L'ESPAGNE
L'Espagne, malgré les exemples multiples des dangers de la circulation fiduciaire, n'a pas su éviter une crise monétaire grave, dont les origines sont déjà lointaines, et dont ses efforts n'ont encore pu la faire sortir. La crise espagnole présente d'ailleurs des caractères très particuliers, qui résultent d'un régime monétaire également très spécial, mainlenti par ses gouvernants au delà des limites raisonnables, avec une imprudence rare et une méconnaissance totale deâ événements monétaires du derniiir quart du xix' siècle. Pour se rendre exactement compte de la situation, il faut examiner le régime delà monnaie métallique et les règles de la circulation de papier.
L'Espagne, par la loi du 19 octobre 1868, a adopté comme unité monétaire la peseta d'argent, dont la valeur est, p.n principe, égale à celle du franc; les monnaies d'or et d'argent frappées en vertu de cette loi sont conformes, en valeur et en tilre, aux monnaies adoptées par l'Union latine ; les pièces d'or et les pièces de 5 pesetas d'argent ont donc également force libératoire illimitée, mais seulement en Espagne. L'Espagne, n'ayant que le système monétaire de l'Union, sans en faire partie, a un régime bimétallique interne, mais, pour les règlements internationaux, se trouve placée sous le régime du monométallisme or, l'or seul pouvant constituer une monnaie sûre et d'usage univer-
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Quant k la circulation de papier, elle présente aussi des particularités. La Banque d'Espagne a été autorisée, par un décretloi du 19 mars iK74, à émettre 7oO millions de billets; ces billets ont cours légal en Espagne, maïs il faut noter immédiatement qu'ils n'ont jamais eu, à aucun moment de la crise espagnole,' le cours forcé. La monnaie de papier émise par la Banque d'Espagne ne doit pas sa dépréciation au cours forcé, et c'est là un pliénoinène intéressant. La circulation de papier est soumise à ce que l'on a pu appeler, avec quelque inexactitude, le cours forcé Je fait. Pour mieux dire, la monnaie fiduciaire qui n'est pas émiHe par l'État, mais par un établissement privé, est inconvertible, non légalement, mais pratiquement; car, en vertu du double étalon métallique, la Banque peut rembourser ses billets CKclusivcmeiit en argent, et l'argent espagnol n'a pas cours intei^ nulional ; il ne peut pas même s'écouler dans certains pays, comme l'argent italien dans l'Union latine. Le billet convertible on une monnaie métallique dépréciée doit donc être lui-même défirécié, et si l'on peut être étonné de cette situation para-
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doxale, on doit l'êlre surtout de voir la dépréciation du papier aussi reslreiote, dans des coaditions aussi défavorables.
Si la politique du Gouvernement en matière de frappe a éle déplorable, celle qu'on a suivie en matière d'cmissions fiduciaires, et dans les rapports de la Banque avec les finances de l'État, ne l'a pas été moins; ni tes événements économiques intérieurs, ni les phénomènes monétaires et l'expérience des antres pays bimétallistes n'ont pu influer sur l'altitude des hommes d'État espagnols. Malgré des symptômes fâcheux qui imposaient la prudence, ils ont fait de la Banque d'Espagrne, d'abord la trésorière de l'État, puis la caisse où le ministre des Finances, à bout d'expédients, puise sansmesure. Comme compensation, elle a obtenu un pouvoir d'émission dépassant de beaucoup les besoins de la circulation, et, fait plus grave, elle a pris l'habitude d'exploiter la dépréciation de la monnaie naliçnale et d'en tirer des bénéfices; de telle sorte que le retour à la monnaie saine se trouve entravé, non seulement par la situation monétaire matérielle, mais par les nombreux intérêts nés de cette situation et qui prennent soin de l'entretenir.
La crise espagnole, avant de devenir permanente, a paSsé par une période préparatoire, pendant laquelle les fautes ont été accumulées. La Banque d'Espagne eut d'abord une certaine difficulté à faire admettre son papier dans lu public et surtout dans les provinces; cependant, l'abondance du numéraire, la facilité avec laquelle les billets s'échangeaient alors contre l'or, contribuèrent k populariser cet instrument d'échanges. La prospérité économique de l'Espagne, la production de ses mines et de sa viticulture, lui permettant des exportations avantageuses, attirèrent des capitaux étrangers et fireot naître une confiance excessive dans la durée de cette période. Vers 1880, l'or commençait à dispara!tre ; il fallait payer en or à l'étranger de nombreux coupons de la dette et les revenus des titres de chemins de fer et de mines placés au dehors. Le bimétallisme permettait à la Banque de rembourser ses billets en argent, et elle put le faire grâce à l'accoutumance du public au papier. Néanmoins, en 1882, une légère prime sur l'or apparaît au change, qui Jusqu'alors avait oscillé dans des limites normales.
C'était un avertissement qui devait imposer la prudence. Mais le Gouvernement espagnol n'en tenait pas compte, il engageait
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incoDsidérémeot de fortes dépenses, pour augmealer les armements, compléter le réseau des chemins de fer, sans compter les purs gaspillages qui absorbèrent de grosses sommes; lorsqu'il eut besoin de recourir au crédit de la Banque, ce crédit était déjà légèrement entamé; le change s'était élevé en 1885 à 2,50. £n 1888, une loi du 12 mai lia étroitement le sort de ta Banque àcelui des finances publiques, en la chargeant de tous tes services de trésorerie pour le compte de l'Etat; si cette mesure devait soutenir le crédit espagnol, ce ne pouvait être qu'aux dépens de celui de ta Banque, et ce fut le germe des futures mésaventures monétaires; car l'application de ces dispositions, complétées en 1891, permettait au Gouvernement de puiser à peu près sans restriction au\ caisses de la Banque, et par compensation, donnait à cet établissement, la faculté d'émettre une quantité exagérée de papier, d'enfler sans dépenses son crédit; c'était la rançon des multiples services rendus au Gouvernement. Sous ce régime, l'imprévoyance et l'ignorance des gouvernants vont ruiner les finances de l'Élat, tandis que la Banque s'enrichit doublement, en émettant une monnaie de papier qui ne lui coûte rien, et en prêtant les capitaux ainsi obtenus à l'État dans des conditions rémunératrices.
Avant 1888, la Banque avait réglé assez prudemment l'émission de ses billets et l'importance de son encaisse métallique; elle avait en 1887 une circulation moyenne de 382 millions, une encaisse de 297 millions, et un portefeuille de 469 millions. Depuis que t'Ëlal s'est fait ouvrir un compte courant à la Banque, compte dont le solde est constamment débiteur, on voit l'encaisse diminuer et la circulation de billets hausser; en même temps, la Banque encombre son portefeuille de litres d'État, au lieu de papier commercial ; elle tend de plus en plus à méconnaître son rôle d'établissement de crédit pour le commerce et l'industrie espagnols, et à prêter surtout à l'État. L'encaisse n'est, en 1891, que de 227 millions, dont seulement 133 millions d'or, et les billets s'élèventà 743 millions ; les prêts de la Banque au Trésor sont représentés au portefenilte par 663 millions de pagarès, lettres du Trésor et titres de rente amortissable. La Banque doit user d'espédients pour ne pas dépasser le maximum légal de 750 millions de billets, et le change moyen s'élève à 6,56; déjà eu 1890, M. Ëguilior, ministre des
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I<1nances du cabinet Sagasta, avait conçu des inquiétudes, et songé à régulariser la detl« Qoltante de l'Ëtat et ses obligations envers la Banque par un emprunt, en augmentant d'autre part les facultés d'émission.
Le ministère Canovas, succédant en 1891 au précédent, devait commettre la faute la plus grave, celle qui consomma la ruine du crédit et de la monnaie espagnols. On voulait obtenir 150 millions pour des dépenses militaires, et on ne pouvait y parvenir en respectant l'équilibre budgétaire; mais la Banque « avait encore des ressources. On présenta donc le projet de loi suivant, qui fut adopté le 14 juillet 1891 :
La Banque d'Espagne est autorisée à émettre jusqu'à 1.500 millions de billets, gagés sur une encaisse métallique égale au tiers du papier en circulation, dont une moitié au moins en or. Son privilège sera prorogé jusqu'en 1921; en échange de ces avantages, elle avancera au Trésor, en trois ans, 150 millions, sans intérêt, et non remboursables avant 1921.
Celle loi fut adoptée. après de longs débats, et non sans protestations nombreuses; on prévoyait, en Espagne et il l'étranger, combien elle pouvaitdevenirdangereuse. 11 était manifeste que la circulation fiduciaire était exagérée, la prime sur l'or ne cessant de s'élever, et l'on permettait à la Banque de doubler le chiffre de son émission, sans exiger d'autre garantie qu'un sixième de la circulation représenté par de l'or. On conservait d'ineiplicables illusions sur la valeur monétaire de l'argent, et tandis que depuis 1887 la frappe d'or était presque interrompue, on frappait de grosses quantités de métal déprécié (71 millions en 1891, la plus forte quantité émise depuis 1874), Le passif de la Banque, autre élément de son crédit, comprenait, outre ses 743 millions de billets, 401 millions de comptes courants, 41 millions de dépôts; pour y faire face, un actif de 227 milliofts en numéraire, 168 millions d'escomptes commerciaux et 44{ millions de titres 4 0/0 amortissables; la réalisation de ces titres, même en temps normal, et à plus forte raison en temps de crise, n'eût pu se faire sans troubler profondément le marché des fonds espagnols; les titres du Trésor composant le reste du portefeuille eussent été également de négociation difficile; il fallait même que le crédit de la Banque fût bien solide pour que son papier ne subît pas plus de dépréciation avec des garanties
aussi douteuses. Malgré les reprèsentatioDs réitérées des commcrçants et des iodustriels espagaols, la Banque d'Espagne, qui encourageait le Gouvernement dans cette voie, St triompher ses intérêts ; elle trouvait ses relations avec le Trésor trop fructueuses pour ne pas chercher àJes élargir; ces opérations représentaient déjà les deux tiers de ses dividendes; elle va de plus, trouver dans le change défavorable une nouvelle base de spéculations, qui se développeront & mesure que la crise prendra de l'exteosion.
L'imprudence du Gouvernement était d'autant moins eiplicable que, depuis 1876, le déficit était régulier dans les budgets espagnols, et que le minisire des Finances le proclamait luimême dans l'exposé des motifs du projet de budget de 1891-92. Tout en affirmant la nécessité urgente de mettre un terme au déficit, il prétendait concilier cette œuvre avec l'augmentation des dépenses militaires et des travaux publics. Le déficit moyen des 14 dernières années s'élevait à 64 millions de pesetas, sur une moyenne de 763 millions de recettes effectuées et sur un budget de dépensess'élevant, au minimum à 680 millions (1876- 77) et au maximum à 890 millions (1886-87). Encore faut-il noter que des ressources passagères sont souvent venues atténuer le déficit réel, par exemple de nombreuses aliénations domaniales. Ce déficit, disait le ministre, est dà à des augmentations de crédits, aux crédits supplémentaires et extraordinaires, à des dispositions spéciales, à l'exagération des prévisions ; -c'était dans l'espoir de surmonter le déficit en un ou deux ans que l'on recourait à l'emprunt de 150 millions à la Banque, expédient linan^ cier qui permettait de reculer la liquidation définitive.
C'est à cette date que va commencer la grande crise du change espagnol, qui jusqu'alors, comme on peut le voir, avait eu des taux modérés.
LA CIRCULATION FlbLCIAIRE ET LES CRISES BU CHANGE.
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