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PETITS SYNDROMES MENTAUX. — L'ÉTAT MENTAL DES OBSÉDÉS

Messieurs,

La crainte que des individus soient retenus sans raison suffisante dans des asiles d'aliénés est une préoccupation pour les pouvoirs publics et la magistrature et multiples sont les précautions prises pour éviter les séquestrations arbitraires.

Cependant le nombre des sujets atteints de troubles mentaux vivant de la vie commune est sans contredit bien plus élevé que celui des malades placés dans les asiles . Il n'y a rien d'étonnant qu'il en soit ainsi ; car ce sont des motifs d'utilité pratique qui décident du placement des malades.

Un aliéné est avant tout, en raison de ses troubles mentaux, un danger pour les autres et pour lui-même, et ce danger explique qu'il soit mis hors d'état de nuire. Lorsqu'il ne fait courir aucun risque, il n'y a pas lieu qu'il soit interné. Ce n'est donc pas le trouble mental luimême qui conditionne le placement du\malade à l'asile, mais les réactions qu'il peut provoquer.

Les différents troubles de l'esprit qu'on observe chez les malades susceptibles de vivre au dehors constituent l'ensemble des petits syndromes mentaux, c'est-à-dire la gamme des états intermédiaires entre le psychisme normal et l'aliénation mentale. Ils peuvent, d'une façon générale, être divisés en deux catégories, selonjque le malade est ou non conscient de son trouble pathologique.

Chez les sujets non conscients, on rencontrera tantôt des états de petite

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confusion, tantôt des modifications de l'humeur dans un sens soit d'exaltation, soit de dépression.

Les états de petite confusion sont fréquents dans les toxi-infections et 1rs diverses pyrexies ; — c'est même un trouble mental qui a servi ;i désigner la lièvre typhoïde. — L'esprit s'assoupit, réalisant tantôt le type du sommeil simple, tantôt celui du sommeil avec rêves, les rêves étant à vrai dire les hallucinations physiologiques du dormeur.

Dans le premier cas, on assiste à l'évolution de délires doux, tranquilles, dans lesquels le malade est absorbé, distrait, absent, pour ainsi dire, de son milieu ; il cause à voix hasse. tient des propos insignifiants, reproduit les menus gestes de ses occupations courantes : on le voit ainsi rouler une cigarette inexistante, tirer une aiguille imaginaire, boire à une tasse absente, olî'rir du geste un siège fictif à un visiteur invisible, etc.

Dans d'autres cas s'ajoutent des hallucinations, tantôt intenses, s'accompagnant de délire violent et sortant parla même du cadre de notre sujet, tantôt peu accusées, fugaces, sans réactions dangereuses.

Un enfant atteint de tuberculose pulmonaire touche à sa fin. Il est heureux, car il entend des belles musiques : ce sont les anges qui viennent le chercher.

Une femme de 46 ans fait une crise de rhumatisme avec fièvre légère. Elle voit, au milieu de la nuit, l'image d'un mannequin de bois qui, placé à la devanture d'un magasin de confections, avait attiré son attention quelques jours auparavant. Il lui apparaît habillé de rouge. Elle reconnaît les personnes placées auprès d'elle, leur cause, mais voit toujours la vision grimaçante qui se cache sous son lit, prête à s'élancer sur elle. Vingt-quatre heures plus tard, l'hallucination s'était évanouie et ne devait plus reparaître.

D'autres fois encore, l'hallucination fait place à la simple illusion et le malade ébauche quelques conceptions délirantes. Un jeune homme fatigué par la préparation d'examens difficiles fait une promenade de trente kilomètres au soleil. Il présente la nuit suivante des maux de tète, de l'insomnie, des cauchemars : le milieu qui l'entoure devient brumeux : il a des illusions, prend son frère pour l'empereur d'Allemagne, le frappe et ne retrouve sa lucidité que huit jours plus tard.

De tels malades peuvent guérir chez, eux ou à l'hôpital et ne doivent pas être internés.

Les modifications de l'humeur se manifestent soit par de l'exaltation intellectuelle, soit par de la dépression mentale.

L'c\altatioii intellectuelle se traduit par une exubérance générale :

exubérance des sentiments : euphorie, satisfaction ; exubérance des pensées : conceptions grandioses, audacieuses ; exubérance de langage : loquacité, bavardage, inconvenance des propos ; exubérance des actes, entreprises téméraires, spéculations aventureuses, achats inconsidérés, écarts de conduite, etc.

Si de tels sujets ne doivent pas encore être internés, il y a lieu de les surveiller attentivement et d'être prêt à signer leur internement, car l'audace de leurs propos ou l'indélicatesse de leurs actes peuvent les conduire devant les tribunaux, de même que leurs projets hasardeux et leurs dépenses excessives pourraient amener leur ruine et celle de leur famille.

La dépression mentale offre le tableau inverse de l'exaltation :1e sujet, inerte, triste, découragé, pense avec difficulté, s'exprime avec peine, n'ose rien entreprendre, présente le type de l'aboulie ; il se croit souvent incapable, indigne : dans ces conditions le meilleur remède à sa situation lui semble être la mort ; un tel sujet ne doit donc pas être perdu de vue, la famille doit être avertie qu'il y a lieu d'exercer à son égard une surveillance attentive, et qu'à la moindre tentative ce malade doit être interné, seule mesure efficace pour éviter le suicide.

Les sujets conscients de leur état pathologique viennent d'eux-mêmes consulter le médecin. Leurs troubles sont constitués principalement par les obsessions et les impulsions.

Le premier de ces troubles nous occupera seul ici : nous nous contenterons d'en ébaucher rapidement la description et nous en analyserons plus minutieusement le fond, c'est-à-dire l'état mental des obsédés.

Voici d'abord quelques exemples de phobies et d'obsessions. Une personne — une femme le plus souvent — s'occupe à nettoyer son appartement, à épousseter ses meubles ou est assise un livre à la main. Survient une souris ; immédiatement, elle abandonne ses occupations et monte sur une chaise ou sur une table en appelant au secours — ou bien elle gagne rapidement la porte et s'enfuit à toutes jambes — ou encore reste pétrifiée surplace, la bouche grande ouverte, complètement aphone C'est une phobie constitutionnelle. Nous disons constitutionnelle, parce que cette femme a eu de tout temps pour les rats et les souris une peur inexpliquée qui s'est toujours traduite par des réactions excessives.

L'an dernier, une femme de 45 ans vient à la consultation, se préten-

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danl atteinte d'un début de paralysie. Habituellement elle allait et venait comme auparavant, vaquait à ses occupations ordinaires sans présenter

aucun trouble. Mais'au moment de traverser une place, elle restait figée, si-s jambes refusaient d'avancer, elle était prise alors d'oppression, de palpitations, éprouvait un sentiment de malaise indescriptible allant jusqu'à l'angoisse : il lui semblait qu'un malheur la menaçait, que si elle traversait une place elle allait tomber foudroyée ou se faire écraser, etc. Elle n'avait pas toujours été ainsi. Jusqu'à l'hiver de 1918, elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable : à ce moment, Paris étant bombardé par les Gothas et les Berthas, elle devait, pour aller de son domicile à la station du Métropolitain où elle était employée, se mettre à l'abri et raser les murs. Quatre mois plus tard, elle présentait le trouble (pie nous venons de décrire, et qui ne s'est pas modifié depuis trois ans. Cette femme n'est nullement, comme bien l'on pense, atteinte de paralysie ; ce qu'elle présente est l'agoraphobie. Voilà une phobie accidentelle — accidentelle parce qu'elle est apparue au cours de l'existence, sous l'influence, semble-t-il, d'une cause extérieure.

Lorsque cette personne rentre chez elle, elle se livre à ses occupations habituelles, vérifie ses comptes ou commence une lecture. A ce moment, l'idée qu'elle aura, le lendemain, à traverser de nouveau une place revient à son esprit et s'impose à elle, provoquant les mêmes troubles, le même malaise, la même anxiété que si elle se trouvait en présence de la place à franchir. Ce trouble n'est plus une phobie, mais une obsession.

L'obsession est ainsi à la phobie ce qu'est l'idée à la perception.

Une jeune femme va rendre visite à l'une de ses amies. C'est la mode des larges chapeaux maintenus par de longues épingles dont l'extrémité acérée devait, en vertu d'une ordonnance de police, être munie d'un protège-pointe. Cette dame avait oublié son protège-pointe. La visite se passe normalement et l'on se quitte en s'embrassant. A peine de retour chez elle, cette personne se demande si elle n'aurait pas crevé un œil à son amie : cette idée lui parait d'abord absurde, mais revient néanmoins à sa pensée. Elle se dit (pie cet accident est impossible ; elle a toujours été assise à un mètre au moins de son amie ; elle se souvient cependant (pie cette dernière s'est approchée d'elle pour voir de plus près la broche qu'elle portait, et à ce moment, son épingle a pu lui piquer l'œil ; s'il en était ainsi, elle aurait crié, manifeste sa douleur; elle se souvient alors (pie certaines personnes sont anesthesiques : son amie est peut-être atteinte de ce I rouble. Mais elle le saurait, elle en aurait entendu parler. Il est vrai que le propre de l'anesthesu-

est d'être ignoré par celui qui en est atteint. — Peut-être son amie estelle dans ce cas. — - Oui, mais la piqûre de l'œil se serait traduite par une manifestation quelconque, aurait provoqué une égratignure dont quelqu'un se serait aperçu. — Peut-être, en l'embrassant au moment de la quitter, lui a-t-elle piqué l'œil, et comme la porte s'est à ce moment refermée sur elle, rien ne lui aurait traduit cet accident. — Notre malade retourne ses idées, les discute, reconstruit la scène, se donne des explications et des arguments pour ou contre la possibilité de ce fait pendant plusieurs heures, et jusqu'à la fin de la soirée elle a l'esprit tourmenté par l'inquiétude et la crainte. Elle a envie, à un moment, d'aller sonner à la porte de son amie pour se rendre compte si rien de fâcheux n'est arrivé pendant sa visite, mais elle voit tout le ridicule de cette démarche à laquelle elle n'ose se résoudre. Voilà un exemple d'obsession avec idée de doute .

Remarquons en passant le rôle de l'activité mentale dans l'élaboration de ces obsessions ; notre malade reconstruit la scène dans ses détails les plus minutieux, se souvient que son amie s'est approchée d'elle pour examinersa broche, pour l'embrasser, etc. Elle fait appel à ses souvenirs, évoque tout ce qu'elle peut savoir, comme la connaissance de l'anesthésie, fait en un mot, si l'on veut, une sorte de travail de Pénélope modifié en ce sens qu'elle construit inconsciemment ce qu'elle essaye de défaire volontairement.

Si nous essayons maintenant d'analyser la constitution de l'obsession, nous voyons qu'elle se compose essentiellement de trois éléments :

a) Un élément émotif, — l'anxiété, — qui se traduit par des réactions exagérées ;

b) Un élément intellectuel dont le caractère est d'être: 1° involontaire (la pensée obsédante apparaissant spontanément et en dehors de la volonté des sujets); 2° impérieux et irrésistible(l'obsession s'impose malgré la volonté); 3° persistant (le malade est impuissant à chasser cette idée qui revient sans cesse à l'esprit et dure parfois plusieurs heures, parfois plusieurs jours et même davantage); 4° parasite (c'est un véritable corps étranger de la pensée, qui rompt le cours normal des idées jusqu'à dissocier la personnalité ou arrêter l'acte dans son exécution) ;

c) Un élément de conscience : le sujet se rend compte de son trouble et en reconnaît la nature pathologique.

L'obsession doit être distinguée des idées fixes, des états mélancoliques ou délirants et des manifestations mentales automatiques.

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Les idées fixes sont normales ou pathologiques.

Les idées fixes normales, comme celles du chercheur, de l'artiste, du savant, le doute scientifique, font essentiellement corps avec le sujet et lui appartiennent en propre. Elles n'arrêtent pas le cours régulier des idées, comme chez les obsédés, mais l'excitent. Elles n'entravent pas la production de l'œuvre, mais l'exaltent. Elles ne désagrègent pas la personnalité, mais la synthétisent. Elles ne sont pas un endettement de la pensée, mais, au contraire, sa plus haute expression.

Les idées fixes provoquées, telles que les passions, le remords, sont bien parasites et rompent le cours régulierdela pensée, mais l'intensité de leur cause les justifie.

Il en est de même des idées fixes des délires systématisés ; malgré leur intensité, elles font essentiellement corps avec la personnalité du sujet qui, en aucun cas, n'en reconnaît l'état morbide ; malgré leur nature pathologique, elles s'élaborent selon un processus analogue à celui des idées normales. Ainsi en est-il, en particulier, des idées fixes hypocondriaques, des idées d 'autoaccusation des délires mélancoliques, si voisins de l'obsession : le mélancolique, 1 hypocondriaque, est convaincu du bien fondé de ses idées, alors que c'est précisément l'incertitude et le doute qui caractérisent l'obsession véritable.

Dans les états mélancoliques, dont l'anxiété est le symptôme fondamental, il n'y a pas davantage doute ou indécision ; l'idée pathologique fait essentiellement corps avec l'état mental du sujet qui croit de toutes ses forces à sa réalité.

D'autre part, les idées fixes post-oniriques et hystériques sont comme des souvenirs réellement vécus, qui persistent dans la personnalité, sans pour cela en troubler l'unité.

Chez les épilepliques, les idées persistantes, impulsives et confuses comme les phénomènes ordinaires de la névrose, sont insuffisantes pour éveiller l'anxiété de l'obsession.

Dans les états d'obtnsion ou d'affaiblissement intellectuel, en rais. m de la pauvreté du fond mental, ce sont toujours les mêmes idées et images qui reviennent automatiquement : tels, le rabâchage de l'ivrogne on du confus, on les récits stéréotypés des débiles et des déments.

Le nombre des obsessions est infini : il y en a autant qu'il peut y avoir d'images, de représentations- ou d'idées, allant depuis la simple image motrice, représentation d'un mouvement, jusqu'à la pensée abstraite traduisant un concept métaphysique ou moral compliqué.

Certaine école avait tenté naguère de décrire à part chaque obsession ou phobie d'après son contenu représentatif, mais n'avait abouti qu'à individualiser sans intérêt une multiplicité de formes morbides et à créer une longue litanie d'appellations tirées de mots grecs et se terminant par « manie » ou « phobie ». Ces distinctions sont inutiles, et, quel que soit l'objet de l'obsession. — qu'il s'agisse de phobie, de doute, de scrupule, ou même d'impulsion, — c'est toujours la même maladie ; ce qu'il importe de distinguer, ce n'est pas leur contenu, mais le cadre dans lequel elles évoluent.

Tantôt l'obsession constitue à elle seule toute la maladie, tantôt elle n'est qu'un épisode au cours d'autres affections à caractère nettement défini.

L'obsession constitue toute la maladie. Nous venons de donner la peur des rats et des souris comme exemple de phobie constitutionnelle. Ces phobies sont, pourrait-on dire, monnaie courante. Elles ont même des noms; ainsi la cynophobie ou peur des chiens, la galéphobie ou peur des chats, etc. Certains individus ne peuvent pas voir des fleurs, des rubans, d'autres sentir un parfum, sans manifester les réactions les plus violentes. Des grands hommes eurent de ces petites défectuosités mentales, et ce n'est pas trahir un secret médical de rappeler que la vue d'un ânon faisait perdre connaissance au duc d'Epernon, amiral de France. Wladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait la fuite quand il voyait des pommes; le savant philologue Scaliger, néà Padoue, frémissait en voyant du cresson ; l'astronome suédois Tycho Brahé sentait ses jambes défaillir à la rencontre d'un lièvre. Henri III, le vainqueur de Jarnac et de Moncontour, le maréchal de Schomberg, Wellington, Napoléon Ier, Meyerbeer. ne pouvaient supporter la vue des chats '. D'ailleurs, depuis bien longtemps, on pouvait lire dans Montaigne : « J'ai vu des gens fuir la senteurdes pommes plus que les arquebusades, d'autres s'effrayer pour une souris, d'autres rendre gorge à voir de la crème, etc. J »

Si ces manifestations mentales peuvent se rencontrer chez des hommes dont la situation ou les travaux témoignent de dispositions intellectuelles supérieures, comme corollaire on les voit s'atténuera mesure que l'on descend les degrés de l'échelle intellectuelle : rares chez les débiles, elles disparaissent chez les imbéciles et les idiots.

Les obsessions peuvent se montrer à l'état pour ainsi dire isolé. Une

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