LIVRE QUATRI&lfE
indînftibies et qui conoourussent presque exclusivement à f«>niier la puissance publique, c'étaient :
L*année,
La marine militaire,
La voie publique.
Eh bien, Tarmée, par suite de Timmense développement ûe» idées industrielles et pacifiques, tend à devenir de moins en moins nécessaire, conséquemment à se réduire, jusqu'à ce
Ïa'enfin elle disparaisse presque entièrement, comme aux tats-Unis.
La marine militaire tend également à disparaître, par suite des progrès et des nécessités de la marine marchande, à laquelle il faudra, pour se recruter, un personnel de plus en plus considérable.
Enfin, plus la voie publique se perfectionne sous la forme des chemins de fer, plus elle tend h échapper des maint de 1 Étal pour passer aux mains de l'industrie.
Oui ou non, tout cela est-il vrai?
Au contraire, trois choses sont venues étendre presque à rinfini la puissance individuelle, ce sont :
Llmprimerie,
La vapeur,
Le télégraphe électrique.
Oui ou non, tout cela est-il encore vrai ?
Or, si Ton ne conteste à Tindividu ni la liberté de croyance» ni la liberté de parole, ni la liberté d'enseignement, ni la liberté de la presse, ni la liberté du travail, ni la liberté du commerce, ni la libert/^ d'association, ni la liberté de réunion, ni même la liberté de refuser Tinipôt transformé en assurance, quelles attributions restera-t-il à TÉtat? Je le demande, et j'ajoute : Si désormais c'est la puissance individuelle qui est forte, libre, invincible; si, au rontniire, c'est la puissance indivisible qui est faible, limitée, désarmée, que deviennent les dangers d'usurpation et les craintes d'abus de pouvoir ?
Nuls sont les uns, chimériques sont les autres.
Ce n'est plus en interrogeant le passé et Thistoire qu'il faut raisonner, r'*»st en interrogeant l'avenir et la science.
Du jour où la liberté religieuse a triomphé, tous les bûchers, tous les instruments de torture do la foi intolérante ont aussitôt disparu.
Du jour où toutes les libertés partielles dont le faisceto compose la liberti^. intégrale ne seront plus contestées et ne pourront plus être violées, immédiatement aussi s'écroulen tout réchafaudage des lois arbitraires.
L*État ne sera plus que Taxe sur lequel tournera la société.
Alors, la société, comme la terre, tournera d'elle-même et sans effort.
La liberté est à Tautorité ce que Taval est à l'amont d*an fleuve.
La liberté rend la force inutile, l'autorité rend la force indispensable.
En tout et partout, la force tend à se transformer, soit par le progrès des idées, soit par le perfectionnement des arts.
Tels sont les problèmes qu'a résolus l'art mécanique appliqué aux industries les plus avancées, que le même travail qui eût exigé autrefois les bras de cent hommes, n'exige plus aujourd'hui que les mains d'un seul enfant; l'art social est appelé à réaliser les mêmes progrès; à résoudre les mêmes problèmes, à opérer les mêmes prodiges. Quand le mécanisme gouvernemental sera ce qu'il doit être, à la rigueur un enfant aussi suffira pour le mettre en mouvement.
Je suppose que, par suite de la réciprocité des échanges, de la solidarité des intérêts, du progrès des sciences, de la liberté des peuples et du déclin des gouvernements, la gfuerre ne soit plus qu'une tache de sang dans l'histoire, comme maintenant l'esclavage n'est plus qu*un souvenir monstrueux dans le passé ;
Je suppose que l'impôt, transformé en prime d'iissurance, ait acquis le degré de perfection, de simplicité et de certitude qui permettra d'en rendre le payement volontaire ;
Je suppose que tout travailleur, ayant concouru à acci-oître l'épargne collective, soit certain d*cn retirer sa part légitime ;
Je suppose que la publicité, organisée comme elle pourrait l'être, soit au crime ce que la vérité est à l'erreur, qu'elle en soit le plus sévère châtiment et qu'elle le rende matériellement presque impossible ;
Je suppose qu*il soit démontré, avec la clarté de l'évidence, que la liberté dos religions, des opinions et des conventions n'est dangereuse qu*autunt qu'on essaye de la comprimer;
LÏ\'RE QUATRIÈME 73
Je soppose qoe les Codes ne soient plus que des recueils de fonnules, des modèles d'actes utiles à consulter et bons à Murre;
Je suppose qu'il n'y ait plus qu'une rt'gle pour mesurer liiotes les actions des hommes, et que cotte règle soit celle-ci :
n FAmS PAS A AUTRUI CE QUE VOUS NE VOUDRIEZ PAS QU'lL
vora FÎT ;
Je soppose, enfin, qu'élovées h lu grande école de la TDotaaliûf, tous reconnaissent qu'ils ont intérêt à obser\'er cetU* règle et à rappliquer scrupuleusement ;
Je demande alors :
Ce qu'il y aurait à administrer?
Que deviendrait la puissance indivisible ?
Qae ferait l'autorité ?
J*en serais fâchée pour elle, mais l'autorité n'aurait plus de rôle à jouer en aucun pays où luirait dans tout son jour la |»iiblicîté, où prévaudrait dans sa plénitude la liboilé.
Si Tautorité ne se croit pas ou ne se prétend pas infaillible, re n'est plus l'autorité.
Ou l'autorité est la vérité, ou elle est rerrour.
Si elle est la vérité, il lui suffira de l'éclat du sa propre évi- «lence pour triompher s<'ins le secours Je la force.
Si elle est Terreur, il est juste qu'elle succombe : de quel droit s'im [Miserait-elle?
Détruire cette imposture historique qui, trop longtemps, '•Vst appelée : l'autorité, c'est anéantir du même coup ccîtto usurpation politique qui s'est appelt'r : puissance législative.
Puissance ingénieuse à créer sans nom! ire des crimes et (les délits imaginai r(*s , des peines atllictives et des peines infamantes !
Les Anglais ont inventé U* mot self-joiurnment, mot eonijrfjiU^ en entier de racines anglaises, et ({ui ne peut se tratUiire en français que par cette périphrase : youvtfniement desoi-nume //ar 9oi-mAne.
Pour rendre la même idée, on a ivceniment emprunté au rrer un mot [^ou répandu encore, mais qui mérite de devenir ]iOpul«'iire : ce root, c'est celui d*AUTo?C0Mii: \de autofj soi-même, l't ytofto*, loi). Ainsi que le montre évidemment son étymolugio, l<* mot autonftmie désigne l'état d'un individu ou d'un peuple qui se gouverne par les I<»is qui sont en lui.
L*opposé de Tautonomie, c'est Vhéiéronomiê (de Aetenu^ autre, et nomos, loi). Ainsi, le maître, qui ne dépend de personne, est autonome ; l'esclave, au contraire, qui dépend de la volonté du maître, est hétéronome. De même encore, tonte forme de gouvernement, telle que la monarchie ou Taristocratie, dans laquelle une ou plusieurs imposent leur loi soit à Tunivei-salité, soit à l'individualité, constitue évidemment une hétéronomie.
Assez longtemps l'autorité a égaré le monde avec la prétention de le gouverner : je demande que l'autorité abdique ; je demande que la liberté lui succède; je demande que la puissance législative, condamnée par ses œuvres, fasse place, enfm, à la puissance individuelle fortifiée par l'imprimerie et la vapeur, le travail et l'épargne.
L'autorité, se proposant pour but le bonheur, la grandeur des peuples, a revêtu toutes les formes, les a toutes essayées, les a toutes usées.
L'histoire est là pour l'attester.
L'autorité a fini son temps.
Le temps de la liberté est venu.
Elle cherche sa forme : la trouvera-t-elle?
Je n'en doute pas.
Gomment pourrais-je en douter ? La liberté n'cst-elle pas la loi mt'me de développement de l'homme, et quand je dis riiommc, je dis l'humanité.
Ce qui constitue l'autorité , sa puissance morale, sa force matérielle, ce n'est ni la longueur ni la certitude de la durée, c'est l'unité.
Kn effet, sans unité, point d'initiative, point de responsabilité.
Je le reconnais.
^fais l'unité, dont les légitimistes revendiquent Tavantage, comme si cet avantage était un monopole qui leur appartint, ne saurait- elle donc se concilier avec la liberté aussi facilement et aussi certainement qu'avec l'autorité ?
C'est la question qu'il faut enfin vider.
Je n'aime pas les mots vagues.
Les mots qui disent tout ne disent rien.
Aussi faut-il que les mots qui s'offrent à moi avec une certaine majesté me montrent un corps sous leur manteau.
LIVRB QUATRIEME 75
A l« liberté comme à Tautorité, je demande : Qui êtes-TOus? D où vene*-vous? Où allez-vous? Qu'expriroez-vous ?
Toute autorité qui ne me répond pas qu'elle vient de Dieu ot qui ne me le prouve pas, si elle n'est point Tautorité de la mère ou l'autorité de l'instituteur sur l'enfant, je l'écarté.
Toute liberté qui nome répond pas qu'elle peut être absolue, sans exceptions comme sans limites, et qui ne me le prouve pas, je Técartç également.
Ola simplifie extrêmement la question.
Demandez-moi ce que j*entends par liberté?
Je vous répondrai :
J'entends
La liberté du domicile,
La liberté de la parole,
I^a liberté de la correspondance,
La liberté de l'imprimerie,
La liberté du travail,
La liberté d'association.
A condition qu'elles seront absolues, ces libertés me suffisant, parce qu'en elles sont contenues toutes les autres.
Dans la liberté de domicile sont contenues la liberté de résidence, la liberté de circulation, la liberté de réunion.
Dans la liberté de parole sont contenues la liberté de pens<*r, la liberté de croyance, la liberté d'enseignement.
Dans la libertt* de correspondance sont contenues la liberté de se servir de tous les moyens inventés par le génie de riiomme [tour triompher di*s difficultés de l'espace, postes, tt'légraphes électriques ou autres, la liberté de choisir entre toutes les voies celle qui offre le plus de garanties de l'inviolabilité du secret des lettres.
Dans la libené de Timprimerie est contenue la liberté de la presse.
Dans la liberté du travail est contenue la liberté des •'•changes.
Dans la liberté d'association est contenue la liberté des conventions.
Accordez-moi ces libertés, l'autorité disparaît, car elle n*a plus d#» raisdn d't'tre ni de moyens d'exislcr.
Avec* rautoritè, qui disparaît, disparait le gouvernement qui en étiiit la forme visible ; il ne reste plus alors que Tad-
76 LE VOTE UNIVERSEÎ-
ministration publique de ce qui est essentiellement indini.
Vindivis se compose de ce qui, de sa nature, est mdivMk^ de ce qui, ne pouvant appartenir séparément à aucun, appa^ tient nécessairement à tous.
La France a-t-elle besoin d'une armée et d'une flotte? Qu'il soit prouvé qu'elles sont nécessaires, et, à la condition que le recrutement de cette flotte et de cette armée sera volontaîie, j'acquitterai ma part proportionnelle de frais, que cette part se nomme contribution ou assurance.
La France a-t-elle besoin de fonds pour rendre la voie publique aussi parfaite et la circulation aussi rapide que possible ? Qu'il soit établi quel sera l'emploi de ces fonds, et je payerai ce qui sera nécessaire.
Je payerai sans regret et sans difficulté : sans regret, car ce sera mon intérêt qui me le conseillera ; sans difficulté, car l'administration publique ainsi réduite exclusivement à ce qui est indivisible, pas une parcelle de ma liberté ne se trcave aliénée.
Ma liberté reste aussi entière que si je m'étais borné à assurer ma maison contre l'incendie ou mon navire contre le naufrage.
Alors tout devient simple.
Alors « souveraineté du peuple » est un mot qui n'a plus de sens que dans les cas extrêmement limités, et de plus en plus rares, où le peuple agit en qualité d'être collectif, contracte en qualité de personne civile. Ces cas sont : les cas de guerre, de traités, de marché^^, d'acquisitions, d'échanges, d'emprunts.
Alors, il n'y a plus qu'à choisir l'administrateur le plus habile, le plus vigilant, le plus économe pour lui confler la gestion de ce qui est indivisible, conséquemment indivis.
Cet administrateur directement responsable, ce fonctionnaire essentiellement révocable, conmient le cboisira-t-on? comment pourra-t-on toujours le révoquer?
La question n'est pas plus compliquée que cela.
On le nommera, on le révoquera comme on nomme, comme on révoque un administrateur dans une compagnie de chemin de fer, ou dans une association ouvrière.
Mais qui le nommera ? mais qui le révoquera ? Tous ceux qui auront concouru à la formation de ce qui sera indivis,