PASCAL
A MONSIEUR EMILE DE GIRARDIN
Je connais des hommes, des Anglais, des Espagnols, des Français, des Allemands; je no connais pas Vhommê^ qui n*est, suivant moi, qu'une simple conception philosophique.
Parmi les homme», j'en connais d*instraits et' d'ignorants, de légers et de réfléchis, de capables et d'incapables. Combien en est-il qui raisonnent de mt^me sur les questions les plus essentielles? Cicéron disait, de son temps, quHI n'y arait pas une absurdité qni n'eût été soutenue par quelque philosopne, c'est-à-dire par quelque raisonneur. Cieéron, je crois, ne changerait guère d'opinion aujourd*hui.
Si la justice n'est que la raison de l'homme, et si la raison de l'homme n'est que la raison de chacun de nous, combien y aura-t-il de justices au monde? Parmi toutes ces justices, aussi nombreuses que les tètes qui raisonnent, quelle sera la meilleure, de celle de mon voisin ou de la mienne? Ne serail-ce pas le ciis de dire encore, comme Pascal : Plaisante juiiice !
Jusqu'ici, la notion de justice a emporté avec elle les deux notions correspondantes de droit et de devoir. Si j'ai le droit de commander à mon enfant, mon enfant a le devoir de m'ol>^'ir. On peut, par d'habiles sophismes, désorienter la raison sur ce point ; on ne pourra jamais délier la conscience il'une oblùfation fondée sur la nature des choses, c'est-à-dire sur la raison do Dieu même.
Si la justice n'est que la raison de l'homme, sa pensée variable, sans autre réalité objective, que devient ton çaraetère
obligatoire ? Sans son caractère obligatoire, que devient la morale tout entière?
Voudriez-vous bien répondre à ces deux objections cajètalcs?
Votre système engendre autant de jostices particnlièm qu'il y a de raisons individuelles , c'est-à-dire détrait U justice.
Votre système ôte à la morale son caractère obligatoirt c'est-à-dire détruit la morale.
S'il m'était permis d'émettre une opinion sur le grave pnr bième que vous agitez, je dirais que, pour moi, la justice, dans son principe fondamental, est antérieure et supérieure à U race humaine.
Au-dessus de la raison humaine, il y a Vordre unwenel^ q« n'est que la raison de Dieu même, et qui devrait gouverner If monde moral comme il gouverne le monde matérieL Je m sache pas que personne se soit jamais hasardé à dire que Tordre univei'sel n'est que la raison de l'homme.
Or, concevez Tordre universel en lui-même, vous avez U VÉRITÉ, principe des sciences ;
Concevez Tordre universel dans la vivante harmonie, tov avez la BEAUTÉ, principe des arts ;
Concevez Tordre universel dans la réalisation volontaire par les créatures intelligentes, vous avez la justice, principe de toute morale.
Avec une telle notion de la justice, vous donnez à la morale une base certaine, et vous lui laissez son caractère obligatoire. Vous donnez au progrès un aliment légitime, et yods le piéscr\'ez des écarts du rationalisme en lui imposant ponr lîgk et pour juge la conscience du genre humain.
RIX)T.LEQUESNE, Avocat à U cour InpMale.