout doit être» lait d'un commun accord. »

(Tétait un homme d'expérience et de bon sens.

Kt nous répétons après lui avec assurance ([ue la femme doit être la conscience de la maison. Vous pensez bien que je ne refuse pas la conscience à son mari. Mais la conscience n'est pas ce que l'on dit avec solennité dans les réunions publiques. Quelques-uns parlent de « la barrière infranchissable de leur conscience ». Je ne sais pas si elle est infranchissable, mais je sais bien que c'est, en général, une défense mobile. On peut la porter plus ou moins loin (lu devoir. Four la faire tomber, il suftît de la pousser, i)resque toujours. Quelquefois elle s(i déplace toute seule. Le vent la jette à bas, et même inoins que le vent, le souffle léger d'un rire de moquerie ou dun mot d'amour. Défiez-vous des i^ens qui ne se défient pas d'eux-mêmes, et de ceux ([ui se proclament incorruptibles. Les seules consciences fortes que j'aie observées étaient celles qui connaissaient leur faiblesse, et ([ui chaque joui* la réparaient.

Mais admettons (juil y ait des consciences immuables. Elles ne sont pas pour cela sans péril. Je changerai simplement de métaphore pour le montrer. Avez-vous vovatré en lioIUndc? Avez-

VOUS VU ces digues énormes qui protègent les polders? Elles sont larges et hautes; elles sonl soigneusement entretenues, de peur que la mer ne les détruise, et il est défendu de rien planter sur la première, ou sur la seconde, et c'est seulement suile troisième rang de digues qu'ont le droit de pousseiles ormes, qui mêlent la fumée ronde de leur feuillage aux lourdes volutes de brume que le veni pousse sur les terres basses. Cette défense des champs et des villes a un ennemi, tout petit, et difficile à surprendre : c'est la taupe. Que la taupe fasse un trou de deux doigts dans le sable, et derrière elle, c'est la mer formidable qui entrera et qui emportera les récoltes et les maisons. Toutes les digues ont leurs taupes, même les digues morales. Me permettra-t-on de continuer la métaphore et de dire que la femme découvrira l'ennemi souterrain, et qu'elle le détruira, et qu'elle sera taupière sur les digues de conscience.

C'est que, pour reprendre le langage tout simple et sans image, la vie extérieure, quelle que soit l'occupation de l'homme, tend à diminuer et à ruiner sa conscience. Quand un homme rentre chez lui, après une journée de travail ou de loisir, il rapporle presque toujours une idée, une image, un exemple, un projet qui le trouble. Il a vu des compromissions nombreuses, des lûchetés, des marchés d'ambition, des intrigues: il a entendu des flatteries.

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lies paradoxes et des mensonges; et, même s'il est bon, il peut se dire : « Après tout, ne puis-je pas aller jusqu'à tel point, loul le monde le fait? »> S'il a épousé une i'emme d'une vraie valeur morale, c'est d'elle qu'il attend la solution, souvent sans l'avouer. Beaucoup de maris ne demandent pas conseil, au début du mariage surlout. Ils croient encore à l'indépendance. Il faudra que la femme devine le cas de conscience. Il faudra qu'elle soit l'inflexible honneur, Tinllexible fierté, l'idéal, la foi, et qu'elle dise : « Non, ne faites pas cela. Vous ne le pouvez pas, c'est indigne de vous ». Ou bien : « Vous avez eu torl, vous avez été faible ». El il y aura des reproches. On lui ripostera : « Vous ne comprenez pas... Les femmes ne se rendent pas compte des nécessités de la vie... Je voudrais vous voir dans ma -iluation... » Au fond, toute parole juste porte, l/liomme reconnaît la légitimité des blâmes qu'il a 1 f'cus. Il finit par demander, avant d'agir : u Que pensez-vous de ce que j'ai résolu de faire? » Cela devient une habitude, la plus douce de loutes; il > accoutume au respe(!t; il admire l'intégrité de cette conscience, qui a gardé la sienne.

L'histoire est pleine de traits qui révèlent, chez les femmes, cette conscience supérieure. Mais peutt^tre n'en trouve-t-on nulle part un plus grand nombre et de plus touchants que dans l'histoire d(^ la guerre de Vendée, où beaucoup d'hommes furent

braves, mais où l)eaucoup de femmes furent saintes. J'ai été bercé au récit de Tépopée paysanne, dans les contrées de l'Ouest, où les enfants de ceux (jui avaient combattu me disaient : « Monsieur, mon père a fait la Grande Guerre ». Ils la nommaient bien. C'était une terrible guerre, en effet, que celle de ces populations, violentées et persécutées dans leur foi par la Convention. Kléber disait, dans une lettre : « La guerre des frontières est un jeu, auprès de celle des Chouans ». Et il y avait, cà et là, des commencements d'idylles. Mademoiselle des Melliers était venue de Montfaucon jusqu'au Mans, entraînée, avec sa mère et sa sœur, parmi ces déljris de familles décimées et ruinées que protégeait l'armée vendéenne et qui l'alourdissaient. Elle assista i\ cette terrible bataille du Mans, qui finit par le pillage et le massacre. Les Vendéens, écrasés par Westermann et Kléber, se retiraient, et les femmes, les vieillards, les enfants qui les avaient suivis, fuyaient au hasard dans les champs. Séparée de sa mère et de sa sœur, Angélique des Melliers tombe entre les mains de quelques soldats républicains. Elle avait à peine dixhuit ans. Elle était extrêmement jolie. Les soldats, à cause de sa beauté, s'émeuvent, et ne la tuent pas, mais ils l'amènent à leur général. Ils l'avaient prise dans la campagne, sur une route. Ils reviennent au Mans avec leur prisonnière, traversent les rues

LES COMPAC.NES DK LA VIE 231

inondées de sang, et se j)résentent devant Marceau. Le général, plus encore que les soldats, s'émeut. Il demande à mademoiselle des Melliers oîi il lui plaît d'aller, et celle-ci désigne Laval, où elle espère retrouver quelques personnes de sa famille.

Le jeune général, — il avait vingt-quatre ans, — la fait placer à côté de lui dans son cabriolet, la conduil à Laval, et la confie aux soins dune famille quil connaît, et dont il garantit à mademoiselle des Melliers l'honorabilité. Mais il ne révèle pas le nom véritable de la jeune fille, il ne dit pas qu'elle est une aristocrate et une proscrite.

Quelques jours après, il revient avec Kléber, et olui-ci a écrit dans ses Mémoires, en })arlanl d'Angélique des Melliers : « On ne vit jamais de lemme ni plus jolie, ni mieux faite, et sous tous les rapports plus intéressante ». Puis ils partent tous deux, après que Marceau a fait promettre à la Vendéenne qu'elle se réclamerait de lui, et qu'elle lui écrirait, toutes les fois qu'il la pouvait servir. Peu de temps après, la jeune fdle apprend que tous < eux qui recèlent une aristocrate sont punis de mort par la république. Si on découvre qui elle est, les braves gens qui la logent seront fusillés. Elle ne jjeut ])lus longtemps supporter cette pensée. Elle est fdle de race brave et loyale. Elle va se dénoncer elle-même aux administrateurs de la ville. Elle <lit : « Mes hôtes ne savent pas qui je suis, ne les

inquiétez pas. Je m'en irai, diles-moi seulement où aller, pour que je ne compromette personne. » Pour toute réponse, on la jette en prison. Alors elle écrit au général Marceau qui est aux frontières, à celui dont elle a déclaré, dans une lettre adressée à cpielqu'un de sa famille, qu'il lui avait témoigné beaucoup d'honnêteté et de générosité. Marceau, en recevant cette lettre, est bouleversé. On assure qu'il avait l'intention d'épouser plus tard mademoiselle des Melliers. Il quitte l'armée, il accourt à Paris, il arrache au Comité de salut public Tordre de surseoir à Texécution de la ci-devant Angélique des Melliers. Puis à toute bride il se précipite sur la route de Laval. Il arrive sur la place où est dressée la guillotine, et pousse un cri d'horreur : la tête charmante d'Angélique des Melliers venait de tomber.

Quelle femme eut été cette jeune fille! Et quelle conscience elle a montrée, digne de guider les autres!

Je donnerai un second exemple de cette conscience intrépide, et je le prendrai en Angleterre, dans un ménage protestant, et à une époque également troublée. Je me souvenais d'avoir lu un beau trait dans une brochure de Guizot intitulée : « L'amour dans le mariage ». \e retrouvant plus l'ouvrage dans ina bibliothèque, je demandai à mou libraire : u Cherchez L'amour dans le mariage ». Il me répondit : « Epuisé ». Heureusement quand l'édi-

lion s'épuise, le livre se relrouvc aux catalogues des livres rares et croccasion. El j'ai pu relire riiisloire de lord el de lady Russell. Celle-ci écrivait à son mari, le 25 septembre 1()82 : « Je ne sais rien de nouveau depuis (pie vous éles parti; ce (pie je sais aussi certaincmenl que je vis, c'esl que j'ai été, depuis douze ans. une amante aussi passionnément éprise que jamais femme lail élé, el j'espère l'être également pendanl douze ans encore, loujours heureuse etenlièremenl à vous •>. Il y avail trois souhaits dans ces quelques lignes : vivre douze ans près de son mari, vivre heureuse, vivre pour lui. Le dernier seul dépendait d'elle, ('e fui le seul qui fui réalisé. Lord Russell était môle aux plus avancés de ce qu'on appelait le parti national, qui demandailà Charles II de déshériter son frère, de peur que ce frère, une fois monlé sur le trône, ne détruisît la religion proteslanle et la conslilulion anglaise. Il fui accusé de conspiration, arrêté, interrogé, mis en prison, el < esl alors que ce grand amour dont lady Russell venail de renouveler le serment dans une lettre inlime, apparul aux yeux de tous. Le 13 juillel 1683, le procès criminel s'ouvrit devanl la cour d'assises. Le haul rang de l'accusé, la nature du crime, el celle de la peine qui était la peine de mort, avaient rempli la salle d'audience d'une foule compacte. De sa place lord Russell demanda une plume et du papier, pour prendre des noies, el il ajouta :

— Puis-je avoir quelqu'un qui écrive pour moi?

— Oui, JMilord, un de vos serviteurs.

Mais, dans la foule, le malheureux avait reconnu la compagne de sa vie.

— Ma femme est là, dit-il, prête à écrire pour moi.

Lady Russell se leva aussitôt pour exprimer son assentiment, et toutlauditoirc frémit d'attendrissement et de respect.

Pendant le procès, son courage ne se démentit pas un instant. Mais quand lord Russell eut été condamné à mort, ce fut à ce moment qu'elle fut sublime dans son amour et dans sa bonne foi. Deux des principaux ministres de la religion anglicane rédigèrent un mémoire, dans lequel ils soutenaient ijue la résistance à main armée, aux ordres de lautorité, n'est jamais licite. Ils espéraient sauver le condamné, si celui-ci acceptait de signer leurs propositions. El ils allèrent porter eux-mêmes leur mémoire à Tillustre prisonnier. Lord Russell prit le papier, el demanda à consulter sa femme, qui se trouvait dans une pièce voisine... Quelles minutes tragiques! •J'imagine qu'il y eut peu de mots échangés, qu'il y eut des regards surtout, parce qu'ils sont plus braves, et plus tendres, et plus pleins de notre ame que nos paroles. Puis lord Russell revint seul près des messagers, et il leur dit : « Je ne demanderais pas mieux que d'être convaincu, mais je ne puis dire-

que je le sois. Pour mon compte, j'ai toujours ponsr qu'une nation lil^re, comme celle-ci, était en droit de défendre sa reliLifion et ses libertés, (|uand on les attaquait pour les lui ravir, n

Quelques jours après, il allait être exécuté; les derniers adieux étaient faits, l'heure était venue. Lord Russell saisit la main de son ami Burnet, et, voulant exprimer la pensée maîlresso et suprême de sa vie, il s'écria :

(^ Quelle eût été ma misère, si, avec toute sa tendresse, elle n'avait pas eu tant de grandeur d'Ame, qu'elle n'a jamais désiré de moi une bassesse pour me sauver! »

J'ai demandé à mes amis : « Quelle est la troisième condition pour qu'une femme soit véritablement une compagne de la vie? » Ils m'ont répondu :

Qu'elle soit une vraie mère ». Il y a beaucoup de mères imparfaites, qui n'élèvent que des corps; il y on a qui les sauvent de la rougeole, et du croup, el de la phtisie, et qui ne donnent à la vie morale qu'un être sans grandeur, sans dévouement et sans amour. Je ne répéterai pas ce qu'on a dit mille fois, que les hommes supérieurs doivent leur supériorité à leur mère. La vérité est bien plus générale : tous les hommes doivent à leur mère quelques-unes de leurs idées et presque tous leurs sentiments, lue puissance divine réside en elles, et change en leçons

tous leurs mots, tous leurs actes, et jusqu'à leur toilette et au son de leur voix. Elles ne peuvent la déléguer, et, quand Tenfant s'éloigne, et qu'il entre au collège, la mère reste celle qui juge le maître, et qui l'approuve ou qui le contredit. On a dit et écrit que la loi de 1850, qui avait reconnu à la France une partie de la liberté d'enseignement qui est de droit, n'a donné ni autant de chrétiens, ni des chrétiens aussi fermes que les uns le souhaitaient et que les autres le redoutaient. C'est précisément ce qui va se voir dans l'épreuve que nous traversons. Mais, quand ce serait vrai, il y aurait d'abord à faire la part de la loi, et des modifications qu'elle a subies elle-même. Mais la responsabilité n'est pas seulement aux hommes d'État qui ont eu peur de la liberté, elle est aussi aux mères, aux parents, qui ont défait l'éducation qu'ils avaient eux-mêmes choisie pour leur fils. Quel contraste l'enfant n'a-t-il pas souvent remarqué, entre la vie de devoir qu'on cherche à lui faire comprendre au collège, et la vie frivole qui est celle de la maison? Et la leçon de choses l'emporte. Quand un petit, au collège, a été élevé dans une atmosphère de foi et d'idéal, quand il croit ce que croyait Emile Montégut, et peut-être n'avait-il pas tort, que les chevaliers ont toujours gouverne le monde, et qu'il revient dans sa famille, et qu'à l'émotion et à la noblesse de ses rêves, dont lui, il parle naïvement, il sent la résis-

tance des cœurs las, blasés, incrédules ou si lièdes qu'on ne sait si rélinccUc y vit encore, qui pourra mesurer la profondeur de sa désillusion? Qui peut dire ce qu'un sourire a ruiné de résolutions et d'élans, parce que ce sourire était celui du père ou de la mère, c'est-à-dire un acte de haute autorité et de haute signification, et parce que les parents, associés à la création de la vie, demeurent jusqu'à la fin associés à son développement? Après que les études sont terminées, aprèsque les enfants, devenus hommes ou femmes, ont quitté le foyer, l'autorité cesse, mais rinfluence persiste. La correspondance d'une mère avec sa fille mariée, par exemple, avec l'officier envoyé dans une garnison lointaine, avec l'étudiant, avec l'enfant qui gagne sa vie dans quelque bureau de banque, qui s'expatrie et va aux colonies, où la chère imagination maternelle essaye (le le suivre, cette correspondance peut être, et est -ouvent un chef-d'œuvre d'intelligence et de pré- \oyance, une aide, une dernière et bienfaisante ( aresse, le livre où l'expérience attendrie peut le mieux se faire écouter. Elle n'oublie aucune fête, la mère vieillissante, aucun anniversaire, aucune date cruelle ou gaie. Le père s'en remet à elle du soin de correspondre avec les grands enfants. Sous prétexte qu'il n'écrit que dans les circonstances importantes, il n'écrit pas souvent. Mais, toujours, cl môme s'il a simplement « laissé faire », il est

reconnaissant à réducalrice, à laquelle il sent bien ([u"il a eu raison de laisser toute liberté. Il juge sa i'emme d'après Tintime souvenir du passé; il la juge aussi d'après les témoins nouveaux que sont les enfants. Et elle ne sera complèlement la compagne de la vie, mes amis ont raison, que si elle a été deux fois trouvée sans reproche, comme épouse et comme mère; si, mesurant Timmense effort de bonté, de dévouement, d'intelligence, de force morale que représentent plusieurs enfants bien élevés, il peut dire : les voilà sauvés, ils iront droit, grâce à elle. Et, ce jour-là, il écrit elle par un grand E.

J'ai demandé à mes amis : « Connaissez-vous une autre condition que doit remplir une compagne de la vie, pour mériter ce beau nom? » Ils m'ont répondu : « Les trois principales obligations sont celles que nous avons dites. Il y en a une autre cependant, plus ou moins étroite suivant les époques, et qui est rigoureuse à l'heure oi^i nous vivons. Car il ne se peut pas qu'une grande bonté soit entièrement enclose dans la maison, et qu'il n'en paraisse rien au dehors.

.Tamais le monde n'eut plus besoin de cette bonté. Il souffre d'abord de la misère matérielle, la vieille misère, qui a le même âge que lui, et dont la sœur, beaucoup plus jeune, mais immortelle aussi, s'appelle la charité. Les femmes, vous le savez, ont leur

large pari dans les œuvres d'assistance. Elles y sont reines et aimées. Je ne puis y penser sans penser à noire Jeanne d'Arc, à celte femme sainte et exquise, dont chaque parole est émouvante. Partout où elle passait, celle tleur du froment de France, on voulait l'adorer. Le peuple lui baisaitles mains. Elle n'écartait que les moins pauvres et les moins humbles, sachant qu'il faut du superlhi de tendresse à ceux qui n'ont pas même le nécessaire de la vie. Et lors({ue les apostats qui l'ont jugée lui en firent grief, et lui dirent qu'elle usurpait la place des saints, elle répondit : « Beaucoup de gens me voyaient volontiers, et ils me baisaient les mains, le moins que je pouvais, mais les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir ».

Les pauvres sont restés en général les mêmes, lorsqu'ils reconnaissent la charité véritable. Partout où la haine n'a point ajouté sa misère à celle dont ils souffrent déjà, on les voit encore empressés envers ceux qui ne leur font point de déplaisir. Et sans doute la charité qu'on leur témoigne n'est pas toujours récompensée, loin de 15, et cela est heureux. Cependant j,e ne crois pas possible qu'une vie charitable et aumônière ne connaisse pas quelque surprise comme celle (]uc je vais raconter.

J'ai connu une parois-ro rurale où deux jeunes

240 QLKSTIONS LITTERAIHES ET SOCIALES

filles habitaient un vieux château. Elles étaient gaies comme le sont beaucoup de jeunes filles, simples comme plusieurs, charitables comme pas une; elles donnaient avec esprit, c'est-à-dire, en enveloppant un peu d'argent dans beaucoup d'amitié; elles aimaient les enfants; elles savaient les choses des champs; elles assistaient aux noces, tout au moins, elles ouvraient le bal; plus souvent elles soignaient les malades; et on ne les voyait pas faire ces œuvres charitables comme une sorte de corvée, mais avec allégresse, et non comme un rachat de la fortune, mais comme une vocation toute noljle et natundle de leur race et de leur foi. Elles se marièrent. Le mariage fut fixé au même jour pour les deux sœurs. Or le pays avait une très pauvre église : une sorte de grange avec une voûte de bois, peinte en bleu ciel et toute délabrée, et des murs lézardés, qui servaient d'abri aux moineaux. Le clocher n'existait pas. Les trois cloches, pendues sous un auvent, à droite de la vieille éiiflise, lançaient les ondes sonores contre les maisons de la place, faisaient trembler les vitres et trépider la vaisselle dans les bahuts, mais, par défaut d'altitude, ne bourdonnaient que pour les proches voisins. On les entendait mal, dans les métairies. La musique du lutrin n'était pas non plus remarquable. Elle était représentée par deux chantres qui n'avaient plus de voix et un enfant de chœur qui chantait faux. Il y avait aussi un joueur

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de serpent, cet ancêtre de l'ophicléide, ce magnifique instrument en cuir bouilli, tordu, annelé, peint et enluminé d'écaillés d'argent, et que je me rappelle encore avoir vu avec émotion entre les mains d'un très gros homme, marchand de poules et d'oeufs. Quand l'homme approchait de ses lèvres le bec de cette chose tordue, je cherchais involontairement les yeux et la langue du serpent qui allait mordre. Au lieu de mordre, la bote barytonnait en mesure. C'était toute la musique qu'on devait entendre, le jour du mariage. Je le répète, le village était pauvre et éloigné de toute ville. Cependant, la veille au soir, toutes les femmes du bourg se réunirent. Ce furent de longs conciliabules et des messages d'une porte à l'autre. Il fallait bien faire quelque chose pour honorer et fêter les demoiselles. Le lendemain matin, toutes les fleurs de tous les jardins étaient < oupées. Elles paraient l'autel, les bancs, les murs en longues guirlandes; elles paraient les trois mauvaises marches qui précédaient l'entrée de l'église. Mais quand toutes les fleurs furent apportées, les i femmes ne jugèrent pas que l'œuvre fût encore assez l»('lle. Entre les bancs, l'allée était pavée, jusqu'à I autel, de carreaux tout brisés par le pied des fidèles, et usés par l'humidité. Les femmes se con- '(M'tèrent une seconde fois. A onze heures du matin, l)ar un soleil radieux, quand les deux fiancées entrèrent au milieu de la population accourue de

tous les champs, de tous les prés et de tous les bois voisins, les larmes leur vinrent aux yeux. L'allée centrale de Téglise, depuis le commencement jusqu'à Textrémité, était ta[)issée de vert. 11 y avait tous les verts : foncé, clair, doré. C'était comme une mousse qui eut été cueillie à pleines charretées et versée dans Téglise; elle débordait sur le dos des bancs voisins, elle faisait un chemin creux, et quand elles s'approchèrent, les jeunes filles s'aperçurent que faute de mousse et faute de tapis, c'étaient tous les rideaux de serge du village qu'on avait jetés sous leurs pieds.

Oui, la misère matérielle est grande. Mais il y a une autre misère, la plus digne de pitié, la plus répandue, la moins facile à secourir. C'est celle des pauvres gens appauvris dans leur foi, et par conséquent dans leur espérance, c'est la misère de ceux qui avaient droit à la vérité, et qui n'ont que la vérité insuffisante, ou la négation, et la haine, et l'envie en partage.

Disons les choses bien clairement avec des mots bien nets. Sous des noms différents et par des moyens différents, des milliers d'hommes, en tous pays, cherchent à abolir, chez leurs semblables, l'idée de l'âme et de la vie future. Qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le sachent ou ne le sachent pas, ils s'efforcent de ramener le monde de deux mille ans en arrière. On a dit avec raison que nous assistions

à un retour ofTcnsif du paganisme. Et cela est dans la logique. Car il n'y a jamais eu que deux manières de comprendre le gouvernement de ce monde : la païenne et la chrétienne. Quand on combat la seconde, on retombe dans la première. Et je ne veux vous en dire qu'une seule chose, mesdames, afin que votre charité en soit accrue. Dans la conception païenne du monde, malgré les eflbrts de la poésie, l'ancienne et la nouvelle, malgré les tableaux où Ton ne voit jamais que des hommes jeunes, des femmes jeunes, des couleurs tendres et des bosquets en fleur, malgré les dryades, les amadryades, les tritons et les sirènes, le dieu Pan et le vieux Silène, quiconque réfléchit s'apercevra bien vite que l'homme est en réalité sans aucun droit. On lui a dit de suivre la nature, et il a pris cela pour une liberté. Mais n'ayant plus de devoirs envers un être supérieur, il n'a plus rien à répondre, non plus, aux puissants qui le commandent. Il est devenu le sujet de la force, il est l'esclave. Le mot n'a rien de trop fort pour exprimer ce (ju'on obtient d'une foule d'hommes, dès aujourd'hui, par le sentiment de la peur ou pour un peu d'argent. Toutes les forces liguées pour cette vaste reprise d'une humanité abaissée et distraite, font rage contre le christianisme. C'est qu'en elVet, c'esl là seulement qu'on peut parler d'une liberté véritable et fondée. Dès que l'homme peut invoquer ses devoirs envers Dieu, il invoque autant de libertés

qu'il se reconnaît de devoirs, il a des droits, il a une dignité, il a appuyé sa faiblesse à quelque chose de plus fort que toutes les forces.

Voilà pourquoi il n'y a pas de charité plus grande, ni plus digne de la femme idéale dont nous parlons, que de réapprendre le christianisme à ceux qu'on a tenus à l'écart de cette idée libératrice, surtout aux pauvres gens. Je dis surtout aux pauvres gens, parce que leur défense est comme eux, réduite à peu de chose. Comment échapperont-ils, si vous ne veillez pas? Dans le vent de tempête qui souffle, la graine de chardon, la graine légère, hérissée et mauvaise, est emportée. Elle ne suit pas une direction unique. Des tourbillons s'emparent d'elle, et elle va partout. Si elle ne tombait que dans les terres cultivées, le dommage serait moindre, caries terres cultivées sont les terres défendues, mais elle tombe, hélas, à pleines poignées, dans le sol abandonné, dans la lande qui n'est point aimée, point sarclée, point enclose, et où c'est le vent de hasard qui sème la moisson, et le passant pillard qui la récolte. Toute la force, toute l'énergie de ces pauvre jachères s'épuisera donc à nourrir les chardons, et à reproduire la graine de mort qui étouffe l'herbe fraîche, et qui brûle le sol autour d'elle.

Prenez donc en pitié, avant même les pauvres qui ont faim, les pauvres qui sont trompés. Donnez-leur

celle superbe aumône : la liberté de leur âme. Et alors vous aurez rempli toutes les conditions qui font l'idéale compagne de la vie, puisque le monde du dehors devra aussi un peu de bonheur à celle qui élail déjà la paix, Tâme maternelle et la conscience de la maison.

Et j'aurais terminé, si je ne voulais répondre à une question, à un reproche qu'on pourrait m'adresser. Pourquoi, me dirait-on, n'avez-vous pas parlé de l'amour, qui est bien la première condition d'un bon ménage? Pourquoi? Mais je n'ai parlé que de lui sans le nommer, du vrai et du grand amour. Je n'aurais peut-être pas osé l'affirmer si nettement, si je ne m'appuyais encore sur le témoignage de deux des plus grands philosophes, je veux dire Platon et Pascal. Dans le quatrième volume de la Philosophie de Platon, M. Alfred Fouillée étudie la théorie platonicienne sur le principe de l'amour. Il

inmence par citer Pascal. « Pascal n'a pas tort de le dire, écrit-il, si je n'aime une personne que pour sa beauté physique, je n'aime pas cette personne. Fragile amour que celui qu'emporterait une maladie I... Sous l'enveloppe matérielle, mon âme cherche l'âme, séduite surtout par le regard, où, plus qu'ailleurs, l'âme brille et se fait visible... Mais dans l'âme même est-ce à la mémoire, est-ce au jugement, est-ce à la pure intelligence que s'attache mon amour?...

Quel est enfin ce principe dans lequel seul il repose? Platon l'appelle le bien... Ce que j'aime en vous, c'est la volonté du bien, dont le vrai nom est la bonté; ce que mon amour cherche par delà le corps, et, dans Tâme elle-même, par delà la pure puissance, par delà la pure intelligence, c'est le foyer d'amour où le bien, s'unissant à la volonté libre, devient bonté. Moi aussi, je veux être voulu par cette bonté, pour le bien que je puis avoir en moi-môme... Je veux qu'elle soit non seulement volonté du bien, mais volonté de mon bien... Dès lors, je ne crains plus rien de la matière, ni du temps, ni de l'espace... »

J'arrête ici la citation, et j'ajoute : non sans doute un tel amour ne craint rien du temps; il a même besoin du temps. Il se réjouit du temps comme d'une affirmation. Il devine d'instinct, dès le début, que sa perfection sera comme une longue victoire, disputée et gagnée à deux contre mille ennemis. Et si on voulait une preuve, on la trouverait dans la coutume des fiancés ou des jeunes mariés qui, n'ayant point de passé commun, s'en font un pour créer une noblesse à leur amour, et reculent autant qu'ils le peuvent la date où ils ont commencé de s'aimer, et disent : « Vous souvenez-vous, il y a trois mois; il y a trois ans? Vous souvenez- vous quand vous étiez une enfant, les cheveux sur le dos, et que vous aviez l'air si grave, quand vous passiez? »

Non, on vérilé, les théoriciens des amours faciles ne comprennent rien à ce sentiment. A les en croire, il y aurait, dans le mariage, une lune de miel, une lune rousse, un dernier quartier, et puis plus rien, Tastre symbolique ne reprenant plus son cours. Je ne sais rien de plus ridicule, si ce n'est les Philémon et les Baucis d'opéra-comique. Erreur d'art et erreur d'observation. La plupart de ceux qui se sont aimés si peu de temps ne se sont jamais aimés. L'amour ne faiblit pas avec l'âge. Il ne se confond point avec la jeunesse, ni avec la beauté, ni avec le bonheur, mais avec la vie. Ce qu'il enferme de passion peut diminuer sans qu'il en souflVo, car chaque jour il .lugmente d'un autre côté, il se fortifie du sentiment de la souffrance partagée, du conseil qu'on a suivi, du soutien et de l'illusion bienfaisante de sécurité que se sont donnée l'un à l'autre deux êtres fragiles et sujets à la mort : le mari qui a eu confiance en la bonté de la femme, et la femme qui s'est élevée jusqu'à la perfection de l'amour, et est devenue la compagne de la vie.

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