‹ Questions philosophiqueChapitre 13 sur 193 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

f^lle-mème, quoique attardée au cadran de la civilisation, reconnaît que le temps est passé de la guerre et de la conquête ; que le temps est venu de la paix et de l'échange ; qu'il ne s'agît plus de conquérir et de conserver, mais de produire et de consommer; que l'argent employé à solder des armées permanentes ne sert à recruter l'armée de la misère ; qu'à rendre plus lourd encore le lourd fardeau que portent les travailleurs ; qu'à augmenter le prix de revient de tons les objets do consommation et à diminuer ainsi le nombre des consommateurs, lorsque l'augmenter devrait être le but constant de tous les efTorts judicieusement dirigés.

La guerre est donc un risque qui, après être devenu déjà de plus en plus rare, tend à devenir encore de moins en moins probable, et enfin à rentrer d€uis le néant, d'où la guerre n'aurait jamais dû sortir.

La paix permanente succède à la guerre intermittente ; Tunité de l'ancien continent, détruite par lu guerre, se rétablit par la paix.

Le monde ancien fait place au monde nouveau.

Tous les rapports se simplifient en même temps qu'ils se multiplient.

Ce qui était problème devient solution ; ce qui était obstacle devient moyen ; ce qui était force de résistance devient force de propulsion.

Si la guerre n'avait jamais existé, il n'existerait pas de nations; les nations sont filles do la guerre.

En effet, une nation n'est qu'un faisceau d'habitants unis par la néeessité de se défendre contre le danger d'être conquis et enlevés à ce qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme leur indépendance.

De là cette tendance des peuples à reculer les limites de leur territoire jusqu'à la possession incontestée des frontières naturelles qui les abritent.

Cette tendance fut et sera juste, aussi longtemps que le territoire le plus vaste et le moins accessible fut et sera la plus solide garantie de ses habitants.

Mais cette tendance ne sera plus qu'un anachronisme le jour où Tassurance, sous toutes ses formes, sera le lien de tous les hommes entre eux.

M LA PAGinCATION UNIVERSELLE

C'est là le point sur lequel il importe de se mettre d'aooord, si Ton yeut tirer le monde de Tornière de sang dans laqadk il a trop longtemps et trop souvent versé.

Quelque nom qu'elle prenne, qu'elle s'appelle sainte alliance des rois ou sainte alliance des peuples, restauratioo ou révolution, aristocratie ou démocratie, monarchie ou république, il faut en finir avec cette vieille politique qui consiste à mener battre des hommes les uns contre les autres, et à les faire s'entre-tuer sous prétexte de donner à ceux-ci plus de gloire, à ceux-là plus de liberté.

L'histoire de tant de siècles et de tant de peuples est là pour attester que la guerre est un détestable moyen de fonder la paix ; que jamais le triomphe accidentel de la force n'a produit le triomphe définitif du droit ; qu'il n'est pas plus possible de ressusciter les nationalités qui ont cessé d'exister que les mortels qui ont cessé de vivre ; que toute liberté conquise et non acquise est une liberté précaire .

L'arbre de la liberté ne pousse de racines et ne porte de fruits qu'où il a été semé et non où il a été transplanté.

Qu'une expérience si chèrement achetée profite donc enfin à ceux qui l'ont payée !

Qu'ils essayent, pour délivrer les peuples opprimés, d un autre mode de libération que celui de la guerre, lequel n'a jamais abouti qu a rendre ceux-ci moins libres et plus pauvres, et qu'à arroser de sang les champs de bataille !

Qu'au lieu de recourir à la guerre, iU recourent à Tassurance I

L'assurance est un moyen certain d'arriver au désarmement, d'abord relatif et finalement absolu.

Cinq, dix, quinze, vingt États qui auraient formé une assurance commune et mutuelle contre le risque de guerre territoriale et maritime, pouvant entretenir, à peu de frais pour chacun d'eux, une armée de terre et une armée de mer défensives, incontestablement supérieures à l'armée de mer et à l'armée de terre offensives dont ils auraient considéré l'agression comme un risque possible et probable, il découle de soimême que la puissance isolée ou collective, qui s'imposerait une si lourde dépense pour n'aboutir qu'à la constitution d'une force manifestement inégale, ne tarderait pas à pro-

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poaer de déBanner et à faire elle-même partie de raasuraDce cootractée contre le rieqae de guerre territoriale et maritime.

Alors disparaîtraient entièrement le risque et, par suite, la dépense.

Lia pacification de Tancien monde serait accomplie.

Accomplie sans guerre, sans bataille, sans victoire qui enivre, sans défaite qui humilie.

Le nœud des nationalités se dénouerait de lui-même.

Oolmporterait à la Pologne, par exemple, de revivre ou de ne pas revivre sous son nom, si tous ceux qui naîtraient sur son territoire y naissaient avec les mêmes droits, les mêmes avantages, les mêmes libertés, les mêmes garanties que s^ils étaient nés sur la partie de Tancien continent appelée Angleterre ou France ; s'il n'y avait plus, sous ce rapport, de différence et d*in^^lité entre le Polonais et le Rusne, Tltalien et l'Autrichien, l'Anglais et le Fiançais ; s'il n'y avait plus partout que des hommes libres ou affranchis par la paix !

La paix est ce qu'il y a de plus révolutionnaire ; la guerre, ronséquemment, est ce qu'il y a de plus contre-révolutionnaire, alors même que sur ses drapeaux sont inscrits ces mois menteurs : Révolution. — Libetiéy ég lUié^ fraternité.

Qu'on le reconnaisse donc e\ qu'on ne s'y méprenne plus !

Qu'au lieu de poursuivre des chimères telles quo Tunité de l'Allemagne, l'unité de l'Italie, la résurrection de la Pologne, Il délivrance de l'Irlande, la disparition de la Turquie, la pacification de l'Europe par le remaniement de sa carte, telle que l'ont dressée des siècles de guerre, on s'attache à réaliser l'unité continentale I

Il est rare que prendre les questions par leur côté le plus tHruit soit le moyen le plus facile de les résoudre; cependant c'est ce qu'on tait communément.

Kn se proposant pour but l'unité continentale et pour moyen de l'atteindre l'assurance mutuelle, toutes les nations gagnent k l'adoption de ce but et de ce moyen; aucune n'y perd.

La question de savoir qui possédera , conservera ou s'emparera des détroits voit décroître immédiatement toute son importance.

Les isthmes se percent.

La navigation devient plus rapide et plussftre.

Les chemins de fer refont ce qae les fontières avaient défait.

Le télégraphe électrique étend sa toile en tous sens.

Les échanges se multiplient à Tinfini.

Tous les rapports se simplifient.

Toutes les erreurs se rectifient.

Toutes les forces s'utilisent; il n'en est plus perdu aucune.

L'art de détruire fait place entièrement à l'art de produire ; l'art de combattre à l'art de convaincre.

La vitesse du progrès s'accroît par l'imitation élevée à sa plus haute puissar.ce, dans une proportion dont le passé ne saurait donner l'idée.

L'homme cesse de lutter follement contre les difficultés créées à lui-même par lui-même ; n'étant plus détourné de sa tâche et n'ayant plus d'autre soin que de vaincre les résistances de la nature, que de la contraindre à lui livrer successivement tous ses secrets, ce qu'il sait lui sert à découvrir ce qu'il ignore; et parce qu'il a fait dans le passé, quand il était dénué de ressources, de connaissances et d'instruments, on peut mesurer ce qu'il fera dans l'avenir, maintenant qu'il dispose d'instruments puissants, de connaissances précieuses, de ressources inépuisables.

La liberté s'affermit par la paix, la paix s'afTermit par la liberté.

L'unité continentale, ainsi comprise, est à l'unité communale ce que le collier est à la perle, ce que la chaîne est à l'anneau, ce que la branche est au fruit.

Telle est la politique nouvelle que le jour est venu d'arborer et dont il appartient aux nations les plus avancées en civilisation de prendre l'initiative.

C'est la politique de la Paix, de la Liberté, de la Science, du Travail et du Crédit opposée à la politique de la Guerre, de la Servitude, de l'Ignorance, de la Conquête et de la Force.

Un seul mot la résume : assurangi.

Assurance appliquée à tous les risques, y compris le risque de guerre.

Dira-t-on qu'assimiler la guerre à un risque auquel il soit possible d'appliquer le principe de l'assurance et le calcul des probabilités est une erreur et une chimère?

En quoi donc?

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