NEUVIEME CONFÉRENCE
M. le Dr ANDRE LERI
professeur agrégé à la Faculté de médecine, médecin de l'hôpital Cochin.
Messieurs,
\yous savez le rôle considérable que joue la syphilis dans l'étiologie des maladies du système nerveux en général, et dans celles de la moelle en particulier. Certains esprits malicieux affirment même avec quelque ironie, tant ce rôle paraît capital, que le traitement antisyphilitique est la seule ressource thérapeutique du neurologiste. Assurément ils exagèrent beaucoup. Il n'en reste pas moins vrai que la notion de la syphilis dans l'étiologie des maladies nerveuses a été l'acquisition la plus féconde pour la thérapeutique de ces affections.
Cette notion n'a pas été admise d'emblée, tant s'en faut ; elle ne s'est imposée que petit à petit et lentement. Les maladies de la moelle ont été d'abord décrites comme des entités anatomo-cliniques: elles reconnaissaient une symptomatologie relativement fixe, elles étaient basées sur des lésions anatomiques systématiques, c'est-à-dire occupant essentiellement tel ou tel « système » défibres ou de cellules. Ce n'est que beaucoup plus tard que, pour chacune d'elles, on a songé, si l'on peut dire, à « penser étiologiquement ».
Ainsi le tabès fut d'abord décrit par Duchenne de Boulogne en 1858 comme une sclérose systématique des cordons postérieurs. En 1876 seulement, dix-huit ans plus tard, Fournier commença à enseigner la nature syphilitique du tabès ; cette conception essentiellement française fut définitivement admise plus tard encore, quand elle nous revint d'Allemagne avec les publications d'Erb qui datent de 1879 et
Bien longtemps après, en 1892, la plus commune des paraplégies
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spasmodiques lut décrite par Erb comme une affection syphilitique.
L'histoire des amyotrophies progressives ;i subi la même évolution, i't c'est plus tardivement encore qu'elles ont été reconnues comme des affections généralement spécifiques.
Les atrophies musculaires progressives ont été décrites par l)uchenne de Boulogne en 1849; Aran, l'année suivante, confirma cette description ; il en apportait onze observations : ces auteurs considéraient ces amyotrophies comme des lésions primitivement musculaires. Cruveilhier en 1853 remarqua les altérations des racines antérieures, et Luys en 1860 lit connaître l'atrophie des cellules des cornes antérieures. Prévost et David en 18(H) localisèrent même la lésion de l'amyotropbie Ducbenne-Aran au niveau des cellules antérieures des VIIe et VIIIe segments cervicaux, c'est-à-dire au niveau des segments médullaires qui fournissent surtout l'innervation aux petits muscles delà main. Dès lors, il fut admis sans conteste qu'il s'agissait d'une lésion primitive et systématique des cellules radiculaires des cornes antérieures, d'une poliomyélite antérieure chronique ; et Duchenne de Boulogne lui-même adopta nettement cette conception en 1872.
Elle ne varia plus jusqu'en 1893. Entre temps certains auteurs avaient bien signalé la syphilis dans les antécédents de certains amyotropbiques, mais sans y attacher aucune importance : pour presque tous il n'y avait là qu'une coïncidence ; seuls Hammond, Niepce et Fournier ' indiquèrent une relation possible de causalité entre la syphilis et l'amyotropbie.
Cette relation de causalité fut établie par le professeur Raymond - eu 1893 : il signala quelques cas d'atrophie musculaire à marche progressive « chez des syphilitiques » et parla prudemment des relations « éventuelles » de la syphilis avec l'évolution de la maladie. Ces relations étaient appuyées sur des constatations anatomiques de première importance : Raymond avait vu (pie la lésion ne consistait pas en une atrophie simple et essentielle des cellules des cornes antérieures, mais bien en unv méninyo-myélile diffuse à point de départ vasculaire ; les altérations vasculaires étaient occasionnellement systématisées au\ cornes antérieures et déterminaient secondairement l'atrophie de leurs éléments cellulaires.
Raymond ne considérait ces amyotrophies syphilitiques que comme
1. Hammond Traité des maladies »lu système nerveux, 1879.— Nibpcb. Atrophie musculaire progressive chez un syphilitique. Union médicale, 1853, Fournies. Affections parasyphili tiques.
2 Raymond. Soc. médie. dethàpit., 1893.
t des cas exceptionnels ; la conception de la poliomyélite primitive n'en conservait pas moins toute son importance.
Cette importante publication de Raymond n'eut pas grande répercussion. Dans les années qui suivirent on continua à signaler un certain nombre de cas où la syphilis existait dans les antécédents d'amyotrophicpies et était peut-être enjeu dans la pathogénie de l'affection ; certains, comme Lannois et Lévy, parlèrent d'une atrophie musculaire syphilitique « simulant » l'amyotrophie Aran-Duchenne. Entre temps, l'idée même d'une entité morbide consistant en une poliomyélite antérieure chronique primitive, défendue par Dejerine l et par Jean Charcot 2, avait été mise en doute par Pierre Marie en 1897 3.
En 1903*, nous avons pu observer en un temps relativement restreint six sujets atteints d'amyotrophies progressives de type spinal : tous les six étaient des syphilitiques. Deux autopsies nous montrèrent toutes deux des lésions de méningo-myélite vasculaire diffuse analogues à celles observées par Raymond.
Une recherche rapide dans la littérature nous révéla immédiatement 35 cas où la s\rphilis existait pertinemment dans les antécédents d'amyotrophiques. Dans une trentaine d'autres cas, des amyotrophies exactement analogues s'étaient produites au cours de deux affections aujourd'hui dûment reconnues syphilitiques, le tabès et la paralysie générale. Dans quelques cas, le traitement antisyphilitique avait produit un résultat favorable. Enfin, dans nombre d'autopsies les auteurs avaient observé non pas seulement des lésions systématiques des cellules radiculaires antérieures, mais bien des altérations vasculaires très manifestes et des lésions diffuses de la moelle ; ces lésions occupaient, outre la substance grise, des parties variables et plus ou moins étendues des cordons blancs.
Cet ensemble de faits nous fit admettre que les amyotrophies progressives sont d'origine syphilitique non pas exceptionnellement, mais ordinairement ; autrement dit, la syphilis est la cause de beaucoup la plus fréquente des lésions spinales qui déterminent les amyotrophies progressives.
Cette conception a été généralement adoptée, car depuis lors de très nombreux exemples d'amyotrophies syphilitiques ont été signalés dans