La France cTapris Us cahien de 1789f par Edme Chaînon
UlESTiOMS POUTigOCt. 1
dit? Oui, elle l'a dit dans les Cahiers de 89. Lisons les Cahiers. C'est probablement le moyen de savoir ce qu'elle voulait. »
Or les Cahiers, qui, à la vérité, sont d'une lecture difficile, personne ne les a jamais lus. Tocqucville y a jeté les yeux; mais il s'est arrêté beaucoup plus sur les papiers administratifs de la Touraine et du Languedoc. Taine a promené ses regards sur les Cahiers; mais, comme M. Champion l'a irréfutablement prouvé, il ne s'y est pas appesanti beaucoup; il faut l'avouer. M. Champion a lu tout ce qu'on en peut lire en France; avec sa conscience et sa diligence infinie, il les a dépouillés complètement; avec sa modestie bien connue il déclare encore que le travail auquel il s'est livré ne suffit pas, qu'il faut déterrer, et réunir et compulser d'autres cahiers encore, qui existent et qu'il n'a point vus; mais enfin il a fait sur les véritables vœux de la France en 1789 l'enquête la plus sérieuse qui puisse être faite, et l'enquête qui n'avait été faite par personne.
Ce travail, mené à bien par l'homme le plus impartial du monde, est de tout premier intérêt ; cette « leçon de choses » est la plus solide leçon qui ait jamais été donnée sur la Révolution française. Enfin — je le dis très sérieusement — nous allons savoir ce que c'est que la Révolution française.
c Eh bien, quoi? dit le lecteur pressé, vous n'avez pas lu les cahiers; mais vous venez de lire le livre de M. Champion? Qu'est-ce que c'est que la Révolution française?
— Oh! oh! En trois lignes! Eh bien, cependant,
La riiA.St-i. i-.S i < f»d 3
mon impression on trois lignes, quille à la reclider, rc<!ressor cl comphUer plus lard, elle est celle que j'ai depuis bien lont^'lciups, ot si elle avail élé changée par le livre de M. Champion, je le dirais bien, en loulc candeur; mais elle est celle que j'ai depuis longtemps et que j'ai exprimée bien des fois. La Hévolution française, dans les vœux des hommes qui l'ont commencée, aussi bien que dans les résultats par où elle a fini, c'est une révolution purement économique et administrative.
Elle n'a rien d'idéaliste, rien de philosophique, rien de religieux, rien de sublime, rien in excclsis. Elle est très terre îi terre. Les hommes qui l'ont commencée sont très réalistes. Ils n'avaient pas de principes. Les principes de 1789? Il n*y en a pas. Les hommes qui ont voulu la Révolution de 1780 et qui l'ont commencée n'avaient pas lu la llcvolution d'Edgar Ouinct. Ils étaient aussi loin que possible de l'avoir lue et de récrire. Tout simplement ils mouraient de faim et désiraient cesser de mourir. Il n'y a pas autre cliosc dans les Cahiers de 1789.
Ont-ils désiré, comme on l'a beaucoup dit, l'Egalité, ce rêve de tous les Eran(;ais? — Presque point. Les cahiers du Tiei*s ne la réclament jamais. Ils reconnaissent souvent qu'il ne faut point songer à abolir les distinctions et privilèges anciens qui font partie de la constitution du royaume et qui la consolident. Les beaux esprits, lù-bas, à Paris, disent que le tiers état c'est toute la nation; mais le tiers état ne le dit pas. 11 ne songe à l'abolition ni de la noblesse ni du clergé comme ordres à part dans TÉtit. L'i«!ée d'une Révolu-
lion politique ou lidéc d'une guerre de classes lui est totalement étrangère. Il ne songe qu'à vivre en bonne harmonie avec les autres ordres; mais il veut vivre; il demande les moyens de vivre. Il ne demande pas davantage.
Ont-ils désiré la Liberté? Le mot liberté est si vague qu'ici il faut préciser. La liberté politique c'est le self government. Un peuple est libre quand le gouvernement est son délégué. — Il est libre encore quand le gouvernement, sans être son délégué, est son subordonné. Il est libre donc quand il peut contrôler et ne pas ratifier les actes de son gouvernement; il est libre quand le gouvernement ne peut pas lever sur le peuple un impôt non consenti par le peuple. — Et en dernier analyse, ce dernier point suffît. Dès que le peuple a la clef de la caisse, le gouvernement par cela seul sera contrôlé, donc subordonne, et ce sera à peu près la même chose que s'il était délégué. Un peuple libre est un peuple qui vote son budget.
Un conseil des finances, nommé par le peuple et votant le budget, ce conseil ne fût-il pas législatif, voilà Vorgane de liberté nécessaire à un peuple. Un peuple est libre quand il nomme une Chambre qui vote le budget.
Or le peuple de 1789 a-t-il demandé cela? Pas le moins du monde. Et ceci est tout à fait curieux. Je n'ai pas vu, dans tout ce que M. Champion a cité des Cahiers, une seule allusion au système parlementaire. La Révolution a créé le système parlementaire en France; mais la France de 1789 ne l'avait pas demandé. On me dira qu'il était contenu implicitement dans les
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vœux exprimés par la France en 1789. C'est mon avis. Quand les cahiers demandent qu'il ne soit pas permis d qui que ce soi7, s'auton'sdtU du nom du rot et mt^me d'un ordre surpris à Sa Mc^csté^ de percevoir aticun impôt qui n'aurait pas été accordé par Us états généraux, ou de prolonijer la perception diceux au drlà du temps j>our lequel il l'aurait accordé; il est clair que cela mène à tout. Il est clair que si ce vœu est réaliste, il ne pourra l'ôlre que par la jK^rp^'luiti^, au moins par la périodicité des états généraux volant l'impôt, el c'est le système parlementaire h bref délai, < dans toute sa beauté >, comme disait Beulé.
D'accord; mais enfin ce système parlcFuenlaire, même à l'état rudimenlairc, les cahiers ne le demandent pas; ils n'y songent pas; ils ne semblent pas en avoir la moindre idée. Disons la vérité : ils n'en ont pas la moindre idée. Leur pensée, c'est d'avoir une loi fixe, en finances comme en autre chose, obligeant le roi, lui traçant une limite, et que cette loi soit établie par les états généraux (ju'ils sont en train Ir nnnnnor.
— Et ensuite?
— Eh bien, ils ne songent pas à ensuite. Ensuite, beaucoup plus lard, s'il y a de nouvelles infortunes, on réclamera des états généraux, comme on le fait oujourd'hui, on les nommera, et ils remédieront. La périodicité des états faisant la loi des finances et en contrôlant l'exécution, c'est-à-dire le système parlementaire, c'cst-ù-diro la liberté polili<iue, est une idée qui n'existe pas dans les Cahiers. Les hommes de 89 n'ont pas plus songé à la liberté qu'à l'égalitr.
Cela veut dire qu'ils étaient des monarchistes. L idée
qu'un Français de Tancien régime se faisait de la monarchie était celle-ci : * Le roi gouverne. Il gouverne conformément à la loi; car nous ne sommes pas des Turcs, nous avons des lois. Quand il ne gouverne pas conformémnnt à la loi, c'est que la loi est mal faite ou qu'il n'y a pas de loi. Dans ce cas-là, il faut en faire une. Les états généraux sont institués pour faire ou suggérer une loi précise et conforme aux nécessités nouvelles que le temps apporte. Quand ils ont rempli cet office, ils s'en vont; et le roi gouverne conformément à la loi nouvelle. — Et ne faut-il pas qu'il soit surveillé et contrôlé dans l'exercice de son pouvoir, dans la manière dont il exécute la loi? — Mais alors il ne gouvernerait pas! Mais alors, vous n'avez donc pas confiance en lui? Vous n'êtes donc pas monarchistes?»
Tout le monde en 1789 était monarchiste et personne ne voulait du pouvoir arbitraire; et tout le monde, plus ou moins confusément, croyait qu'il suffisait d'une loi précise pour que le pouvoir ne fût pas arbitraire. Quant au gouvernement du pays par le pays, quant au système parlementaire continu, personne, presque, ne me semble y avoir songé, parce que cela, c'est, au fond, le républicanisme, et qu'il n'y avait pas de républicains en 1789.
Les Cahiers n'ont donc, en vérité, demandé ni l'égalité ni la liberté.
Ont-ils songé, d'autre part, à une grande régénération morale de la nation; se sont-ils dit que toute révolution profonde est une révolution religieuse ou ayant le caractère d'une révolution religieuse? —
LA Fil ANGE EN ilS^
Liicore moins. C'est lu grande faute de la Hévolulion franç4iisc, selon ^)ninet, de n'avoir pas voulu, osé ou daif^né c^tro une ri'volution religieuse. Quinet raisonne ainsi : « Si la Kévointion française (Hait une révolution purement écononiitiue et administrative, elle était finie le \ août 178D, La preuve qu'elle était autre chose, dans les vieux, dans les désirs, dans les volontés, dans la conscience de la nation, c'est qu'elle n'a nullement été finie le 4 août. Elle a continué; parce que la révolution économique n'était rien du tout, et (jue, ù travers les tempêtes révolutionnaires, c'était la révolution religieuse que les Français poursuivaient. Seulement, mal servis par leurs commettants, ils n'ont pas réussi à la faire. ïil elle n'est pas faite encore. Le progrès matériel, qu'est-ce que cela? La révolution était autrement idéaliste. Une grande révolution religieuse (|ui voulait se faire, qui ne s'est pas faite, et qu'il faut accomplir, voilà la Révolution française. »
— Il est possible; mais les Cahiers de 1780 n'échii rent pas sur ce point, ou s'ils éclairent, ce n'est nullement pour nous diriger vers l'idée chère ix Edgar ^)uinet. H n'y a pas un mot de révolution religieuse, de révolution morale, de révolution de conscience dans les Cahiers de 80. Les Cahiers de 89 ne sont nullement philosophiques. La plupart veulent que la religion catholique demeure religion d'État. * La France, dit M. Champion, demeure si foncièrement catholique qu'elle a beaucoup de peine à se défaire de sa vieille intolérance. Ce n'est pas seulement l'Église, qui, plus de dix ans après la mort de Voltaire, se résigne difliciloment à ledit en l'nveur des protestants et veut que
la « religion nationale » conserve tous les privilèges d'une religion d'État; c'est aussi une grande partie du Tiers. En général, quand il admet l'état civil des noncatholiques et leur participation à certains emplois, il leur refuse toute place dans l'administration judiciaire, dans l'enseignement, dans la police; ils n'auront ni temples, ni assemblées, ni cérémonies publiques; ils seront tenus de garder le silence sur les questions religieuses. A Auxerre, le Tiers supplie le roi dé défendre la foi contre les atteintes de la nouvelle philosophie; à Paris, il sait que « tout citoyen doit jouir de sa liberté de conscience; mais l'ordre public ne souffre qu'une religion dominante, etc. ». — Lisez M. Champion. Au point de vue de la « révolution religieuse » les Cahiers de 1789 sont tout simplement réactionnaires.
Si les chefs révolutionnaires avaient voulu faire une révolution religieuse, ils auraient été directement contre le vœu de la nation. Aussi n'ont-ils pas cru pouvoir la faire. Et c'est ici que nous rencontrons l'idée très juste au fond (quoique poussée un peu trop loin, à mon avis) de M. Aulard, que toutes les mesures antireligieuses des révolutionnaires les plus ardents ont été des mesures de circonstance et des démarches de combat, nullement des efforts pour accomplir en France une vraie et profonde régénération morale.
Le peuple de 1789 est religieux et fidèle à l'Église catholique en immense majorité. Il la veut moins riche, oui; il veut l'appauvrir, oui; il veut l'abolition de la mainmorte et autres abus inouïs dont vous trouverez le détail dans M. Champion; il veut que des
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richesses colossales qui onl été données au clergé pour servir au bien public, et qui, depuis longtemps, n'y servent plus du tout, soient enlevres h Ttiçlise. Mais ici nous rentrons dans ce que j'appelle la révolution économique; et il ne s'agit plus de révolution religieus(\
Liberté, égalité, transformation religieuse et morale; voilà ce que les Gihiers de 1789 n'ont pas demandé du tout. Voilà quels n'étaient pas les vœux de la France en 1789. — Mais (jucls étaient donc ces vœux? Voici.
Ce peuple mourait de faim, et il ne pouvait pas faire d'enfants, pour cause de misère; à preuve que vingt ans après 89 la population de la France, malgré l'empire, était passée de 28 millions à 38. Cela, c'est une preuve.
Il mourail de faim. Les Cahiers sont une longue doléance d'un peuple qui voudrait manger un peu. € La misère extrême du peuple », voilà le refrain des Cahiers de la noblesse et du clergé. Quant au peuple il ne dit pas autre chose, et pour cause :
c Je ne sais quoi demander, dit naïvement quelqu'un de Rocquencourt, la misère est si grande qu'on ne peut pas avoir de pain. »
Les gens de Pontcarré : t Réduits à la plus alTreuse indigence nous n'entendons que les cris d'une famille aiïamée à laquelle nous regrettons presque d'avoir donné le jour. »
A Suresne, où il y a r'iui\ cents familles, cent cinq ont besoin de secours.
.\ ChAlellerault les paysans n'ont jamais mangé que du pain noir; et maintenant, ils n'en ont plus.
Eii Tourainc (en Touraine!) * la moitié des ménages font réponse qu'ils n'ont pas de pain, versant des larmes, se désirant hors de ce monde ».
La mendicité, à cette époque, c'est purement le brigandage en permanence. Les hordes de mendiants campent dans les paroisses et prélèvent leur impôt, après tant d'autres, par la terreur, t Nous, pauvres laboureurs, disaient les paysans du Boulonnais, sommes bien exposés à bien des peines, de faire l'aumône le jour et même la nuit, aussi bien ceux qui ne le peuvent pas que ceux qui le peuvent, crainte de mauvaises suites, à cause de la grande misère et autres choses. »
Il faudrait des hôpitaux, des asiles, des refuges pour canaliser toute cette misère onéreuse et redoutable. Encore (voici la note pessimiste et désespérée, qui est bien curieuse), encore on ne sait trop s'il le faut bien désirer, « ces établissements multipliant les débauches et les excès; et l'on entend dire là où il y en a : « Nous ne risquons rien de boire et de nous divertir : nous irons à l'hôpital. » — Quand un peuple en est là!...
Voilà le tableau vrai. Savez-vous qui a fait le résumé le plus précis des Cahiers de 1789? C'est La Fontaine dans le Paysan du Danube.
Quelles sont pour les rédacteurs des Cahiers de 89 les causes de tant de maux affreux?
lo L'absence de constitution fixe;
2° L'absence de lois précises et les mêmes pour tous;
3° Une administration déplorable;
4° L'existence et le maintien des droits féodaux.
LA FRANCE EN 1789 ii
Voilù les maux que les Cahiers de i789 ont dénoncés. Ils ont voulu une révolution ndniinistnilive et une révolution éc()jioniic]uo,et rien autre. Ils ont voulu (|uo le domaine national eût son règlement, sa loi précise rt fixe, une exploitation intellit^ente et sonsgaspillai^e, « t (|u\iinsi lout le monde put y trouver h peu pn'^s sa subsistance. Ils ont voulu exterminer du patrimoine leeaprioe, l'arMIraire, le temps perdu, Ta r^'ent perdu, le travail perdu, pour cpf il rendît au profit de tous et de chacun tout ce qu'il pouvait rendre. C'étaient des paysans qui trouvaient que la grande ferme n'avait ni bon rèL,dement de travail, ni bons régisseurs, et (pii voulaient qu'on leur accordAt ces deux biens très précieux. Les vœux n'allaient pas au delà.
Premier point, sur lequel ils sont tous d'accord : donner une constitution à la France; ne pas voter un sou de subsides avant d'avoir donné une constitution à la France. Ils se sont parfaitement aperçus que la France n'en avait pas. File en avait une, mais si ancienne, si surannée et si oubliée que c'était comme si elle n'eût pas existé. La faire revivre eût été lui en donner une vraiment nouvelle. Comme disait très bien M™' de Sla^^l un peu plus tard, c'eût été faire une constitution que de « faire marcher une constitution qui n'avait jamais été qu'enfreinte ».
Ils avaient parfaitement raison. Ce qui manquait le plus à la France, c'était de savoir comment elle vivait. Klle n'en savait rien du tout. Le roi ne le savait pas; les ministres ne le savaient pas; les parlementaires n'en savaient rien, et les sociologues en ignoraient comme les autres. On allait absolument au hasard,
c'est-à-dire en plein arbitraire, mais dans un arbitraire qui sentait qu'il n'était pas légitime, et qu'il aurait dû ne pas être. C'est la pire des situations. Le roi savait qu'il devait obéir à quelque chose, et ne savait pas à quoi obéir; de sorte qu'il y avait dans ce gouvernement un mélange de témérité et de timidité, qui aboutissait à une perpétuelle inquiétude. L'inquiétude est le mal de la France depuis le xvr- siècle jusqu'au xix*^. C'est un état qui n'a pas de base; Savoir ce qu'on est, pour savoir un peu ce qu'on devient, c'est le souhait modeste des Cahiers de 1789, dans l'ordre sociologique.
Car, remarquez, tous demandent que l'on fasse une constitution, aucun ne dit laquelle il faut faire. Nulle indication là-dessus. Sont-ils pour l'ancienne constitution redevenue une vérité, comme la Charte de 1830? Sont-ils pour un essai du système anglais? Sont-ils américains, et veulent-ils cette « démocratie royale » qui fut une idée à la mode parmi les beaux esprits de Paris, de 1789 à 1791 environ? Ils ne le disent pas. Ils ne disent ni ceci ni cela. Le mot le plus net que je trouve sur ce point dans différents cahiers, entre autres dans celui du clergé de Provins, est celui-ci : € Les abus contre lesquels la nation réclame ont une source commune, le pouvoir arbitraire. Ce n'est qu'en le resserrant dans de justes limites qu'on peut espérer de rétablir l'ordre dans diverses parties de l'administration. »
Resserrer les limites de l'arbitraire, soit; mais cela, encore, est dire seulement qu'il faut une constitution. Il y a l'arbitraire, c'est-à-dire le chaos; il faut sortir du
chaos; il faut qu'il y nil quelque chose. C'est tout co qu'ils (lemaiulcnt. Une constitution, rien de plus. Ils scmbltMit (iirtî : « N'imporlr InfpK'lIe, mais une constitution. >
Au fond c't*>l 1m. Il iviii « i,«i .i .\^i»ril. I:ii l'thj, «m ,, ut que le gouvernement Kouvernc d'une façon régulière. Voilà tout. Il est vrai que c'est quelque chose.
Le second vœu des hommes de 89, vœu presque aussi unanime, est rétablissement de lois nettes et qui soient les nu^mes pour toute l'étendue du royaume. Un peu moins d'unanimité ici. Certaine attache à des franchises ou privilèges locaux dans quelques cahiers. On souhaite bien l'immense avantage d'une législation uni({ue : mais on voudrait quelquefois le combiner avec les profits d'une situation privilégiée. C'est très humain. Reconnaissons cependant qu'en général, l'unité et la netteté de législation sont le souhait ardent des hommes de 1789.
J'en suis enchanté. Mon décentralisationnisme {pardonl) n'en gémit nullement. La pire décentralisation, c'est la décentralisation législative. La décentralisation, c'est une série de mesures, individuelles, locales, provinciales, nationales, pour favoriser le développement, ailleurs qu'jiu centre, «le la vie intellectuelle, commerciale, industrielle. Cela n'a presque aucun rapport avec l'unité do législation. Sous une loi unique, mais bien faite, une immense activité locale peut être permise, encouragée, protégée, et mèin(» provoquée.
Du reste nos vénérables pères de 1789 n'entraient point dans ces considérations de haute sociologie. Comme en tous leurs vœux, ici comme ailleurs, leur idée politique était une forme de l'honncte désir de ne pas mourir de faim. Ils désirent la refonte des lois et l'unification de la loi parce que la Picardie n'a pas le droit de faire de l'eau-de-vie avec son cidre, tandis que la Normandie a le droit d'en faire avec le sien; — parce que tel parlement permet de couper le blé comme on l'entendra, ce qui paraît naturel, tandis que tel autre interdit de le couper avec une faux; — parce que le royaume est zébré de douanes intérieures qui rendent tout commerce presque impossible, font la pléthore ici et la famine quatre lieues plus loin; — parce qu'une marchandise expédiée de Guienne en Provence acquitte sept droits; — parce que sur la route de Paris en Normandie par Pontoise, dans un certain espace de quatre lieues, il y a droit de barrage à Saint-Denis, droit de passage à Épinay, droit de travers à Franconville;etcela peut s'appeler les droits réunis; — parce que les gens de Toul ne peuvent littéralement pas sortir de chez eux sans rencontrer toutes les lieues des gardes, bureaux, etc. ; — parce que l'Alsace et la Lorraine, « provinces à l'instar de l'étranger », commercent librement partout, excepté avec la France et la Franche-Comté; —parce qu'on ne peut avoir dans les petites villes avoisinant Paris ni un marché m un marchand ambulant, crainte qu'ainsi Paris ne soit affamé, et que, pour cette cause, on doit vivre sans manger quand on habite Nanterrc; — parce que les routes, sauf quelques-unes, ne sont pas entretenues
du (oui, les fonds porrus pour leur cntrolicn l'innt employés h toute autre chose; — parce que tout semble concerté pour rendre impossible la communication entre eux des dilTércnts membres du corps territorial.
Si la législation est absurde, l'administration est déplomlîle. Que voulez-vous que nous fassions de nos" enfants? — Des commerçants? on vient de voir comme le commerce est facile et rémunérateur. — Des ag^riculteurs? L'agriculture, sans un commerce facile, prompt et libre, est stérilisée, quand il n'y aurait pas dans la mauvaise répartition des impôts et dans les droits féodaux d'autres causes de stérilité que nous verrons ci-après. — Des soldats? Grûce aux nouvelles mesures (car ici le gouvernement de Louis XVI est moins libéral que celui de Louis XIV) ils ne pourront jamais, sinon par des procédés qui sont des fraudes et qui sont dangereux, devenir officiers. Ici la noblesse elle-même est presque aussi desservie que le tiers. La carrière militaire devient financière tout comme la carrière judiciaire. Un noble pauvre peut tout au plus devenir lieutenant-colonel. Un enfant dont le père est noble, mais surtout riche, t à peine échappé du collège vient avec un étalage de luxe humiliant pour les autres apprendre à un capitaine de grenadiers ce que ce dernier avait enseigné à son père... Les larmes aux yeux, la noblesse supplie Sa Majesté de laisser les grades supérieurs ouverts au iiwriie... »
J'abrège.
La justice n'est pas meilleure que la législation, que radmiiiislralion. Avec un grand bon sens à mon avis,
les Cahiers sont presque d'accord à ne pas attaquer véhémentement la vénalité des charges. Les uns la dénoncent, les autres n'en parlent pas, les autres l'approuvent. Il n'y a pas une campagne sur ce point. Il est très probable que nos pères de 89 se rendent compte que la vénalité était une fort bonne garantie d'indépendance. Quelques-uns le disent, signalent « les avantages qu'elle présente lorsque le despotisme corrompt tout », et la préfèrent « aux abus que produit l'influence d'un favori >. Ce n'est pas si sot. Mais ce qu'ils veulent (à la bonne heure!), c'est que l'achat de la charge ne soit pas le seul mérite du juge; c'est que les juges aient fait leur droit, j'entends l'aient fait sérieusement, et non de la façon absolument dérisoire dont il était fait à cette époque; et c'est aussi que, par les présents qu'il est d'usage de faire aux juges, aux greffiers, aux secrétaires, la justice ne soit pas un c commerce » absolument ruineux pour les plaideurs.
Ainsi de tout. L'argent! l'argent ! c'est le mot sinistre qui retentit d'un bout à l'autre des Cahiers L'argent qu'on ne peut pas gagner, l'argent qui est dilapidé, l'argent qu'on vous vole, l'argent qu'on soutire, l'argent qu'il faut donner à tous, depuis les mendiants jusqu'au gouvernement, en passant par les prêtres, les justiciards et les seigneurs; voilà ce qui est à chaque ligne des Cahiers.
Encore une fois, mille fois, c'est un peuple qui meurt de faim et qui ne veut pas mourir. Il n'y a pas autre chose dans l'explosion de 1789.
€ Et si encore tout cela avait le sens commun! *
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itsail une vicliiuedela Terreur ou montant surTécha- :.iu(i. Et si encore tout cela servait h quelque chose! I' disaient les bonnes gens mourant de faim de 1780. Mais la n^partition dos impAts est si folle et la perception dos impôts est si désordonnc^e que le pays est saigné à blanc sans que l'État en soit plus riche. Petit calcul du clergé du haut Limousin : c II est prouvé que dans notre génrralilé les subsides enlèvent à peu près la moitié du prix de la production des biens; tandis que, dans les provinces qui nous avoisinent, ils u'excèdrnt guère le quart. » Ainsi les pauvres gens à (jui l'impôt enlève plus du quart de leur revenu sont les lieureux de ce monde. Ils sont enviés. Leurs voisins les jalousent fort. Leurs voisins les dénoncent comme des ploutocrales.
Et pendant ce temps-là, pendant que le petit clergé est absolument misérable, les bénéficiers possèdent peut-être le cinquième du territoire, qu'ils administrent d'une façon déplorable, et qui peut être considéré comme une source de revenus presque tarie. Tous les moyens connus pour qu'un peuple meure de faim -ont en usage et de plus en plus florissants en 1789.
Est-ce tout? Et les droits féodaux? On a beaucoup ilit que les droits féodaux en 1789 étaient beaucoup plus injurieux qu'onéreux, et que le grand éclat fait à ce propos était bien plutôt la révolte de l'amourpropre que le cri de la misère. Ce sont encore les beaux esprits qui ont dit cela. Les droits féodaux qui restent encore en 1789 sont vexatoires; mais ils sont ruineux aussi. Figurez-vous un paysan des environs • le Franconville, en 1789, petit propriétaire (il y en
QUESTIONS POUTIUUBS. 2
avait beaucoup). Il n'a en réalité que la nue propriété de son bien. « Les cerfs, les biches et sangliers et autres bètes en sont les usufruitiers » sacro-saints et intangibles. Le gibier a le droit de dévaster ses récoltes sans que, lui, ait le moindre droit sur le gibier. Il ne peut aller cultiver son champ sans encourir quelque amende s'il dérange les bètes privilégiées. Il ne doit pas labourer, sarcler, faucher en temps utile, pour ne pas déranger un nid de perdrix. Il ne doit pas tuer les loups. Il ne doit avoir ni un fusil, ni un chien, ni un chat, sinon par grande tolérance du seigneur, et beaucoup de seigneurs tuent chien et chat pour protéger leur cher gibier contre ses ennemis naturels. Il doit détériorer lui-même son bien, « épiner », c'est-à-dire planter des haies au milieu de sa terre pour servir de remise au gibier. — Si, malgré tous ces obstacles, il réussit à faire produire à sa terre quelques boisseaux de blé, le seigneur « a la prétention de l'empêcher de vendre ses denrées avant qu'il ait vendu les siennes ». En vertu du droit de t banvin » son seigneur l'empêche encore de vendre son vin pendant une certaine partie de l'année, délimitée par la coutume du lieu. Et enfin mon bonhomme proche de Franconville, s'il met en route six sacs de grain échappés à tant de traverses, trouve à Franconville « le droit de travers » au profit du seigneur, lequel l'exige en double à certaines époques, et du reste, le touche simplement, quia nominor leo ; car il a été déchargé par l'État de l'entretien de la route.
Voilà. C'est complet. Il n'y a pas moyen dans ce pays-ci de manger du pain.
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ICt voilù les abus, voilà les misères que les Cahiers ont siffiialcs. C'est conlre tout cola que la Franco s'est drcsRt^o tout entière en 1789. — 1789 a été la révolte de la misère et de la faim. Dans l'intention do ceux qui l'ont commencée, la Hévolution française a été une révolution économique et administrative, la plus réa- Utteâcs révolutions, pas autre chose.
Voilà ce qu'il faut savoir ; voilà ce que la lecture ^.i:s Caijiers nous h'ikI rimnKMisjî srrviro de nous apprendre.
Et cela redresse certaines erreurs et explirpie certaines choses. Je crois que, désormais, il en faut finir
t'C cette fameuse vérité, incontestable, éclatante et évidente, que la Révolution française a été faite par les philosophes du xviii« siècle. C'est évident; mais,
iiime beaucoup de choses évidentes, c*est faux. Il est impossible pour qui croit aux idées-forces (et pour moi je n'y crois pas, c'est-à-dire que j'y crois peu) que les Montesquieu, les Diderot, les Voltaire et les Rousseau n'aient pas eu quelque influence sur les hommes de la Révolution. Soit. Mais d'abord connue ils ont dit les choses les plus absolument contradictoires, il est probable que, cependant, ils se sont un peu neutralisés; et ensuite il y a un fait : c'est qu'il n'y a pas un écho de Montesquieu, de Diderot, de Voltaire et de ''ousseau dans les Cahiers de 1789.
O'est bien pour cela que Taine leur a accordé si peu d'importance. Je disais plus haut qu'il ne les a pas lus. Allons donc! Taine ne pas lire des documents! Il les a lus tous. Il en a lu autant que M. Champion. Seu-
nent, comme ils contrariaient son système, il les a,
avec raison, tenus pour nuls, comme nous faisons tous de ce qui nous gène. C'est l'honneur de l'homme que chez lui jamais cent mille faits ne prévaudront contre une idée.
Toutefois il faudra désormais continuer de dire qr.e la Révolution française a été faite par la philosophie du XVIII® siècle; mais il faudra le dire sans en croire un mot. Voilà vingt ans que M. Champion assure que les philosophes n'ont été pour rien dans la Révolution française. Il a toujours eu tort de le dire; mais il avait quelque raison de le croire.
J'ajoute que la lecture des Cahiers explique certaines choses. Elle explique peut-être toute la Révolution et l'Empire. Pourquoi la nation française a-t-elle donné ce scandale au monde d'inventer la liberté en 1789 et d'accepter le despotisme en 1800 avec enthousiasme? Tout simplement parce qu'elle n'avait pas inventé la liberté en 4789 et n'y avait pas songé le moins du monde. Il n'y a pas eu réaction; il n'y a pas eu inconstance. Il y a eu que les hommes de 1800 se sont retrouvés exactement ce qu'ils étaient en 1789. En 1789, ils ne voulaient pas autre chose qu'un gouvernement régulier. Ils l'ont eu en 1800; ils ont été enchantés. Voilà.
— Mais ils criaient en 1789 contre le despotisme!
— Pas du tout! Ils criaient contre l'arbitraire, ce qui est très différent. Ils criaient contre le chaos. Il est évident qu'un gouvernement très dur, mais régulier, précis et nettement délimité leur eût convenu à merveille. La Révolution de 1789 a été une révolution pour avoir de l'ordre. La Révolution de 1789 a été une révo-
Itition contre Tanarchie. Elle a réussi en 1800. Voilà on histoire.
— Mais, en allendaiit, ces inèmcs honinies des Cahiers de 17S9 ont soutenu les révolutionnaires proprement dits! Il est probable que les membres delà Législative et de la Convention ont été nommés par les rédacteurs des Cahiers de 1789!
— Je le crois bien! Après la nuit du 4 août et le l't février 1790, après Tabolition des droits féodaux, et régalité du partage des successions, la France avait ce qu'elle voulait. Mais ces con(piétcs, il fallait les conserver; elles étaient attaquées, et les Français ont nommé avec décision et soutenu avec énergie ceux qui étaient le plus animés contre ceux qui les atta- «piaient. Toute la Révolution est dans la défense, contre les réactionnaires et contre TEurope, des conquêtes économiques de 1789 et 1790. Les Français n'ont pas ronnu d'autres ennemis que ceux qui étaient ou qu'ils supposaient être les ennemis de l'œuvre civile de la Constituante.
Et quand ils ont trouvé un gouvernement qui, à la fois, maintenait ces conquêtes économiques, les Lrarantissait, et était assez fort pour écraser ceux qui pouvaient les attaquer encore, et qui maintenait l'ordre à l'intérieur, ils ont donné leur àme à ce gouvernement-là. Il réalisait absolument tous leurs vœux de 89. L'Empire c'est parfaitement la Révolution réalisée, si l'on entend parla Révolution les Cahiers de 89. L'Empire c'est les Cahiers de 89 avec l'épée de Napoléon dessus.
— Mais ce gouvernement, c'était le despotisme!
-- Les hommes de 89 avaienl-ils réclamé la liberté?
— Mais ce gouvernement c'était une nouvelle noblesse, sans compter que c'était beaucoup de faveurs pour l'ancienne!
— Les hommes de 89 avaient-ils réclamé l'égalité?
— Mais ce gouvernement, c'était la religion catholique restaurée !
— Les hommes de 1789 avaient-ils réclamé l'abolition de la religion catholique!
— Mais ce gouvernement c'était une effroyable centralisation!
— Les hommes de 1789 avaient-ils réclamé la décentralisation? Plutôt, par leur vœu ardent d'unité législative et administrative, ils en avaient manifesté l'horreur.
— Mais ce gouvernement était une caserne!
— Oh! vous savez! quand on est dans la fondrière, on souhaite la caserne.
Non, plus j'examine, plus il me semble que l'idéal confus qui flottait dans les âmes des hommes en 1789 c'était quelque chose de très analogue au Consulat ou à l'Empire Ils n'ont pas été du tout illogiques en 1800.
La lecture des Cahiers de 89 éclaire donc fort bien, ce me semble, l'histoire de la dernière fin de siècle et l'histoire du dernier commencement de siècle. L'erreur — fort naturelle — dans laquelle on est souvent tombé en écrivant Thisloire de la Révolution française a été d'attribuer à la France, en 1789, les sentiments et les idées qu'elle eut plus tard. La France a été passionnée de liberté; il est vrai; mais c'est en 1830. La France a été passionnée d'égalité; il est vrai; mais c'est en 1830. La
LA HU.NLt i,N i;89 'i-^
Franco a été violemment anticléricale; il est vrai; mais c'est en 1830. La France a Hé férue du principe (IfS nationalités et de l'indépendance du monde; mais c'est en approchant de 1818. La France a été idéaliste effrénée et prête à mourir pour tous les t principes p ; mais c'est de 1830 à 18o0. La France s'est fait un dogme des principes de 80; il est vrai; mais les principes de 89 sont de 1830. 11 ne s'agit que de s'entendre.
La France de 1789, elle, la vraie, me paraît avoir été très positive. Elle avait faim et ne connaissait pas encore le mouvement romantique. Seulement, en écrivant l'histoire de 89, la France,qui n'avait plus faim et (pli était romantique, a jeté sur la France de 89 le manteau brillant de l'idéalisme et de la haute philosophie politique. Elle a habillé un fait en idée. J'ai toujours pensé que, dans les temps modernes au moins, 1rs révolutions ne sont que des faits qui deviennent des idées plus tard. C'est ainsi que le monde est gouverné par les idées, comme disent les philosophes. 11 l'est, en ce sens que le fait arrive d'abord, que l'idée arrive ensuite et l'absorbe, et a l'air d'avoir de la force, parce qu'elle contient quelque chose qui est substantiel; mais il ne faut pas s'y tromper.
Quoi qu'il en soit, 89 me paraît avoir été un grand fait économique qui a eu toutes ses conséquences nécessaires, sur lequel on s'est beaucoup trompé et que la lecture des Cahiers de 89 remet au point. >
DECENTRALISATEURS ET FÉDÉRALISTES
Je suis ce mulâtre qui n'aimait pas qu'on poussAt la conviction jusqu'à <^tre nègre. Je suis décentralisateur; mais je n'aime pas qu'on le soit plus que moi, qu'on le soit jusqu'à cire fédiValistc ou quelque chose d'approchant. J'ai eu l'occasion récemment, dans un recueil périodique où la place est mesurée et où je ne pouvais que prendre mes positions, d'rlablir en quelques mots que je voyais, en bref, trois décentralisations, dont l'une me paraissait impossible, la seconde difficile et périlleuse, quoique désirable, et la troisième assez aisée autant qu'excellcnlc. Par la première j'entendais la décentralisation politique; par la seconde la décentralisation administrative; et par la troisième la décentralisation intellccluclle.
La décentralisation politique consisterait en ce que l'armée, la marine, les affaires étrangères, les fonctionnaires et tout ce qu'il faut d'argent pour tout cela ne fussent plus entre les mains du pouvoir central, lequel s'appelle Parlement et Gouvernement.
La décentralisation administrative consisterait en ce que commune ou canton, ou arrondissement, ou département, ou province, eussent une plus grande autonomie, prenant des résolutions et des décisions pour ce qui les regarde, gérant leurs intérêts particuliers à leur façon, nommant leurs fonctionnaires locaux, comme ils font, du reste, pour un petit nombre, mais en nombre beaucoup plus grand; le tout sans contrôle ou avec un contrôle beaucoup moins rigoureux qu'il ne l'est aujourd'hui, de la part du pouvoir central. Je crois que c'est clair, et en même temps assez élastique pour que les différentes sortes de décentralisatismes, depuis les timides jusqu'aux hardis, se retrouvent dans celte formule.
La décentralisation intellectuelle, enfin, consiste à donner ou à rendre aux foyers d'enseignement et de recherche scientifique et littéraire une autonomie qui les fortifie et qui leur permette d'avoir une importance locale, une valeur locale, d'être honorés, aimés, entretenus et nourris et soutenus avec amour dans chacun des pays où ils sont installés. Je faisais remarquer à ce propos que les dernières lois sur les Universités sont de hardies réformes décentralisatrices; que les lois diverses qui ont établi en France la liberté des enseignements primaire, secondaire et supérieur sont des révolutions décentralisatrices ; que c'est pour cela qu'elles ont été si vigoureusement combattues par tout ce que la France comptait de centralisateurs résolus (sauf un seul, peut-être, sur qui je reviendrai); que c'est seulement dans l'ordre de la décentralisation intellectuelle qu'un rude coup avait été porté et une
nécF.NTnAUSATr.i ns et FéiiKHALiMi:s 27
largo brècho failo aux inslilulions cciilrnlisalriccs do rKiiipire cl h la lorriblc consliluliun do l'an VIII ioidin (juc je no voyais aucun inconvénient h la plus lar^'c et In plus libérale décontralisalion dans cet ordrolù, et tout au contraire.
Telles étaient mes positions.
J'ai été alla(pic assez vertement sur tous ces points. M. Charles Mourras, entre autres, en une brochure assez étendue, intitulée Décentralisation ^ relève ferme et haut le drapeau du « fédéralisme » ; car il se sert du mol et vante la chose ii plusieurs reprises, et montre clairement qu'il ne voit le salut ou même l'hygiène de la France que dans une France fédéralisée. Cette brochure, quoique un peu vile faite, à ce qu'il m'a paru, ne laisse pas détre digne de considération. Au premier abord un lecteur un peu vif n'y verra qu'un manifeste pour le félibrige, un panégyrique pour les Déracinés de M. Barrés, et une revendication des droits imprescriptibles de la tauromachie. Ces choses tiennent en effet une place qu'on peut juger excessive dans celle élude sociologique. Cependant la question vraie occupe quelque espace dans ce petit volume et peut ôlrc tenue pour être comprise. — Je me débarrasse d'abord des points sur lesquels la discussion est la moins vive, c'est à savoir décentralisation politique et décentralisation intellectuelle.
L'impossibilité de la décentralisation politique, on
28 QUESTIONS rOLTTIQUES
me l'accorde en principe, pour me la retirer ensuite dans la pratique, sans peut-être s'en apercevoir, ainsi qu'on le verra plus loin; mais enfin on me l'accorde : < Aucun fédéraliste, si extrême qu'il soit, ne songe à décentraliser les administrations de la guerre, de la marine, ou des affaires étrangères. Tous les fédéralistes laissent les actions nationales aux organes de la nation. Ils reconnaissent, de plus, à l'état central un pouvoir de contrôle sur tout le reste.... >
Ils accordent cela, les c fédéralistes »? Alors c'est qu'ils ne sont pas fédéralistes, mais seulement décentralisateurs; car si les mots ont un sens, un fédéraliste est un homme qui veut que son pays soit une fédération d'États, ayant chacun son gouvernement, son budget et son armée; et cela est si vrai que le mot révélateur de cet état d'âme vous échappe déjà dans cette phrase même : « L'État central ». Pour un nationaliste, pour un patriote, même très décentralisateur, il n'y a pas d'État central, ce qui en suppose d'autres, ce qui suppose des États dans l'État; il y a pour lui « l'État ». Un fédéraliste, au contraire, dit 1' < État central» tout naturellement; car dans son système il y a dans un pays une trentaine d'états unis entre eux par un lien fédéral et se rattachant à un centre purement géographique. Les Genevois disent officiellement : « La république de Genève. »
Mais soit; si les fédéralistes, même les plus extrêmes, ne songent nullement à la décentralisation politique, militaii'c, judiciaire et financière, cela veut dire qu'il n'y a pas de fédéralistes en France, qu'il n'y a que des décentralisateurs de différents degrés, et j'en suis par-
DéCENTnALISATEUnS ET FÉDéRALISTKS 20
fnileiuriil iMii haiilé, cl, du rcsU;, je suis assez porté à croire que c'est à peu pri*s vrai. Passons donc.
Pour ce qui est de la décentralisation intellectuelle, M. Maurras nie félicite de la vouloir; mais il estime que c'est un leurre, t La décentralisation intellectuelle n*est pas un commencement, mais un aboutissant. Cest une fin, non une cause, une fleur, non une racine.... Il n'y a qu'un moyen (de ranimer la vie intellectuelle provinciale], c'est d'obliger tous les citoyens i\ s'occuper de finances et du reste de la politique locale, de cesser de les en décharger sur un fonctionnaire. De ces humbles travaux ils passeront, s'ils en sont capables, à des soins intellectuels.... *
Ceci n'est point mal pensé; et, en effet, des citoyens qui n'auraient aucune activité politique possible et que l'on convierait à déployer une grande activité intellec tuellc seraient des mutilés déplorables, des manières de mandarins lettrés, des exemplaires pitoyables et ridicules de l'humanité. Mais on dirait, et pour que le raisonnement fût juste il faudrait qu'il en fût ainsi, on dirait que les citoyens français sont soumis au despotisme oriental; qu'ils sont de purs esclaves perinde ac caéivera-, qu'il n'y a en France ni conseils municipaux, ni conseils d'arrondissements, ni conseils généraux, ni agitations, délibérations et discussions pour nommer tout cela et pour surveiller la besogne que tout cela fait! Mais jamais un décentralisateur, t si extrême qu'il fiH », n'a prétendu que les citoyens de France ne s'occupassent point des finances et du reste de la politique locale. Ils ne s'occupent que de cela ! Ce que les décentralisateurs font remarquer c'est
qu'en France les citoyens « n'administrent pas ». Ils € délibèrent *. Tous délibèrent : simples citoyens pour nommer ou ne plus nommer (et les remplacer par d'autres) leurs représentants; conseillers municipaux, d'arrondissements, généraux, pour examiner les affaires de leurs villes, arrondissements et départements. Mais ils n'administrent point, et, seuls, maires et adjoints administrent. Voilà ce que disent, non sans raison, les décentralisateurs. Mais ils savent bien que tous les citoyens de France « s'occupent de finances et de politique locales » et régionales. Or, pour ce qui est de préparer la décentralisation intellectuelle, de lui servir de base, ou de lui servir de préface; pour ce qui est de servir de < racine » à cette c fleur » cela suffit parfaitement. Pour elle-même, la décentralisation administrative n'est peut-être pas suffisante, et c'est mon avis; pour porter sans fléchir une décentralisation intellectuelle elle est suffisante évidemment. Pour elle-même, la vie politique locale ou plutôt la vie sociologique locale est insuffisante; pour porter et pour nourrir une vie intellectuelle assez forte, elle l'est sans aucun doute. Et le raisonnement qu'on m'oppose a vraiment peu de valeur.
Et puis laissons donc là ces dessus et ces dessous, et ce qui porte et ce qui est porté, et cette racine et cette fleur. Il n'y a là ni dessus ni dessous. Il y a une activité se répandant en différents sens, et s'exerçant en divers ordres de choses. La vie politique locale profitera à la vie intellectuelle locale, et non moins la vie intellectuelle locale à la vie politique locale. Avoir un foyer littéraire, scientifique et sociologique quelque part,
DÉCENT» ALISATELR s ET FÉDéllALISTF.S 3!
icla servira Irôs Lien à foriiit'rilo bons conseillers municipaux et do bons conseillers géni^-raux, tout autant, peul-èlrc plus, qu'avoir des citoyens très occupés do leur politiipio et de leurs finances locales peut contribuer tt avivcret nourrir le foyer intellectuel. Ces choses 110 sont pas Tune c cause », Toutre c ciïet >; elles sont cause et elTel n^cipro(|uement: elles sont fonctions l'uiuî de l'autre. Elles vont ensemble, voilà tout. Or la décentralisation intellectuelle est excellente et elle est relativement facile. La décentralisation administrative est périlleuse si elle est mal faite et extrêmement minutieuse à faire bien. Nous commençons par la • lécentralisalion intellectuelle, et nous sommes per- >iiadés qu'elle aura son contrecoup excellent, ores et déjà, même sans remaniement législatif, dans Tordre de la décentralisation administrative. Assez sur ce point.
J'arrive au fort du déljat, à la décentralisation administrative. Et d'abord .M. Maurras ne sait pas du tout pourquoi j'emploie ce mot. Mais, parce qu'il n'y en a pas d'autre. En dehors de la décentralisation politique, dont vous ne voulez, paraît-il, pas plus que moi, et de la décentralisation intellectuelle, il reste la décentrali- <it ion administrative et pas autre chose. Que disent les 1' • tiitralisaleurs? c Les provinces ne sont pas autonomes, elles ne sont pas indépendantes; elles no vivent pas d'une vie propre; elles ne vivent pas. » Ceci, c'est très connu ; ce sont des mots. C'est avec cela
qu'on fait des conversations ou de rapides articles de journaux. Sous ces mots, sous ces généralités, qu'entendez-vous?
— € Nous entendons que les provinces... ne se gouvernent pas.
— Très bien. Vous êtes fédéralistes. Vous voulez une décentralisation politique. Des provinces qui se gouvernent, ce sont des États.
— Non ! non ! Mot impropre. Lapsus. Nous voulons dire que les provinces, non seulement sont gouvernées par le Parlement et le Gouvernement, mais sont manipulées dans tout leur détail par les ministères.
— Ah! Bien! Vous voulez dire qu'elles ne s'administrent pas.
— C'est cela !
— Eh bien, vous voulez un certain degré de décentralisation administrative. Il n'y a pas d'autre mot. Il n'y a qu'un mot qui serve, celui qui est clair. »
Donc il s'agit de la décentralisation administrative. C'est elle qu'on veut. Moi aussi. C'est elle qu'on croit très facile. Moi, non. C'est elle qu'on croit tellement distincte et indépendante de la décentralisation politique qu'on peut réaliser le plus aisément du monde toute celle-là sans toucher à celle-ci. Moi, non. Examinons.
Et d'abord principes généraux. Vous m'accordez bien que la centralisation politique, financière, militaire est absolument nécessaire à un pays, qui, comme c'est, je crois, le cas de la France, est situé au milieu de l'Europe, et n'est pas une île, détail d'une certaine importance, que M. Brunetière n'a pas été si
Di^CENTRAUSATBURS ET F 1^.0 AU A LISTES 33
uM'olesque de rappeler? Vous m'accordez bien que la 1 raiiro est un camp dans ce champ de bataille qui est IKurope, et qirapr«>s avoir, si intelligemment, contribué à centraliser politiquement et militairement Tltalic et l'Allemagne, nous dt'ceulralisor au point de vue politit|ue et militaire, disperser le camp, —j'évite l'expression populaire qui serait ici admirablement juste, — >>«*rait le comble de l'absurdité?
Vous m'accordez cela? Oui et non. Oui, à une page. Non, à une autre; tant, contre votre raison et bon sens même, la démangeaison fédéraliste vous possède. « Vous avez raison, me dites-vous, de vouloir que nos forces militaires et nos finances nationales demeurent au pouvoir central... » A la bonne heure! Mais vous n'en proposez pas moins à notre admiration, entre autres |)ays de salutaire fédéralisme..., * l'empire austro-hongrois »! Voilà un bon exemple et un modèle à suivre! Voilà un bon régime, France du midi et France du nord, avec chacune son parlement, pour offrir à l'ennemi une masse homogène!
Ce qui suit est plus topique. Qu'est-ce qu'il nous s t*ul, ce monsieur, avec sa France qui est un camp, et
lui, pour rester un camp solide, doit être centralisée politiquement et militairement? Mais, monsieur, ' n 1870, nous étions centralisés à souhait et nous avons
lé battus à merveille. Vous me faites douter de la réalité de la guerre de 1870 et de la victoire allemande. « Ciir enfin, si les avantages de la décentralisation la plus tatillonne sont nombreux, éclatants et décisifs jusqu'à ce degré, comment notre Empire centralisé a t-il été battu par une simple confédération d'fltats
ÇOM.IOXS POLITIQIU. 3
souverains dont le lien douanier et le lien militaire faisaient seuls l'unité? Si M. Thiers et M. Faguet ont raison, si la liaison qu'ils admettent est si rigoureuse contre l'ordre militaire et l'ordre civil, il faut absolument que nous ayons été vainqueurs. Pour ma part, je ne m'en doutais guère, après avoir lu l'un et l'autre. » Est-il possible de raisonner^insi, et en même temps d'incriminer ses adversaires de « mauvaise foi » ? Estce que j'ai jamais dit que la centralisation sufiît pour assurer la victoire à un peuple? Est-ce que j'ai jamais dit qu'un peuple sans armée, pourvu qu'il fût centralisé, l'emporterait sur tous les peuples du monde par le seul fait de sa centralisation? Est-ce que j'ai jamais dit qu'il suffît à un peuple d'être centralisépour avoir un bon gouvernement? Est-ce que, de ce seul fait que le second Empire était un gouvernement centralisateur, j'en ai conclu que ce fût un bon gouvernement? Est-ce que, de ce seul fait que le second Empire était un gouvernement centralisateur, j'en ai conclu qu'il avait une armée suffisante pour résister à l'Allemagne? Est-ce que M. Thiers, du moment que le second Empire était un gouvernement centralisateur, a déclaré que le gouvernement du second Empire le satisfaisait pleinement? Est-ce que M. Thiers a dit au second Empire : < Vous êtes centralisateur. Il suffit. Vous êtes un gouvernement sublime? > Est-ce que M. Thiers, parce que le second Empire était centralisateur, s'est, de 1866 à 1870, déclaré satisfait de l'armée du second Empire? Est-ce que, contre toute la gauche, qui, elle, était décentralisatrice et très férue du Congrès de Nancy , il n'a pas signalé cent fois l'armement insuffisant de la
DECENTRALISATEURS ET FéDÉRALISTES :tr>
France du second k!m|>ire? Est-ce qu'il est acquis que, du moment qu'on est centralisateur, on est persuadé (|uc tout est admirable dans un gouvernement centralisé? — 11 y a une méthode de discussion qui consiste à penser une sottise, ce qui est facile, h l'allribuer à son adversaire, ce qui est facile encore, et à montrer que c'est une sottise, ce qu'on n'a même pas la peine de faire. J'ai eu cello méthode dans un Age tondre, je me la résene pour mon extrême vieillesse, et pour le moment je l'emploie si peu que je no m'y arrête même pas quand }o la rencontre chez les autres •.
Passons donc, et puisque, tout en paraissant persuadé que c'est la décentralisation allemande (la décen- Iralisation allemande en 1870!) qui a vaincu la centralisation française, on m'accorde que la centralisation politique, militaire, financière doit être maintenue, raisonnons là-dessus.
Mais savez-vous bien que quand on m'accorde cela, on m'accorde tout, et que je n'ai pas besoin d'autre chose, et que c'est précisément parce qu'avant qu'on me l'accordAt je m'en suis convaincu moi-mr^me, que
1. Dans II SoivelU' Hfitiedw i" juin 189S, M. Ch.irirs Le Goflic reproduit avec un cri d'admiration le passage de M. Charités Maurras auquel je viens de répondre et ajoute : • Actuel- Iriiiitit, dans la lutte déplorable qui met aux prises les Ktats- Unis, république fédérative, et l'Espagne, royaume centralisé, qui voit-on qui ait porté à l'autre les coups les plus rapides et K"s plus décisifs. • — D'ubord au 1" juin IS'JS les Klats-Unis n'avaient porté à l'Espagne aucun coup rapide et décisif. Ensuite voici un peuple de 75 millions d'hommes qui lutte runtie un peuple de IC millions. Celui de 75 milliuns est vain« queur. Pourquoi? C'est parce qu'il est fédéral! Ils ont des manières de raisonner...
je suis si prudent et timide, quoique décentralisateur moi-même, sur toute cette question de la décentralisation administrative! Car enfin, on dirait qu'il y a une ligne de démarcation précise et comme une cloison ctanche entre les questions de politique générale et les questions d'administration locale. On dirait que pleine centralisation politique, pleine décentralisation administrative, cela va tout seul! Mais, c'est enfantin de considérer les choses ainsi! Ces choses s'entremêlent et s'entrelacent continuellement et constitutionnellement, physiologiquement, en quelque sorte, comme le système artériel et le système veineux! Ah! l'admirable mot de ministre, l'admirable mot de discours du Trône que celui que Racine a mis dans la bouche de Burrhus :
Pourvu que, dans le cours d'un règne florissant, Rome soit toujours libre, et César tout-puissant.j
Il est idiot, ce distique. Il renferme une antinomie irréductible, un pur non-sens. Mais comme il fait bien! Comme il est d'une admirable éloquence officielle! Rome libre. César tout-puissant! Pleine liberté, pouvoir absolu, voilà tout simplement notre programme. Si on en a un plus large, plus magnifique et plus précis, qu'on nous le dise. Burrhus, c'est Rouher dans ses bons jours. — Eh bien, ceux qui nous viennent dire : Pleine centralisation politique, pleine décentralisation administrative me paraissent un peu Burrhus. Car enfin il n'est peut-être pas une question de décentralisation administrative qui n'intéresse la décentralisation politique, qui ne l'entraîne en partie et qui no
DiceNTnALISATEUnS ET FKDKIIALISTES 37
fasse brèche à la ccniralisalion politique, nécessaire selon vous comme selon moi.
Les communes, les arrondissements, les départements vont avoir un certain degré d'autonomie. Soit, « i-^ons Técorce des mots et voyons ce qu'il y a dedans. nu . st-ce qu'un peuple libre? C'est un peuple qui a sa bourse dans sa poche; c'est un peuple qui vote son builtrel. Ce n'est pas nuire chose, et sans cela il n'est pas libre du tout; il est libre, si vous voulez, avec un César tout-puissant. Et qu'est-ce qu'une commune, ou un arrondissement, ou un département, ou une province autonome? C'est une commune, un arrondissement, un département, une province qui a sa bourse dans sa poche, qui vote son budget et l'établit comme il l'entend. S'il le fait, il est autonome, s'il ne le fait point, s'il n'a pas le droit de le faire, il ne l'est pas. Or allez vous accorder à commune, arrondissement ou province le vote de son budget, la disposition de son argent? Si vous le faites, oh! c'est bien simple, commune, arrondissement, province vont se ruiner.
Pouniuoi? Pourcpioi n'auraienl-ils pas prudence, économie, prévision sage de l'avenir, comme un simple particulier, comme une famille? Mais, parce qu'ils sont commune, arrondissement, département et province. Parce que, inconsciemment, ils compteront toujours sur l'État, sur la grande communauté, sur notre argent i\ tous. Parce que, inconsciemment, mais fatalement, ils se diront toujours : « Empruntons un peu plus, obérons-nous un peu plus. Il est probable que nous nous en tirerons. Et si nous no nous en tirions
pas, l'État est là, qui ne pourra pas nous laisser dans l'embarras. »
Et c'est parfaitement vrai. L'État, nous tous, nous avons un tel intérêt à ce qu'une ville ou une province ne soit pas ruinée, le fût-elle par sa faute, que nous viendrions toujours en aide à une ville ou à une province fléchissante. De sorte que l'État serait démuni du droit de regarder dans les affaires des provinces, mais n'y interviendrait que pour les réparer à son détriment. A ce régime-là, l'État ferait banqueroute au bout de quinze ans.
Si le particulier, si la famille, le plus souvent, est économe, c'est qu'il est individu, c'est qu'elle est famille. 11 sait, elle sait que, s'il se ruine, que, si elle se ruine, personne ne viendra à son secours. Si l'État est relativement économe, c'est qu'il a conscience de la limite des ressources de l'État tout entier, et notion à peu près exacte de la résistance des matériaux. Entre la famille et l'État, la collectivité intermédiaire et consciente de ses ressources n'a pas la notion de celles de l'État, et a une tendance invincible à aller dans sa dépense au delà de sa recette, comptant vaguement sur la collectivité totale, et n'ayant pas tort d'y compter; car le raisonnement : t Après tout, il faudra bien que l'État... » est parfaitement juste, encore qu'il soit désastreux.
M. Maurras est admirable de désinvolture quand il nous dit : « M. Thiers sut faire entendre que les détails les plus insignifiants de la centralisation administrative et jusqu'à la nécessité de faire approuver par les ministres et les préfets la pose de bornes-fontaines
nécF.NTnALISATEURS ET FKD^mALISTES
dans les moindres villages, oui parfuitement, jusquelu, louclienl aux plus vifs inl<^r<^ls de la dértMise nalionalo. J'ai eu la curiosité de relire moimâmc ces t^clalanles démonstrations d'un orateur sans doute habile, mais de mauvaise foi... »
Ce ne sont pas seulement les discours de Thiers en 1871 qui sont dignes d*étro lus par M. Maurras luiméine, mais les trente discours prononcés sur celte question par Thiers depuis 183t jusqu'en 4871. Ils sont topiques et ne relèvent aucunement de l'art des généralités. Fh! sans doute, si une commune disposant d'un budget de 200 francs s'impose pour 2 000 francs de bornes-fontaines elle compromet la défense nationale, parce qu'elle crée la misère chez elle et que, si toutes les communes do France en font autant, nous sommes anémiés devant l'étranger.
Exagération? Voyez cet exemple. Ce n'est pas, Dieu merci, en France que je puis le prendre. De 1865 à 4880, en Italie, grûce à un régime de large autonomie communale, les dépenses communales de la péninsule avaient tout simplement augmenté de 50 pour 100, un grand nombre de conseils municipaux ayant démesurément augmenté les charges de leurs contribuables. 11 fallut aviser, et par parenthèse il ne me paraît pas qu'on ait avisé excellemment. Mais cela ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c'est ceci. La plus grande cause de la misère actuelle de l'Italie, c'est le régime décentralisateur qui avait permis aux communes de se livrer sans assez de contrainte à leur mégalomanie naturelle. Naturelle, j'ai dit plus haut pourquoi.
C'est ici, et M. Deschanel en a très bien expliqué les raisons, c'est ici que la centralisation elle-même, mal appliquée, a son défaut aussi. Il peut arriver, il est arrivé en France, que l'État, mégalomane lui-même (il l'a été dans l'affaire des écoles), pousse les communes à s'obérer. Comme les subventions qu'il accorde aux communes sont en raison directe des centimes additionnels que les communes votent elles-mêmes, comme elles sont d'autant plus fortes que les communes se chargent elles-mêmes davantage, alléchées par la subvention, les communes se sont elles-mêmes saignées prodigieusement.
Évidemment quand tout le monde est fou, il n'y a pas de remède. Mais encore n'cst-il pas clair qu'en état normal et en temps régulier l'État, qui a sous les yeux le budget de l'État, est naturellement plus prudent que la commune qui a sous les yeux son budget qu'elle connaît, et compte sur les ressources de lÉtat qu'elle ne connaît point? Est-ce que la mégalomanie de l'État, à craindre sans doute, et croyez que j'y songe, ne l'est pas moins que la mégalomanie d'une collectivité infime, source de la prospérité générale, qui ne connaît point la collectivité générale et qui peut tarir la source de la prospérité de la collectivité générale? Cela me semble de simple bon sens.
Oui, disons-le bravement, parce que c'est la vérité, l'argent des communes de France, les biens des communes de France, les ressources non réalisées des communes de France, le travail et la capacité de travail des communes de France, c'est notre trésor de guerre, tout simplement; c'est notre trésor national,
DéCENTnALISATEUnS ET PÉDéllALISTES 41
c'est notre bourse à tous, que, certes, nous voulons bien qui serve aux communes de France pour leurs besoins; mais que nous ne voulons pas qui leur serve
our leurs caprices; et que nous voulons qui soit iii'iini^é, traité doucement, épargné, laissé, non pas nila. l, mais susceptible d'elTort et d'efTet au moment (lu besoin national. Toutes les communes de France iideltécs, c'est la France livrée. Les communes autoiomes, c'est toutes les communes ilc France endettées. S'il vous plaît, non !
L'État est le conseil judiciaire tle toutes les communes de France. Pourquoi? Parce que les communes lie France ne sont probablement pas capables de savoir lans quelle mesure elles peuvent dépenser sans nuire .1 l'œuvre commune et au besoin commun. Car c'est cela! On dit : * Que la commune soit une personne libre. Nous ne demandons que cela et nous ne deman- !ons pas grand'chose en le demandant. > Et ce que vous demandez, sans vous en apercevoir, c'est que la commune ait, là-bas, dans le fond des Landes ou de la Dombes, l'intellect général, la vue d'ensemble que l'Klal doit avoir, et qu'il n'a encore quii moitié; c'est que la commune, là-bas, au fond de la lande bretonne ou de la Cran, sache dans quelle mesure il convient qu'elle épargne ou dépense, relativement au bien de tout rtlat. Ce que l'État ne sait pas, et mesure par à peu près, c'est, dans votre système, la commune qui doit le savoir. Au fond de la conception fédéraliste, il y a ceci : « Moi, citoyen de Vouneuil-sur-Vienne, je ^ais très bien, financièrement même, ce qui convient au bien de la France. J'en suis juge tout aussi bien
que le Sénat, la Cliambre des députés et le Conseil d'État. » — Nous ne sommes pas de cet avis ; voilà tout, et, nous tous, France intégrale, nous nous constituons, pour les besoins de nous tous, conseil judiciaire de chacune des parcelles de la France. A un prodigue on donne un conseil judiciaire. Pourquoi? Pour cette raison, à mon avis absurde, du reste, qu'il ne faut pas qu'il dissipe un bien qui doit revenir à sa famille, n'en pas sortir, ne pas s'en éloigner. A mon sens, cela est bien indifférent. La famille de ce prodigue ne m'intéresse pas plus que lui. Mais quand il s'agit de la grande famille française, je dis : < Certes! L'économie ayant pour but la sécurité du pays doit être une économie nationale, et de la manière dont cette économie doit être réalisée et maintenue, qui peut être juge? La nation seule. Les fractions de la France ne doivent avoir à leur disposition qu'argent de poche, parcimonieusement compté. »
Alors, quoi? Alors de l'autonomie des communes, cantons, arrondissements, départements, provinces, il ne faut pas parler,puisque nous avons établi ce principe que l'autonomie c'est la disposition de son budget. Non, de l'autonomie des collectivités locales, il ne faut dire qu'une chose, c'est qu'il n'en faut pas.
Maintenant, est-il bon, que, sous le prétexte que les collectivités locales, à être libres, peuvent nous ruiner, tout se fasse au centre, tout se fasse à Paris,
DKCKNTHAM^vTri n«; BT PéD^.nAMSTBS 43
tout soit, pour la plus petite commune de Franco»
I i^lemouté, diVidr, onioiuir h Paris? Non, certes, et i, tout en gardant mon horreur de patriote pour lo
• d<^ralisme, je redeviens décentralisateur. Il est bon, même pour l'Élal, et c'est à cela que je
iiis sensibir, il est bon et nécessoire, môme pour ri^tat, que la vie locale soit forte et intense, que la cellule sociale, non seulement ne soit point paralysée, mais ne s'endorme pas. Entre la puissance do l'État dont nous venons de démontrer la nécessité et l'activité légitime et utile et nécessaire aussi de la collectivité locale que nous admettons et souhaitons, quelle
^l donc la ligne de démarcation, plus ou moins nette, (jue l'on peut tracer?
Mais il me semble que nous venons de la trouver. Tout ce qui, dans le jeu vital delà collectivité particulière, n'est pas question d'argent, peut être laissé à
on initiative et à sa décision. Tout ce qui entraîne dépense exagérée possible, gaspillage, épuisement financier, doit être très sévèrement soumis au contrôle (le l'État. C'est la marque même, c'est la pierre de touche en cette alTaire. C'est le point fixe sur lequel la «".ommission de décentralisation doit avoir l'œil sans
osse fixé. C*est la boussole. Il s'agit de ne pas la penlre. Tout ce qui est en dehors de cela, tout ce qui ne risque point de compromettre la fortune des collectivités locales peut leur être laissé, à mon avis, sans inconvénient. Où je suis décentralisateur, peut-être inattendu, c'est quand on me parle de l'unité intellectuelle et de l'unité morale de la France. Il faut que toute la France pense la même chose. Il faut que toute
la France n'ait qu'une foi et qu'une conscience. Il faut que la France n'ait qu'un cerveau et n'ait qu'un cœur. Voilà ce qui ne me touche pas du tout et où je ne donne point le moins du monde. Cela, c'est pour moi le Jacobinisme, le Ferrysme, et autres conceptions rétrogrades, absolument en désaccord avec l'esprit moderne, et, de plus, car qu'elles fussent en désaccord avec l'esprit moderne, cela ne me passionnerait pas beaucoup, et de plus, parfaitement destructrices de toute vie intellectuelle et morale, la vie intellectuelle et la vie morale étant par essence libres, indépendantes, autonomes et spontanées.
C'est pour cela que je suis passionnément pour la décentralisation intellectuelle, c'est-à-dire, à mon avis, pour que l'intellectualisme existe. Il n'a pas accoutumé d'exister par réglementation centralisée et par mesure d'ensemble ministérielle. Je ferai remarquer que c'est ainsi que Thiers, centralisateur politique si résolu, était pour la liberté d'enseignement, mesure de décentralisation intellectuelle au premier chef.
Donc, en tout ce qui n'entraîne pas dépenses excessives, aventures financières, etc., laissons les collectivités locales s'organiser et régler leur existence à leur guise. Cela ne nous regarde pas, et les regarde. Cela leur permet d'exercer leur activité, et crée chez elles de l'activité; et, de cette activité développée chez elles, elles profitent d'abord, et nous, communauté nationale, nous profitons ensuite. Seulement, en tout ce qui peut entraîner embarras financiers et fatigue budgétaire, ouvrons les yeux et tenons ferme sur nos droils.
i>i:<:knthamsatf!îR8 et PÉnénALlSTES 45
— Mais tout peut cntrafncr embarras financier et laliffuti budgétaire, tout!
— Ah! nous y voilà, et ce n'est pas pour autre chose (ïue j'ai dit toujours que la décentralisation administrative était afTaire do détails minutieusement examinés, un à un, petit morceau par petit morceau, et non pas de formule générale, oratoire, une fois jetée • le haut, du sommet des principes, & la foule attentive.
ont fois oui, la décentralisation administrative doit tre dominée par celte idée générale : permettre aux oliectivités locales tout ce qui n'est pas susceptible !e les ruiner; mais, cent fois oui, aussi, sur chaque . \ercice de leur activité il faut mettre cette pierre de tonrlie et exercer un examen très attentif à ce point
(If \ lie.
i enez! Je suis partisan, l'ai-je assez dit, de la décentralisation intellectuelle, des universités autonomes, etc. Mais voilà, déjà, que je ne suis pas sans appréhension. i*ar vanité locale, par snobisme provincial, il est parfaitement possible que des villes ou provinces, incapables d'une grande université, se ruinent pour avoir une u-rande université, une université de plein exercice. Il .ludra veiller à cela. J'y veillerai, de mon petit coin, malgré tout mon décentralisatisme intellectuel. Les universités elles-mêmes.... J'apprenils aujourd'hui que .'lie université, autonome d'hier, personne civile d'hier, lébute dans l'autonomie par un emprunt de 1 700 000 irancs. Voilà ce que je craignais. Est-il assez vrai que tout exercice de l'activité des collectivités locales peut se traduire en une opération financière dont le contrecoup nous atteint, nous, collectivité nationale? Est-il
assez évident que décentralisation administrative se traduit en décentralisation politique; que décentralisation administrative est constamment entremêlée à décentralisation politique et que qui se targue de ne pas vouloir de l'une et se moque de moi quand je le soupçonne d'en vouloir, ne peut pourtant pas vouloir de celle-là, sans, encore qu'il ne s'en doute pas, demander celle-ci? Les choses, dans la pratique, ne sont pas si distinctes, si nettes et si séparées les unes des autres que dans les phrases.
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a beaucoup de mesures de décentralisation administrative qu'on peut prendre, qu'on peut essayer, sans compromettre la sécurité financière de l'État, c'est-à-dire la sécurité nationale. Il suffit, après avoir fermement posé le principe ci-dessus déterminé, de s'y tenir, de s'y attacher et d'y rester attaché très ferme et de ne pas entreprendre la moindre mesure décentralisatrice sans l'avoir jugée à ce critérium. Ainsi, par exemple, M. Maurras tient extrêmement au développement du Félibrige et à la liberté tauromachique. La première est une excellente chose et la seconde abominable. L'une doit être encouragée et l'autre devrait être interdite non seulement par la loi civile, mais par la loi religieuse. Mais, au point de vue qui nous occupe en ce moment, ce sont des choses indifférentes. Ni l'une ni l'autre ne peut nous ruiner. Voilà des choses de décentralisation, des particularismes socialement inoffensifs. La ligne de démarcation que j'ai tracée laisse en dehors d'elle, laisse dans la liberté un certain nombre de choses oii il est inoffensif et où il peut être
KCFNTnAMSAiri'nS ET F^:nÉnAI.ISTKS 47
très utile que la coUcctivilc locale vivo d'une vie indépendante.
Et, pour préciser par des exemples, quelles sont
iinn ces choses qui pourraient O-lre mieux faites en
: lovincc qu'il Paris, et qui peuvent y être faites en
Tet sans préjudice pour la sécurité nationale? Je ne h s énuuiérerai pas; je les classerai; je tracerai les cadres généraux où on peut les faire entrer. J'en vois de trois sortes, je vois trois catégories de mesures déceniialisalrices qu'on peut prendre, h mon avis, sans iiicun danger.
La première consislcraiL eu une pi..., ^,....,1. .[....ii tité d'administration accordée aux administrateurs gouvernementaux eux-mêmes; la seconde consisterait en une plus grande quantité d'administration accordée aux administrateurs élus (maires et adjoints) et aux '•nrlionnaires locaux nommés par eux; la troisième onsislerait à encourager, susciter, aider {i naître et l>rotéger par la liberté et la bienveillance ces t fédérions de volontés » dont j'ai parlé, dont on me raille l (jui sont ce sur quoi je compte le plus, si je compte II r quelque chose.
Sur le premier point, on me moquera encore. Le beau décentralisateur cpii songe premièrenu^nl i\ augmenter les pouvoirs des préfets! Leur liberté d'action iirtout, mais même leurs pouvoirs, je ne m'en défends [US le moins du monde. C'est déjà de la décentralisa-
tion et qui n'est point à dédaigner du tout que d'clre administré par un homme qui est chez vous, près de vous, qu'on peut regarder et à qui l'on peut parler, plutôt que par le c bureau » éloigné, impénétrable, anonyme et presque abstrait, qui est à Paris, et qui ne connaît pas vos besoins, et pour qui vous n'êtes qu'une circonscription géographique et qui ne fait à peu près aucune différence entre l'arrondissement de Grasse et celui de Ploërmel. Il est évident que le préfet actuel n'est guère qu'un agent de renseignements et un agent électoral. Il renseigne le pouvoir central, et il le renseigne assez bien, je le veux, sur les besoins de l'arrondissement de Grasse; mais il ne décide rien du tout. Il n'administre pas, il est un éclaireur de l'administration.
Il informe. De ces informations, les bureaux des ministères font ce qu'ils veulent, quelquefois les sui-, vent, souvent n'en tiennent pas compte, ont une tendance assez naturelle, même, à les voir de haut, et à ne pas prendre en considération les avis d'un homme qui a un si petit horizon sous ses regards et qui s'adresse à des hommes qui en ont un si grand sous les leurs.
Notez même, quoique ce vice soit moindre, que le préfet, dans ses rapports, a quelque intérêt à exprimer plutôt les idées des bureaux, dont peu ou prou il dépend toujours, que les siennes propres.
Tout ceci est déplorable. C'est précisément parce que le préfet a un petit horizon sous les yeux que son avis est précieux pour cette petite circonscription du territoire, et pour qu'on ne traite pas cette petite cir-
DÉCENTRALlSATianS CT KKIHIIIALISTES 49
iiscriplion exactement comme une autre, avec cette
uiiiforniité de n^i^lenicnlalion et de régime qui est
justement destructrice do toute vie lociile. Et ce sont
s avis bien h lui, étrangers h toute préoccupation do
lire, cpron devrait tenirénormément à connaître pour
conduire, non d après des idées d'administration
uérale qui le plus souvent sont des idées de routine,
lis d'après des idées particulièrement applicables à
lie, telle et telle encore région ou localité, parce
qu'elles en seraient parties et y auraient été courues. —
El encore et surtout le préfet ne devrait pas être un agent
<!<> renseignements, mais un véritable administrateuret
• »ir une honnête latitude d'action personnelle spon-
iiiée, et, du reste, responsable.
Stendhal, qui à tous ses mérites ajoutait, comme on
lit, cc!ui de connaître très bien la province, écrivait
rs iH20 : * Une petite commune de campagne voulut,
1^11. rinployer pour 60 francs de mauvais pavés
letés par l'ingénieur chargé de la grande route. Il
illut 14 décisions de l'ingénieur, du sous-préfet, du
préfet et du ministre. Après des peines incroyables et
ime extrême activité, Tautorisation arriva onze mois
près la demande ... Un commis, nécessairement igno-
iit, entretenu à grands frais dans un coin du minis-
re, décidait à Paris, k deux cents lieues de la com-
lime, une affaire que trois délégués du village auraient
1 rangée en deux heures.... Mais Vaffairc essentielle éluil
ibaisser le citoyen et de l'empêcher de délibérer^ habitude
minable que les Français avaient contractée du temps du
J uobinisme. »
Ni cette réglementation, ni celle lrn<l:m, . m ccUc
QLCSTIOXS l>OUTI00t8.
défiance de la délibération locale n'a changé sensiblement; et même ce n'est pas seulement des citoyens délibérant entre eux su" leurs affaires locales que le pouvoir central se défie trop, c'est de ses agents euxmêmes abandonnés à eux-mêmes qu'il se défie un peu; et certainement, en règle non, mais en pratique, un préfet de la troisième République est plus lié, moins laissé en repos sur sa foi, moins autorisé aux initiatives qu'un préfet du premier Empire. 11 n'est plus qu'une simple courroie de transmission qui reçoit le mouvement et le communique. Le mot que l'on entend le plus souvent en province, celui qui frappe continuellement les oreilles, c'est : « Il faut que ça aille à Paris.... C'est-il fait? Non, il faut encore que ça aille à Paris. » Eh bien, non, il n'est pas nécessaire que tant de choses que cela aillent à Paris.
N'est-il pas sans aucune utilité que la création des bureaux de bienfaisance, la nomination et la révocation de leurs membres, etc., soient affaires d'État, et ne puissent être décidées que par un ministre? Que la désignation des avocats et des avoués dans les affaires d'expropriation intéressant l'État ne puisse être faite que par le ministre et non par le préfet du département où elles se produisent, comme si le ministre était plus apte à désigner un avocat de Limoges que ne l'est le préfet de la Haute-Vienne? Qu'un préfet ne puisse pas nommer lui-même un gardien de prison? Qu'un préfet ne puisse pas accorder lui-même un congé à un médecin d'asile d'aliénés? Qu'un préfet ne puisse, sous sa responsabilité, suspendre un maire ou un adjoint? Qu'un préfet ne puisse approuver ou désap-
DKCFNTRALISATEURS ET PéDÂnALlSTES 51
prouver la dénomination donnée à une rue par un iiscil nuinicipnl et qu'il faille, pour une ({uestion passant si évidemment l'intelligence d'un préfet, courir aux lumières surpréfcctoralcs de M. le ministre? Qu'un préfet ne puisse pas nommer un commissaire de police? Qu'un préfet ne puisse pas autoi^cr, suspendre et dissoudre une société de secours mutuels? Qu'un préfet ne puisse pas nommer un ofliricr de sapeurs pompiers, ni un petit commis des outs et chaussées, ni un éclusier, ni un pontier, ni un garde-péche, ni un garde de navigation, ni un comité d'inspection et d'achat de livres pour les bibliothèques scolaires, ni un professeur d'école primaire supérieure? Qu'un préfet ne puisse pas donner un congé à un vérificateur des poids et mesures?... Que d'alTaircs * qui ne se décident, avec les lenteurs onvcnables et traditionnelles, qu'à Paris et qui pourlient se décider sans le moindre inconvénient, par homme de confiance du gouvernement, seul en ituation d'en connaître, et du reste toujours responihle! — Mais, remarquez, aucune de ces alTaires ne • mporte engagement de fonds, une dépense de l'ar- ' ut local, un péril financier. Quand je me trouve en , résence de cette question : subventions pour construction de maison d'école; peut-on laisser aux préfets le droit de les accorder? Je réponds : non, avec M. Deschanel. C'est ici que le péril commence. C'est ici que l'État seul est juge des munificences que la
I. En voir toul le détail dnns le livre si documenté et si clair, de M. Paul Deschanel, la Décentralisation,
collectivité locale peut faire à telle ou telle œuvre, si utile qu'elle soit, parce que l'argent n'est pas local. Il est la réserve commune de la nation tout entière. Qu'une ville riche dépense de l'argent pour elle, c'est certes son droit; mais sans mesure, ce n'est plus son droit; et qui doit fixer la mesure? L'État seul. Dans tout ce qui est d'intérêt national, l'État doit avoir pouvoir de contrôle et de veto. Or tout ce qui est dépense est d'intérêt national.
Il n'en est pas moins vrai qu'une foule d'affaires (voir plus haut) pourraient être rendues ou données à l'activité des préfets et que, de cela seul, une décentralisation déjà très importante serait réalisée, une promptitude et une simplicité dans les solutions, tout à fait désirable ; mieux que cela, une résurrection de l'activité locale. Un intendant du xviii» siècle, beaucoup plus libre de ses mouvements, beaucoup plus capable d'initiative qu'un préfet du xix« siècle, non seulement était un personnage au lieu d'être un rouage, non seulement pouvait faire beaucoup de bien (songez aux Turgot et aux Tourny), mais par son activité créait une activité autour de lui. 11 était un centre où aboutissaient tous les projets, toutes les idées, tous les désirs et tous les vœux de la province. On le voyait, on lui parlait et l'on ne s'endormait pas. Aujourd'hui, tout se faisant à Paris, pendant que « ça va à Paris » parce qu'il t faut que ça aille à Paris *, on s'endort et l'on perd l'habitude de s'occuper de ses affaires. J'ai dit moi-même plus haut qu'il y avait encore beaucoup d'activité politique en province et certes suffisante pour soutenir les essais de décentralisation intellectuelle que l'on y
D^ENTRALISATEURS ET FÉDÉRALISTES 1&3
i.iiL C'est certain ; mais le caraclêrc de celle activité
n'est pas aussi bon qu'il devrait être. C'est une actiiU', j'ûi bien dit, i)olili(|ue. On s'ocrupc en province *' polili(|Uc génrndc beaucoup plus ([ue d'afruires raies, cl, par suite, celte activité se porte sur des
I lestions de noms propres. Elle est très vive; mais
une pari elle est très générale quant aux questions
! étroiteujenl et dangereusement individuelle quant
ux hommes. Knlre les doux, c'est l'afTaire locale ou
•^ionale qu'il vaudrait mieux qui fût l'objet des
léoccupations, lesquelles seraient des éludes au lieu
rire des dis«'>!<<î"'!c . «les ressenfinionfs et dos
•léres.
ICI pourquoi la province ne s'ocrupc-t elle (|ue pou
(les questions locales? Parce qu'elle n'administre pas
les afTaircs locales; nous verrons cela tout à l'heure;
mais, déjù, mais d'abord, parce qu'elle n'a pas chez
• lie, sous les yeux et sous la main, quelqu'un qui s'en
« cupe véritablement. Il faudrait donc augmenter con-
iMement, toujours dans la limite que nous avons
M ablement tracée, la conqiélence des préfets.
El ce serait très bien... à la condition que l'habitude
-<* prit que les préfets fussent plus stables. Tout se •ni : il est très ridicule qu'un préfet ne soit guère
lu'un agent de transmission et un capitaine électoral;
liais il est très naturel que, du moment qu'il n'est que •la, on l'envoie du nord au sud et de l'ouest au centre our faire cela, qui se fait de la même façon en Chante-lnférieure et en SaAne-et-Loirc. On eût considéré •mme du dernier bouffon d'envoyer M. Turgol, inlen- »nl du Limousin, en Picardie, vers 1708, au moment
OÙ il était en train de transformer le Limousin. Mais il n'y a aucun inconvénient aujourd'hui à envoyer à Lille M. le préfet de Limoges, soit à la première, soit à la dixième année de son séjour à Limoges, puisqu'il y fait la dixième année exactement la même chose que la première, et puisqu'il fera à Lille exactement la même chose qu'à Limoges. Seulement M. Turgot faisait quelque chose en Limousin et les préfets modernes ne font rien du tout, quoique laborieux, ne créent rien du tout, où qu'ils soient. C'est parce qu'ils sont instables qu'ils n'ont aucune influence sur les populations et qu'ils ne créent pas autour d'eux une activité régionale; mais c'est aussi parce qu'ils n'exercent aucune influence sur les populations et ne créent aucune activité régionale qu'on peut les déplacer sans aucune catastrophe, qu'ils ne souffrent aucunement d'être déplacés et qu'ils ne demandent même qu'à l'être pour voir du pays.
Si tout se tient : inanité du rôle des préfets, néant de leur influence, impossibilité où ils sont de vivifier la province autour d'eux, instabilité et locomotion perpétuelle qui constituent leur façon d'être; tout devrait se tenir : stabilité, attributions plus étendues, initiative, liberté d'action, responsabilité, influence, autorité, activité partant d'eux et rayonnant autour d'eux, activité partant des alentours et aboutissant à eux. Nous avons des préfets, et ils sont très bien, à l'ordinaire; ce qui nous manque ce sont des gouverneurs de départements, comme l'ancien régime avait, dans ses intendants, de véritables gouverneurs de province.
DÉCENTnALISATEURS ET FKDÉnALlSTES 55
Une réforme aussi profonde devrait être faite à
IrLMrd des soiis-préfels. Il faillirait les siipprinier. On p«Mii mit les reuiplucer par un modesle et actif fonctionnaire qu*on appellerait sergent d'élections : il y lurait une certaine franchise dans cette réforme et aussi dans celle désignation.
La seconde catégorie de mesures décentralisatrices <{ui me paraîtrait sans danger consisterait à augmenter les attributions et les pouvoirs des conseillers généraux, des conseillers municipaux, des maires cl adjoints, sans jamais engager les questions de finances, du moins au-dessus d'un chifTrc fixé très bas, et au delà tlo limites tracées très étroites.
Ici je rencontre une petite question préjudicielle qu'il me faut vider. J'avais écrit dans l'article sommaire où j'effleurais ces questions : * Une certaine mesure d'autonomie rendue à cet égard, je ne dirai jamais à la commune, mais au canton, ti l'arrondissement, au département, à la région est dans les choses souhaitables », sur quoi M. Maurras s'écrie ; • Jamais
I la commune! Retenez, je vous prie, ce mot significatif
I I admirez-le. Ni le département, ni le canton n'ont en France de personnalité physique et historique bien marquée. L'arrondissement ou la région existent;
mais le premier est souvent mal dessiné et nos lois l'organisent tout de travers; la seconde n'a point d'existence légale... Un seul groupe est à la fois naturel, historique et légal, c'est la commune : et c'est la commune que M. Faguet repousse ou qu'il condamne à une tutelle indéfinie... Notez que je vois bien les raisons qu'alléguerait M. Faguet; mais j'aperçois aussi des causes qui le mènent à son insu. Sans doute les communes, étant des personnes complètes, de vraies unités politiques, sont capables d'autant de mal que de bien; et leur rendre immédiatement et d'un seul coup de pleins pouvoirs sur elles-mêmes serait une grande folie. N'empêche que c'est elles nos premières réalités politiques, ou, si l'on préfère, sociales, que l'on doive développer si l'on croit à la bienfaisance de l'action locale. Mais justement il ne semble pas que M. Faguet admette cette bienfaisance. Ne sont-ce pas ses qualités de professeur et d'universitaire qui l'en éloignent?... »
Cette enquête psychologique sur mes secrets mobiles et les tendances, inconnues de moi-même, qui agissent à mon insu sur mes idées, m'a extrêmement llatté; mais, vanité à part, c'est peut-être chercher bien loin des raisons bien vagues, alors qu'il y en a de toutes naturelles, où l'Université n'est pour rien, et que M. Maurras aurait vues du premier coup d'œil s'il n'était pas un peu étranger aux questions qu'il traite. II n'y a peut-être pas un décentralisateur qui ne sache et qui ne confesse que la commune n'est pas et ne peut pas être un élément de décentralisation véritable, et cela parce que la commune n'est rien du tout.
DÉCKNTnALISATEUnS ET FKDKUALISTES 57
l'iio commune c'est huit cents habitants, une commune c'est deux cents (^lecteurs. C'est (|uclquefoi8 beaucoup moins. Voyez-vous le puissant foyer de vie provinciale qu'on peut constituer avec cela ! Voyez-vous comme cela constitue une t personne sociale complète », une < vraie unité polititfue », une « réalité politique, ou, si l'on préfère, sociale »! Sur 3C000 communes françaises, a.iOOO n'ont ;xi.s trois mille habitants, j7 000 n'en ont pas mille; 17 000 n'en ont j)as cin(| cents ! Il y en a qui comptent vingt-cinq électeurs. « Comment, s'écrie ù ce propos, le très décentralisateur M. Dcs- « hani'l, ces petits groupes, même après l'extension d'attributions que leur a conférée la loi de 1884 », mémo avec toutes les extensions d'attributions qu'on pourrait leur conférer, ajouterai-je, « pourraient-ils tlcvenir des foyers de vie, des écoles de liberté? » V immense majorité des communes de France, loin d'être les admirables unités or^'aniques rpie voit en elles M. Maurras, sont de purs rieus sociaux.
Oui de purs riens, puisque, évidemment incapables de s'administrer elles-mêmes, évidemment incapables <le tirer de leur sein un homme, le maire, qui puisse les administrer, elles sont en réalité, — et (jne M. Maurras l'ignore, cela n'empêche point que tout le inonde ne le sache, — administrées par rinsliUiteur; ri l'instituteur étant un homme qui n'est point tiré d'elles, qui 1 .ur est donné par Tl-ltat, étant « un homme d'iUat », si on me permet le mot, elles sont et ne peuvent être administrées que socialement, que nationalement; elles sont, par leur petitesse, réduites à un pur néant politique; elles sont do purs riens.
58 qub:stions politiques
Voilà tout ce que je voulais dire et mes raisons vraies et bien terre à terre de l'avoir dit. Elles n'ont rien d'analogue à celles où s'est déployée l'imagination de M. Maurras; mais c'est qu'aussi elles sont si familières à tous ceux qui se sont occupés quelques heures de ces questions, que je n'avais pas cru devoir les énoncer et que j'aurais un peu rougi de les dire. C'est une banalité de la science politique que les communes de France, calquées sur les anciennes paroisses, ou imitées d'elles, sont une véritable erreur. Elles sont, trente mille sur trente-six mille, beaucoup trop petites pour exister, pour avoir une vérité ou même une ombre d'existence politique.
Remarquez que rien plus que cette dissémination, que cette pulvérisation n'est favorable à la centralisation. Parce que ces communes sont trop faibles, elles en arrivent, vous venez de le voir, à être politiquement des riens; parce qu'elles sont des riens, l'immense force décentralisatrice qu'elles constitueraient si elles étaient groupées et formaient des faisceaux solides avec centre important, n'existe pas, est supprimée avant d'être, est conjurée, pour ainsi parler. Un centralisateur effréné aurait voulu arranger les choses en vue d'opérer la centralisation et d'empêcher à jamais la décentralisation, il ne les aurait pas arrangées autrement. Diviser pour régner. Ici c'est subdiviser à outrance pour régner plus sûrement. De sorte que, ce qui est le plus grand obstacle à toute mesure décentralisatrice, c'est précisément ce que M. Maurras prend pour un élément incomparable de décentralisation, et chante aveclyrisme comme l'arche sainte des
DECENTRALISATEURS ET PéoéRALISTES S9
décentralisateurs. Et c'osl moi, qui, i m i , is, dans les conmuinos ro!>stnclcprcs(ïue invincible à toute décenlnilisalion, suis accusé, quand je ne compte pas sur elles, d'être si jacobin que je vais jusqu'à être universitaire. Il me semble «ju'il y a un vice de raisonnement dans rargumentation de M. Maurras.
Et 00 vice de raisonnement, j'hésito bien un peu à en chercher les raisons, parce que vous venez de voir que quand on clierche les raisons secrètes des idées des gens, il arrive qu'on en trouve de plaisantes : mais rassuré par mon manque absolu d'imagination, je m'aventure h supposer que tout simplement M. Maurras, sur 36 000 communes de France, a songé seulement i\ 500 d'entre elles, à celles qui ont dans les cinq mille habitants, à celles qui sont des villes, et qui elles, en eiïet, sont ou peuvent être des unités politiques. C'est ce qu'on appelait autrefois l'erreur par dénombrement incomplet.
S'il a pensé à cela, je serai de son avis. La petite commune, c'est-à dire la commune, puisqu'il y en a 35 500 sur 36000 qui sont petites, non seulement n'est pas élément de décentralisation, mais est, par son existence même, le rempart du régime centralisateur puisqu'elle le nécessite; la grande commune, le municipe, — donnons-lui ce nom pour la distinguer de ce qui précède et qui ne lui ressemble en rien, — est un élément précieux de décentralisation, et sur lui j'aurai tout à l'heure à revenir.
Cette faiblesse, ce néant de la commune a lellenuiit frappé les décentralisateurs, excepté M. Maurras, que ce sont eux qui ont tenté de tourner l'obstacle, non en
supprimant la commune, ce qu'ils n'ont pas osé faire, mais en lui substituant quelque chose sans la supprimer, ce qui est un peu la supprimer sournoisement. Ils ont inventé, en 1890, les syndicats libres des communes. La loi de 1890 permet aux communes de former entre elles, pour des besoins déterminés, des associations volontaires: et ceci est excellent, et voilà la véritable décentralisation, sérieuse, efficace et pratique. Tout jacobin doit être l'adversaire des syndicats des communes.
Je sais bien que cette mesure cloche par maint endroit. Les syndicats des communes, dûment enregistrés, possèdent la personnalité civile. Ils peuvent hériter, recevoir des dons, etc. Mais pour que la personnalité civile soit efficace, il faut avoir une personnalité réelle, c'est-à-dire une personnalité durable. Or un syndicat n'est pas une personne. Formé hier, il peut se dissoudre demain. Il n'a aucune fixité. 11 n'inspirera donc aucune confiance, n'aura aucun crédit, donc aucune force. C'est merveille comme le mot instabilité semble être la devise politique de tout ce siècle, chez nous du moins. Pour que le pays ne puisse pas avoir d'alliance durable avec un autre, on y change tous les sept ans le chef de l'État. Pour que les mesures législatives entreprises par une Chambre ne puissent pas être continuées, tout simplement, par une autre, on renouvelle intégralement la Chambre législative tous les quatre ans, et les nouveaux députés se trouvent en présence de tout à faire au lieu d'être en présence de quelque chose à continuer. Pour que les préfets ne puissent pas entreprendre une œuvre
D^X:P.NTnALISATEUnS ET F^oénALISTES 61
salutaire dans un coin dv pays et n'en aient pas mémo envie, on les déplace tous les dix-huit mois. Enfln pour qu'un district de France, compact, solide, consistant, considérable, je veux direipii pourrait Pélre, no le soit pas, on lui défend d'avoir une existence stable et prolongée; on lui permet d'être, mais on lui donne une existence clinui»eante, intermittente, aléatoire, proléiforme et à nuances variables comme celles du cou de la colombe. Le syndicat de communes, c*est le canton ù Pétat de nébuleuse.
Mais, c'est égal, c'est le canton, et voilà pour moi (et pour quelques autres) la vérité pratique en cette question; voilà le véritable élément de décentralisation, voilà la véritable cellule provinciale, c'cst-à-dirc nationale, le canton.
La commune n'est rien du tout. L'arrondissement, qui répondait à quelque chose quand il a été créé, qui était un morceau de territoire groupé autour d'un centre où l'on pouvait aller et d'où l'on pouvait revenir en une journée (il me semble que c'était cela, si ce n'était pas cela, je ne sais pas à quoi répondait ce découpage), l'arrondissement, depuis les facilités et rapidités nouvelles de communications, est remplacé par le déparlement; c'est le déparlement qui est une circonscription Icrriloriale où l'on peut aller et d'où ron peut revenir en une journée (en moyenne, bien entendu) et qui par conséquent constitue une assez bonne réparlilion du territoire.
Il a été mal fait; il n'a pas respecté les affinités naturelles; il a des limites bien arbitraires; mais encore il existe depuis plus d'un siècle, il y a habi-
lude prise de lui; s'il a violé jadis des affinités naturelles, en un siècle il en a créé qui, à leur tour, sont à respecter ; il répond en soi à quelque chose et par Faccoutumance à beaucoup de choses; il a atteint sa majorité; à en parler en vérité, il existe; il faut le garder.
Ce qui existe donc en France réellement, c'est le département et le canton, rien autre.
Car, vraiment, sans y mettre aucun parti pris et en confessant, comme on doit faire quand c'est vrai, que j'ai quelque hésitation dans la pensée sur ce point, je ne vois guère que la province, ou même la région, ait une existence bien réelle en France, année 1899. Les intérêts communs à toute une province ne me frappent pas très vivement.
Commençons par dire qu'il ne saurait être question des provinces d'avant 89, qui n'étaient pas des provinces, qui n'étaient que des gouvernements et des gouvernements souvent conçus en dépit du bon sens. Tout petit gouvernement de l'Aunis, tout petit gouvernement de la Saintonge, tout petit gouvernement de l'Angoumois, à côté de l'immense gouvernement de Guyenne et Gascogne, tout petit gouvernement du Lyonnais à côté de l'immense gouvernement de la Bourgogne, cela n'était fondé sur rien du tout. Et c'est magnifique comme les affinités naturelles et les concordances d'intérêts étaient respectées là dedans! La Bresse appartenant non au Lyonnais, mais à la Bourgogne, et gouvernée non par Lyon mais par Dijon! Mende gouverné par Montpellier, et Rodez par Bordeaux! Non, évidemment, quand on parle de province,
néCRNTnAUSATEURS ET Fén^IRAMSTES ^3
on parle do régions, de régions toutes nouvelles qui seraient constituées, chacune du groupement du trois ou «pialre départements ou qui seraient beaucoup plus considérables et constituées chacune du groupement de quinze ou vingt dé|)artemcnts.
Dans le premier cas, je n'en vois guère Tutilité. Prenons Touraine. Anjou et Maine, quatre déparlemcnis. Voyez-vous bien les intérêts communs de ces quatre départements et pourquoi chacun serait avec les trois autres plutôt qu'avec d'autres? Prenez Vienne, Deux- Sèvres et Vendée. C'est le Poitou. Affinités de race, traditions historiques. Voyez-vous les intérêts du Poitou mieux servis par un conseil régional que par les trois conseils départementaux qu'il possède? Cela ne me frappe pas vivement. Ce serait une complication plutôt qu'une amélioration. Le département a bien sa vie propre, désormais. Il est assez grand pour l'avoir assez forte; il n'est pas trop grand, ce que serait la province, qui, notez ce point, vivifierait sa capitale et luorait un peu ses autres villes, en telle sorte que Maine-Anjou-Touraine gouverné par Angers, agrandirait Angers, mais ferait décliner Tours, Le Mans et Laval. La provincialisation ainsi comprise ne me séduit point.
Quant à la provincialisation par grandes régions, quant à la régionalisation, appelons-la ainsi pour cinq minutes, elle me séduit encore moins. La France est divisée en cinq régions : Ouest, Nord, Est, Midi, Centre, selon les intérêts communs et généraux du Centre, du Midi, de l'Est, de l'Ouest et du Nord. Mais ne voit-on pas tout de suite que ces intérêts régie-
64 QUESTIONS POLlTTQUnS
naux sont des intérêts nationaux? Ne voit-on pas tout de suite que des intérêts communs à tout l'est de la France sont tellement mêlés aux intérêts de la France entière, soit en y étant conformes, soit en étant contradictoires avec eux, soit en ayant un peu de ce caractère-ci et un peu de ce caractère-là, dans tous les cas tellement impliqués dans les intérêts généraux du pays entier, que, sur avis et vœux des conseils généraux de la région, ils ne peuvent en définitive être utilement discutés que dans les conseils de la nation tout entière, que dans le Sénat et dans la Chambre?
Écartant donc la commune, qui n'est rien, écartant l'arrondissement, qui, dans l'état actuel des communications et informations, ne répond à rien, ajournant la province ou rcrjion dont la constitution peut être, un jour qui viendra, utile à certains égards, pour le moment me paraît parfaitement inopportune; — je ne vois en France, comme unités politiques et administratives bien constituées et viables, que le département et le canton.
On comprend maintenant pleinement pourquoi j'ai écrit ces paroles scandaleuses : « Je ne dirai jamais la commune » et pourquoi j'ai insisté un instant sur ces syndicats des communes, à la fois pour me féliciter qu'ils aient été autorisés par la loi et pour déclarer que j'attendais d'eux peu de chose. C'est que le véritable syndicat des communes, vrai, solide et permanent, c'est le canton; c'est que le véritable groupe primaire social, c'est le canton; c'est que la véritable cellule organique de la France, c'est le canton. C'est la chose la plus bizarre de notre histoire moderne que le
n^.cRNTnALiSATeuas bt féd^iualistes 65
lépris qu'on a fait du canton. On a conhlilué la corn-
lunc, rarrondisscmcnt, le département; du canton
a n'a rien fait, qu'une circonscription judiciaire. Il
i.vrait tHrc tout, avec le département; et il n'est rien.
«o c syndicat des communes tout formé >, comme
! .ippelle M. Deschanel, est un petit corps social très
ien fait. Il est moitié rural, moitié urbain; il a un
' nlrc vital assez fort: il a pour capitale une petite
ille où se trouvent un certain nombre de citoyens
ilrlligenls, et de rinlelligcncc qu'il nous faut, suffi-
imuienl éclairés sur les choses générales et très au
ourant des choses de l'agriculture et des besoins
iiraux. Il est un point d'attraction de tout un rayon
srz important. Il s'y lient des foires souvent, prcscjuc
•ujours des marchés hebdomadaires; le juge de paix
siège ; comme le chef-lieu do département est le lieu
il l'on peut aller et d'où l'on peut revenir en une
; »urnée en chemin de fer, le chef-lieu de canton est lo
lieu d*où Ton peut revenir en une journée à pied. Lo
inlon qui, du reste, comme circonscription judi-
laire, existe aussi bien que l'arrondissement et le
département depuis un siècle, et auquel les popula-
iions se sont habituées, est à tous égards la véritable
'llule sociale. C'est le canton qui doit être notre base
de décentralisation.
Vous voyez bien que la nature dos choses, qui est notre maîtresse à tous, y tend elle-même, puisque à ce canton, qui n'est quasi rien selon la loi, tant de choses, néanmoins, comme fatalement se sont déjà concentrées. Il a fallu, malgré la nullité légale du uilon, instituer au canton des commissions consul-
tatives pour les écoles, les chemins, l'assistance. Il a fallu permettre aux communes de se syndiquer, et qu'est-ce que ces syndicats des communes, sinon des manières de cantons temporaires, indéterminés, intermittents, élastiques et pour tout dire un peu vagues; mais enfin des je ne sais quoi faisant office de canton?
Le mouvement naturel des choses nous indique la solution. Pendant que la commune continue à n'être rien, parce qu'elle ne peut rien être, et n'est qu'une parcelle de territoire administrée par un instituteur; pendant que l'arrondissement languit et que le cheflieu d'arrondissement n'est rien pour les affaires et ne constitue qu'un chef-lieu de canton plus gros que les autres, le canton se forme de lui-même et se constitue comme unité sociale, d'une manière très apparente, en dehors de la classification légale et officielle. Suivons les indications de la nature elle-même. Une bonne idée c'est toujours un fait qui est devenu une idée. Le canton est désormais un fait assez important pour devenir une idée.
Constituons le canton, donnons-lui la personnalité civile sans laquelle un fragment social n'est jamais un corps vivant; constituons le conseil cantonal, supprimons le conseil d'arrondissement, laissons s'éteindre doucement la pseudo-vie municipale des petites communes; et qu'aurons-nous créé ain&i?La véritable vie municipale. Le canton avec sa petite ville et ses dix ou douze villages; le chef-lieu de canton avec les dix ou douze villages qui l'entourent, surtout dans la France moderne, ramassée et contractée par la facilité de
DÉCENTRALISATEURS ET PéOBHALISTKS j67
uoiiimunicalions ; c'est le véritable municipe français ; c'est à lui, cVsl iMi lui que commence lu vie sociale.
El c'est ici que je rencontre les villes proprement •iit«*s, les villes au-dessus de sept mille habitants, les
lies < communes » auxquelles je crois bien qu'ait véritablement songé M. Maurras. Eli bien, ces villes, <)>ine part ce sont des villes, en général chefs-lieux do
jiarlement, sièges des conseils généraux, munies ilc préfets, etc. Et d'autre part ce sont des cantons. Ce sont des cantons urbains, comme les autres sont des
lions ruraux avec le petit centre urbain nécessaire pour qu'il y ait vie sociale élémentaire. Ce sont des cantons urbains. Elles doivent être constituées, pour qui regarde leurs intérêts, en cantons avec leur L'uulieue. On dit toujours, et avec combien de raison : « La mémo loi peut-elle convenir à des communes de
iix cents électeurs et à des communes de cent mille leurs? Peut-elle convenir là où les lumières et les
^^ources varient dans de si fortes proportions? Faut-il r --Ireindre les droits de tous en raison de l'incapacité lie quelques-uns, ou accorder à certains des droits qu'ils sont manifestement incapables d'exercer? » Ces observations absolument justes dans l'état actuel des choses, cesseraient (sauf exception, peut-être, pour deux ou trois très grandes villes qui sont, non des municipcs,
lis des nations), si la commune disparaissait, s'il
\istait, avec le département, que le canton, et si is avions toujours affaire, en uu municipe, à un
1 ps social plus ou moins considérable, plus ou moins ^*os, mais toujours organique, toujours viable, toujours muni de ses éléments sociaux constitutifs. — H y
aurait tout simplement des municipes ruraux ayant pour tête le chef-lieu de canton, et ayant dos intérêts surtout agricoles; et des municipes urbains, constitués par une ville et sa banlieue, ayant surtout des intérêts industriels, commerciaux et intellectuels. Et le travail fait dans les conseils des cantons ruraux serait bon, et le travail fait dans les conseils des cantons urbains serait bon aussi. Voilà, ce me semble, la répartition rationnelle et naturelle du territoire et le groupement rationnel et naturel de la matière nationale.
Et ces cantons et ces départements , comment devraient-ils vivre? Conformément à nos principes, posés plus haut, avec toute l'autonomie, toute Tindépendance, toute l'initiative compatibles avec l'épargne et le ménagement de la fortune nationale en sa source, c'est-à-dire, sachons le reconnaître, avec une autonomie et une indépendance et une initiative très limitées, mais encore avec plus de liberté d'action, beaucoup plus qu'ils n'en ont à l'heure oij nous sommes.
Par exemple :
Pourquoi le municipe (dans notre système ce n'est pas la commune, c'est le canton), pourquoi le municipe n'aurait-il pas, pour ses routes, pour sa police, pour son assistance publique, pour la garde de ses monuments, pour ses foires et marchés, pour tout ce qui est à lui, bien à lui, évidemment à lui, sans qu'à le garder à soi il y ait le moindre inconvénient pour la sécurité nationale, ses fonctionnaires à lui, nommés par lui, et révocables par lui, sous cette seule réserve importante, mais sommaire et globale, que son budget des dépenses ne devrait pas dépasser une certaine
DÉCKNTHALlSATKUaS ET KhiihllAl.lMKS 69
limite flxéo par Tl^tat, qui csl seul impartial dans la
• |ii • lion «le savoir si les dépenses d'un mnnicipo »l. |..i>senl ses forces?
Et ceci est bon pour le développement do la vie 'ocalc, et la limite même, encore, que j'indique, est es bonne pour ce développement lui nuMiie de cette ii; locale. Caria tendance du munieipe sera évidemment d'avoir un admirable service de fonctionnaires, it ifi^lre adnnnistrée somptueusement. Mais la limite iidi^élaire sera là, qui le forcera à n'avoir pas tant de • nclionnaires que cela; et alors quoi? Alors il remplacera les fonctionnaires qu'il désirerait et qu'il ne pourrait pas payer, par des citoyens de bonne volonté i|ui feront pour rien les petites et moyennes fonctions municipales et qui seront enchantés de les faire. Nous sommes encond>rés en France de fonctionnaires de
• juatrième ordre qui ne font presque rien. La plupart de leurs petits fonctionnements pourraient être réalisés par des hommes de derni-fortnne fjui ne font rien du tout et qui seraient flattés d'être nii|M'lés à faire quelque chose. ChilTres de M. Deschaml . « Là où muis avons dix fonctionnaires, les Anglais en ont un, I< s Allemands, Hollandais et Italiens : quatre. »
iresl-ce à dire? Qu'une foule de petites fonctions, ne
priMiant que le quart ou le cinquième de la vie d'un
lioiMine, sont, en France, rétribuées, en Angleterre et
ailleurs exercées par des hommes de loisir ou do
ît^mi-occupation, qui ajoutent cette fonction à leur
iTairc personnelle, (|ui la font fort tliligemment, et jiii, par elle, s'exerçant à l'administration, au maniement tles rlio^r< i.'flles, deviennent au point de vue
politique, des citoyens intelligents, avisés, pratiques, au lieu d'être des politiciens de petit café récitant l'article de la Libre Pensée ou de Vîncohérent.
Cette population de petits administrateurs, dont la vanité française, qui a ses bons côtés, ne laisserait pas les cadres vides, est la chose qui n'existe pas chez nous, qu'il faut s'appliquer à faire naître et qui me semble beaucoup plus facile qu'on ne croit à réaliser. Une foule de conseillers municipaux (cantonaux), d'élus du conseil municipal, d'hommes de confiance du conseil municipal, délégués à telle petite fonction municipale ou à telle autre, les uns à titre gracieux, les autres légèrement indemnisés, le tout sous la sauvegarde de cette limite budgétaire, fixée par l'État et qu'on ne pourrait en aucun cas dépasser, cela me semble chose éminemment décentralisatrice; éminemment vivifiante, éminemment destructrice de la plaie du fonctionnarisme d'État, et encore éminemment conservatrice.
C'est la grande œuvre à faire en France.
Et ce que je dis pour le municipe, je le dirais exactement dans les mômes termes pour le département, avec les mêmes extensions de la vie locale et des attributions des conseils généraux, avec les mêmes mesures limitatrices et les mêmes sauvegardes. Car l'État doit être toujours celui qui dit à ses membres : « Certes, administrez-vous comme vous voudrez, selon vos instincts et vos besoins et votre tempérament; mais sans tarir en vous les sources oii je puise pour ma sécurité, pour ma prospérité et pour ma défense, c'est-àdire pour les vôtres. »
D^CENTRALISATKUnS BT Fél)l{ltALlSTK.S 71
J'nrrive à ce à quoi je tiens le plus et à ce que je :\\ pas eu le bonheur de faire comprendre, à ce que li nppolé les t Fôdérnlions de volonlds ». .l'ai Hé jugé de très haut sur ce point. Fédi^rations
• le volontés! Avec l'accent de la plus profonde pitié, M. Maurra.s s'écrie : t Je voudrais qu'on me dft combien d'esprits par siècles (.sic, au pluriel; je ne comprends pas bien; mais ce doit être ma faute) et combien
ir nations (s»c, au pluriol)disposentd'une volonté; et,
MIS ce petit nombre de volontîiires, combien semblent
•nloir avec constance et fixité! 11 n'est cependant pas
jossible d'asseoir sur des velléités, sur des désirs, sur
• les caprices incertains les premiers fondements de 1 oidre public. » — C'est un décentralisateur qui parle tinsi; c'est môme un fédéraliste. Au premier abord, et
» voue que je n'ai pas trouvé le second, c'est le langage
.1 un autoritaire fieffé, d'un centralisateur têtu et d'un
:)('obin effréné. Car enfin quelle est la traduction iné-
! table? Il n'y a qu'un esprit par plusieurs siècles et
ip plusieurs nations qui puisse organiser l'ordre , ublic. Ne laissez rien faire h l'initiative individuelle, i|ui n*cst que velléité incertaine et caprice vague, et îui est un pur rien et une simple ombre. En trois
I 'des, il y a un Richelieu et un Napoléon qui organise tout, et c'est tout; et des initiatives individuelles, {iinnd bien même elles chercheraient à se grouper et à se fédérer, il ne sort rien.
Quelque centralisateur que je sois, je suis moins
bonapartiste que cela, et quelque jacobin que je puisse être, je suis moins que cela Constitution de l'an VIII. Je crois que la décentralisation est possible, sans croire que nous y marchons à pas de géants, et je crois qu'au fond de la question de décentralisation, il n'y a pas autre chose qu'une question de liberté; et je crois que tout ce que j'ai dit plus haut a sa petite, son honnête valeur, mais tout compte fait n'est pas grand'chose, ne serait pas grand'chose, même réalisé, si, pour effectuer une décentralisation sérieuse, ne s'y ajoutait le désir sérieux d'une plus grande initiative individuelle, d'une plus grande liberté individuelle, et des groupements sérieux et des fédérations sérieuses de ces désirs.
Car n'oubliez jamais ceci : les libertés ne se donnent pas; elles se prennent. Ce qui est libre dans une nation, c'est une volonté qui a conscience d'elle-même, qui s'est affirmée énergiquement, qui est devenue une force, qui a rencontré d'autres forces analogues à ellemême, qui s'est associée à elles et qui s'est fait avec elles sa place au soleil. En dehors de cela, il n'y a que l'État, et une plus ou moins judicieuse, plus ou moins pratique organisation et distribution du travail qu'il impose à ses sujets, ce qui n'est que décentralisation artificielle et non réelle et vivante.
La décentralisation vraie, c'est le désir, chez l'individu, de faire quelque chose par soi-même, et, pour le pouvoir faire, de s'associer à d'autres individus mus du môme désir. Les chrétiens ont réalisé la premiêie décentralisation connue et elle fut d'une certaine taille. Ils ont tout simplement eu l'idée que quelque
chose dô rtiomme fiU enlevé à VPAal cl oppnrtliil à ritoiiiinc, et ils so sont groupés et fétlérés selon ce tiésir et selon celle volonté. Ils n'ont pas trop mal réussi. Voilà un petit exemple de décentralisation véritable.
Ainsi se fera la décentralisation, si elle doit se faire. Les forces vraiment vives d'un pays ce sont les forces libres et qui veulent l'être et qui, tout en étant d'éner- {^{(jues volontés individuelles, ont Tinstinct de Tassocialion. Les syndicals des communes, lii où ils se forment, sont des signes de vitalité locale et des éléments précieux de salutaire, de vraie, de non artificielle, de non oflicielle et de non factice décentralisation. De mémo les syndicats industriels, de même les syndicats agricoles qui sont Tavenir même de la nation et la digue du socialisme. De même, car il faut être aimable pour ses adversaires, de même tel bon petit syndicat intellectuel comme le c félibrige », qui n'est pas autre chose qu'une fédération de volontés dans un but déterminé, et qui aurait dû avertir M. Maurras que des velléités individuelles pouvaient se fédérer et s'organiser assez proprement et poursuivre une œuvre avec « constance et lixité ».
Voilh ce que... ce qu'il n'y a pas lieu d'encourager, car l'initiative individuelle ne s'encourage pas; mais voilà ce qu'il y a lieu de considérer avec satisfaction et à quoi il y a lieu d'applaudir. Car toute œuvre de décentralisation partie du centre pourra être bonne comme meilleure organisation, connue bonne mesure administrative; mais n'aura pas de valeur réelle, n'ayant pas de profondes nicinof; ; et In véritable décen-
tralisation est excentrique, dans le véritable sens du mot, bien entendu.
Mais la vérité est que M. Maurras, sans s'en douter, < à son insu » — et puisqu'il le dit de moi, il me permettra de le dire de lui, — est parfaitement centralisateur et a toutes les défiances et tous les préjugés du centralisateur stratifié. Les fédérations de volontés! Mais ne voyez-vous pas, s'écriera-t-il, que cela est menaçant pour la patrie, est attentatoire à la patrie! € Toute association professionnelle et morale perce, découvre, démantèle notre frontière, toute notre frontière!... Le lien moral est cosmopolite. Cosmopolite le catholicisme, le protestantisme, la communauté financière, la communauté scientifique », etc.
Voyez-vous bien l'Étatiste intransigeant, qui, sitôt qu'il aperçoit dans l'État quelque chose qui n'est pas strictement l'État, croit l'État perdu, la frontière ouverte, les volontés individuelles lâchées en désordre et franchissant les frontières et abolissant l'idée de patrie; qui se défie de tout individualisme comme d'une sécession et qui pose en principe : « Tout individu qui se sent lui-même comme individu est un transfuge. »
Et il va, il va; car j'ai dit qu'il a de l'imagination. Il voit l'abîme où je tends et où je cours avec des idées comme les miennes : « M. Faguet se dirait à la fois patriote et cosmopolite, citoyen de la France jusqu'à la ruiner par la centralisation, et partisan d'une cité européenne jusqu'à supprimer les frontières pour le jeu le plus libre de l'esprit d'association, que je n'en serais point surpris. »
DÉCENTIIALISATEI'RS ET FKDKHALISTKS 75
Moi. ji» le seraÎH, h pnrier franr. Je no vols pas en • jiioi l'esprit d'asftoriiiljon, entre citoyens chi niônic l'.iys, pent ruiner I« palriotismo. Je connais le» timi-
•ili^s respectables et les défiances parfaitement dignes
: lUre honorées, à cause de ce dont elles sont le sipue,
li'S centralisateurs radicaux, au nombre desquels je iiM '•' M. Maurras; mais ces défiances me paraissent tout à fait excessives.
Il y a, certes, quelque chose de très sérieux au fond «le cette considération de M. Maurras. Oui, une fédé- I .ition de volontés est une patrie. On voit que je ne mar-
'cuide pas sur les mots. Une fédération do volontés
[ une Ame commune que se donnent un certain
ombre d'individus associés dans une même pensée,
I une Ame commune, c'est la définition même de la |i;ilrie. Le félibrii^'c (l'exemple est commode), le féliliiis-e, par exemple, c'est une petite patrie que se sont donnée quelques centaines de bons esprits amoureux (lu beau lan^'age provençal, et il y a un patriotisme félibrécn. Il faut In déclarer tr«'S fr.iiîclKMiiciil rf Inui- «luillement
Mais, ;"» cv romple, tout est sécession, tout est atlenfatoire à la patrie dans un Ktat, sauf dans les I^tats où
1 n*y a rien! Mais je fais partie d'une société de gymnastique et je l'aime beaucoup : « Comment donc, mon-
l'Mir. vous n'êtes donc pas patriote! — Hein? — Vous
»pe société de gymnastique; vous n'aimez
'iMtic p.is la France! — Oh! — Non, vous no l'aimez
pas! Car enfin, vous aimez les gymnastes du monde
ntior? — Un peu. — Vous n'aimez donc pas votre pays. Vous ouvrez la frontière, tout-^ la frrinti» r(M »
Ce n'est pas mal raisonné du tout; mais c'est un peu trop de raisonnement. C'est de la logique à outrance. Cela peut s'appliquera tout, à ma province que j'aime et que j'ai sans doute tort d'aimer, à ma ville chef-lieu, à mon village, à ma famille, à ma femme. Si j'ai épousé une Anglaise, je ne suis plus patriote et j'ouvre la frontière, à moins toutefois que je n'aime pas ma femme. Diantre, l'État est jaloux! Il est exclusif dans l'amour qu'il exige qu'on ait pour lui!
Comment M. Maurras ne voit-il pas que son raisonnement s'applique aussi bien à sa chère commune qu'il veut qu'on adore, qu'à ma chère fédération de volontés que je souhaite qu'on aime?
Ce n'est pas qu'au fond, M. Maurras n'ait raison. Seulement, il a raison tout au fond et à l'extrême. Il peut arriver, il est arrivé que l'amour pour la petite patrie l'emportât sur l'amour pour la grande. Quand la petite patrie est une ville, un canton, une province, cela s'appelle le particularisme. Quand la petite patrie est une patrie morale, corporation, association, religion, cela s'appelle, non pas précisément cosmopolitisme et le mot est très impropre; cela s'appelle de différents noms selon les différentes choses qui sont aimées préférablement à la patrie. Il est très vrai, trop vrai selon moi, que quelquefois, l'amour de la petite patrie l'emporte sur celui delà grande, et que l'esprit de sécessionisme se développe dans une province ou dans une autre. La Vendée a existé, et elle existerait à nouveau soit au nord, soit au midi, si la grande patrie, si l'État, qui croit toujours avoir tous les droits et qui les a, de fait, oubliait qu'il a aussi des
DtoENTnAMSATEUHS ET FKDKHAMSTES 77
devoirs, au nombre desquels est celui de no blesser prorondément aucun des sentiments qui r^^'iient dans telle ou telle partie de son territoire. VA de mt^mo l'amour de la petite patrie morale, corporation, association, religion, peut l'emporter sur l'amour de la patrie proprement dite. — Pour conjurer ce danger, quoi? (jue pouvezvous inventer? D'interdire et de cond)attro chez l'individu toute espèce do sentiment qui ne soit pas le pur et simple patriotisme? Car remarquez bien qu'il le faudrait, tout sentiment pouvant devenir exclusif, s'il est fort, et, par association entre ceux qui sentent de la môme faron, pouvant devenir une de ces patries cosmopolites que vous redoutez. Et c'est bien pour cela que le fond de l'Ame du jacobin est précisément ce que je viens de dire : la haine à l'égard de tout sentiment qui n'est pas celui de l'absorption de l'individu dans l'Etat, et le ferme propos de poursuivre comme un crime tout sentiment qui n'est pas celui-là. Seulement, ce n'est pas comme cela que l'on fait de la politirjuc pralir(ue. C'est même comme cela qu'on ne fait rien du tout; parce que si Ton réussissait, selon le mot épouvantable d'un prétendu sociologue contemporain, à « nationaliser les personnes », on n'aurait réussi qu'à une chose, c'est à détruire les personnalités, et la nation serait composée de trente-six millions de zéros.
Non, il faut permettre à l'individu d'aimer autre chose que sa patrie, moins que sa patrie. Le péril subsistc, je le sais. Dans un pays où le patriotisme aurait disparu, il est parfaitement ineonlestahle (pie les IVmUrations de volontés seraient destructrices de la patrie.
De même que dans un pays où le patriotisme est audessus de tout, les fédérations de volontés se subordonnent tout naturellement au service de la patrie et en effet la servent. Dans un pays de patriotisme, on se fédère en vue d'une certaine œuvre à accomplir; et cette œuvre on lui donne pour but la patrie plus forte, plus grande, plus sûre et plus glorieuse. On se fédère pour faire de la gymnastique; mais, si c'est d'abord pour être gymnastes, c'est, par delà, pour être soldats et créer une race de soldats. On se fédère pour « l'action morale > ; mais, si c'est d'abord pour répandre le goût de la raison et de la vertu, c'est, par delà, pour contribuer à une France grave, raisonnable et saine. On se fédère pour l'étude des questions agricoles, et c'est pour savoir mieux cultiver; mais c'est, par delà, pour que la France mieux cultivée soit capable de nourrir un plus grand nombre de Français, et même dans des frontières rétrécies, soit plus grande qu'elle ne fut jamais.
Ainsi de suite. Oui, certes, les fédérations de volontés ne sont salutaires que subordonnées à l'idée de patrie. Mais c'est dans l'hypothèse du patriotisme existant que je raisonne; c'est pour une nation douée du sentiment patriotique, et où il est le premier, que je raisonne. S'il existe, les fédérations de volontés sont inspirées et provoquées précisément par lui; et elles le servent. S'il existe, il est à la fois et la racine même des fédérations de volontés et leur but. Elles vivent en lui, se meuvent en lui, sont en lui, sont par lui, sont pour lui.
— Et s'il n'existe pas? Ah! ahl
DéCENTHALlSATEURS ET FÀDftnALISTES 79
— Eh bien, 8*il n^existe pas, je n*ai rien à dire du tout, puisque je n*ai pas afTuiro à une nation. Je n*ai pas h fiiiro de sociologie puis(]ue je n*ai pas affaire & iiito socit'U^. Je ne dis rien de rien. Je ne fais pas cet .iiih i> ir vais jouer au billard. Tout ce que nous
K-oiituns aux populations, nous, 6ocioU>;<iies ou étu-
lants en sociologie, suppose que nous parlons à un
ptHiple, et, en dehors do ce cas, n*a pas lieu même
«1 (>trc pensé. Le but du politique n'est pas de créer
une patrie si elle n'existe pas; il y perdrait sa peine;
•a but est, étant donnée une patrie, de chercher
-^ moyens de la rendre plus forte en la faisant
icux organis''e. Dans un pays sans patriotisme, dos
• lérations de volontés, tout autant que des organisa-
ons locales, régionales, municipales et départemen-
les. tout autant que de l'équilibre des trois pouvoirs
de l'organisation du régime parlementaire, je me
.loque également; car tout cela, dans un tel pays, se
\aut absolument et sera aussi inutile, de quelque
•;on ({u'il soit disposé. Je suis traïuiuille là-dessus.
Mais, dans un pays que je suppose subordonnant
ut ce qu'il fait à l'idée de patrie, je m'inquiète au
utraire de tout cela, et je dis, entre autres choses,
le les fédérations de volontés sont les muscles mômes
- la patrie, parce qu'elles sont des volontés qui se lient et qui s'enchaînent, parce qu'elles sont des fibres vivantes qui forment faisceaux.
Mais encore n'y a-t-il pas moyen d'obtenir les grou-
iils moraux, sans aucun risque du danger, où,
avisaient de ne se point subordonner au patrio-
li^iii«-, ils pourraient courir? Oui, il y a un moyeu, me
répond M. Maurras : — < L'ingéniosité du fédéralisme, chez M. de La Tour du Pin et chez M. Barres, consiste à unir les deux ordres de groupements, le territorial et le moral, dans une forte et complexe organisation communale, provinciale et nationale. » — Sans doute, sans doute; mais j'ai la double infirmité de ne comprendre absolument rien à cette formule, et de cher, cher dans toute la brochure de M. Maurras une définition plus claire du fédéralisme, sans réussir à la trouver, ce qui me contraint à revenir à celle-ci comme à la plus satisfaisante.
Et maintenant quelles sont les chances de cette décentralisation limitée que je souhaite très vivement, autant que tout ce qui est fédéralisme m'est odieux? Il faut l'avouer, elles sont assez faibles. La centralisation sociale, la centralisation politique, la centralisation administrative, la centralisation intellectuelle mème,sont prodigieusement servies et aidées par une centralisation de fait, par une centralisation économique, dans le sens le plus étendu de ce mot.
Le fait moderne universel, c'est que chaque nation est six fois plus petite qu'elle n'était autrefois.
Je disais plus haut que ce qu'était l'arrondissement autrefois, le département l'est aujourd'hui, parce que le temps qu'il fallait autrefois pour aller au chef-lieu d'arrondissement est celui même qu'il faut maintenant pour aller au chef-lieu de département, ce qui fait que,
DICKNTnALISATRURS BT Pi^D^.RALISTES H|
I • ..ii|. I utilité de raiTondissomcnt no se fait plus itir c. la est vrai de la France, et de tout autre pays lojM m comme de l'arrondissomonl cl du départe- . iil. La rapidité des communications a contracté les (ions autour de leur centre. Elle les a ramassées et literies.
Par conséquent, que la vie s'éloigne de plus en plus •s extrémités et afflue au centre, cela est tout simpleiiH-nt dans la nature des choses.
La France souffre de sa centralisation, c*e: t évident. lis rllo non souffre pas assez, et c'est parce qu'elle Il «Ml souffre pas assez qu'elle en souffre. Cette centralisation ne lui est pas insupportable. Si elle lui était insupportable, tout naturellement elle ne serait pas apportée, et elle cesserait, et elle ne serait pas. Tout fait à Paris, et c'est mauvais, certes; mais c'est qu'ù la riprueur tout peut se faire h Paris. Tout s'y fait assez lal, niais non pas assez mal pour que les provinces -lent absolument forcées de le faire elles-mêmes. On lit, à peu près, aller comme cela. On se déplace faciinent, on a des nouvelles et des informations et des aseignements sur une affaire, très rapides, facileiiH^nt. On peut, «^ peu près, aller comme cela, (''est ce (1. mi-mal qui entretient le mal, parce qu'il est demimal, et point mal assez extrême pour forcer le bien à naître.
Kt ce régime ne paraît pas sur le point de changer. ■ ne vois pas une invention moderne : télégraphe, léplione, cyclisme, trains de cent kilomètres à riieure, iiis me dire à chacune d'elles : < encore un agent iipérieux et décisif de centndisation. » Si cela con-
Wt'I-ffTIOMS FOLiTigun. 6
tiniie, de même que rarrondissemcnt a été remplacé par le département, de môme la France entière sera un département administré tout entier par son cheflieu.
Évidemment, c'est déplorable ; mais c'est le mouvement même des choses. Il n'y a pas trois centres où un seul suffit, même quand il ne suffit qu'à peu près; il n'y en a qu'un, il ne peut y en avoir qu'un. Tant qu'on n'aura pas empêché les voyageurs de venir en huit heures de Bordeaux à Paris, Bordeaux ne redeviendra pas une capitale; tant qu'on n'aura pas mis Bordeaux à cinq jours de Paris, comme il y était autrefois, le nombre des kilomètres n'y fera rien, et Bordeaux sera un voisin de Paris, et de deux villes voisines la plus grosse se fait centre depuis le temps d'Albe-la- Longue. A cela personne au monde ne peut rien, excepté l'homme qui empêchera la science de faire des inventions et des découvertes.
Faut-il pour cela se croiser les bras? Point du tout. Montesquieu avait bien de l'esprit. Il a inventé la théorie des climats générateurs des lois, non pas pour dire de s'y conformer, mais pour recommander d'y désobéir. C'était un fataliste qui dressait l'idole du fatalisme pour lui faire des pieds de nez. II avait de la liberté d'esprit. Mais, s'il vous plaît, il n'avait pas tort. 11 raisonnait ainsi : « Les climats font les mœurs; mais aussitôt qu'on le sait et précisément parce qu'on le sait, on doit, par les mœurs, réagir, autant qu'on le peut, contre le climat. Les mœurs font les lois; mais aussitôt qu'on le sait, et précisément parce qu'on le sait, on doit, par les lois, réagir, autant qu'on le peut,
DKCENTIlAMSATKLns ET rKI)KRALI8TES 83
outre les mœurs. » II n*a pn» dit cela tout le temps, mais il Ta dit une bonne dou/aine de fois.
Ilicn de plus juste. La reniralisalion est une fatalili'*
■ istoriipie; cela me semble incontestable. Elle a du
ion, elle a du mauvais. Ce que nous avons h faire, co
lost point <!«' la laisser accomplir son «euvre avec des
mines de fatalisme oriental et en nous asseyant devant
(*!le. Nous ne pouvons certes pas lui dire : « Tu n'iras
pis plus loin »; nous ne pouvons pas l'arrêter, mais
MOUS pouvons l'enrayer, si nous trouvons qu'elle va trop
\ile. l-lle va son train propre; à cela rien à faire; elle
I trouvé dans notre précieux système impérial, elle a
ouvé dans notre bienheureuse constitution <le Tan
III un terrain uni qui ne l'a pas mal aidée à bien
>uler. Nous ne sommes pas forcés du tout de lui
•nserver soigneusement carrirre si douce. Nous pou-
oiis faire qu'elle n'aille que de son viouvcmmt naturel,
ans être, de plus, aidée, secondée, poussée, accélérée
ir nos institutions, qui sont travaux d'art; et si aller
iriMuent et simplement, contre elle, comme par
scmple mettre toutes les institutions centrales do
I l!tat à ('astelsarrazin, serait une folie; ne pas courir «l-'vantelle en lui moidrant le chemin et en lui frayant
II voie serait tout simplement de la prudence. Kncourai^eons donc, développons avec soin et surtout, et au moins, ne laissons pas périr tout ce qui en I i-anceest élément ou seulement germe de décentrali-
ilion administrative, morale ou intellectuelle. Un
«Miiplc : on se moque de moi parce que j'aime toutes
s religions. Je crois savoir pourquoi. C'est que les
i -ligions sont dos forces morales qui encadrent l'indi-
vidu pour le soutenir, de plus près que TÉtat ne pourrait faire; ce sont des forces décentralisatrices; et si elles sont plusieurs, c'est excellent. Si une seule existait, ou elle se confondrait avec l'État et encadrerait l'individu d'aussi loin que le fait l'État et le soutiendrait peu; ou elle serait en lutte avec l'État, et étant seule; partant force immense, ferait deux Frances, France religieuse, France civile. Plusieurs religions libres dans un État libre, ce sont des fédérations de volontés puissantes pour l'exercice des volontés, puissantes pour l'assainissement des âmes, puissantes pour beaucoup de biens, sans qu'elles empêchent la patrie de dominer tout. J'en dirais autant des universités, des associations industrielles ; et j'en dis autant, certes, dans un autre ordre d'idées, du canton constitué et du département plus autonome.
Oui, tous ces éléments décentralisateurs, voyons-les de très bon œil et encourageons-les sans défiance. Mais d'après quel principe limitatif? D'après celui que j'ai posé tout au début de cette étude; toujours en tant que l'institution décentralisatrice ne compromettra pas, non seulement l'unité politique du pays, mais encore la réserve financière du pays. M. de Bussy- Rabutin disait de M'"° de Sévigné qu'elle était amie jusqu'à la bourse; je suis décentralisateur jusqu'à la bourse. Je ne veux jamais oublier les grandes paroles « de mauvaise foi », comme les appellera certainement M. de Maurras, que Thiers prononçait non seulement en 1871, mais le 3 mars 1834, et que du reste il a prononcées toute sa vie : « Je rappelle les véritables principes de l'administration française : il n'y a pas d'État
DiCBNTRAUSATBURS ET FÉOéRALISTES 85
«lans VtAni ; il n'y a pns de finigmont du territoire qui ui !• ,ii,.ii •!' -r miner 8*il lui platl. Il n'est pas vrai q\u' 1rs ((Miiimiiirs n*aient point d'existence parce «|u't'lles ne pourront à leur gré se ruiner et ^^aspillrr leui*s biens comme il leur plaira. Il n'est pas admissible que les comnmnes puissent délibérer souverainement et sans contrôle. II faut le veto... Si vous voulez que les communes aient une autorité souveraine, ne le déguisez pas, ayez le courage de le dire... Nous ne voulons pas étoulTcr les communes; nous voulons les maintenir sous un contrôle indispcnsiible, parce que les communes sont une partie de l'État et qu'il n'y a aucune partie de l'État qui puisse être souveraine par ra[)port h l'Klat lui-même. »
Voilà les principes. 11 faut que les communes vivent c'est précisément pour cela qu'il ne faut pas qu'elles puissent se tuer. Pleine liberté, dans la limite des lois, pour tout ce qui n'est pas engagement d'ordre financier; contrôle sévère pour tout ce qui peut entraîner dépense excessive, qu'en définitive l'État serait force de couvrir et qui tarirait ce trésor de la défense nationale qui glt au fond de nos guérels, de nos prairies et de nos bois. Les communes de France sont les vaisseaiix capillaires du |)ays, il ne faut pas que chacun laissant échapper une goutte de sang, ce soit insensiblement tout le sang de la France qui ait coulé et fui pour jamais.
Tel est le principe, telle est la règle à ne perdre jamais de vue dans ce travail, minutieux par conséquent, et tout de détails, qui consiste à distinguer les mille mesures décentralisatrices sans danger des mille
mesures décentralisatrices très périlleuses. Telle est la règle limitatrice. Là est le fossé. En deçà c'est la décentralisation, que je souhaite; au delà, c'est le fédéralisme, que je souhaite aussi, pour le moment où la France sera sans voisins, sans rivaux et seule au monde.
Jv lut: pri.iH'-c lie définir le plus cxacleniciil qu'il nie sera possible l'état actuel des doctrines socialistes en leur enstMnhlc.
Mais le socialisme actuel est si dilTérent de ce qu'il a • té jadis qu'il me faut d'abord définir le socialisme It'l qu'il est en soi, toi (ju'il est en principe, tel qu'il fut en ses commencements; puis marquer révolnlion j)ar Intpiellc, quantum mutatus ab illo, il a passé peu à peu (et très vile en ces derniers temps) de ce qu'il fut à ce (|u'il est.
Je no vois guère de définition plus précise, tout en restant générale, du socialisme, que celle que M. Do-
i. M. Geor^os Renard, ie Hétfime focialisle; M. Paul Des-
rhancl, la Question socialCy la Héftublique nouvelle; M. Dninela
^ uenhuis, le Soàalistne en (lanfjer; M. Alfred Espinas, /«
^ophte sociale du XVI W siècle et la Hcvotution fran-
mêla Nieuwenhuis a trouvée dans V Encyclopédie américaine, et qui est celle-ci : « Le socialisme en général peut être défini comme un mouvement ayant pour but de détruire les inégalités des conditions sociales dans le monde par une transformation économique. »
Rien ne me paraît plus juste que cette formule. Le fond de l'idée socialiste n'est pas autre chose que l'idée de justice en comprenant le mot justice comme synonyme d'égalité. Ce qui blesse le socialisme quel qu'il soit, depuis le socialisme d'État jusqu'à l'anarchisme,en passant par toutes les nuances intermédiaires, c'est qu'il y ail dans le genre humain des forts et des faibles, des armés et des désarmés, des riches et des pauvres, des possédants et des dénués. Ce qui le blesse, c'est que les hommes soient inégaux, ce qui n'est pas juste.
M. Deschanel a énuméré et analysé avec sa lucidité ordinaire les « idées-mères » du socialisme, et je le suivrai tout à l'heure dans cette étude; mais il en a oublié une, ou plutôt il en est une qu'il méconnaît comme génitrice du socialisme et qui est, cependant, la source même de tous les socialismes ; et cette idée c'est tout simplement le principe fondamental de la Révolution française; cette idée, mère première, si je puis dire, de tous les socialismes, c'est tout simplement la Révolution française elle-même.
Il y a discussion sur ce point. M. Deschanel ne manque jamais de représenter les socialistes comme des contre-révolutionnaires, comme des hommes qui renient tous les principes de la Révolution, principe de liberté individuelle, principe de propriété, etc. Et
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voici que M. Espinns, dans son livre La philosophie sociale du X VUl" siècle et la Hévoltttion français»', rcprésfiito lu Révolution fran<;aise comme pénélrôf tout onlière d'esprit socialiste^ et tendant tout entière i\ un ••éj^imo socialiste.
Ils ont tous deux tort à mon avis. L*errcur de M. Espinas, sur qui je reviendrai dans un autre article, est de croire f|ue la Révolution française a été socialiste, consciemment^ a voulu un ré^^ime socialisic, a tendu, en t'en rendant compte, à Tabolition de la propriété. Cela est faux absolument.
Mais .M. Deschanel se trompe aussi en ne reconnaissant point que l'idée maîtresse de la Révolution française contenait tout le socialisme, sans que ceux qui la prorlainaient s'en doutassent.
Oui. rertaincMnent, la propriété individuelle est considérée par les Révolutionnaires comme sa<!réc. Klle est un t droit de l'homme » ; elle est inscrite dans la Ik'claration des droits de Chonime en toutes lettres h côté de la Liberté et de la Sécurité; ce qui veut dire que l'homme ne doit pas être plus inquiété dans la libre disposition de son bien que dans la libre disposition de sa personne. Oui, certainement, non seulement la Constituante, qui rédigea la Déclaration des droits, mais encore la Convention revendiqua, proclama, garantit la propriété individuelle, décrétant la peine de mort contre quiconque proposerait < la loi agraire ou toute autre mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles ». Oui, certainement, dans le texte de la Constitution de 1793, la Convention définissait la propriété, conformément aux propres
paroles de Condorcct : « le droit de jouir et de disposer à son gré de ses biens et de ses revenus, des fruits de son travail et de son industrie. » Oui, assurément, M. Deschanel a raison de citer le témoignage irrécusable du conventionnel Baudot : t La Convention n'avait pas sur la propriété une autre opinion que celle du Code civil; elle a toujours regardé la propriété comme la base de l'ordre social. Je n'ai jamais entendu aucun membre de cette Assemblée prononcer une parole ou faire une proposition contraire à ce principe. »
Il n'en est pas moins vrai que la Révolution française a été profondément socialiste sans le savoir, parce que son fond, son principe, son idée maîtresse, son âme môme était l'idée d'égalité.
Ici se vérifie une idée que je répète jusqu'à en abuser un peu, mais que je crois bien rarement en défaut : c'est que les faits précèdent les idées, sont d'abord simplement des faits, mais deviennent des idées plus tard, quand ils ont été pensés, médités, élaborés par les méditatifs; et alors comportent toutes leurs conséquences et développent tous leurs effets.
La Révolution était un grand fait qui est devenu une idée vers 1830.
Elle était ce fait : deux classes privilégiées, qui ne rendaient plus les services qui avaient justifié leurs privilèges ; — une classe lésée légalement, forte par ellemême à constituer presque la nation entière, et qui voulait conquérir une situation légale, proportionnée à son importance réelle. Et il n'y avait pas autre chose que cette lutte, qui était une question toute de fait.