‹ Questions philosophiqueChapitre 190 sur 193 · EMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

EMILE DE GIRARDIN

A MONSIEUR EMILE DE GIBARDDï

Mon très-cher et honoré confrère,

Je tiens compte, comme vous me le demandez, du déMvantage résultant pour vous de la nécessité où vous êtes d'employer, pour discuter avec moi, de» mots qui renferment les idées dont vous avez entrepris la négation.

Ce désavantage est encore plus grand que vous ne le croyez: car cps idées qui vous semblent fausses sont des véritéf nécessaires, dont renseniblc ordonné et constant constitoe ce monde intelligible, objet de Tétude incessante et des travanx de Tcsprit humain.

Il ne s\'igit donc pas seulement pour vous de changer les mots do langue la française et d'inventer un vocabulaire noaveau pour le système conçu par vous. II vous faudrait créer d'autres idées, dautros lois logiques , une autre nature bomaine, un autre monde intellectuel, un autre univers.

Le langage humain, mon cher conflrèrei n'est pas, comme TOUS semblez le croire, sujet à Tarbitraire de nos volontés in* dividuelles. C'est un instrument, sans doute, mais un instrument dont toutes les pièces ont une valeur propre que Touvrier ne peut changer. Le piano aussi est un instrument : il se prête à toutes les modulations possibles ; mais les touches répondent à des notes invariables qui ont entre elles des rapports nécessaires composant un ordre de lois que le musicien manifeste sans pouvoir jamais les transgresser. Ainsi est l'écrivain àl'é* gard des termes qu'il emploie : ces termes contiennent des idées qu'il ne dépend pas de lui d'altérer. Pénétrez dans la contexturc de ces termes, vous y surprendrez la vie de l'es* prit dans les ténèbres de la lettre.

Est-ce que toutes les langues imaginables n'eipriment pas avec des sons divers le même ordre de vérités ? Est-ce que toutes, — quelque dissemblables qu'elles soient par leurs formes, — n'ont pas le même fond? Y a-t-il dans aucune plus de trois temps : le passé, le présent et le futur; plus de trois penammêê : celle qui parle, celle à qui Ton parle, celle de qui l'on parle, désignées par l'équivalent de ces pronoms, moi, toi, lui? Les substantifs et les adjectifs, les substances et leurs qualités, ne se trouvent-ils pas partout? existe-t-il uneréalit«^ idéale qui n\iit pas son nom dans tous les idiomes? Essayez donc de changer le sens et la valeur de ces mots et de faire un vocabulaire qui ne contienne pas l'expression et le reflet de cette raison immuable des choses dont vous voudriez nier IVxistcnce au profit de la raison variable et incertaine de l'homme ! Non-seulement ce n*est pas une œuvre qui, comme vous le dites, puisse « s'improviser », mais c'est une œuvre à laquelle tous les siècles ne suffiraient pas. Qu^ peut le Ismps contre Tétemité?

Oui, c'est une rude obligation pour vous que celle oà VMS

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T'tes (l'omployor le mot aw/on/f' pour nier l'idée qu-i alïirnic ; iiuiis votrt^ tache serait encore plus lude >i \. -i tendiez elîticcr cette idtîe des intelligences quand ell-? -^ tout présente aux rt'gards des hommes. Ne voit-un pii?*: dans toutt's les maisons, dans toutes les cliaumit-r??. homme qui ordonne et dfs hommes ({ui filiéisseut?Sa>"f des chefs d'Ktats et des lésions de l'onctionnairc> soj leurs ordres, n'y a-t-il pas sur toute la terre des maitrrst serviteurs, des patrons et des ouvriers, des prres et g» t'ants? Les brigands eux-mêmes n ont-ils pas des chei*?

Si donc vous inventiez uni? langue «lù le mot ahtnrit^ plus sa signification usuelle, cette langue serait [dusf<f complète, et s'il s'agissait [lour vous de mettre rhumaa harmoniiî avec votre vocabulaire, vous auriez besoL cela d'une autorité plus grande que celle dos autMcrat<fs torité vous si'rait nécessaire pour détruire rautorité;v prouveri«v. en la niant.

Voilà bien, mon cher confrère, les diiricultés de tache, et c'est sur Timpossibilité de les surmonter que j appeler \i)i^ réflexions.

ProudliOFi, cet esiirit présomptueux qui visait à élui se souciait peu de convaincre, étant, je crois, suscit» faire i(»culerd'épouvanti» les honnêtes conservattnirs en pai" la rt'îvolution (pi'ils avaient faite en 1830, Prou é»crit ces paroles étourdissantes :

u Je furiiu; une entre[irise qui n'eut jamais d'égale, qu'auc calera jamais : je vimix chnuijev la base de la sc^nété, flèphner la civilisfition, faire que li* inonile (jui, sous l'itapulsion de h divitii\ il ti»urné jus«ju'à ce jour d'orient en occident, nu'i J f>ar l'i vvlnnfedc l'homme, tourne iruccideiit en orient. •

Kt ailleurs :

u Je veu\ fiiire teîiir l'univers sur In pointe d'un*: idée. »

(le serait la tAche abandonnét; de Proudhon qu'il vi drait re]iren(lre. 11 s'agirait, tîu réalité, pourrons, de t ce Taxe de la civilisation » et de fain» tenir l'univers jniinte de i'itlee LiuKiiTt:. » Préciser ce but, c'est, je v»)us tiétourni'r de le poursuivre.

Si j'insiste ainsi sur le désavantage de la position qne tous avez prise, c'est d'abord dans l'espoir de vous disposer à en sortir ; c'est aussi pour montrer à nos lecteurs qucLs prodiges de talent et d'esprit vous êtes obligé de faire pour soutenir eette discussion ; c'est enfin pour me défendre près de vous dn reproche d'abuser de l'avantage que me donnent les mots, quand notre controverse porte en réalité sur les choses.

Notre polémique est courtoise et cordiale, sans doute, mais elle est sérieuse, n'est-ce pas? Nous ne convions pas ce public avide de vérités, inquiet sur l'avenir des libertés et cherchant à fixer son jugement sur la valeur pratique de la liberté et de l'autorité, à venir assister à un tournoi où ces deux mots, écrits sur nos bannières, donneraient lieu à des passes fit à des voltes. Nous voulons, vous et moi, qu'une lumière otile jaillisse du choc de nos idées et de nos esprits; et je suis, pour mon compte, très-désireux de profiter tout le premier des aperçus nouveaux que vous me présentez. Laissez donc ù mes efforts le stimulant que je trouve dans l'espoir d*aider au travail de votre pensée et de vous amener dans cette sphère supérieure des principes où se trouve la force, parce que la vérité y réside.

Vous voudriez que ces mots : a Morale universelle. Raison n objective. Justice étemelle, fussent mis à l'écart dans notre » débat. )> Je le veux bien, si vous me prouvez que ces mots ne répondent à rien de réel ; mais si je vous prouve, au contraire, que les choses exprimées par ces moto existent véritablement, comment devrions-nous les écarter ? Si elles sont vraies, elles sont tout dans notre discussion.

Toute votre controverse avec moi — je vous prie de réfléchir sur cette considération — suppose précisément l'existence de cette raison universelle dont le nom vous cause une sorte d*impatience ; car s'il n'y avait pas une raison commune à vous et à moi, h nos lecteurs et a tous les hommes, à 'quelle faculté de res|>nt hnmain vous adresseriez-vous, et à quoi nous servivait de discuter? Que signifirait ce mot qui se présente à votre pensée ainsi qu'à la mienne comme le résultat auquel nous aspirons dans notre argumentation : AVon lAlso!f ? Cette RAISON que chacun de nous veut avoir, quelle estelle donc et où n^ide-t-olle? Elle réside dans chaque individu, me direz-vous. Je le veux bien. Mais elle est la même

dans tous, puisque nous attendons im aiBentiment dt m qui nous liront. Si elle est la même dans tous, elle a dflMV existence propre, indépendante de tous ; elle est donc qBdfi chose de complet et de parfait, antérieur, et par supérieur à notre discussion. Et la preuve qu'elle a use tencc propre, c*est que nous ne doutons pas de son intépli malgré l'imperfection et rinûrmité de toutes les inteDigeHi individuelles.

C'est dans cette raison universelle, dans cette raison o^ tive que nous puisons notre logique, nos déductions rfa conclusions, sûrs de correspondre au travail qui se fers àis rîntelligcnce de nos lecteurs, pourvu que le nôtre soil jirii

Vous voulez, me dites-vous, a que nous noua en teniaosàa » HAisov qui se démontre /Nir le raiionnewÊentl n Vous donc une raison qui est autre chose que la faculté de une raison qu'on démontre en raisonnant juste? Cette vous me l'accorderez sans doute, n'est pas détruite parcÉ seul qu'un individu ou que beaucoup d'individus aorostl sonné faux. Une réunion de fous ne détruirait pas laraîioa; peut dire que les portes de Charenton ne prévaudront} contre elle. Chose bien remarquable, à mon avis : ce que opposez à la raison universelle est précisément ce qui son existence. Changez, changez, si vous le pouveii langue française que la raison a faite* car elle enlace Idi^ ment dans sa dialectique les esprits qui veulent contoteik vérité, qu'elle les oblige à la prouver.

Je vous en supplie, mon cher confrère, ne passez paslf^ rcment sur Toxistcnce de la raison universelle. Non-seuleMrt celte question a de l'importance dans la discussion que suivons, mais c'est une de celles qui impliquent toute l'i tencc iiitellcctuollo d*un écrivain. Réfutez ou admettes li considérations que je vous présente, mais vous ne pom0 rester insouciant devant elles.

La morale universelle ne peut pas plus être écartée dsh discussion que la raison universelle; car eUe est écrite dtfi toutes les consciences, comme dans tous les codes des natioBi; elle est le fondement de la société, la règle de la vie de 11^ «lividu, la loi intime de son existence. Direz-voos que la monk varie selon les temps et selon les lieux? Cette banalité pirt tHre vraie pour certains détails d'application bien

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tiianto qu'on ne rafiOrmo; mais ses principales prescrip* ■ont reçues dans tous les temps et dans tons les lieuxj fOM m'aiderez vous-même à prouver son existence, comme m'avez aidé à prouver l'existence de la raison. i effet, dans ces dissertations singulièrement hasardéeSi )ii8vous efforcez d'ôter aux abus de la force et de la ruse caractère de criminalité, où vous réduisez le meurtre et [ à des simples fautes de calcul, à des erreurs de ràisonne- ^ ne pouvant donner lieu par conséquent à Timprobation liommest je vois en quelque sorte s'échapper de votre le la confession de cette morale dont vous voulez faire action.

el est le but de votre système, si ce n'est d'amener la té à un état meilleur que le présent? Mais le mieux suple bien et le bien suppose le mal. Tout l'ordre moral est sous-entendu dans votre thèse, et je vois, sans trop de ise, revenir sous votre plume ces idées de crime et de , de bl&me encouru, de honte et de flétrissure, que vous tout d'abord écartées comme des aberrations dange- 18. Ce que je dis de la morale universelle, je la dis aussi L justice éternelle : vous la repoussez également quand ippelle par son nom ; mais dès qu'on n'en parle pas, vous issez très-bien pénétrer dans vos phrases et reparaître vos songes, môme avec cette robe nofre du juge qui inspirait tant de répulsion. Ainsi l'idée de pénalité repalans les ofTets de cette feuille (T Inscription qui interdirait in et Teau au meurtrier et au voleur, et condamnerait le aire et l'escroc « h s'expatrier pour cause de honte ^que. » Vous tenez dans votre main cette balance de la e que vous proposez de briser; vous mettez d'un côté rêt de la fiancée innocente, du négociant honnête homme, rët même de la société; et, de l'autre, l'intérêt du voleur l'assassin ; enfm vous faites intervenir le juge de paix constater les fautes et les crimes. S'il n'y avait pas, mon confrère, une morale et une justice écrites dans le sano- ) de vos croyances, elles ne seraient pas écrites par vous ces pages où vous contestez leur existence, is vous me dites que tous les siècles passés protestent e rexistencc ou contre la puissance de cette raison ohjecde cette morale universelle et de cette justice éternelle.

Vous conviendrez, je pense, que cette protestation des siëdti passés n'a pus été elle-même très-puissante* car je ne vol! pas que ces trois grandes idées qui soutiennent FoniTen soient ébranlées le moins du monde. Nous les retrouvons dan» toutes les intelligences avec le regret douloureux qu'elles ne soient pas dans les faits de Thumanité comme elles sont daoà les consciences. Dire que la raison, la morale et 'la justice n'ont jamais eu dansThumanité toutrempire qu'elles devraient avoir, c'est tout simplement dire que le règne de Dieu n*est pas réalisé sur la terre, et que la vie de rhumanité est an combat qui a ses vicissitudes et ses périls. Mais de ce que Itf bien absolu n'est pas de ce monde, faut-il en conclure qu'il n'existe pas? Ce serait une conclusion qui ne pourrait être tirée que par ces esprits absolus dont la devise est : Tout v* ri>7i/

Laissez donc à Thumanité ces phares qui doivent l'aider à s'avancer dans les voies du progrès, quoiqu'elle ne poisse espérer d'arrivor h la perfection, qui est l'attribut de Dieu seul ; pcrmcïttiïz aux navigateurs de s'orienter et de se diriger sur les étoiles du ciel, quoiqu'ils n'aient pas, à coup sâr, la folle pensée d'y aborder.

Descendons, puisque vous le désirez, des considérations philosophiques qui, selon moi, dominent tonte cette discussion, pour laisser nos arguments respectifs se prendre corps h cor]>s, comme de braves soldats satisfaits de se joindre etdv se combattre à égalité de terrain, de soleil et de courage.

Je mets donc à Técart, dans cette partie de ma réponse, la raison générale, pour opposer mes raiumnemeni$ aux vôtres, vous priant de permettre, pour la plus grande clarté de cette controvcrst*, ({ue j'emploie la forme du dialogue en désignant les deux interlocuteurs par ces mots : vous et MOl.

Pour n'omettre aucune objection importante, je suis l'ordre qui m'est tracé par votre lettre :

fOUS : Plus d'une fois, il vous est arrivé de prendre parti contre moi pour les nationalités. Or peut-on les concevoir guerres et sans conquêtes?

MOI : Oui, si l'on parvient, comme vous n'en doutez pas, à détruire les pensées de meurtre par le développement de la civilisation. Une nation étant composée d'individus, si l'idée de taer n'est dans aucun de ces individus, elle ne pourra être dans la nation en vertu de ce principe de logique ; « Ce qui B n'est dans aucune partie d'un tout n'est pas dans le tout. »

vous : Si le raisonnement est impuissant contre le meurtre et le vol, c'est qu'il est d'abord impuissant contre la guerre et la conquête.

MOI : Je retourne l'argument et je dis : Si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol.

vous : Partisan de la pénalité .légale, soyez donc conséquent. Ou instituez des tribunaux qui punissent la guerre et la conquête, ou réformez les tribunaux qui punissent le meurtre et le vol.

MOI : Détracteur do la pénalité légale , soyez donc conséquent. Ou déclarez le raisonnement suCQsant pour détruire la guerre et la conquête, ou reconnaissez-le insufiQsant pour détruire le meurtre et le vol.

vous : Ne tentez pas de séparer ce qui est inséparable, TefTet de la cause.

MOI : La preuve que les nationalités ne sont pas la cause dont la guerre est TefTet, c'est qu'il y a des guerres civiles dans l'intérieur des nations.

Il y a même des guerres d'individu à individu, dei dmeb^ et dos brigandages qui sont des conquêtes à main armée Alites par des particuliers sur d'autres particuliers.

La division de Thumanité en nations ne fait donc rien à la question, puisque les individus eux-mêmes s'égorgent.

VOUS : A quoi sert d'hésiter? Ne tentes pas de eoncBiii qui est inconciliable.

MOI : Je n'hésite pas le moins du monde, j'accepte ktril de.Fonclon, justifiant les procédés da brigand parla "'" nements du conquérant.

vous : Oui certes, mon cher confrère, fadmett la pénlb seulement, la pénalité qui me suffit ne vous suffit pu, A h pénalité naturelle vous croyez nécessaire d'ajouter une wÊi pénalité, une pénalité artificielle, une pénalité arbitniR,k pénalité légale; ce n'est que cette dernière, cette itik pénalité que je n*admets pas.

MOI : La pénalité que je défends est trës-na/vfvUe, car é naît de l'idée de justice ; elle est dans la logique de oetteiMi C'est votre pénalité, h vous, qui est artificielle et arbiniR elle est artificielle, parce qu'il faut inventer la feuille fbvf tion et créer, à force d*art, un état social différent de cdnifp la civilisation a produit; il vous faut décider ejUtreim que le vol n'est pas un délit, que le meurtre n*est pu crime, et punir cependant le voleur et le meurtrier qoe ftf déclarez innocents,

vous : Votre pénalité légale est une pénalité bèufci laquelle la Gazette de France que vous dirigez, pas pins |i

la Presise que je dirigeais, n'a pu échapper.

MOI : La Presse^ pas plus que la Gazette^ n'a été frappét |>

la pénalité légale ; elle Ta été par un coup d'État.

Voici le décret qui a suspendu la Gatetîe :

« Le président du conseil, chargé du pouvoir exéeutify yu Ii IM do rAsseinbiéc nationale en dale du 24 juin 1848, et ainsi oonçaTj » ART. 2. Paris est mis âu état de siège; \

u AiiT. 3. Tuus les pouvoirs sont délégués au génënl Gavaî^M;

» Vu le journal la Gazette ite France, actucllemenl rédigé et ÎB^M

à Paris;

» Cunsidôrant que ce journal contient dc$ attaques incestantei

te BépâbHquê et dM eaocUtOkm OndaHi à dêiruirt eUU firme de §9m€memeni pour y 9ub$tituer la forme monarchique,

» Arrête:

» » AIT. !•'. A datOT de ce jour^ le Journal la QaxeUe de FranoêM » ei demeure 8uq>endu.

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