III. — DYSTHYMIES
Parmi les psychoses thyroïdiennes, il existe des dysthymies, c'est-àdire des troubles de l'humeur d'origine thyroïdienne. Voyons quels sont les caractères qui permettent d'en poser le diagnostic et le traitement. Ce qui caractérise ce complexe thyroïdo-périodique, c est d'être l'expression pathologique d'une solidurilé physio-psychologique.
Le corps thyroïde peut être considéré, avec Léopold Lévi, comme la glande de l'émotion.
Un point intéressant, mis en évidence récemment par des expériences faites en Espagne et en Amérique, c'est la dissociation relativement fréquente entre le syndrome physiologique de l'émotion elles manifestations affectives.
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Maranon 1 et Kieley - ont constaté que, chez les hyperthyroïdiennes, une injection de 1 à 2 milligrammes d'adrénaline détermine le complexe physiologique de l'émotion, avec du tremblement, de la tachycardie, des yeux plus brillants, des troubles vaso-moteurs. Mais l'individu expérimenté dit : je suis comme si j'étais ému, mais je ne le suis pas.
Ceci vient à l'encontre de la théorie de William James et de Lange, d'après laquelle « nous sommes tristes parce que nous pleurons, et nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes », ce qui revenait à dire qu'il suffisait de déterminer en nous les modifications fonctionnelles de l'émotion pour que nous arrivions à la ressentir.
Déjà, avant les expérience des Maranon, Cannon avait montré qu'il y avait, sous l'influence de l'émotion, des modifications extrêmement intenses du milieu organique, en particulier au point de vue de la richesse du sang en adrénaline.
Par exemple, chez un chien qu'on effrayait, il y avait de l'hypertension artérielle, résultat du passage rapide de l'adrénaline dans le sang, en raison de ce fait que les nerfs régulateurs des surrénales arrivent à ces glandes sans relais.
Crile, dans son livre sur les psychonévroses, a longuement insisté sur leur caractère physiogénétique par perturbation glandulaire.
Ceci montre que, s'il y a des nécessités physiologiques aux expressions psychiques, néanmoins il existe une très grande contingence dans les manifestations de celles-ci par rapport à leur substratum.
Par conséquent, dans cette analyse psycho physiologique, l'esprit reprend ses droits.
Nous pouvons donc, avec Bergson, parler d'une contingence spirituelle.
J'arrive à l'analyse d'un mécanisme permettant à l'esprit de mieux comprendre la genèse de ces états. C'est un progrès dû au professeur Widal, qui a montré que dans beaucoup de ces cas le mécanisme n'est pas, comme on le croyait, un mécanisme chimique, mais que très souvent il s'agit d'un mécanisme physique, et que ce sont les modifications colloïdales qui se produisent dans les humeurs, soit à la suite de chocs, soit d'une manière ps}7cho-génétique. C'est ainsi que l'émotion détermine des modifications non seulement nerveuses, mais humorales, qui se manifestent par des changements de l'équilibre colloïdal.
1. Maranon G. La réaction émotive à l'adrénaline, Médical Ibera, 1920, n° 145, p. 353-
2. Kieley. La théorie des émotions de James en relation avec les glandes surrénales. Jonrn. lab. and clin. méd. St-Louis, 1920, an. in: End ocrinology, mai 1921, p. 328.
in. / UG VEL-LAVASTINE
On a montré qu'au cours des grandes émotions il y avait leucopénie, chute de la pression artérielle, modifications de la tension superficielle, etc., ce qui justifie cette expression populaire : « J'en ai eu, les sangs tournés ».
Ceci montre, d'autre part, (pie le rapport très judicieux que faisaient les cliniciens entre les migraines, certaines formes d'épilepsie. certaines urticaires, et les modifications de l'humeur, était basé sur des considérations très justes.
A cet égard il faut faire ressortir l'importance des troubles thyroïdiens dans la colloïdoclasie. Comme, dautre part, nous voyons dans un grand nombre de cas, en psychiatrie, le corps thyroïde jouer un rôle, et que la colloïdoclasie se rencontre dans des syndromes connexes à la thyropathologie et la psychiatrie, je me crois autorisé à ouvrir un vaste chapitre de psychiatrie colloïdale, dans lequel un certain nombre de dysthymies thyroïdiennes doivent rentrer.
Vous me direz : les modifications thyroïdiennes sont multiples, et souvent il n'y a pas de perturbations psychiques. Comment l'expliquer ?
On le peut, je crois, assez facilement, par ce que j'ai appelé le schéma du rectangle.
Soit un rectangle ABCD partagé par la diagonale BD en deux triangles rectangles (lig. 5).
Le triangle rectangle inférieur repré- Fig. 5. sente la résistance cérébrale; le supé-
rieur, l'action thyroïdienne Nous aurons au point A une action thyroïdienne énorme avec résistance cérébrale extrêmement faible. Il sufïira de modifications thyroïdiennes très légères pour entraîner des modifications psychologiques considérables. Ce sera l'inverse au point B.
Ceci montre que les cas s'enchaînent et qu'il n'y a pas d'hiatus entre les psychoses acquises et constitutionnelles. Natura non facit salins .
Cette représentation graphique peut s'appliquer mm seulement à la psychiatrie, mais aussi à la clinique générale, pour expliquer les rapports existant entre le terrain et les actions morbides, quelles qu'elles soient.
Diagnostic. — Il faut appliquer la grille diagnostique psychiatrique. donc faire quatre diagnostics, celui du syndrome, celui de [affection, et
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celui de la maladie, comme partout ailleurs et de plus ce cpie j'appelle le « diagnostic du concierge » ou diagnostic pittoresque, en souvenir de « la maison de fous » représentée par Goya i
Exemple : Voici une amoureuse de médecin, variété dangereuse. Je trouve chez elle des manifestations d'hyperthyroïdie, avec goitre, instabilité vaso-motrice, tachycardie. Un examen plus complet me révèle une insuffisance mitrale. Je remonte dans ses antécédents, et je trouve qu'en 1918 elle avait eu un rhumatisme articulaire aigu. J'énonce, diagnostic pitlorescpie : amoureuse de médecin ; diagnostic psychiatrique: hypomanie ; diagnostic de l'affection : hyperthyroïdie ; diagnostic de la maladie : rhumatisme articulaire aigu.
Traitement. — Le premier point, c'est de décortiquer la malade. Il s'agit de séparer tout ce qui est contingent, tout ce qui résulte de l'action et de la réaction de l'entourage et des interprétations multiples faites parla malade.
Donc, le premier traitement est le traitement psychique, la psychothérapie. Il faudra gagner la confiance, essayer d'obtenir le calme le plus complet.
Puis, le traitement hygiénique, l'hydrothérapie tiède, le séjour dans un climat sédatif, en face d'horizons lointains, ce qui réussit en général à amener une détente.
Vous y joindrez la prescription d'un régime diététique à prédominance végétarienne, la viande étant un excitant qu'il convient ici de réduire le plus possible.
De la thérapeutique médicamenteuse vous ferez le moins possible. Néanmoins, au point de vue du traitement de la cause (rhumatisme, etc.) le salicylate de soude quelquefois donne d'excellents résultats, comme l'a montré mon maître Babinski. La quinine diminue l'excitabilité du système sympathique, ainsi que Lancereaux l'avait vu le premier. Le corps thyroïde et l'hémato-éthyroïdine répondent à l'indication fonctionnelle Puis viennent les rayons X, qu'il faudra manier avec une main légère, car ils peuvent entraîner un déficit sans retour. Enfin le traitement chirurgical, plus brutal, mais plus exactement limité, et mieux connu.
Ainsi, je crois vous avoir montré qu'il existe bien, parmi les psychoses thyroïdiennes, une variété organogénétique qu'on peut appeler les dyslhymies thyroïdiennes.
1. L.AIGNEL- LàVASTINE. Le diagnostic en psychiatrie, l'rcssc méd., 3 juillet 1920.
CONFÉR. NEl'ROL. 27
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De cette leçon je déduirai une double conclusion, théorique et pratique.
Au point de vue théorique, rappelez-vous le schéma du rectangle, les idées nouvelles sur la psychiatrie colloïdale, le principe de la réversibilité psychothyroïdienne, les manifestations thyroïdiennes secondaires au choc émotif.
Au point de vue pratique, les grandes lois générales de la pathologie s'appliquent en psychiatrie. Il faut donc établir la forme morbide, sa nature et sa cause, en remontant du diagnostic pittoresque et du syndrome psychiatrique à l'affection et à la maladie. En second lieu il faut aboutir aux déductions thérapeutiques : psychiques, hygiéniques, diététiques, médicamenteuses, chirurgicales ou radiothérapiques. Vous voyez dans cette leçon la place que j'ai donnée à l'équilibre colloïdal et aux rayons X, l'un et l'autre du domaine delà physique, si bien qu'il me sera permis, pour terminer, de reprendre cette phrase de Claude Bernard que je citais au début, mais en la modifiant légèrement, et de dire que, si le monde psychique ne peut se passer du monde physico chimique, les dyslhymies thyroïdiennes dépendent encore plus du monde physique que du monde chimique.