‹ Questions politiquesChapitre 3 sur 10 · I.E ROaXLISMR KN · texte numérisé non relu

I.E ROaXLISMR KN

Seulement, en présenlant slî? revendications, la classe conquérante devait trouver une raison à les ;«l»|niyfr. Elle trouva l'iilce do justice et d'(Sgalité, sans la bien comprendre, sans en saisir toute la portée. Il t'tait juste, suivant elle,quo le troisième état eût autant (le droits que les autres, parce qu'il est juste que tous les hommes soient égaux. Oui, peut être; mais si tous les hommes sont égaux, aucun ne doit naître plus fort qu'un autre. — Assurément! Aussi nous abolissons tous l«s privilèges de naissance. — A merveille; mais lu jilus grand privilège de naissance, môme déjà en ilH'.), • 'est de naître plus riche qu'un autre. Quarante ans avant 1789, Voltaire a dit : t II y a une telle différence entre un homme qui naît riche et un homme qui naît pauvre qu'ils ne semblent i)as être de même nature. » L'abolition de la proj)riété héréditaire doit donc être dans le programme d'hommes qui proclament la souveraineté de la justice et la nécessité do l'égalité entre les hommesr

Et non seulement rabolition de la propriété héréditaire; mais l'abolition aussi de la propriété individuelle, même non héréditaire. Car, d'une part, pourquoi permettre à un homme d'être plus fort qu'un autre, à cinquante ans, par le bien qu'il a acquis, quand on croyait devoir lui défendre de l'être en naissant? L'égal i lé est blessée dans les deux cas.

Et d'autre part, si vous permettez ù l'homme de cinquante ans d'être plus fort qu'un autre par sa richesse, son fils naîtra plus fort, naissant dans une maison rirhe, que le petit voisin pauvre né le même jotir; aura une meilleure nourriture et une meilleure éduca-

tien, et, quoique ne devant pas hériter, une avance relativement aux enfants pauvres, nés le même jour que lui, qui constituera une énorme inégalité à son profit; et partiellement il est vrai, mais formidablement encore, le privilège de naissance est rétabli.

Et, d'autre part enfin, rien ne sera plus difficile que d'empêcher toute hérédité, les moyens devant être toujours multiples et innombrables pour un père riche de transmettre adroitement à son fils les parties les plus commodément transmissibles de sa fortune, ou tout au moins une foule d'avantages qui constitueront encore pour ce fils un privilège dû à la naissance.

Donc, si vous croyez q>;e l'égalité doit exister parmi les hommes, la propriété individuelle doit être abolie. Personne ne doit posséder.

Mais c'est précisément ce dont les révolutionnaires de 1789-1795 ne s'avisèrent point; partie parce qu'ils étaient eux-mêmes classe possédante; partie parce que l'idée de justice-égalité était pour eux très confuse, prétexte beaucoup plus que principe, et qu'ils ne l'envisageaient nullement dans toute son étendue.

De sorte que, au nom de la Justice et de l'Égalité, ils abolirent tous les privilèges de naissance, excepté le plus grand; toutes les « injustices », excepté la plus criante ; et toutes les inégalités, excepté la vraie, excepté celle auprès de laquelle les autres étaient à peu près insignifiantes.

Mais quand le fait fut devenu une idée, quand la Révolution, repensée par la génération suivante, reparut avec son vrai caractère idéologique et se dessina

comme ravinement de l'id^^e tIVpnlilé parmi les hommes, que vonlez-voiis qu'il nrrivAt, sinon que les esprits logiques poussassent jus(|u'au bout, et non pas môme, poussassent simplement jusqu'à ses conséquenees toutes prochaines et toutes naturelles l'idée de justiceégalil(^, et affirmassent que l'idée de l'abolition de la propriétt^ (Hait contenue dans les principes de la HtWolution et que la H«^voIution française ne serait aehevér que par Tabolilion de la propriété individuelle

Heinan]u«'/. i|ti< jr dis ; con^ ijimim « -. lonU's luthjrelles et prochaines; car Taholilion de la propriélé n'est point du tout Tidt'^e de justice-égalité poussée à l'extrême, n'est point du tout ce que l'idée de justiceégalité contient de plus excentrique et révolution naire. Je faisais remarquer tout ù l'heure que l'enfant d'homme riche, même après l'abolition de l'héritage, aunnt un privilège, serait très avantagé, serait très supérieur aux enfants nés le même jour que lui; mais trouvez un moyen, comme le collectivisme très serré et strict par exemple, d'empêcher toute fortune, même viagère, de s'élever, d'empêcher exactement tout homme d'être moins pauvre qu'un autre : l'enfant d'homme intelligent, avisé, adroit dans son métier, a encore un avantage énorme sur les enfants de son flge; il a l'avantage de l'éducation; et, simplement, l'enlaut d'homme considéré par ses mérites et ses vertus, portant le nom paternel qui le recommande, a un avantage énorme sur les enfants de son Age; il a l'avantage de la noblesse ; M. Paul Dcschanel, en régime collectiviste, serait encore un privilégié.

Voilà pourquoi, avec beaucoup de raison et de logique, les plus avancés des socialistes, qui n'étaient que les plus avancés des révolutionnaires, ont affirmé que l'abolition de l'héritage ne suffisait pas; que l'abolition de la propriété individuelle, môme viagère, ne suffisait pas, et qu'il fallait abolir la famille ellemême, cest à-dire placer l'enfant qui naît dans des conditions absolues d'égalité. Le principe admis, ils ont raison, ils ont parfaitement raison. Ils argumentent ainsi : « Nous ne songeons pas à abolir les inégalités naturelles; et ceux qui nous incriminent de cette bêtise sont de mauvaise foi. Il y aura toujours des hommes plus forts et des hommes plus intelligents que les autres. Le bon Dieu est aristocrate. A cela nous ne pouvons rien. Mais nous voulons aller dans l'égalité sociale jusqu'au point où l'égalité naturelle commence; nous voulons abolir toute inégalité qui n'est pas une égalité naturelle. »

« Il semble que ce soit assez juste; car qui dit demi-égalité ou égalité approximative dit privilège et n'est point du tout un égalitaire. Or la famille, selon qu'elle est bonne ou mauvaise, forte ou faible, unie ou relâchée, composée d'un homme intelligent et d'une femme intelligente, d'une femme intelligente et d'un homme médiocre, d'un homme et d'une femme également médiocres, d'un homme et d'une femme tous deux imbéciles, constitue pour l'enfant qui naît des inégalités prodigieuses, des différences de départ énormes, surtout quand on songe que ce départ dure ou peut durer une trentaine d'années; la famille est un élément d'inégalilé parmi les hommes; elle est la

^aurco mùmc de loulc nrislocralio. Nous Tabolis- ^ons. »

Ceci pour expliquer que les plus fougueux et scanlaleux (les socialistes no sont que des égalitaircs 1 (lis jiislioiers attentifs et des révoliilion-

I iiipulenx; pour iudi(|ucr aussi, comme je le

lisais, que Taholition d'abord de l'héritage, ensuite !•' la propriété même viagère, n'est point une consépieiire extrême, mais est une conséquence très i lodérée du principe révolutionnaire bien compris, onipris tel qu'il est, en un mot compris.

J'ai toujours admiré que Proudlion, qui a si admi- ! iblement saisi que l'idée de Justice est l'Ame même .le la Hévolution française et qui de celte idée a donné toute sa vie de si pénétrantes et profondes analyses, n'ait été ni communiste, ni abolitionnist»» de la famill»', <l l'on sait à quel point il n'est ni l'un ni l'autre. J'ai ssayé de l'expliquer; mais cela, malgré mes explications, m'étonne encore.

Oui, l'idée de Justice, qui, je l'ai toujours carrément lit, est une idée fausse, est le principe même de la Itévolution française : à moitié comprise elle a enfanté toutes les mesures révolutionnaires qui n'étaient pas -impies décisions de circonstance; cc.nprise complè- Irnient elle a enfanté tout le socialisme, et le socialisme n'est que la llévolnlion française prenant conscience d'elle-même peu à peu et développant ù travers tout le XIX'' siècle les conséquences successives de son principe initial.

Voilà ce que M. Paul Deschanel ne voit pas ou no lient pas à voir; nini-; ce qui est pour moi incontes-

table; et ce que, quand on parle en philosoplie qui n'a rien à ménager et non en homme d'État qui est obligé de se soumettre à des nécessités de tactique, on a le devoir de mettre en lumière, parce que c'est la vérité.

Les autres t idées-mères » du socialisme sont celles-ci : Les grandes fortunes individuelles sont absolument inutiles. — Le commerce est absolument inulile. — La concurrence est inutile et elle est meurtrière.

Il n'est aucune de ces idées qui ne soit strictement et parfaitement exacte.

Il est impossible de démontrer que les grandes fortunes individuelles servent à quelque chose. De ce que le capital est une chose absolument nécessaire, il ne faut pas conclure que le capitaliste le soit; parla très bonne raison que le capital peut exister sans capitalistes. Le capital, c'est-à-dire le travail cristallisé nécessaire pour fonder une entreprise quelconque, n'a nullement besoin d'être fourni par un seul ou par plusieurs hommes amplement munis; il peut l'être par des milliers d'hommes très pauvres et à peine audessus de l'indigence. Le plus gros capitaliste d'une nation c'est l'État, et il n'est riche que de la contribution de millions de misérables. Une société peut avoir un capital énorme à jeter dans une entreprise immense et n'être composée que d'actionnaires épargnant pour elle cinq sous par jour. Il suffît qu'ils soient nombreux.

La nécessité du capitaliste est un chapitre d'archéologie. Autrefois le riche était nécessaire. Il était un

LB hiM.iALiaMIi EN 1899 V7

Nail, désigné h cot oMice par sa force métalliK\ connue un chef de baiido était «lésigiié h cet lice par sa force musculaire. La civilisation, c'est-à*

• tiro la |)lus grande facilité ot rapidité des communiliions entre les hommes, car elle n'est que cela, a jiprimé le chef du travail comme le chef de bande; I a permis qu'on le supprimât, en le rendant parfaiinent inutile. L'entreprise se fait maintenant, ou ut se faire, par un appel aux capitaux; par la petite argue versant les capitaux demandés; par la nomiition dun chef de travail choisi par les actionnaires «pii peut être aussi pauvre qu'eux; par la nominan ti'un conseil des actionnaires contrôlant les opé- 1 lions du chef de travail; et dans tout cela il n'est is nécessaire qu'il entre un seul capitaliste. La

richesse individuelle et même l'aisance individuelle

est donc absolument inutile, et la petite épargne, hi

iitinime épargne suffit.

Penons compte des objections. Celle qui me paraît principale est que seuls les gros capitaux sont auda- -ux et se jettent dans les entreprises, tandis que la

petite épargne, qui pourrait remuer des mondes, est

très timide, d'où il suit que sans les grands capitaux

aucune entreprise ne se ferait.

D'abord ceci n'est qu'à moitié vrai, dépend du pays, pend, dans chatiue pays, des caractères, dépend des lups. Dans tout homme il y a un joueur et un avare, il est assez rare qu'il n'y ait que l'un ou l'autre, tionmic qui épargne songe à s'augmenter. 11 voudrait lugnienter sans se dessaisir, évidemment; mais il cde, tantôt plus, tanfô' !M'»in< -, ];• i..w,^^;i/ ,],> ris-

Ô8 Questions i»olitiqués

quer pour s'agrandir. Après une grande catastrophe financière il devient timide et l'avare tue en lui le joueur. Dans les temps réguliers le joueur reparaît et la petite épargne reprend la route des entreprises petites ou grandes.

Notez du reste que cette objection n'existe pas pour celui qui rêve régime socialiste. Il dit : Peu m'importe bien que la petite épargne soit timide et le gros capital audacieux, choses qui du reste ne sont pas prouvées. Je supprime l'un et l'autre. Ce qu'il faudrait me prouver c'est qu'en supprimant les accumulations de richesses en certaines mains j'ôte une force à l'État; et pour cela il faudrait démontrer que ces accumulations sont nécessaires. Or, même en régime actuel, elles ne le sont pas et elles ne font rien qui ne se puisse faire sans elles. Donc je pars de ce principe : les grandes fortunes sont inutiles; et je poursuis; je. ne suis pas arrêté au départ par la crainte de supprimer une force sociale en supprimant ces accumulations, puisque, déjà, elles ne sont qu'une force apparente ou qui peut être remplacée.

Une autre objection est celle-ci. La fortune est un moyen de sélection. Elle fait des hommes supérieurs et aussi des hommes très inférieurs; des surhommes et des sous-hommes: d'affreux inutiles, amollis et stupides, qui sont la honte de l'espèce humaine, et aussi des hommes qui, nés bien doués, trouvent en elle un magnifique tremplin pour les jeter vite et bien en pleine activité féconde.

Or l'humanité a très peu de moyens pour créer le Siirhommc, c'est-à-dire — car on naît homme sui)c-

, t,, — pour poi tiii-llK a 1 huiume supérieur de se

i^'flj^or, *le se <l<^mèlcr vile cl de se i>!acer vile à son

i\\i, ce (|iii est utile, car la vie est courte. La fortune

t un de ces moyeiislà, laissant inférieur Thomnir

il csl né tel avec elle, et mémo le détériorant et

uM-adaul «lavantnge encore; abrégeant les chemins

donnant une avance d'une vingtaine d'années à

lui qui est né supérieur avec elle.

t.ecicsl un grand avantage; car riiunianité ne pro-

•ssc et ne vil que par ses hommes supérieurs, et

lus le humanum paucis vivit genus il faut entendre non

point : l'humanité vit pour quelques-uns, mais ; l'hu

nianité vit par (juelques-uns. Toute phrase latine a

iijours deux sens et c'est toujours l'autre qui est le

\ lai.

C.lif <.l.j('(ii..ii uir lutn:iR', moi, très fortement, trce que je suis aristocrate; mais il faut bien reconlitre' qu'elle est malsonnante en temps démocra-

jue, et, de plus, qu'elle est beaucoup plus d'ordre oral cl d'ordre esthétique que d'ordre politique. Elle

lit un peu son Nielszche. Après tout où va-l-elle? A rouver que l'humanité est plus belle, plus brillante,

ul-ètre plus éprise d'idéal, à coup sûr plus éprise de

«•uveautés hardies et de progrès aventureux quand

lie sait faire ou laisse faire en elle une sélection; et

n" par conséquent tous les moyens qui contribuent

luire ou ii permettre celte sélection sont à respecter.

lis prouvc-t-clle qu'avec une sélection l'humanité

la plus heureuse? Nullement. Or le socialiste ne se

i K!(> jamais qu'au point de vue du bonheur. Jamais

il iM-ilil !• mot fameux : c Heureusement pour l'homme,

il y a autre chose ici-bas que le bonheur. » Il ne songe jamais qu'au bonheur ou à la moindre misère dans l'humanité. Autrement dit, il ne se place jamais qu'au point de vue économique. A ce point de vue il a raison sur la question qui nous occupe. Les grandes fortunes sont inutiles économiquement. Elles n'ajoutent rien au bonheur matériel de l'humanité.

Les socialistes ajoutent môme que leur disparition et leur distribution dans la masse diminueraient la misère générale. Ceci, je l'accorde, est un peu enfantin, et M. Deschanel a raison de dire que la distribution des grandes fortunes dans la masse serait exactement en économie ce que serait en géographie le nivellement des montagnes : toutes les montagnes de France, Mont Blanc compris, répandues sur la surface du sol français, relèveraient de deux ou trois mètres; tel, et moindre, serait l'effet de la distribution des grandes fortunes sur toute la surface de la pauvreté fratiçaisc. — Je sais bien qu'on pourrait répondre qu'il ne s'agit pas de répandre le Mont Blanc sur toute la surface du sol, mais de le mettre dans les trous, et que ce n'est [)as du tout la même chose. Mais encore je reconnais qu'il n'y a rien là de très sérieux; que la distribution, môme intelligente, des grandes fortunes serait une mesure d'effet insignifiant; que les grandes fortunes sont si inutiles que leur suppression même le serait, et qu'il ne faut pas s'arrêter davantage sur ce point.

Il en est un autre, que je ne vois point que les socialistes soulèvent et qu'on pourrait mettre ej lumière si l'on voulait plaider pour la disparition d( grandes fortunes. On pourrait dire : les grandes fol

LE SOClALI^Mk K.\ 1800 iOl

fiMh - ,,, Il t la inisèro doB désilérités, non point

• m rll«'s ia loiiL mais |>nrco qu'elles la font sentir;

Il constiluent ndii éeononnqiienient, mais mor.n-

lenienl; les déshérités soiifrronl, non point du tout de

li'ur misère, mais du spectnrie des jouissances de quel-

• pies uns et c'est la torture, non du sort qu'ils subis- .>nt, mais du sort dont profitent les autres, qu'il faut

ur enlever.

Je suis très sensible à cotte considération, étant ••rsuadé qu'au-dessus de la douleur physique et de

I faim, qui sont choses réelles, tous les malheurs iimains sont choses d'imagination, et que si l'on n'est

ni mahule. ni affamé, on ne soulTre exactement que du liuuheur des autres. Le malheur du pauvre est lu; il n'est pas ailleurs; il consiste à voir passer des gens

II voilure.

Le sentiment contraire peut exister. On peut voir non seulement sans envie, mais soit avec orgueil, soit ivec un certain plaisir esthétique, l'étalage d'un luxe tonl on n'a point sa part, t Je n'ai point de parc, disait i aine; mais je ne suis pas fâché que certaines gens en lient. C'est une belle chose t\ regarder, et, comme je uis artiste, j'en jouis probablement plus qu'eux. » Et neore : c Les pauvres de Londres voient passer les

• (|uipagcs des grands seigneurs avec fierté : « Comme nos lords sont richt^s ! • — Et c'est bien vrai qu'une

iiistori*atie est un spectacle national dont devraient jouir ceux qui le regardent plus que ceux qui i»' montrent, plus les spectateurs que les acteurs.

Mais ce sentiment est rare, étant distingué. II sup- |M»st' du détacln'iiMMil i)n *^«mi^ csfliéliijn»' «'I nn patrio-

lisme très vif. Il doit être rare. Il est rare surtout quand le sentiment de l'égalité est devenu une passion. quand l'idée de l'égalité est devenue un dogme. 11 n'existe presque plus de nos jours. Les prédicateurs devraient recommander, par exemple, aux grands industriels, non seulement d'être très charitables, mais de ne pas mener une vie seigneuriale, avec château resplendissant et fêtes somptueuses, auprès de leurs usines. Le contraste est une souffrance. Il y a une charité à dissimuler son bonheur ou ce que les misérables prennent pour le bonheur.

Et, diront les socialistes, la véritable charité serait que, tout simplement, les grandes fortunes disparussent! Nous savons très bien que cette suppression n'amènerait point du tout une égalité dans le bien-être, mais une égalité dans la misère. Mais il ne faut pas nous railler de ce beau résultat. La misère égale ne serait plus sentie, et par conséquent ne serait plus la misère, et égaliser la misère c'est la supprimer. — Je reconnais qu'il y aurait beaucoup de vérité dans cette argumentation paradoxale.

Tout compte fait, sans examiner davantage si la disparition des grandes et moyennes fortunes serait un bien, je ne fais aucune difficulté de reconnaître qu'au point de vue strictement économique les grandes et moyennes fortunes, la hiérarchie financière, ne sont nullement une nécessité, que le « million personnel » n'est point d'utilité sociale, étant une force individuelle qui peut être remplacée par une force collective; et que cette seconde « idée-mère » du socialisme est juste en soi.

hh sui.iALis.viR EN 1800 i03

I II. ;iiitr. * i(1«^emère » du socialisme est celle-ci : I' roinnii-i' . . vt uiio institution humaine éminemment ihsunl»'.

II consiste en ceci : un homme produit, un homme onsommc; un troisirmo, do In main gauche reçoit du ro»Iurl(Mir l'objol produit; de la main droite le passe

iti consommateur; et il est payé pour cela. C'est stui»idc. Un homme qui ne produit rien, qui ne fait rien, dont l'activité est colle d'un conduit de transmission Il d'un monte-charge, qui ne sert qu'h augmenter le |irixdcla denrée en la faisant passer par ses mains, qui n'y ajoute aucune valeur, mais qui la rend plus iièrc; cet homme est un rouage inutile et onéreux; est un parasite social; il devrait être supprimé; il ne devrait y avoir que des producteurs et des consomma- 'Mirs, sans intermédiaires;— ou phitAt il no devrait y ivoir que des hommes à la fois producteurs et consommateurs, producteurs de ceci, consommateurs de i^la, et se rencontrant tantôt l'un j*! titre de produc- •ur devant l'autre à titre de consommateur, tantôt clui-là à titre de consommateur à son tour devant oluici li titre de producteur ^i son tour, et échangeant leurs produits sans intermédiaires.

Dès lors inutiles supprimés, inutiles forcés de Ii'vonir producteurs s'ils veulent vivre; et dès lors Missi, toute denrée gardant sa valeur vraie, fixée par le seul besoin qu'on en a, et non plus ayant sa valeur vraie surchargée de ce que le commen;ant exige qu'on lui verse pour s'être donné la peine de la transmettre. N'est-il pas évident que ceci est la vérité, que le .x^i;...,o f]o trnii<mis*jion pnr le romniorro ost uuo

complication inutile et onéreuse, et que le commerce est une simple calamité sociale?

Mais il l'est bien plus qu'il ne paraît à la description élémentaire, au schéma que nous venons d'en donner; car il se complique de concurrence entre les commerçants, laquelle est un rengrègement du mal. Il n'y a pas pour chaque denrée un seul commerçant, un seul monte-charge qui la transmette de celui qui la produit à celui qui la consomme. Il n'y en a d'abord eu qu'un, en chaque lieu, et sans doute celui-là abusait de la situation et se faisait payer très cher; mais encore était-il seul, ce qui faisait qu'il n'y avait qu'un inutile. Mais un autre s'est dit : « Si je faisais la même chose en me faisant payer moins cher? Je connais les valeurs des choses; j'y gagnerais encore. » Et un troisième a fait à l'égard du second le raisonnement du second à l'égard du premier; et ainsi de suite.

Dès lors un avantage, à la vérité, tout d'abord. La chose transmise a dû l'être à un prix tel qu'il fût le plus bas possible en restant rémunérateur pour le commerçant. Les commerçants se sont battus à coups de bon marché. Avantage pour le consommateur, réduction du prix des denrées à un chiffre de plus en plus voisin de leur valeur vraie, c'est-à-dire de la valeur qu'elles auraient si les intermédiaires n'existaient pas.

Oui, mais cet avantage n'était qu'apparent; car, les commerçants se multipliant, c'était le nombre des producteurs qui décroissait; un commerçant de plus c'est un producteur de moins; un nouveau commerçant, c'est un producteur qui cesse de produire. Diminution de richesse sociale à sa source même. — De plus, que

LK ><M.iALisMB RN i899 i05

lacliofic» traiiHiiiiso passo par un seul intorm<^<liairr ou partlix, cIIp se sutrhar^^o toujours, rouiino jirix i\ payer pour le consommateur, de tout ce qu'il faut pour que It's inl«'run''(!iaires soiiMit r<^mun<W'As. Tant que les interniéiiiairos f^gnent leur vie c'est le consommateur qui la paye par un surcroît de prix d'achat. Mieux vau*

Iniit donc un seul intermc^diaire cfap:rinnt pros que dix ,'apianl peu, d'abord parce (juc cela ferait neuf pro- Mucleurs de plus, ensuite parce qu*un à nourrir gras roAle moins que dix h nourrir mniii:res. L'effet d'une premii^^re concurrence est de faire baisser les prix d'achat, l'effet d'une concurrence prolongée et multipliée est de les relever aussi haut, plus haut peut-être (pi'ils n'étaient avant concurrence. — Tout cela pour nourrir des gens qui n'ont aucune utilité sociale puisqu'ils ne créent rien, et qui peuvent être considérés comme ayant une mauvaise influence morale, parce

lu'ils donnent le spectacle de la lutte pour la vie pure tl simple, sans rien de ce qui la relève, sans inventions ingénieuses, sans découvertes géniales, sans dangers courus! N'est-ce pas une véritable absurdité?

Mais si la concurrence purement commerciale est un véritable fléau social, la concurrence même industrielle, la concurrence même des producteurs, en est un autre, peut-être plus grand. Vous, vous n'êtes pas des intermédiaires, vous n'êtes pas des monte-charge, vous n'êtes pas des parasites plus ou m<»ins i»ien déguisés. Vous êtes des producteurs; vous fabrijpiez des objets de consommation. Seulement vous ne savez pas en quelle quantité vous en devez prf)duire et vous ne vous entendez pas entre vous sur la quantité que

VOUS en devez produire. Dès lors vous ne songez qu'à une chose, produire beaucoup, produire trop.

Sans doute vous n'êtes pas des imbéciles et vous avez parfaitement la crainte salutaire de trop produire, de produire de telle sorte que vos objets produits ne soient pas demandés et vous restent, sans valeur, sur les bras. Cependant vous avez toujours une tendance à produire trop pour ne pas rester à court, sachant bien qu'être démunis à un moment donné et ne pouvoir fournir à la demande c'est une perte énorme en soi et c'est la ruine par la déconsidération, le premier devoir du fournisseur étant de pouvoir fournir toujours; et sachant bien d'autre part que le seul moyen de réaliser à un moment donné de gros bénéfices c'est de pouvoir fournir quand les autres ne fourniront pas.

Tout donc, l'ambition légitime, le souci de l'honneur de votre maison, la crainte de rester démunis, vous force, sans pousser à l'excès si vous êtes sages, à produire un peu plus qu'il ne faut selon les vraisemblances. La surproduction n'est que de la simple prévoyance; la surproduction est un devoir industriel. Mais cette surproduction, même modérée, sans parler de la surproduction folle oia l'ardeur de la lutte vous entraînera souvent, cette surproduction même timide, ce « un peu plus qu'il ne faut » est déjà fécond en désastres inouïs. A un moment donné voici que votre magasin regorge et ne livre plus. C'était prévu; c'était nécessaire; c'était la part faite à l'imprévu; il n'y a rien à vous reprocher.

Sans doute; mais vous êtes forcé de vous arrêter et vos ouvriers aussi. C'est ce qu'on appelle le chômage.

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Lui aussi est pn'vu ci lui nussi est nérpssnirc. Si la surpro<lu«iioii rsl une n«'Tcssil«^, le chùinnge est uno utVessitt^ tout (le iiu^nie. Il di'Tive de In surproduction, ronimr la surpnxlnrlion do la connirrcnco. Le chCt mage est contenu dans la surproduction cl la surproduction dans la concurrence. Concurrence, surproduction, rhùmaj^e sont connexes, et donc où il y a concurrence il y aura toujours chômage. Il suffit : c'est la concurrence qui est condamnée, et c'est la concurrence rpi'il faut qu'on supprime.

La vt^rilé sur cet ensemble désastreux, c'est que la concurrence, c'est l'anarchie, avec tous ses effets ordinaires et nécessaires. On applique le nom d'anarchie à un état qui n'est pas constitué en état, où chacun fait ce qu'il veut à ses risques et périls et ne reçoit de personne une règle de conduite. Politiquement cet état n'existe pas. I*]conomiqnement il existe; et c'est l'état industriel actuel. Chacun y fait ce qu'il veut à ses risques et périls et ne reçoit de personne une rèprle de con<luite. Résultat : déperdition de forces, efforts inutiles, surmenages suivis de chômages, en définitive exténuations et misères, vies humaines abrégées; le tout sans profit, puisque ce dont il s'agit c'est de fournir ù la consommation, qui, elle, ne change pas, ne varie pas, ne se plie pas aux variations de votre anarchie, va toujours son train égal et n'a nul besoin de vos efforts surhumains, pas plus qu'elle ne s'inquirl«; des périodes de langueur où, non pas elle, mais votre activité mal réglée et déréglée vous amène.

r^'tte anarchie industrielle et commerciale est où les socialistes ont toujours triomphé: c'est où ils ont

complètement raison dans leur critique de la société actuelle. Les derniers venus ne disent pas autre chose là-dessus que les Fourier et les Proudlioii ; mais ils le disent d'une façon nouvelle et puisqu'ils sont les derniers venus, écoutons-les. M. Georges Renard : « Ne pourrait-on pas (d'aucuns l'ont soutenu et le sou-, tiennent encore) abandonner à l'initiative privée l'organisation du travail, de l'échange et de la répartition? A notre avis cela est impossible. La production de la richesse, si elle n'est pas réglée, risque d'aboutir très vite à des manques et à des surcroîts aussi fâcheux les uns que les autres... Est-ce qu'un travail collectif quelconque n'implique pas toujours une discipline, une coordination et môme une subordination d'efforts? Un navire à vapeur ne peut se mouvoir sans une coopération régulière entre le capitaine, le chauffeur, le mécanicien et l'équipage. Conçoit-on une gare de chemin de fer fonctionnant sans qu'il y ait quelqu'un chargé de faire partir les trains, quelque autre préposé à la manœuvre des disques et des aiguilles? Il faut bien, dans ce cas, qu'il y ait une organisation permanente du travail. Et ce qui est vrai d'un bateau, d'une voie ferrée, d'une usine, l'est à plus forte raison d'une société qui doit satisfaire aux besoins de tous ses membres et tirer le meilleur parti des ressources dont elle dispose.... Chômages et faillites, parce que Von produit sans méthode, lutte perpétuelle des patrons et des ouvriers dont les intérêts sont antagonistes, faute d'un lien social qui les harmonise; capitaux tour à tour fourvoyés dans des entreprises où ils s'engloutissent sans profit et poussés par le souvenir de ces périlleuses

LE *»<»< ' M i-Ml IN IhOO

ouvertures h cliiTclier ci«s iiliiciMiioiilH où iU dorituMil iiuililes; ItMitcur à profiler lic lu soumission (Icb forces iinUiroIlcs et «les découvcrles iiiccssuntes de la scioncc |Murc que le renouvelItMiienl de routilhigo eoiUe cher, parce (|ue lusuicoup d'industricls reculent devant une tléprnse <|iii ne peut devenir fructuouso qu'avec le temps, parce que les inventions nouvelles re>l»'iil durant des années un objet d'exploitation exclii^iN* . ce qui est plus grave encore, tout progrès dan- I i ndirication ayant pour rançon la Bouiïrance de millit'i-s de vicliujes, puis<jue la création d'une nouvelle machine rejette provisoirement une partie des ouvriers qu'elle renqilace dans le misérahlo troupeau de son travail... »

Tout cela n'est dû qu'à l'absence de méthode et d'or^nisation, qu'à Triât anarchi(|uc do la production intlustrielie.

(Juo dire encoro d'un autre elTel direct de la concurrence, qui est la division et la subdivision indéfinie du travail? La division du travail est dégradante et asservissante; elle est un instrument d'îibrutissemenl et de servage, instivmcntum rcQui, dans tous les sens et dans toute la portée du terme. Vous croyez que l'ouvrier existe encore? C'est une erreur. Il n'existe plus que des rouages. Un ouvrier est un homme qui crée une œuvre, qui fabrique un objet, tout un objet. Dans l'industrie actuelle aucun objet n'est fabriqué par un ouvrier. Chaque objet se compose do plusieurs partirs; c'est chacune de ces parties qui est fabriquée par un ouvrier spécial, éternellement attaché à cette unique partie, élcrnellemeot incapable d'eu fabriquer

une autre ou de fabriquer l'objet tout entier. Qu'en résulte-il? Que cet homme cesse d'être intelligent, qu'il n'a plus ni esprit d'invention, ni même d'esprit d'ingéniosité et délicatesse. Il n'est plus un ouvrier, il n'est qu'un outil : « A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art progresse, V artisan rétrograde. » (Tocqueville.)

Et que l'ouvrier devienne moins intelligent par suite de la division du travail, à la rigueur passe encore. On pourrait soutenir que l'ouvrier à ce régime devient certainement moins intelligent comme ouvrier, mais peut devenir plus intelligent comme homme. Le travail manuel rendu purement mécanique laisse la pensée libre. C'est peut-être en polissant ses verres de lunettes que Spinoza a trouvé ses plus hautes pensées philosophiques.

Mais, d'abord cela n'est pas très sûr, et ensuite remarquez le dernier mot de Tocqueville : «... et plus dépendant! » Voilà qui n'est pas douteux et qui est grave. L'ouvrier qui est soumis au régime de la division du travail n'est pas un ouvrier. Il n'a pas de métier; il n'a qu'un fragment de métier. Il n'est donc pas un homme libre, qui peut transporter où il veut son moyen de subsistance. Dites donc à une bielle d'aller gagner sa vie où elle voudra. Elle n'a son utilité qu'à la place juste où le mécanicien l'a placée. L'ouvrier moderne, lui aussi, n'est qu'une bielle. Il dépend absolument du mécanicien, c'est-à-dire du chef de l'usine. Il peut changer d'usine, sans doute; mais ce n'est que changer de dépendance, ou plutôt ce n'est que changer

. 11. 11. <| trouver la niômo dépendnncr . n un .mire lulruil. Car ce n'est pas de son patron (pi'il »'sl esclave, . esl de son inhabilité à ^Ire libre, c'est de son inaptitude à être quchiu'un, maintenant qu'il D*est plus m'une chose.

D'où cela est-il venu? De la division du travail. D'où la division du travail est-elle venu* h l i ...ikui KMice. C'est pour produire plus vile, c cbt pour pro luire plus écononiicpienient (juc le rival, c'est pour surproduire, qu'on a eu recours à ce moyen expéditif, inli-artislicpie et vulgaire, mais avantageux, de pro- . luire l'objet à vendre.

Tels sont les principaux efTets, tous désastreux, de la concurrence, de l'anarchie industrielle.

Y a-t-il un uioyen d'échapper à ces terribles conséquences, et, par exemple, si le chômage esl une partie nécessaire du système concurrentiel, ne peut-on pas le supprimer par le prévoir, le rendre inolTensif à force lien tenir compte à l'avance, le neutraliser, quand il trrive, par des économies faites en prévision <!«• lui i>ondant les temps d'abondance .'

Les socialistes répondent : il n'y a jamais de lenq>s d'abondance. Quand l'ouvrier travaille il gagne juste de quoi manger; et par conséquent quand il ne Irîivaille pas il ne peut que mourir de faim. Quand l'ouvri«T travaille il gagne juste de quoi manger, parce i|u ou ii«' peut pas, à cause de la concurrence, lui doiiiKT davantage. C'est bien simple à expliquer. Suppf>voiis que 5 francs soit la somme nécessaire à la nourriture (piotidienne d'une famille d'ouvrier et qu'à ru^inr prochaine la journée ouvrière soit payée

7 francs. Voilà un patron qui paye bien. « Il paye trop, se dira un patron nouveau. Ce qu'il fournit je puis le fournir à moindre prix en économisant sur la main-d'œuvre. Je ne donnerai que C francs à l'ouvrier. »

Il n'en trouvera pas, direz-vous? Cela dépend des pays. Dans les pays de population clairsemée, non, il n'en trouvera pas; dans les pays de population dense il en trouvera toujours, le nombre des bras inoccupés étant toujours considérable. Il en a trouvé. II paye 6 francs, il peut fournir à moindre prix que son rival.

Immédiatement son rival, qui ne veut pas être ruiné, paye G francs. Tout de suite l'autre paye 5 fr. 50. Lutte pour le bon marché, qui sans doute ne s'applique pas seulement au salaire des ouvriers, qui s'applique à la simpliflcation de l'administration, au perfectionnement des procédés, etc., mais dont, encore, la diminution des salaires, la réduction des salaires à leur minimum est un élément essentiel et nécessaire.

Et où cette diminution progressive s'arrètera-t-elle? Il n'y a de raisons pour qu'elle s'arrête que l'impossibilité où sera l'ouvrier de se nourrir avec le dernier salaire offert. II lui faut 5 francs. Quand on en sera à lui offrir 4 fr. 50, il acceptera encore; mais il se débilitera, il mourra; il ne sera plus un rouage suffisant; le salaire remontera de lui-même nécessairement, par la même nécessité par laquelle il était descendu, et il s'arrêtera en définitive à la limite où il est tel que l'ouvrier peut vivre tout juste sans pouvoir faire aucune épargne.

C'est la fameuse « loi d'airain » que Lassalle, d'après Ricardo, a formulée ainsi : « Le salaire oscille à la

LE SOniALISMK F.N 1S09 113

iiilc de ce qui est strictement nécessaire à Touvrier •iir vivre et se reproduire, sans pouvoir ni s'élever iisif.i.iiK nt au dessus ni descendre sensililenient au-

i.iH on» |M'ut on dire que la loi formulée ainsi est

trop rianle, voit les choses trop favorablement. Car

lie suppose l'ouvrier marié et se reproduisant. Or un

oycn pour l'ouvrier de faire concurrence î\ l'ouvrier

' luUer lui aussi à coups de bon marché contre son

■ re, c'est de ne pas se marier et ne pas se repro-

iiire. Dés lors il s'offre au rabais. Les prix de salaire

scendenl aussitôt. La limite de salaire minimum se

ace donc, non h ce qu'il faut à une famille ouvrière

•ur ne pas mourir de fninj, mnis, ce qui est pffroya-

lo, un peu au-ilessous.

C'est pour cela que l'ouvrier père de famille, pour

'•dter lui aussi, pour ne pas mourir, prend ses armes

lUS ce qui fait sa misère, s'avise que sa famille

issi, si elle est cause de ruine, peut être cause do

lut, et en vient ù faire travailler sa famille, sa femme,

>; enfants de dix ans. Et voilà le dernier effet, celui-

I absolument épouvantable, du système concurren-

Cette € loi d'airain > est très contestée à l'heure où i>us sommes et je suis trop loyal pour ne pas reconlîlre tout bonnement qu'elle est à peu près universelinent abandonnée, même par les socialistes. On la fuie par les faits mêmes. On dit : « Si l'épargne est I possible, d'où vient (prellc existe? D'où viennent •tîschanel : Question sociale) les fonds de grève? Pourl'ioi en Amérique, où les prix des subsistances sont

OOUTIOMS POLITIv^UM. 8

tellement bas que, malgré la distance et les transports, ils viennent faire une concurrence redoutable aux nôtres, les ouvriers touchent-ils des salaires plus élevés qu'en Europe? Pourquoi, en Europe môme, ces différences de salaires d'un pays à l'autre? »

Et les socialistes eux-mêmes, du moins quelquesuns, estiment qu'on doit laisser de côté cette théorie surannée. M. Liebnecht dit au congrès de Halle : « C'est une arme rouillée qu'il faut mettre au rebut. » M. Paul Lafargue, quoique gendre de Marx : c Marx ne peut être rendu responsable (Si! car la loi d'airain est formulée dans le Capital plus nettement que partout ailleurs, et magistralement), ainsi qu'on le fait, de la loi des salaires, que Lassalle, plus agitateur et surtout plus juriste qu'économiste, formula pour les besoins de sa propagande, et que M. Jules Guesde eut le tort d'apporter en France sans en avoir éprouvé la valeur scientifique. La loi tVairain générale et inflexible ne peut rendre compte des variations des salaires d'une industrie dans des localités et des pays différents. »

Moi aussi, je crois que la loi d'airain est inexacte; mais entre être inexact et être faux il y a une grande différence, et si la loi d'airain est inexacte, c'est-à-dire ne rend pas compte de tout, il faut bien se garder de la déclarer fausse, c'est-à-dire ne rendant compte de rien, e'. négligeable.

D'abord elle ne s'applique qu'aux pays de population dense. Il y a des pays de population clairsemée, il y a des pays de 'population ouvrière clairsemée. En Amérique, par exemple, il n'y a pas trop d'ouvriers; il n'y

LE 80CIAUSMF. EN 1899 ii5

pas assez. L'ouvri» r . >i mu miii. i. première i!*c, donc payée cher, payée plus quelle ne vnut^ ou Iiilôt, cnrrion sous le soleil n'est payé plus qu'il ne ut, payée plus qu'elle no vaudrait si elle était abonlulo. Pourquoi la loi d'airain no s'appli(fuc-t-clle pas IX hommes de talent? Parce que le talent est rare, irce que la population géniale est très clairsemée; si talent fourmillait, il serait payé dix sous l'heure, et accepterait ce tarif. L'ouvrier américain est comme !i homme de talent chez nous; il est rare, il est surlyé; il en profile pour éparprner; par l'éparf^no il se iid plus fort; plus fort, il profite de sa force pour lintenir les prix et pour pouvoir épargner encore, et lisi de suite. Qu'est ceci? C'est la loi de la concuriice et par conséquent cela échappe h la loi d'airain MIS la contredire, puisque la loi d'airain n*est que la

I de la concurrence aussi, en Tune de ses ajiplications Irémes. Que la population ouvrière des Klals-Unis •vienne dense et la loi de la concurrence, favorable lintenant aux ouvriers, leur deviendra funeste et se insformera pou h peu en * loi d'airain ».

Mais, même dans les pays à population ouvrière nse, bien des choses modifient la loi d'airain, en loucissent la rigueur, à la faire croire fausse, encore le tout ce qu'on en peut dire c'est qu'elle n'est pas iNolue.

II y a des industries qui exigent des ouvriers d'élite. I loi d'airain ne s'appliquera jamais à elles. Jamais 1 ne payera un mécanicien de chemin de fer de telle rie qu'il n'ait que juste de quoi ne pas mourir. Et,

aussi, dans la même industrie il y a des soldats, des

soldats de première classe, des caporaux, , des sergents et des officiers. Entre le manœuvre et l'ouvrier, entre l'ouvrier et l'ouvrier-artiste ou l'ouvrier-savant, il y a toute une hiérarchie. Ceux-ci sont payés plus que ceux-là. Ceux-ci peuvent épargner, et s'ils ont l'instinct de solidarité, ou, tout simplement d'humanité, l'épargne de ceux-là peut être consacrée en partie à défendre ceux-ci, à maintenir leurs prix de salaire, à les dérober à la loi d'airain, et il n'y a rien de plus juste, de plus salutaire et de plus digne d'approbation. Les pays de solidarité peuvent échapper tout entiers à la loi d'airain, comme les pays de population clairsemée, et ce n'est pas moi qui veux m'en plaindre.

Des choses moins dignes d'approbation que celle qui précède viennent encore faire fléchir la loi d'airain et il me semble qu'on n'y songe pas assez. Je disais tout à l'heure que la concurrence de l'ouvrier célibataire à l'égard de l'ouvrier marié et père de famille renforce la loi d'airain jusque-là qu'elle fait descendre les salaires non pas à la limite extrême où une famille peut tout juste ne pas mourir, mais même au-dessous de cette limite. C'est malheureusement assez vrai; mais, Dieu merci, c'est presque faux; c'est exact dans certains pays, sur certains points; c'est faux dans beaucoup de cas. Pourquoi? Parce que le célibataire dépense autant qu'une famille moyenne,] quelquefois plus, quelquefois moins, en moyenne] autant; parce que le célibataire a des goûts onéreux, | de l'imprévoyance et des vices; parce que ce n'est pai pour se sauver de la faim qu'il ne se marie pas, maisi

LE SOaALISMB EN 4800 117

polir vivre aisément. Dès lors il lui fuiit aiitHiilqu':) un |M>n' lie famille; dès lors il ne fail pas haissfr h's priv

• le salaire, il ne les laisse pas ilescentlre, il contril>ue a les maintenir. Cest fort triste à dire, mais le vice a >on ulililé économique.

Le vrai auxiliaire de la loi d*airain serait l'ouvrier célibataire, rangé, économe, vertueux, qui aurait toujours assez pour ses besoins réduits au minimum, et i|ui, acceptant toutes les diminutions de salaire, ferait descendre le salariat beaucoup au-dessous de ce qu'il faut qu'il soit pour que les familles ouvrières puissent manger. Si cet ouvrier était légion, le désastre scniit immense. Cela peut arriver. Jetez cent mille ouvriers •liinois en France et le désastre se produira. — Mais l'en suis à «'xplijjuer pourquoi la loi d'airain ne produit pas tous ses efTets, et l'on voit une des raisons pourquoi, étant donné le caractère des ouvriers européens, elle ne 1rs produit pas. La famille ouvrière européenne est en partie menacée, en partie protégée par l'ouvrier célibataire, ou plutôt en même temps qu'elle est concurrencée par lui, en même temps par lui elle est protégée.

C'est de cette façon que la prostitution est une partie du problème social. La prostitution en sa généralité est pour les ouvrières une méthode pour

• rhapper à la loi d'airain. Elle n'est que cela. J'écarte

• omme quantités négligeables, quoique faits vrais, la prostituée romanticiue, l'ouvrière séduite par l'odieux liourgcois, abandonnée par lui, chassée de tout atelier ■I cause de son indignité, etc.; et aussi la prostituée par goût du vice, la courtisane-née. Ces cas existent,

mais je les tiens pour relativement rares. L'immense majorité des prostituées sont des femmes ayant un état, mais ouvrières médiocres, ne pouvant pas vivre de leur état, ce que seules les ouvrières d'élite peuvent faire, en un mot atteintes par la loi d'airain.

Or, de cette loi d'airain, après avoir été les victimes, elles deviennent les auxiliaires et, en même temps qu'elles en sont les auxiliaires, elles en sont en certaine mesure les correctifs. C'est très complexe.

Elles en sont les victimes, nous venons de le voir : elles ne pouvaient pas vivre de leur état; il fallait qu'elles fussent soutenues par leur famille. Or leur famille ne leur avait fait prendre un état que précisément parce que les salaires étant trop bas pour qu'une famille pût vivre du travail de son chef seul, il fallait que la femme, le jeune garçon, la fillette travaillassent eux-mêmes, se nourrissent. Mais aussi cela fait tant d'ouvriers que cela en fait surabondance, et surabondance d'ouvriers fait descente du taux des salaires, et la petite ouvrière est si peu payée que même en famille elle touche à l'indigence. Si un chômage prolongé survient, la voilà dans l'indigence même. La voyez-vous bien atteinte comme de tous les côtés par la loi d'airain ?

Mais elle s'est faite prostituée. Dès lors elle est auxiliaire de la loi d'airain. Car ayant encore un état et en vivant concurremment avec les nouvelles ressources honteuses qu'elle s'est créées, elle travaille de son état au rabais; elle s'offre à l'atelier pour presque rien. Mauvaise ouvrière sans doute; mais qu'on prend cependant quand le travail presse, parce qu'elle

LE SUCiALlb.Mh hiN 1890 IIU

tiriiil encore do la besogne ol la fourail duns des tidilions très avantaf?cu80H pour le fubricniil. Celle ucurrenco de l'ouvrière qui a d'autres ressources lu son travail esl une des causes de riiumililé des laires des ouvrières dans les grandes et moyennes lies. Le taux du salaire des ouvrières des villes esl ujours au-dessous de ce qu'il faul à l'ouvrière pour .\re, parce que l'ouvrière loute seule avec son Iralil a pour concurrentes et l'ouvrière un peu soutenue ir sa famille et l'ouvrière pour qui son travail n'est l'un feupplénienl; si bien que l'ouvrière vivant seule et \ant do son travail est uno exception. Il n'y a que uvrière d'èlile qui échappe à celle loi, la tyrannie ^ lois écunoniiques ne s'appliquanl nulle part au l.iil.

El si 1 on considère qu'une foule de métiers autrc- •is virils se féminisent, sont exercés maintenant par -s femmes, on voit quelle répercussion sur toutTateiMT, sur l'atelier universel, a celle question do l'ouvrière pouvant fournir une besogne à un salaire moindre que ce qu'il faut pour nourrir une femme. On •il que la prostituée ou la demi-prostituée est uur lixiliaire active de la loi d'airain.

Dlle en est aussi et enfin un correclif dans une cerline mesure. Car cet ouvrier célibataire, cet employé libalaire (|ue nous avons vu qui est le concurrent le plus redoutable, le lléau même de l'ouvrier normal, de l 'Mnpioyé normal, de l'ouvrier ou de l'employé père ' famille, du prolétaire dans le sens étymologique et ans le sens véritable du mol; cet ouvrier, cet ' iiiployé célibataire esl celui-là mèim; (jui nourrit la

prostituée et qui perd à la nourrir ce qui lui permettrait de faire une concuj'rence décidément meurtrière à l'ouvrier normal. Il perd à la nourrir son avantage, son énorme avantage sur l'ouvrier père de famille.

La famille de l'ouvrier célibataire, ce sont ses vices, et un vice coûtant, soit aussi cher, soit plus cher à nourrir qu'un enfant, il arrive que l'ouvrier célibataire finit par se trouver en désavantage, en infériorité relativement à l'ouvrier prolétaire. L'ouvrier célibataire a contre lui le prix de revient de tout ce qu'il consomme, tout ce qu'il consomme lui coûtant plus cher qu'il ne coûte à l'ouvrier en famille; ses amusements, son café, sa bicyclette, ses paris aux courses; ses vices enfin, et c'est ainsi que la prostituée ne laisse pas de corriger l'inflexibilité de la loi d'airain et d'en adoucir les rigueurs.

Remarquez encore, rapidement, que la prostituée, à tous les étages de la société, est quelque chose comme une ouvrière d'égalité. Non seulement elle est le fléau du capital et éparpille les accumulations du numéraire, cela n'a pas besoin de démonstration; mais encore elle est l'ennemie de tout ce qui constitue le capital, de la prévoyance, de l'économie, de la bonne administration, du travail, de la persévérance, du courage. Une société où dominerait la courtisane serait tout entière prolétarienne au bout de très peu de temps. La courtisane est anticapitaliste par excellence.

On voit donc que la prostituée est une victime, puis une auxiliaire, puis un correctif de la loi d'airain; mais en toutes ses manifestations et en toutes ses

déiiiarriios elle en tnoiilre et en (l<5montro l'existence.

Je suis enlrt^ dans collr Ioii^^mic analyse pour biei» faire voir h quel point on doit reconnaître que la loi d^airain n'est point du tout absolue; mais en môme lemps pour faire éclater qu'en sa généralité elle est 1res vraie. Kile est de bon sens inônic. Il est impossible qu'elle ne soit pas. Il est impossible que la coneurrencc n'arrive pas, au moins très souvent, h son extrême, c'csl-ii-dire au point où l'on se bat à coups de bon marché jusqu'à ôtre tout près de ne pouvoir plus vivre. C'est falal.

11 n'y a du reste pas besoin de raisonner, encore que ce soit une bonne chose; il n'y a qu'à regarder. Voyez autour de vous. Vous rencontrez la loi d'airain ù chaque pas que vous faites. Vous la faites vous-même à chaque instant. A tout instant vous dites : c Je trouve cela ailleurs à meilleur marché. » (lommcnt le trouvez-vous à meilleur marché, si ce n'est que celui qui le livre économise sur la maind'œuvre plus que celui-là, et un autre plus que le précédent justju'à ce que vous soyez content, et naturellement vous ne Têtes jamais, donc jusqu'à ce qu'il soit impossible d'obtenir la main-d'œuvre à plus bas salaire, donc jusqu'à ce qu'il soit impossible à l'ouvrier de la fournir à plus bas salaire, sans mourir?

La loi d'airain revient à dire que la mort est la seule liinilr à la concurrence. Eh bien, c'est l'évidence même. Du moment «pie la concurrence existe il est ini|)ossible qu'elle n'aille pas jus<|ue-là, rt c'est là la seule liniil»' où elle se puisse arrête i. A • jiaque instant vous dites : c Un autre me fait cela à meilleur

marché. Je vais chez lui. » Vous faites la loi d'airain. Vous allez de l'un à l'autre jusqu'au dernier. Quel dernier? Celui qui se serre le ventre plus que tous les autres et qui par conséquent forcera demain tous les autres à se le serrer autant que lui. Vous établissez des enchères d'abstinence. A qui s'abstiendra le plus! Où est la limite, si ce n'est au point où l'abstinence est telle qu'après elle il n'y a que s'abstenir de respirer.

Voyez donc ce fait très simple : l'ouvrier fait travailler sa femme et ses enfants. A quel être humain viendrait-il à l'idée de faire travailler sa femme et ses enfants, c'est-à-dire d'en faire des êtres peu agréables, si ce n'est à un homme qui ne peut pas les nourrir? Si le cas était rare, il ne prouverait rien, que paresse, imprévoyance, inhumanité, etc. ; mais il est universel, et le raisonnement devient bon. Que l'ouvrier fasse travailler sa femme et ses enfants cela prouve non pas, comme dirait Lassalle, que le salaire oscille sur la ligne qui représente ce qu'il faut à une famille ouvrière pour vivre tout juste; mais qu'il oscille un peu au-dessous, quelquefois beaucoup au-dessous, en moyenne sensiblement au-dessous. Je n'entends pas sans quelque émotion un mot populaire souvent répété. Quand un homme ou une femme du peuple « a été volé », a payé quelque chose un peu plus qu'il ne fallait, il ou elle dit : « Bah! Il faut bien que tout le monde vive! » En disant cela il ou elle formule la loi d'airain et en même temps proteste contre elle. Il ou elle en a le sentiment très juste. Cela revient à dire que, si l'on payait toujours les choses strictement ce qu'elles

LK .-<n.Ui.i.-ME EN 1899 123

■ lient, ceux qui loë rrpmduisciil ne vivraient pas, ou

\ivnii(Mit si juste ({u'ils seraient continuellement, par

l«> niuinilre accident, par le moindre heurt, au ristpie

lo mourir. Or il y a une tendance, qui ne laisse pas

-l'être assez gén<5rale, à ne payer les choses que stric-

I «Muent ce qu'elles valent.

La loi d'airain est vraie; mais, que dis-je? elle est

flicielle! Vous la faites tous les jours; mais lesadmi-

listrations, les municipalités, TÉtat la font tous les

• >urs comme vous la faites quotidi(Minement! Les

administrations, les municipalités, l'État mettent

h'urs travaux, comme on dit, c on adjudication ».

-t-ce que l'adjudication? C'est la loi d'airain

l*lée, consacrée, proclamée comme rè^le, et si elle

n'existe pas, provoquée à naître, et déclarée telle que

-i elle n'existait pas il faudrait l'inventer.

Que dit l'adjudication? Klle dit ceci : « Enchères et surenchères de bon marché. Entrepreneurs, venez. r.i'lui qui m'exécutera ce travail au plus bas prix sera mon élu. Or comment exécuterez-vous au plus bas prix possible? En donnant de mauvais matériaux? Non! En ce cas j'ai recours. Je vous poursuivrai omme m'ayant trompé sur la marchandise livrée. En tbriquant mal, en construisant mal? Non! En ce cas, j ai recours. Je vous poursuivrai pour malfa(:on. Comniful donc? De deux manières seulement. Soyez inventifs ou soyez meurtriers. Soyez inventifs. Trouvez des procédés de fabrication ou de transport de matériaux qui réalisent une économie. Ou soyez meurtriers. Économisez sur la main-d'œuvre; sachez faire descendre 1rs sahiires des ouvriers à tel point i\i\o. vous puissiez

soumissionner à plus bas prix que tous vos concurrents. Employez des étrangers; employez des Chinois; employez des ouvriers qui ne mangent pas. C'est votre affaire. Voilà vos deux moyens. Voilà les deux seuls moyens qui vous puissent permettre de devenir mon adjudicataire, mon élu, à l'exclusion des autres. »

N'est-il pas évident que de ces deux moyens, le premier est le plus difficile, et le second le plus aisé? N'est-il pas évident que l'entrepreneur essayera de tous les deux, mais réussira surtout au second? N'estil pas évident que l'adjudication est une provocation à payer l'ouvrier le moins possible? Donc l'adjudication est génératrice de la loi d'airain. En même temps qu'elle la proclame, elle la crée. Elle l'accepte comme une chose qui va de soi, et en l'acceptant, en tablant et fondant sur elle, elle la pousse, pour ainsi parler, à sa complète et pleine réalisation. Et pourtant comme elle paraît une chose naturelle! Comme elle s'impose, en quelque sorte! Comme en dehors d'elle, on sent bien qu'il n'y aurait aucune excitation à la recherche, à l'adresse, à l'ingéniosité! En attendant elle confirme, consacre et aggrave la loi d'airain. Qu'est-ce que cela prouve? Que la loi d'airain est au fond même de toute la question économique.

La loi d'airain est donc vraie, elle est vraie en gros; elle est adoucie par un certain nombre d'exceptions et par une foule de circonstances que j'ai consciencieusement recherchées et indiquées, par le jeu social qui n'a pas la rigueur des choses mathcniatiques; mais elle est vraie en ce sens qu'elle s'appli(iue à la majorité des cas, à l'ensemble du travail social, et les excep-

lions et circonslnnces qui In font Héchirsonl beaucoup moins choses qui rinfirmcnt que choses qui la voilent.

Elle serait vraie exactement : 1» si In population uvrièrc était partout dense ;2<> si les ouvriers d'élite .existaient pas ot qu'il n'y ertt que des manœuvres;

si l'instinct solidaire n'existait pas et que les ouvriers iirpayés no défendissent point les ouvriers juste payés; 4" si tous les ouvriers s'habituaient ù vivre >lriclement, chichement, h la chinoise.

Or ce n'est pas l'état actuel; mais c'est évidemment l'état où nous tendons.

1» Le mouvement économique et le mouvement de la . ivilisation tout entière accumulent les ouvriers dans les grandes villes, condensent la population ouvrière;

2» Par la division du travail, par le machinisme, l'ouvrier d'élite est progressivement éliminé, l'ouvrier inancruvre progressivement multiplié;

3" L'instinct solidaire, d'abord décroît avec les progrès de l'individualisme, c'est-à-dire du chacun pour <o\, ensuite deviendra inutile lorsque l'ouvrier d'élilc vcra si rare qu'il ne pourra plus, le voulût-il, défendre l'ouvrier manœuvre;

4° Malgré eux, par l'effet même de tout ce qui précède, les ouvriers en viendront bien tous, comme ils y sont venus pour la plupart, i\ vivre strictement pour le pain, et h renforcer la loi d'airain en la subissant.

Donc la loi d'airain n'est pas ce qui existe, mais elle est ce qui sera. Klle est non pas la loi des faits, mais la loi de la tendance des faits. Elle marque non précisément où nous sommes, mais où nous allons. Actuellement elle est vraie et prophétiquement elle est

exacte. Rationnellement elle est vraie et les faits l'acheminent adonner dans la réalité tous ses effets rationnels. Il est probable que les faits ne l'atteindront jamais de plein contact, mais s'en rapprocheront toujours de plus en plus, de manière à sembler toujours sur le point de se confondre absolument avec elle.

Telles sont les idées mères du socialisme : idée de justice, la justice étant considérée comme synonyme d'égalité entre les hommes; — souvenir de la Révolution française dont le principe le plus clair a été cette idée même de justice-égalité, et dessein de tirer de la Révolution française toutes les conséquences logiques qu'elle contient ; — idée que les grandes fortunes et même les fortunes moyennes sont, socialement, absolument inutiles; — idée que le commerce est chose inutile et, par conséquent, socialement nuisible, comme parasitisme ; — idée que la concurrence, soit commerciale, soit industrielle, est une anarchie économique, moins nuisible que l'anarchie sociale, mais parfaitement absurde, et modèle même d'une mauvaise administration des biens de l'humanité; — idée que cette même concurrence, outre qii'elle est absurde, est meurtrière, amenant l'ouvrier à une surproduction d'efforts et à un minimum de sustentation.

De ces idées, assez justes pour la plupart — et comme critique de la civilisation le socialisme est très digne de considération — les socialistes, tous les

-ociolistcH ont iw ito conclusion il i ii ! M • uninc'iro d'uno part et (rnutrn pari la |>rotlii(:ti<m oncurrenticllo; il ne faut plus, d'une [)aii qu'une dii-

ribution équitable des produits, d'autre part une prot.iii pnisii)l(% sans lutte pour le gnin entre les pro- .'urs; et le gain, la propriété individuelle, étant le

•ut et du commerce et de la production combative, il

lut et interdire la propriété individuelle, et abolir

lie (lui existe et empêcher qu'elle ne renaisse, pnVi.

'ment par l'abolition et du commerce et de I i pm-

liiction combative : de ces trois choses connexes, oinmciTo, production concurrentielle, propriété,

l'abolition connexe et synthétique s'impose. Mais \o moyen? C'est sur le moyen que les socialist('s -• sont divisés. En négligeant bien dos subdivisions

(lie j'estime secondaires et quelquefois seulement

.j)parentes, les socialistes, sur cette queslion fin

moyen, se sont partagés en trois écoles. Les uns ont dit : il n'y a qu'un moyen, c'est la coni-

iiunauté ou la collectivité. Tout appartient h tous; les nircs et les moyens de production appartiennent à >iis; le sol, le sous-sol. la mer appartiennent ô tous^ oinme l'air; les intruments dont on se sert pour en

tirer quelque chose, mines, fabriques, etc., appartien-

l'-nt h tous; ce qu'on en tire, céréales, vins, houilles,

luifs iii.rres, appartient à tous, La communauté

la communauté consomme. A ainsi faire,

•iul de lutte pour le gain, le gain individuel n'exis-

int pas; point de lutte pour la propriété, la propriélô

idividuelle n'existant pas; paix et égalité au lieu de

lutte et injustice.

xMais qui répartira? Eh bien, la communauté aussi, l'État. L'État organise le travail suivant les besoins et distribue les fruits du travail suivant les besoins. L'État est une famille où tout le monde travaille et où le père distribue ce que toute la famille a produit. Si vous aimez mieux, le pays est tout entier une administration où tout le monde est fonctionnaire. L'ouvrier industriel est un fonctionnaire de l'État et l'État le nourrit; l'ouvrier rural est un fonctionnaire de l'État et l'État le nourrit; et l'État est seul possesseur, c'està-dire que tout ce qui peut être possédé n'est possédé par personne, si ce n'est par tout le monde. C'est le seul moyen pour qu'il n'y ait ni propriété personnelle, ni commerce, ni production combative, ni concurrence, ni, résultat de tout cela, misère.

Voilà ce qu'ont dit les communistes ou collectivistes.

D'autres, qui n'ont pas de nom très précis, et que j'appellerai, si l'on veut, les appropriationistes, ont dit : nous n'aimons pas la communauté; nous craignons qu'elle ne soit oppressive, et nous ne croyons pas en avoir besoin. Nous approprions simplement la possession à ceux qui sont dignes de posséder. Dignes par quoi? par le travail. Nous donnons la chose à ceux qui la travaillent, à ceux qui l'exploitent : la mine aux mineurs, l'usine aux ouvriers, la terre aux paysans. Ce que nous ne voulons pas, c'est la propriété à celui qui ne se l'approprie point, l'usine au bourgeois, la mine au financier, la terre au seigneur; ce que nous voulons c'est la propriété à celui qui s'approprie en eifet la chose par le travail qu'il y met, en telle sorte qu'en effet elle lui soit prop'e et qu'on ne sache vraiment

LE «iOCIAUSME EN 1899 129

I liiiil sa personne cl on commence sa chose. La

• nllc «le sucnr loniliéo sur le sillon, c'est la personne M^mc du laboureur versée dans la terre; il continue

.1 y vivre comme elle vit de lui. C'est ici seulement • Hi'on peut dire (|ue la propriété n'est qu'une extension

• la personne, et c'est aussi la seule propriété quo mous respections.

Dépossession du propriétaire faux, à qui ce moi lui-

im^me ne s'applique plus, à qui appliqué ce mot n'a

plus de sens; mise en possession de celui qui est si bien

l«' propriétaire vrai que la chose est incorporée à lui

! lui à elle.

Les socialistes de cette école se rattachent à la définition philosophique de la propriété, du moins àlaplus lue, qui est que la chose légitimement possédée ile qu'on s'est appropriée en la transformant par li^ travail; ils se rattachent à la Révolution française qui n'a pas laissé d'avoir cette idée dans son opération de transfert des propriétés seigneuriales (V. Espinas, l'i Philosophie sociale du xviii" siècle et la Révolution) ; ils 'uvent compter parmi les leurs Proudhon, qui à trars lanl de vues trop nombreuses pour n'èlre pas >ntradictoires, montre une tendance assez marquée qui reparaît souvent, dans ce sens. Juste appropria- •n de la proj)riélé, voili» l'idée maîtresse de cette

l.niiu il ault'es ont dit : Tout à tous, oui; mais sans 'nlraint<\ La communauté est un couvent et une ^ie, bref une nation de fonctionnaires. Toute liberté 1 est absolument exclue. On y manque d'air, on y ouiïe. La solution, c'est la liberté. Il ne s'agit pas do oucsnoxs roLiTiQun. 9

fortifler l'État en lui donnant comme fonctionnaires, outre ses gabelous et ses professeurs, les ouvriers et les laboureurs. Il ne s'agit pas de fortifier l'État, il s'agit de le détruire. Marx, si étatiste d'ailleurs, l'a dit luimême; ce lui a échappé : « L'État, pour abolir le paupérisme, doit s'abolir lui-même; car V essence du mal gît dans Vexistence même de VÉtat. » Le socialisme d'État, le socialisme autoritaire, ne peut se passer de camisole de force. Il serait l'État aggravé. Abolition de l'État. Rien à personne. Tout à tous sans contrainte. Travaillera qui voudra.

Or l'État aboli, la contrainte abolie, tout le monde travaillera. Vous en doutez. C'est que vous ne vous avisez pas que c'est précisément la contrainte sociale qui dégoûte du travail et qui fait que beaucoup n'ont pas envie de travailler. Ne voyez-vous pas que même dans nos déplorables sociétés actuelles, l'oisif, comme on dit, l'homme qui par sa fortune pourrait être oisif, ne l'est pas du tout, se crée une foule d'occupations, sportives, athlétiques, mondaines, qui font dire au travailleur : « Il faudrait me payer bien cher pour que je consentisse à m'exterminer autant que cet homme qui ne fait rien. » Un inspecteur d'assurances, un inspecteur des enfants assistés, un médecin de moyenne clientèle fait beaucoup moins de visites qu'un mondain, et moins fatigantes. Qu'est-ce à dire? Que l'homme ne songe qu'à travailler et que le seul travail qui le dégoûte est le travail forcé.

Tout le monde travaillera donc; mais beaucoup mieux, d'une façon beaucoup plus productive et féconde qu'on ne le fait dans la société actuelle qui

LR SOCIALISME FN 1809 131

-^t que l'organisation dos travaux forcés, qu'on no le ferait sous le rt»piino socinlistc-aiilorifairo qui ne s«niit qu'une ri^gulnrisntion de l'organisalion des

vaux forcés. Tout le monde travaillera précisément cumme travaille maintenant rhommc c qui ne fait rien, » c'est àdire avec cet entrain, celle verve cju'on

t au travail quand, n'étant imposé par personne, il

ce qu'il est en soi, c'est à-dire un plaisir. Il y aura bien, cei>endant, quchiues fainéants,

Iques insoumis?

« En premier lieu leur nombre sera resliciiil

us une société où chacun pourra travailler selon son

cararlrre cl ses aptitudes, mais, s'il en reste encore, je

•"V'férerais les entretenir dans l'inaction plutôt que

inpioyer la force envers eux. Faites- leur sentir quils ne mangent en réalité que du pain de miséricorde; car ils n'aident pas à la production. Faites appel à leur amour-propre, à leur sentiment d'honneur; et presque tous deviendront meilleurs. Si, malgré tout, quelques-uns poursuivaient une vie aussi désho-

lante, ce serait la preuve d'un état maladif qu'on devrait lAcher de guérir par l'hygiène. Pourquoi spéruler sur les sentiments vils de l'homme et non sur ses

IIS sentiments? Par application de la dernière inolhode, on arriverait pourtant à de tout autres résultats qu'avec la première » (l)omela Nieuwenhuis, U Socialisme en danger) .

Ceux qui raisonnent ainsi se ratlarlient à notre Fouricr, cl se donnent le nom ou de socialistes libertaires^ ou, quand ils n'ont pas peur des mots, en quoi ils ont •'"n raison, tout 8inq)lemeut d'anarcAis/cs.

Passion de la liberté, croyance aux bons instincts de l'homme et particulièrement au goût de l'homme pour le travail, conviction que la société s'organise d'ellemême, « s'harmonise », comme disait Fourier, quand les individus sont libres, voilà les idées maîtresses de cette école.

De ces trois écoles la première seule a de la consistance, et il n'est aucun socialisme qui ne se ramenât au socialisme d'État et ne fût forcé de s'y ramener, s'il s'organisait, ou seulement s'il se dirigeait vers une organisation pratique.

Je discuterai peu les théories des anarchistes. Elles sont pénétrées d'un optimisme trop radical pour que je ne l'estime pas enfantin. Le postulat que l'homme est naturellement travailleur, sur lequel toute la théorie repose, ne laisse pas d'être invraisemblable. Ni l'enfant ni le sauvage ne montrent cette disposition d'une manière très éclatante, et en général ce que l'on voit dans toutes les sociétés du monde c'est un grand désir en chacun de vivre du travail des autres.

— Parce qu'elles se sont organisées selon le travail forcé, réplique-t-on.

— Mais que toutes se soient organisées selon le travail forcé et qu'aucune n'ait pu s'organiser selon le travail libre, c'est cependant une présomption que le travail libre ne donne rien, ou du moins ne donne pas une organisation sociale. Et c'est précisément là le point. Il est très vrai que l'homme inoccupé se crée un travail, et quelquefois meurtrier, pour fuir l'ennui; mais c'est toujours un travail qui a un caractère personnel, individuel, et qui n'est pas ou qui est

LE SOaALISME EN 1899 133

pou coonlonné avec d'aulrcs, et qui est inutile. Deux choses font rnttrait du travail pour celui qui ne veut rien faire, V indépendance du travail choisi et son inutilité. Cet homme fait cinq heures do bicyclette par •'Mir, pour son plaisir, imposez-lui de porter des piVhes; il aura horreur de sa bicyclette et trouvera que cinc] heures de bicyclette par jour, c'est un métier •'«•rasant. 11 faut, pour que le travail passe pour un lisir, qu'il soit indépendant, c'est-à-dire non coorimé avec d'autres, et inutile, c'est-à-dire non dirigé is un but constant. On peut définir les plaisirs : des travaux incohérents et qui ne servent à rien. C'est ce qui faisait dire à Disraeli que la vie serait supportable, n'étaient les plaisii-s.

Or toute société a besoin précisément de travail coordonné et de travail utile. C'est ce que les travailleurs libres ne lui donneront jamais. Reprenons la comparaison très juste de M. Georges Renard : la triété est une gare de chemin de fer. Vous trouverez rtainement des gens qui feront de la traction à ipeur pour leur plaisir, puisqu'il y a des automobiles; vous n'en trouverez pas qui, pour leur plaisir, ; iraniseront une gare de chemin do fer avec sa régularité mathématique, la dépendance des employés "îivers les chefs et la coonliiintion de tous les efforts rs un seul but.

— Si bien! Car il y a des associations, des compa- "iiies libres d'hommes indépendants et non payés,

•ciétés de bienfaisance, sociétés savantes, etc., qui marchent bien.

— 11 est vnii; car parmi les tendances humaines si

diverses, ceci encore en est une : il y a des gens qui aiment à jouer à la société, à avoir, entre eux, un petit gouvernement, un petit parlement, de petits rapporteurs, de petits présidents et de petites crises présidentielles. Mais d'abord, ces sociétés, elles ne marchent pas si bien que cela. Ensuite elles ne s'appliquent jamais qu'à des objets agréables, élégants et qui flattent l'amour-propre. Vous ne trouverez pas une société libre, à emplois gratuits, pour extraire la houille, dessécher les marais et entretenir les égouts.

Et enfin elles sont rares. Elles sont par excellence un élément aristocratique. Elles supposent chez ceux qui les constituent : i° le goût du travail libre qui, quoique très répandu, ne laisse pas encore d'être relativement rare et d'être intermittent; 2° le goût de la coordination du travail libre qui, lui, est tout à fait rare. Elles sont certainement ce qu'il y a de meilleur dans une nation, de plus salutaire, de plus fécond. Leur nombre et leur activité sont précisément le signe essentiel d'une nation forte. Mais elles ne feraient jamais tout le travail ingrat et tout travail universellement coordonné de toute une nation.

Ne comptons donc point sur l'instinct anarchique pour résoudre le problème social. L'instinct anarchique a du bon. Sous sa forme bonne et généreuse il s'appelle le libéralisme et est le désir de ne pas laisser tout faire à l'État, de faire quelque chose par soimême, non servilement et passivement, mais librement et passionnément. Rien de mieux. Mais sous sa forme la plus fréquente il est simplement le désir

LE 80CIAU6ME BN 1809 135

que VÈiai disparnisse et que les individus ne fassent h peu près rien.

J'oublie le nom de l'écrivain qui a fait un livre très iiiU^ressanl inlilulé le Droit à la paresse. Sa th«^orie est une essence d'annrchisme. Elle est même, selon moi, laiiaicliisme lui nu^me, bien compris. Et je ne le dis pas pour l'en railler; je ne dis point (pi'il ait torl. Je suis lie ceux qui pensent que l'hunuinilé actuelle travaille trop. Je dis seulement qu'il ne faut pas compter sur rinslincl du travail libre pour faire une société laborieuse; et la prétciilion des socialistes étant de faire une société semblable à celles qui existent actuellement, mais meilleure, et par conséquent une société laborieuse; la prétention des anarchistes mêmes (voir ^I. Doméla Nieuwenhuis) étant de faire une société très laborieuse et plus allègrement et passionnément laborieuse que les sociétés actuelles; je dis que le moyen n'en est pas de détruire la contrainte sociale et (le compter sur le travail volontaire individuel ou sur le travail volontaire associé.

Les anarchistes sérieux, aux prises avec la réalité, lUX prises avec une organisation du régime socialiste, .• convertiraient certainement et se ramèneraient avec «gret et dépit, soit à l'appropriationisme, soit au ocialisme autoritaire pur et simple.

L'appropriationisme est selon moi un tiers parti sans valeur et sans précision, une théorie superficielle qui n'a pas la persévérance ou le courage d'aller voir m fond des choses. La terre aux paysans, là mine aux mineurs, l'usine aux ouvriers; c'est une formule brill;(ii»i- fn;iis c'est une formule de dépossession, non

de constitution, donc une formule de combat, non d'établissement et de régime.

Est-ce l'abolition de la propriété? Oui; car nous dépossédons ainsi le propriétaire du chûteau, l'actionnaire delà mine ou de l'usine. Non; car nous reconnaissons le mineur comme propriétaire de la mine, l'ouvrier comme propriétaire de l'usine, le laboureur comme propriétaire du champ.

Est-ce la propriété collective? Oui; car ouvriers de l'usine, mineurs de la mine ne pourront être propriétaires que collectivement.

Est-ce la propriété individuelle? Oui; car le laboureur ne sera sans doute propriétaire du champ qu'individuellement.

Voilà déjà un régime bien incohérent, ou, du moins, bien bariolé. Mais poussons plus loin.

L'essence du système est dans cette formule : La chose appartient à celui qui la travaille. Or cette formule proscrit l'héritage et interdit l'épargne. — Elle proscrit l'héritage : voici un paysan très travailleur qui a tant fait produire à sa terre qu'à la fin de sa vie il est riche. Son fils reste sur la terre et la fait travailler par des serviteurs. Il doit être dépossédé; car il est devenu un bourgeois, un parasite, un exploiteur, etc. La propriété, attachée au travail et ne se légitimant que par lui, doit être strictement viagère. Proscription de l'héritage. Nous voilà déjà acheminés, ramenés, aiguillés vers le collectivisme.

Et notre formule proscrit aussi l'épargne. Car le même propriétaire laborieux peut, en vingt ans par exemple, avoir épargné assez pour ne plus travailler

8U terre lui inùine et la faire Imvailler par des meroo iiaiivs. Mais, s'il vous plaft, il n'est plus (ju'un fauxpropriétaire, il n'est plus qu'un propriétaire illéf^itimc, il n'est plus «lu'uii propriétaire capitaliste, il n'est plus qu'un seigneur, il doit élro dépossédé. Interdiction do l'épargne. Nous nous rapprochons do plus en plus du régime rollecrtvisle.

De même ces ouvriers de la mine. La mine leur q)partient, soit, et collectivement, ce qui complique un peu le problème. Ils travaillent et ils se part^agent les bénéfices. Mais les uns sont économes et même avares, les autres faciles à la dépense et même prodigues, les uns ont des charges, les autres n'en ont point. Très vile il y en aura qui seront de petits capitalistes pci*sonnellemcnt, tout en restant propriétaires collectifs de la mine, et les autres demeurant de simples propriétaires collectifs. Ceux qui seront capitalistes travailleront moins, travailleront peu, travailleront juste assez pour rester propriétaires. Au fond ce sont les autres qui travailleront pour eux, et eux seront bel et bien des actionnaires exploiteurs de prolétaires. P'audra-t-il les déposséder? Sans doute; mais pourquoi? Uniquement parce qu'ils auront épargné. Interdiction de l'épargne.

Et quand? A quel moment? Comment saisir le moment juste où un tel, d'ouvrier propriétaire collectif se transforme, par relûchement de travail, en actionnaire et en parasite? Il faudra, dans un tel régime, qu'il y ait quelque part un œil vigilant, guettant sans cesse, dans la pro|)rièté laborieuse, la naissance, la parturition de la propriété capilaliste. et une main qui,

dès que la propriété capitaliste paraîtra naître, lui torde le cou.

Par exemple, pour revenir à la propriété agraire, un père et ses enfants : le père vieilli ne travaille plus; les enfants crient : « c'est nous qui travaillons; c'est nous qui sommes propriétaires légitimes; que le père soit dépossédé. » — Par exemple, pour retourner à la propriété industrielle, bons ouvriers, mauvais ouvriers ; les bons crient : « tels et tels doivent perdre leur titre de propriétaires collectifs, parce qu'ils ne travaillent pas. > Ce qu'il faudra, c'est non seulement proscrire l'oisif; mais mesurer la quantité de travail fourni par chacun pour décider si, oui ou non, il est au-dessus ou au-dessous de la limite oîi l'on peut être appelé travailleur et tenu par conséquent pour propriétaire, ou pour mesurer sa capacité de propriétaire à la quantité de travail fourni et lui servir des dividendes proportionnels.

Car, c'est l'erreur de ceux qui se payent de cette formule : « la chose à ceux qui la travaillent » ; il n'y a pas ligne de démarcation si nette que ceci : ici les travailleurs, là les oisifs. 11 y a des travailleurs, des demi-travailleurs, des quarts de travailleurs et des gens qui font semblant de travailler.

Et cet œil chargé de guetter la naissance de la propriété capitaliste au sein même de la propriété laborieuse, oi^i sera-t-il? Dans l'usine ce pourra être les ouvriers eux-mêmes qui affirmeront qu'un tel décidément n'est plus qu'un patron et qu'il doit se retirer avec son capital, ou qu'un tel, sans être capitaliste, ne doit pas prendre part aux bénéfices parce qu'il ne

LE 80CIAUSME EN 1890 139

piLMiii ^'utVf part au travail cl doit ('•pi li» me ni se rcliror. Mais quelles discussions, et différends, et allercations sans lin! Quel état, ou anarchiquc et ruineux pour l'enlrcprise, ou, au contraire, trt'S lyranni(iue, pour échapper ù l'anarchie, concentrant les pouvoirs de décision et de proscription en un homme ou en un coniilé peu nombreux et rétahlissanl en l'aggravant sans doute le réginu" auloiilaiic t«l «ju'il existe acluellemenl.

Kt pour la propriété agraire, où sera l'œil vigilant? Il ne pourra être que l'iUat lui-même. C'est l'Ktat qui, ayant une première fois dépossédé les propriétaires non ti'availlcurs, ayant fait une première fois un partage (les terres, sera forcé de faire un nouveau partage des terres tous les dix ans... ce n'est pas cela du tout, sera forcé de faire un partage des terres continuel. Car il aura ii voir, ici, là, plus loin, quel est le propriétaire travailleur qui devient propriétaire capitaliste et îi qui, pour cette cause, la propriété doit être enlevée. Si bien qu'on se dira assez vite que mieux vaudrait l'État seul possesseur et distribuant les fruits, que l'État continuellement dépossesseur et distribuant périodiquement les terres; et nous voil.'i ramenés au socialisme collectiviste.

C'est que l'appropriationisme iiv>[ [>.i^ un i.L;inie, c'est un instinct révolutionnaire, et l'appropriation n'est pas une institution, c'est un procédé révolutionnaire. Comme tout procédé révolutionnaire elle n'a rien de minutieux, elle procède par masses; elle jette la terre aux paysans, h tous les paysans, A une classe; l'n'-ine aux ouvriers, h tous les ouvriers, h une classe,

et se dit que pour le détail on verra plus tard. Mais faute, précisément, du détail prévu, l'appropriation ne fait cesser une injustice (inégalité) que pour en inaugurer une autre, que pour d'une autre jeter les bases; à moins qu'elle ne se transforme en régime continu, et alors nous avons vu à quelles difficultés elle se heurterait, difficultés plus grandes que celles du régime collectiviste et qui ramèneraient évidemment au socialisme collectiviste lui-même.

L'appropriation fait en plus grand, et, ce semble, avec moins de précautions encore et en comprenant moins encore la délicatesse des maniements économiques, ce que la Révolution française a fait en transférant au peuple les propriétés seigneuriales et ecclésiastiques. Elle crée une propriété nouvelle (en partie nouvelle) et la laisse aller son train. Celte propriété nouvelle reconstitue en très peu de temps un ensemble de situations privilégiées, d'injustices (inégalités) et de prédominances, et, en définitive, n'a fait que substituer un régime capitaliste à un autre, ce qui n'était pas le but.

Donc, pour ce qui est du système appropriationiste, de deux choses l'une : ou ce ne serait qu'un transfert de propriété; révolution sociale, non institution sociale; crise, non régime; dépossession des uns, mise en possession des autres sans garantie prise contre les empiétements de ceux-ci; point de départ d'un état économique parfaitement pareil à celui oîi nous sommes, et mise en pratique de deux théories populaires, dont l'une est : « Ote-toi de là que je m'y mette! » et l'autre : « Si cette histoire vous amuse

LE SOCIALISME EN 1899 iiî

nous allons la rcconuuencor »; — ou ce scruil, «c voudrait tHre un rcginic conlinu, cl alors inlcnliclion do riuTilagc, interdiction de l'épargne, par suite interdiction de proprirté véritalïleinent individuelle, In propriété étant enlevée ù l'individu dès (|u'ellc ne se confondrait pas exactement avec le travail; bref tous les pror.'drs du collectivisme; mais de plus surveillance iiiccssîinte, et impossible, de la transformation de la propriété-travail en propriété-capital, série continue de dépossessions créant un régime économique inextricable; bref tous les procédés du collectivisme dans des conditions do pratique tellement diflicultueuses, indécises, incertaines et chaotiques que tout le monde préférerait bientôt le régime collectiviste pur ot simple.

Comme nous disions que les anarchistes sérieux, aux prises avec la réalité, aux prises avec une organisation de leur système, se convertiraient certainement soit à l'appropriationisme, soit au socialisme autoritaire pur et simple; ainsi nous disons maintenant que les appropriation isles, aux prises avec la réalité, se convertiraient également, seraient ramenés par la force des choses au socialisme pur et simple, au socialisme véritable, au collectivisme, et qu'il n'y a en définitive qu'un socialisriip vrni, le collcrf i\ i<ini..

Arrivons-y donc.

Le collectivisme est un syslènie très séritîux, qui so tient, qui sait prévoir, qui n'a rien ni d'un rêve trouble ni d'un expédient, et qui se présente à Tesprit avec des apparences très spécieuses. Sa critique de la société actuelle est celle qu'en font tous les socialistes

quels qu'ils soient, et que nous avons exposée en son ensemble au début de ce travail; nous n'y revenons pas.

Son organisation de la société nouvelle, sommairement esquissée, est celle-ci. Les hommes exploitent par le travail la planète qui les nourrit. Le travail doit être organisé. S'il ne l'est pas, il ne produit rien. L'organisation du travail suppose des travailleurs et des chefs du travail. Depuis que le monde existe, sauf quelques exceptions, les chefs du travail sont des hommes qui ont, soit une certaine épargne, soit le fruit de certains rapts, et qui font travailler pour un certain salaire ceux qui n'ont rien. Les chefs du travail sont les possédants, en langue moderne les capitalistes. La source est là de toutes les inégalités et de toutes les misères.

Que faisons-nous? Nous supprimons les capitalistes et les chefs de travail, et nous les remplaçons par un seul capitaliste et un seul chef de travail. Cet unique capitaliste unique chef de travail, c'est tout le monde, c'est l'État. — Remarquez d'abord qu'à considérer l'ensemble de la nation, il n'y a rien de nouveau; qu'en tout il n'y a rien de changé. Il y a dans toute la nation autant de capital et autant de travail que tout à l'heure. Seulement le travail est mieux distribué et le salaire mieux réparti et le capital mieux employé.

Et maintenant que fait l'État, unique capitaliste et chef de travail unique? Pour ses besoins généraux, défense du pays, relations étrangères. Justice, Police, etc., il prend d'abord une certaine partie de son capital. Puis, il fait travailler. Il connaît, mieux

LE SOCIALISMF RN 1899 U3

jiie des capitalistes paitiruliors, sans dont»», les «•soins justes de la consommation; il fait produire en lison juste de ces besoins. 11 n'emploie h lisser do la laine «piautanl d'ouvriers qu'il en faut pour (pie tous les citoyens aient des habits; il n'emploie à fabricjuer des meubles qu'autant d'ouvriers qu'il en faut pour «pie tous les loi?eincnts soient nieubl<^s; il est l'intermédiaire le plus naturel, le plus clairvoyant, et le plus câline, notez ce point, entre la production et la con- ^mmation. Donc point de surproductions, point do lômagcs, point de misères. Point de fureur chez lacun à vouloir produire plus que le voisin, puisqu'il a plus de voisin, c'est h-dirc de rival, et puisqu'il a plus cpiun producteur, l'o^l fixé sur la consomition, ne produisant qu'autant qu'elle demande, lyant aucun intérêt à produire plus, et ne pouvant Ire tenté de produire davantage que s'il devenait fou. C'est la grande cause de la misère qui a disparu, à ivoir la concurrence, la lutte pour le gain, pour la ropriété individuelle. C'est l'organisation industrielle «pii a remplacé l'anarchie industrielle; c'est l'organisation de la production qui a remplacé la production iiiarchi(iue. C'est la production et la consommation iigrenant juste, enfin, l'une dans l'autre; conséquence : abolition de la misère.

— Abolition aussi de la richesse!

— Assurément! Il n'y a plus d'indigents; il n'y a l>lus de riches; il n'y a plus que des pauvres. C'est l'état social le pluj sain du monde, et pour l'État et

- pour les individus; pour tous et même pour un. On peut très bien, sans aller loin, se faire uno

144 QUESTIONS POLITIOrES

i Ico de cet état-là. Le régime socialiste est un régime où tout le monde est fonctionnaire. « Tous fonctionnaires! » c'est une des plaisanteries dont on nous l)oursuit, sans que nous puissions découvrir ce qu'il y a là de si plaisant. Or l'État tel qu'il existe a déjà des fonctionnaires. Comme il n'a aucun intérêt à les surpayer, en ayant toujours plus qu'il n'en veut, ils sont tous pauvres, sauf quelques-uns, l'État ayant intérêt à établir quelques petites primes pour l'émulation; somme toute, ils sont tous pauvres; mais ils ne sont pas malheureux; aucun n'est indigent; ils vont de la naissance à la mort sans chômage, sans périodes d'anxiété, d'angoisse, de trouble moral, de désespoir et de faim ; l'État s'occupe de leur vieillesse, de leurs veuves et de leurs enfants; ils ont le bonheur, le seul bonheur vrai et réalisable pour tous i( i-bas, et aussi le seul bonheur qu'un homme intelligent appelle bonheur, c'est à savoir être à l'abri de la misère et de la crainte de la misère.

Eh bien, c'est précisément cet état qui, en régime socialiste, serait l'état de tous. Le fonctionnarisme universel, l'État prévoyant pour tous les individus, dévoués à l'État, c'est précisément le socialisme. Tout homme qui, à vingt ans, désire être fonctionnaire fait un acte d'adhésion à l'idée socialiste; et comme tous les Français veulerM être fonctionnaires, on peut dire que tous les Fiançais sont socialistes, quelques-uns sans le savoir. Ce régime que l'on appelle révolutionnaire, parce que, peut-être, il faudrait une révolution pour le réaliser, est le plus pacifique, familial et patriarcal de tous les régimes.

LB SOCIALISME EN i890 145

Au foiui c'est un iv^'inie nioiiiirrhi(|UC, puisque c'est

il. toi possesseur de tout et distributeur de tout,

inme l'était ou prétendait l'étro Louis XIV. Oui, le

(ialisme c'est la monarchie, par la bonne raison

j l'il ne peut y avoir qu'anarchie, aristocratie ou

monarchie; par la bonne raison qu'il ne peut y avoir

qu'absence de pouvoir, pouvoir multiple ou pouvoir

unique. Seulement le socialisme c'est la monarchie

• rrigée. C'est la monarchie exercée par tous; c'est le

avoir unique exercé par la communauté; c'est la

nuuunauté possédant tout, réglant tout, distribuant

ut, par un dessein unique, uniforme et permanent;

. st la monarchie de tous; c'est la volonté de tous

xer<;ant pour tous, en défendant à chacun d'en

avoir une, pour celle raison que les volontés indivi-

'uelles étant contradictoires, les résultais où elles

I rivent sont incohérents. Le socialisme, c'est faire

ircher tout le monde selon un dessein unique con-

nti par tout le monde.

('e système est fort raisonnable, ou tout au moins il rationnel; il est extrêmement séduisant, précisé- ..unt pour les esprits les moins révolutionnaires du inonde, pour les pacifiques, les réguliers et ceux qui ment que l'administration régulirre, méthodique et ïiiforme des choses s'étende à tout. Il soulève, comme n sait, beaucoup d'objections, que je résume le plus : ièvemont possible, en n'en donnant que l'essentiel. IlI d'abord c'est un système monarchique qui déplaît non seulement aux anarchistes, mais encore aux libéraux, l'anarchisme n'étant que le libéralisme poussé à l'extrême. Les socialistes ont beau dire que le socia-

0OI8TIOR8 rouTiguBS. iO

lisme c'est la monarchie perfectionnée, en ce sens que c'est bien une volonté unique, mais la volonté de tous, il n'en est pas moins vrai que cette volonté de *ous s'exercera par un seul, ou par un comité qui ne devra pas être très nombreux s'il veut faire quelque chose ; et qu'en définitive M. le Ministre de l'industrie et du commerce entouré de ses bureaux de statisticiens mesurant la consommation et y ajustant la production, sera un Louis XIV du travail, décidant et décrétant « en son conseil », et ne sera pas autre chose.

— On le changera quand on ne sera pas content de lui.

— Connu ! C'est le système parlementaire. Mais à de vieux routiers de la politique cela ne fait plus aucune impression, parce qu'ils savent que cela ne fait que blanchir. En système électif, représentatif, parlementaire, de deux choses l'une : ou le ministre, le chef exécutif, le chef administratif, comme vous voudrez, se fait permanent, s'imposant par sa valeur ou sa popularité, et alors il est le vrai chef exécutif, le vrai commandant de l'administration, le maître; — ou il passe vite, est remplacé par un autre, qui l'est par un troisième; et alors il n'est rien qu'un chef apparent, qu'un dignitaire et un signataire, et quelque part audessous de lui, il y a un vrai chef moins connu, qui n'est chef que parce qu'il dure et que l'administration, qui a toujours besoin d'un pivot, pivote sur lui. C'est ainsi qu'en France, depuis 1870, l'administration est plus forte que les ministres parce qu'elle reste, sous eux qui passent. Mais dans les deux cas, il y a toujours un maître d'administration et d'exécution, et

f y <iut Vf ixMi i<» 147

• Iniiiiistratioi), qu(lt|uc cuiilrûlcc quVIh* soit, est lijours une puissance énorme (|ui csl parfaitement ilépendante do la volonté générale, d'autant plus liépcMuIantc do celle-ci que celle-ci est plus capri- (•use; et elle est toujours capricieuse. (Comptez-y donc, en régime socialiste, industriels, ivsans, ouvriers, producteurs de toutes sortes et issi consommateurs, et tous, vous serez gouvernés -9 monarchiquement. Vous aurez échappé à Tanarlie industrielle, mais vous serez en monarchie indusnielle.

— Qu'est-ce que cela vous fait?

— A moi, pas ffrand'chose; mais il me semljle que us êtes très attachés aux principes de la Révolution

çaise et que tout en songeant beaucoup plus ù !ilé qu'à la liberté, vous avez répugnance encore . ilier celle-ci. Songez-y bien, elle serait sacrifiée :>solument. Cette pauvre liberté, dont il ne faut pas vive fanatique, mais qui est pourtant une bonne chose, qui donne à l'homme le sentiment de sa dignité, qui lui donne Thabitude des idées nobles, dont l'illusion même est féconde à cet égard, dont les gouvernements intelligents conservent et garantissent à leurs iictionnaires au moins l'apparence pour qu'ils no f^lissent pas à l'humilité et à la platitude; cette pauvre liberté, dans nos pays modernes, forcément centralisés, n'a pas beaucoup de lieux où se réfugier : vous Voliminez encore du commerce, do l'industrie, de ii^riculture. L'atmosphère morale de nos pays va i.inger; en mieux, je ne crois pas.

Je suis frappé surtout de ceci : le paysan ne sera

plus libre. Le paysan, dans nos pays d'Occident, surtout en France, est l'être le plus libre qui soit au monde. Je reconnais, avec douleur, que l'ouvrier ne l'est guère, et que le régime socialiste, au point de la liberté, ne changerait pas grand'chose à son affaire; mais le paysan est libre comme l'air. Il est maître chez lui absolument. Il cultive comme il l'entend, il exploite à son gré son bien. S'il n'a pas de bien, il est très libre encore, passant facilement d'un patron à un autre, choisissant son maître, presque égal à lui, en somme très indépendant. Personne n'est libre, mais le paysan l'est plus que' qui que ce soit. Et il est jaloux de sa liberté. C'est le fond même de son être moral. S'il est défiant, c'est à cause de cela ; s'il est avare, c'est que la liberté se mesure à ce qui en garantit l'exercice; s'il est fanatique de propriété individuelle, c'est que l'image pour lui de la liberté, c'est un homme travaillant dans un champ qui est à lui et qui ne doit rien à personne. Le grand libéral français, c'est le paysan. Je reconnais même qu'il est beaucoup trop individualiste; mais c'est le défaut de sa qualité. Il est âprement libéral. Si le libéralisme est si fort en France, quoi qu'on en dise, c'est que nous sortons tous du paysan. C'est notre grand-père. Le libéralisme est un atavisme. Si le bon Proudhon ne réussissait jamais à devenir socialiste, et était toujours comme tiré en arrière par un individualisme énergique qui devenait quelquefois effréné, c'est qu'il était fils de paysan.

Eh bien! le laboureur enrégimenté, voilà un des aspects du collectivisme. C'est d'abord ce qui l'empô-

LK 80CTAMSX!K HX ISOO HO

liera certainement de s'établir; mais sans songer à

la, c'est ce qui le condamne ou au moins le con-

ledit fort, en le montrant comme opposé aux idées,

iix tendances, aux allures naturelles et tradition-

lu'lles, aux instincts profonds de l'immense majorité

«le la nation; disons de la nation clle-nuMne, car le

paysan, majorité de la nation et source perpétuelle de

■ I nation tout cntit're, le paysan, c'est le pays.

Que le socialisme soit un régime contraire au libé-

ilisme, que le socialisme soit un régime éminemment

onarcliicjue, voilà déjà une grande présomption

contre lui, en terre de France.

Ajoutez ceci, c*est que le collectivisme, non seulc- Mient serait la monarchie non perfectionnée, mais rait la monarrliie aggravée et effroyablement compliquée. Il serait une immense bureaucratie. Il faut lire là-dessus l'excellent, le très intelligent et merveilleusement consciencieux livre de M. Georges Renard : le Régime socialiste. M. Georges Renard est un loyal. II .lit qu'on risque de compromettre le socialisme en iitrantdans le détail de l'application du socialisme; qu'il est séduisant, d'une grande beauté et d'une jrande prise sur les esprits et sur les cœurs, surtout •rsqu'il est présenté en ses principes et en ses grandes lignes; mais qu'à le présenter dans l'organisation pratique la plus simple qu'on puisse en faire, il (i«»vient un casse-téte. Bravement et scrupuleusement, en honnête homme, M. Georges Renard, vieil expert, du reste, en socialisme et pnrr;M't»MiHM»t ir»forMiié, a affronté le casse-téte.

Eh bien, c'est effroyable! Sans réaliser complète-

ment le collectivisme, — car M. Renard admet certains tempéraments, un certain jeu dans la machine sociale et son collectivisme n'est pas mathématique, — le régime socialiste exposé dans ce livre suppose une armée bureaucratique dont on se sent incapable d'imaginer l'effectif. Car vous entendez bien qu'il faut toujours des chefs du travail, des chefs de la production. En régime concurrentiel, les chefs du travail ce sont les capitalistes qui font des entreprises. Ce sont eux qui calculent, qui supputent ou qui supposent les chances de production utile et marchent sur des données. En régime socialiste, les chefs du travail ce sont des statisticiens au service du ministère de l'industrie, et chargés de l'éclairer sur les exigences de la consommation et les capacités de la production et de régler celle-ci sur celle-là, année par année, mois par mois, jour par jour. C'est dans le li'vre de M. Renard qu'on voit ce qu'ils auraient à faire. Prévoir tous les détails de la production, de la circulation des marchandises, supputer des approvisionnements nécessaires et les détérioriations des approvisionnements, fixer les prix et les salaires, distinguer entre le travail simple et le travail qualifié (celui où il faut du talent), observer les nuances entre le travail qui n'est plus simple et qui n'est pas encore qualifié et le travail qui est plutôt qualifié mais qui ne l'est pas encore formellement, car il faut être juste; répartir les fruits du travail d'une manière équitable selon la quantité et la qualité du travail produit, et d'après une fixation de la valeur, toutes choses exposées dans le terrible Chapitre lll de la Troisième partie, où j'avoue que je me

î.r ^-ofiMt^Mr TN 1S99 i:.l

suis perdu : voilà la tftche colossnlc qui serait donnée à MM. les statisticiens du ministtTO de l'industrie.

Je no sais pas si elle serait possible; mais je sais «piVlIc exifçerail une armée do fonctionnaires, des pyramides égyptiennes, de paperasses où je craindrais bien «lu'on ne s'égarAt, et où il ne faudrait point s'égarer, la moindre erreur devant se traduire par un désastre évidemment pire qu'une grève locale ou un rljômage local. Cela donne à réfléchir.

Vous savez rond)irn déjù est compliqué le problème de l'alimentation d'une armée. J'espère bien qu'avec le temps il deviendra insoluble et que de l'impossibilité de s'en tirer résultera le désarmement. Kh bien! dans le régime collectiviste, c'est la nation tout entière qui est une armée et dont Tintendance prévoit Talimentation, et c'est la nation tout entière qui est une armée de production et dont l'intendance règle le travail productif. Il nous est impossible de savoirs! c'est impossible et nous ne pouvons pas affirmerqu'il le soit; mais il semble bien que cela commence à dépasser les forces humaines. « Au delà des forces », dit Bjœrnson. J'ai toujours eu l'idée que c'était là la devise du collectivisme. En tout cas, ce serait horriblement dangereux, toute erreur, comme j'ai dit, devant avoir des consé- «pienccs incalculables, auprès desquelles nos désastres économiques actuels paraîtraient insignifiants. Nous rivons des Crécy et des Azincourt industriels; le coll<»rtivisme aurait des Sedan économiques.

La machine collectiviste, dans le livre de M. Renard, me paraissait comme ces vaisseaux de guerre modernes, trop sri«Mi(i(iques, trop compliqués d'appareils de pré-

cision, électriques ou autres, d'un maniement délicat et dangereux, où les hommes perdront la tète et qui sauteront, on le craint, plus facilement que d'autres. Le livre de M. Renard m'a intéressé prodigieusement; à parler net, il m'a surtout effrayé. Il faut songer que ce navire mathématique et électrique, mené par des mathématiciens et des électriciens qui pourront se tromper, c'est le pays.

Mais supposons-la montée, cette machine énorme et délicate, et qu'elle marche. Le résultat sera-t-il meilleur que ceux que nous avons sous les yeux? Pour ce qui est des accidents, voir plus haut ; j'en ai prévu très vraisemblablement de pires que ceux que nous subissons actuellement. A considérer la marche supposée régulière, les résultats seront-ils meilleurs? On est fondé à ne pas le croire. Tous les travailleurs de France, ouvriers et paysans, sont des fonctionnaires; voilà qui est entendu. Eh bien ! ils travailleront comme des fonctionnaires, honnêtement, loyalement, très modérément. Par quel mobile voyez-vous qu'ils soient poussés à travailler dur? Chacun a sa tâche et ses appointements, fait l'une approximativement, reçoit les autres exactement, sans qu'on puisse rien lui dire....

— Si bien! et l'on pourra parfaitement le rappeler au devoir, et user envers lui d'un système gradué de sévérités.

— Bon! voilà votre armée de chefs du travail, déjà immense, qui se complique et se surcharge d'un corps d'inspecteurs du travail. Je vous dis qu'en régime socialiste, la moitié de la nation est occupée à faire travailler l'autre. Pour un système dont le dessein est

LE SOClALLsMK KN 1899 1 .>-i

tlo supprimer les improductifs el d*nccroîlre le nombre lies producteurs!...

— Ce n'est pas seulement par des inspecteurs, c'est par des primes nu travail et à la diligence qu'on pourra exciter l'émulation des travailleurs. Comment rttal fait-il actuellement pour ses fonctionnaires? lia un système très sinij>!e. Il applique au travail l'idée très féconde, et qui est une des trois ou quatre idées sur lesquelles le monde marche, de la loterie. Pourquoi met on à la loterie? Parce qu'un sur mille gagne le lot. Cela suflil pour que mille prennent des billets. C'est très humain. Tous les hommes jouent à la loterie. Ils se font épiciers. Il n'y a qu'un Potin sur mille épiciers; mais ces mille épiciers se sont tous mis dans l'épicerie pour devenir des Potin, tous sachant très bien (piil n'y a qu'un Potin sur mille, mais chacun «spérant divenir celui-lîi. Ils se préparent ii l'Kcole polytechnique, tous pour devenir ingénieurs des mines, tous sachant très bien cpi'il n'y aura qu'un ingénieur des mines sur cent, mais chacun espérant que ce sera lui. Ils se marient tous, sachant très bien qu'il n'y a (ju'unc femme sur cent capable d'acquérir les qualités mulliplesqui font la bonne épouse, la bonne maîlrcssede maison et la bonne mère, synthèse presque impossible à réaliser, mais chacun espérant bien que c'est lui qui mettra la main sur ce trésor, etc. La loterie mène l'humanité. L'État l'applique à ses fonctionnaircs. 11 assure à tous le nécessaire. 11 promet h tous, pour ne le donner qu'à un sur mille, un superflu léger, agréable encore, d'argent et d'honneurs. C'est la luime, c'est le lot. Il suffit pour qiH» l«'s roii«lio!innin*s nH'lt«Mit à la

loterie, c'est-à dire versent à l'État une quantité de travail, d'efforts, de diligence, de zèle, d'ingéniosité, que l'État ne paye qu'à un sur mille, c'est-à-dire qu'il ne paye point. L'État fera de môme quand tous les citoyens seront fonctionnaires; et donc il aura du travail pour rien; et la torpeur que vous craignez que le régime socialiste ne répande sur la nation laborieuse sera évitée.

— Mais prenez garde ! Votre édifice d'égalité s'écroule. Vous reconstituez le favoritisme et le capitalisme.

Le favoritisme; car, comme vous aurez toujours affaire à des hommes et comme c'est toujours d'hommes que vous vous servirez, ces primes, ces lots, ces faveurs, choses assez immorales en soi et plus dignes de la société actuelle que de la vôtre, ces primes, ces lots, ces faveurs, iront bien souvent aux amis, aux flatteurs et aux parents de vos chefs du travail, plutôt qu'aux zélés et aux méritants. Voilà un mauvais système justicier, un système justicier mal organisé.

Le capitalisme; car ces primes, ces lots, ces faveurs, quelque forme qu'ils aient, seront toujours des capitaux, seront toujours quelque chose que le voisin n'aura pas et qui donnera à celui qui les aura une supériorité, une influence et une puissance sur les autres. Quelque chose qui donne à quelqu'un une supériorité, une influence et une puissance, il n'y a pas à dire non, c'est un capital; et les mots que nous venons d'employer sont la définition môme du capital. Voilà un mauvais régime égalitaire, voilà un régime égalitaire mal organisé.

Non, en régime socialiste, il ne faut pas de prime

LE *=of I \i i^Mi i:n I"^'^ 155

au Rurlravail. Il no Tniil pas, si l'on no veut poinl rcconslilucr le réfjime capilnlistc, sortir de la formule : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. »

Le uiallieur cVsl que « les forces », c'est très élastique. « Les besoins » aussi du resle. Cependant, moins. Les besoins essentiels de l'homme, tels que M. Renard les a énumérés, être nourri, vClu, logé, chaufTé, n'oscillent pas entre des chiffres très éloignés. O qu'il faut pour qu'un être humain soit mis en état do vivre sans souffrance peut facilement être fixé. On peut donc raisonner comme si la formule < selon SCS besoins » était ferme. Mais l'on ne peut pas raisonner comme si la formule « de chacun selon ses forces » l'était. Mesurer les forces productives d'un homme est impossible. De ce qu'il produirait s'il était excité soit par le besoin, soit par l'émulation, soit par l'ambition, de ce qu'il produirait s'il mettait en jeu ses facultés inventives, créatrices, ingénieuses ou géniales; — ce qu'il produit, commandé, enrégimenté et passif, ne vous en donne aucune idée, même approximative.

Vous êtes en face d'un homme dont vous connaissez les besoins et dont vous ne connaissez pas les forces, et qui, si vous ne lui donnez que selon ses besoins, en prétendant lui demander selon ses forces, a intérêt à vous dissimuler ses forces. Remarquez qu'il ne sera pas en cela un malhonnête homme; car, ses forces, il ne les connaît pas, lui non plus; il ne les connaîtrait que s'il avait besoin de les déployer, de faire appel à toutes celles qu'il peut pO'^^''"«'«r <l'aller le*^ tirer du

fond de lui. Donc, avec la formule € de chacun ses forces, à chacun selon ses besoins », vous ne réussissez qu'à supprimer des forces latentes, qu'à les empêcher de naître et d'être jamais connues, môme de ceux qui les ont.

Mais, si vous renoncez à la formule < de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins », vous voilà rejetés vers la formule : < à chacun selon son travail » et je vous ai montré que vous rentriez dans le système inégalitaire et dans le système capitaliste. Vous êtes pris entre la nécessité de créer la langueur sociale pour être justes, ou, pour maintenir l'activité sociale, de rentrer dans les errements de l'état actuel.

Je crois qu'il faut aller plus loin, et cette langueur sociale, si je la vois absolue dans le système socialiste pur, je la vois immense encore dans le socialisme tempéré qui admet des inégalités, qui admet des primes soit au surtravail, soit au travail qualifié, c'està-dire soit à Teffort, soit au talent. Voilà qui est bien : vous. État, vous chefs du travail et contrôleurs de tout le travail social, vous avez pour fonctionnaires tous les citoyens français; vous les faites travailler selon les besoins de tous, et vous récompensez ceux qui méritent de l'être; la nation est tout simplement une administration comme la Régie des tabacs ou l'Université. — Pourquoi non? — Voici l'inconvénient.

Que dans une nation il y ait beaucoup de fonctionnaires, ou qu'il n'y ait que des fonctionnaires, ce n'est pas du tout la même chose. D'abord au point de vue de la liberté. Le fonctionnaire, dans le régime actuel,

n'est pas libre; mais il poiirniit l'ôtiv, ce qui fait (|iril 1 est. Il nVst pas libre, mais il voit auprès de lui des hommes qui lo sont ; qui travaillent librement, qui risquent, qui aventurent, qui se traitent eux-mêmes (*(»inme des forces autonomes, et il se dit qu'il ne tient qu'à lui d'i^tro un do ces hommes-lh : c Je donnerai ma démission et je tirerai de moi-même ce que je pourrai. » Par \h il est libre encore, et par ce raisonnement il sent qu'il lest. Il est libre dans la liberté des autres; il est libre parce que cette liberté existe; il est libre parce qu'il y a des hommes libres et qu'il y a jour pour lui à devenir l'un d'eux. — C'est pour cela qu'il conserve ce que la liberté donne, la dignité, le respect de soi, qui supposent la liberté, mais qui n'ont pas besoin qu'elle soit en lui, et à qui il suffit qu'elle soit quelque part. Il ne faudra pas, sauf s'il y a des dispositions naturelles, lui demander trop de platitudes; il répondrait : t Je m'en vais. Je suis libre! — Tiens! c'est vrai qu'il l'est. Pourquoi donc? Parce que d'autres le sont. » Si d'autres ne l'étaient pas, il ne le serait aucunement, et tous seraient ce qu'il serait luimême si la liberté n'existait pas à côté de lui. — Dans une nation de travailleurs libres et de fonctionnaires, la liberté des travailleurs libres garantit la liberté des fonctionnaires, la liberté des libres ijfaranlit la liberté de ceux qui ne le sont pas; et en définitive tous le sont. Dans une nation qui serait toute de fonctionnaires, la liberté n'existerait absolument pas. Tous seraient fonctionnaires, mais beaucoup plus, incomparablement plus fonctionnaires que ne le sont ceux d'à présent. Lo fonctionnaire actuel ne donne aucune idée,

même approximative, de ce que serait le fonctionnaire, c'est à-dire tout le monde, en régime socialiste. Cela, cependant, est un peu à considérer.

Mais laissons cette question de la liberté qui touche infiniment tel ou tel, un bon libéral, un bon anarchiste, mais qui est profondément méprisée par la plupart des socialistes ; et plaçons-nous au point de vue strictement économique. A ce point de vue encore ce n'est pas du tout la même chose que tout le monde soit fonctionnaire ou qu'il y en ait qui le soient et d'autres qui ne le soient pas.

Savez-vous pourquoi l'État obtient du travail de ses fonctionnaires? Savez-vous comment? — C'est d'abord par la contrainte; c'est ensuite par la prime, parla loterie, comme nous disions plus haut; mais c'est surtout parce que, à côté du travail des fonctionnaires, il y a du travail libre, et par la comparaison que l'État peut faire du travail de ses fonctionnaires avec le travail libre. C'est l'État précisément qui applique la formule : < De chacun selon ses forces » ; c'est l'État qui demande à chaque fonctionnaire ce que celui-ci peut donner; mais cette formule, que nous disions tout à l'heure inapplicable, s'il peut l'appliquer; mais ces forces de ses travailleurs, s'il peut les mesurer; c'est précisément parce qu'il a devant les yeux comme mesure ce que donne le travail libre, ce que donne le travail excité par la concurrence, par l'émulation, par l'ambition, la soif du gain, etc.

— Oh! mais cela, c'est du surtravail!

— L'État le sait, et fait travailler ses travailleurs un peu moins que ceux de l'atelier concurrentiel ; mais il

LF. SOCIALISME EN iR09

n sa nii'surr, ri il (mmiL 1 ;4>|)iii{iirr. 11 (lit : c Mais oui, « vous pouvez travailler tant d'heures, sans surine- < nage, puisque dans rinduslrie privée on travaille « deux lieures de plus. » Le travail concurrentiel fixe la niesui*e du travail d'iUat, et, si tout travail était travail d'Ktat, il n*y aurait plus de mesure du tout.

Dès lors il deviendrait exlréniemenl difficile de faire tnivailler. Du haut en bas, de long en large, il y aurait émulation à dissimuler ses forces, au lieu de l'émulation à les déployer, et habitude, qui se prendrait vite, de les ignorer, n*y ayant plus d'occasion ni de moyen d'en faire l'épreuve. On dirait sans doute : t C'est curieux. Les forces humaines décroissent. Autrefois un homme en tel métier fournissait tant de travail, et, notez-le, aussi bien dans le travail d'Klat, que dans le travail concurrentiel, ou à très peu près. Maintenant on n'en peut obtenir que beaucoup moins, quelques soins qu'on mette à l'obtenir. » Ce serait tout simplement que le travail concurrentiel ne déploierait plus les forces humaines dans toute leur étendue, et que l'État, ne sachant plus quelle est cette étendue, ne saurait plus où la fixer, craindrait de la dépasser, et céderait, du reste, bon gré, mal gré, dur ou indulgent, devant l'apathie universelle.

Happelez-vous toujours l'observation de Tocqueville. Il descend, aux États-Unis, en bateau, je ne sais plus quelle rivière; il observe d'un côté un pays presque en friches, de l'autre un pays admirablement cultivé; il demande l'explication : t C'est que d'un côté c'est du travail esclave, et de l'autre du travail libre. » Par le travail esclave, malgré contrainte et terreur, ou u'ob-

tient presque rien : l'homme trouve toujours le moyen de mal travailler. Par le travail concurrentiel on obtient... trop; et l'observation de Tocqueville fournit un argument à deux tranchants. Elle permet aux uns de dire : « Voyez ce que c'est que le travail esclave, c'est la stagnation, c'est la torpeur, c'est la terre en friches » ; — et aux autres de dire : < Voyez ce que c'est que le travail concurrentiel ; il est plus dur que le travail esclave. La concurrence obtient de l'homme plus d'efforts que l'esclavage; elle est un maître plus dur que le fouetteur de nègres. » Et à ce dernier argument qui n'est pas faux, nous verrons plus loin ce que nous aurons à répondre; mais nous en sommes à démontrer que le travail esclave se traduit par une improduction, par une langueur sociale et c'est ce que prouve le premier argument, qui n'est pas faux non plus.

On voit donc ce que serait un pays oii tout le travail serait travail d'État : on n'y ferait pas grand'chose. On voit qu'il ne faut tirer aucune induction de ce que donne le travail d'État actuel, parce que le travail d'État actuel n'a aucun rapport, étant partiel, avec ce qu'il serait s'il était universel. Le travail d'État actuel est un travail d'État corrigé par l'existence à côté de lui du travail libre ; de même qu'aussi, dans une certaine mesure, il corrige celui-ci, attirant à l'État l'ouvrier qui serait trop malheureux dans le travail libre.

Puisque nous en sommes à parler travail noir, c'est l'histoire de Thomas Graindorge, propriétaire d'esclaves : « Les battiez-vous? — Jamais de la vie! — Bon philanthrope ! — Pas du tout! Je n'avais pas besoin

LE 80aALI8ME EN 1899 161

(U> les battre puisque d'autres les battaient. La punilion, clicz moi, cV'tnit d'iUrc renvoyé. Ils ne s'y ris- (ii.iiont pas, les ^'aillards. Ils savaient quV^lrc chassés

• lait passer nécessairement d'un maître qui ne ball lit pas h un maître cpii battait. Aussi restaient-ils, et travaillaient h peu près bien. Je ne battais pas, parce «[ue d'autres battaient pour moi. »

Proportions gardécs,c'cst l'image de la concurrence (lu travail d'ttat avec le travail concurrentiel. Aussi

• suis persuadé que cette concurrence, où les deux systèmes de travail se corrigent réciproquement, est un des meilleurs états économiques qui puissent être.

.' retenons toutefois de ce qui précède que ceci : le avait d'État, mémo avec primes, récompenses et ivcurs, s'il était universel, serait une grande diminu- <>n de travail; le socialisme, môme tempéré, môme 'vi inégalitaire et quelque peu capitaliste, aurait pour sultat, prescpic autant que le communisme strict, une immense langueur sociale.

Il aurait pour conséquence aussi l'arrêt du progrès, rsonnc n'ayant le moindre intérêt à inventer quoi lie ce fût. On invente uniquement pour produire à eilleur marché et battre le concurrent parcelle supéiorité acquise sur lui. C'est la concurrence qui est le grand inventeur, suscitant tous les génies inventifs et toutes les inventions possibles. Supprimez la concurnce et vous supprimez l'esprit de recherche, Tesprit de perferlionnemenl, l'esprit de progrès; vous créez un peuple immobile, comme ont été si longtemps les Chinois. Quel motif, en régime socialiste, voulez-vous qu'ait un chef de travail à inventer un procédé nou-

OCCSTIOMt rOUTIQUKt. 11

veau? Il n'y gagnera rien du tout. Il se sera mis la cervelle à l'envers pour le seul plaisir de faire du nouveau. Ce plaisir existe; mais il est très faible s'il est tout seul. Il n'est pas un mobile suffisant pour l'immense majorité des hommes.

Il y a une page de Proudhon qui est très intéressante, qui est très probante, parce qu'elle est fausse; parce que, vraie, à très peu près, quand elle a été écrite, elle est devenue fausse absolument. Il y fait remarquer que l'agriculture est le seul travail en France qui ne progresse pas;et il demande pourquoi : t Pourquoi l'agriculture est-elle parmi nous si prodigieusement en retard? D'où vient que la routine et la barbarie planent encore, dans un si grand nombre do localités, sur la branche la plus importante du travail national? Parmi les causes nombreuses que l'on pourrait citer, je vois en première ligne le défaut de concurrence... Tandis que dans l'industrie la concurrence dérive de la liberté et de la propriété, dans l'agiiculture la liberté et la propriété sont un obstacle direct à la concurrence. Le paysan, rétribué, non pas selon son travail et son intelligence, mais selon la qualité de la terre et le bon plaisir de Dieu, ne songe en cultivant qu'à payer le moins de salaires, à faire le moins d'avances qu'il peut. Sûr de trouver toujours le placement de ses denrées, ce qu'il cherche est bien plus la réduction de ses frais que l'amélioration du sol et la qualité des produits. Il sème et la Providence fait le reste. »...j

Est-ce assez faux? Oui. Mais remarquez que c'est fau: maintenant, et que c'était assez vrai il y a soixante ans* Qu'est il donc arrivé? « Ah! si le roi, s'écriait Prou-

LE SOaALISME EN 1899 iG3

dlion, pouvait leur susciter des concurrents! > Le roi leur en a suscité. Le roi moderne, c'est le mécanicien do locomotive ou de bateau à vapeur. La facilité des communications a suscité comme concurrents au blé français le blé russe et le blé américain. Dès lors le paysan français, ayant des concurrents, est devenu inventif; il est devenu accessible aux inventions; il a adopté toutes los macliines de culture; il a fait de la culture scientilitiuc; il a fait plus, il a fait delà culture organisée et synthétique, corrigeant son principal défaut (jui est la culture parcellaire, par la précieuse invention des syndicats agricoles, qui sont en pleine prospérité et en train de changer la face du territoire. De cet immense progrès quelle est la cause? la con- ' urrcnce étrangère. C'est toujours la faim qui fait

ortir le loup du bois et Thomme de la barbarie. Dans ce même chapitre sur la concurrence, qui est ulmirable {Contradictions économiques), Proudhon rapporte deux anecdotes bien topiques de riiistoire des inventions et qui prouvent bien que la seule chose qui les fasse, c'est la nécessité de les faire, * nécessité l'ingénieuse », commeadit La Fontaine : t AncienncmcMit la France importait d'Espagne, chaque année, pour 20 à 30 millions de francs de soude; car la soude d'Kspagne était la meilleure. Pendant toute la durée de la guerre avec l'Angleterre, le prix de la soude, et par conséquent celui du savon et du verre, allèrent sans cesse en augmentant. Les manufactures françaises eurent donc à soufl'rir considérablement de cet état de

hoses. Ce fut alors que Leblanc découvritles moyens d'extraire la soude du sel commun. Ce procédé fut

pour la France une source de richesses : la fabrication delà soude prit une extension extraordinaire.... II y a quelques années, le roi de Naples ayant entrepris de convertir en monopole le commerce des soufres de Sicile, l'Angleterre, qui consomme une immense quantité de ces soufres, dénonça le cas de guerre au roi de Naples si le monopole était maintenu. Pendant que les deux gouvernements échangeaient des notes diplomatiques, quinze brevets d'invention furent pris en Angleterre pour l'extraction de l'acide sulfuriquc des plâtres, pyrites de fer et autres substances minérales dont l'Angleterre abonde. Mais l'affaire s 'étant arrangée avec le roi de Naples.... Otez la guerre avec l'Angleterre, ôtez la fantaisie de monopole du roi de Naples, de longtemps on n'eût songé en France à extraire la soude du sel marin, en Angleterre à tirer l'acide sulfurique des montagnes de plâtre et de pyrites qu'elle renferme. Tel est précisément sur l'industrie l'effet de la concurrence. L'homme ne sort de sa paresse que quand le besoin l'inquiète; et le moyen le plus sûr d'éteindre en lui le génie, c'est de le délivrer de toute sollicitude, de lui enlever l'appât du bénéfice en créant autour de lui la paix partout, la paix toujours, et en transportant à l'État la responsabilité de son inertie. »

Rien de plus vrai. En abolissant toute concurrence, on abolirait tout esprit inventif parmi les hommes, on briserait le ressort même de leur activité, on les mettrait en pure stagnation. Par la marche en avant ou progrès, mots vagues dont je prie de croire que j'ai horreur, il faut entendre l'exploitation de plus

LE SOCIALISME EN 1800 iC5

on plus complrlo de lu plunùlc, pour faire vivre un nombre de pliis on plus grand d'êtres humains; il fnul entendre le mot : « Allez, vivez et peuple:: la terre. • C'est cela mémo qui serait arrêté ou do plus en plus r«*lardé. C'est on sens inverse de cela que Ton irait. l!sl ce ce qu'on veut?

\ i .1 lout ce qui précède : le socialisme est une monarctiie; le socialisme est une bureaucratie; le socialisme est un fonctionnarisme engendrant Tinertio sociale; le socialisme est destructeur de tout progrès; il y a une réponse générale que je connais très bien et qui u sa grande valeur, qui, tout au moins, est très spécieuse, et qui est celle-ci : c Que vous importe, s'il abolit la misère? Le socialisme est une monarchie. Que vous importe? Êtes-vous tellement libéral, ètesvous tellement idéologue, qu'à cette idée pure et vaine, disons, si vous voulez, à cette idée esthétique de liberté, vous sacrifiiez gaiement les vies humaines que le système concurrentiel dévore? Le socialisme est une bureaucratie effroyablement compliquée. Si, grâce à cette bureaucratie, vous sauvez tant de malheureux de l'anarchie industrielle, c'est-à-dire du chômage, de la grève, de la faim et de la mort, que vous importe la bureaucratie? Eh bien, oui, il y aura moins de producteurs encore qu'il n'y en a aujourd'hui; mais aucun producteur ne périra. C'est un résultat. La richesse sera moindre; mais la misère n'existera pas. Tenez-vous tant que cela à la richesse sociale? Le socialisme créera un état, où tout le monde étant fonctionnaire, il y aura beaucoup moins de travail et d'efforts. C'est possible. Tenez-vous à ce point à ce qu'il y ait tant de

travail et d'efforts? L'humanité se reposant un peu, cela vous fait-il tant d'horreur? Eh! pourdieu! C'est ce que nous voulons, et vous aussi, si vous êtes bon. Le socialisme est une entrave au progrès. Que vous importe qu'on aille si vite? Cette marche en avant effrénée est-elle nécessaire? Est-elle utile? Quelle est la loi qui veut que l'humanité coure à l'assaut en semant les cadavres sur son chemin? Peupler la terre! Eh! elle se peuplera quand elle pourra. La peupler de plus en plus vite est une impatience assez vaine et un amourpropre assez déplacé. »

Fort bien, et je ne nie point qu'il y ait beaucoup de vrai dans cette vue, et moi-même je trouve la course du genre humain trop rapide et la bataille humaine trop intense. Mais le socialisme raisonne toujours pour Vhumanité et comme si l'humanité n'était qu'une seule nation; ou il raisonne pour une nation comme si cette nation était seule. Malheureusement, peut-être, il n'en est pas ainsi. L'humanité est divisée en un grand nombre de peuples concurrents les uns des autres. C'est précisément pour cela qu'intérieurement chacun d'eux est forcé de vivre selon la loi concurrentielle, pour susciter le plus d'efforts possibles, pour être aussi fort que possible et pour soutenir ainsi la concurrence, soit belliqueuse, soit industrielle avec les autres. Un peuple s'organise en régime collectiviste. Immédiatement il est plus heureux. On sait que je n'en crois rien, mais je veux le croire. Mais aussi il est plus faible, plus languissant, moins laborieux, moins inventif, moins progressif, il est devancé en dix ans par un autre et conquis, soit belliqueusement, soit

LE SOCIALISME EN iSOO i07

iiultistridhMiient, par lui. Voilà Ir n'*Kiiltat. La tciitalive d'or^nnisation socialisto est perdue.

Au fond lo socialisme, c'est lo désarmement. Or on sait trop que le désariiuMueul est impossible, moins parce que personne ne veut commencer, que parce que personne no peut commencer. Celui qui commencerait srrnil victime. Il faudrait une entente loyale entre tous les peuples de l'Univers, plus (lu'un contrat social, un contrat universel, dinicih; j'i faire signer, d'abord, ensuite p^aranti par quoi? Par une puissance supérieure à Thuiuanité? Nous n'en connaissons pas, du moins qui intervienne. Par la volonté môme, dans l'humanité, de le respecter? Possible; mais ce serait une religion de l'humanité h inventer, ou, car elle existe, à faire accepter à toute l'humanité comme jamais relii>ion n'a été acceptée et obéie.

Kt cependant, si cela est vrai du désarmement, c'est tout aussi vrai du socialisme, qui n'en est qu'une forme.

Au fond, encore, le socialisme n'est qu'un des aspects de ce que les historiens appellent la décadence, et j'emploie le mot sans lui donner aucun sens ii:jurieux. Un peuple est las de travailler, de peiner, de servir militairement, de soutenir la concurrence latente ou actuelle avec les autres peuples, et je suis loin de l'en blAmer; il voudrait se reposer; il s'abandonne : il est manprépar le barbare. A celui-ci arrivera dans quelque cinq cents ans môme aventure. Avant de s'abandonner, il aurait fallu obtenir du barbare qu'il s'abandonnAt. Des aspirations socialistes, il en va tout de même, et l'organisation socialiste aurait le mèfn«> résultat. Il

faudrait qu'avant de s'y mettre on y mît tous les autres, ou qu'au moment même où l'on commencerait, tous les autres commençassent. C'est l'impossible. Le socialisme, intégral du moins, ne pourra donc être essayé que quand il n'y aura plus de patries.

Le socialisme le sent très bien lui-même, et c'est pour cela qu'il ne peut pas s'empêcher d'être international. Seulement il l'est, soit concurremment avec ses autres projets, soit en envisageant l'internationalisme comme son dernier objet. Ce n'est pas cela du tout. Le socialisme se montre ici peu opportuniste. 11 ne sait pas « sérier les questions ». Ce qu'il faudrait, c'est ne pas dire un mot de socialisme avant d'avoir aboli toutes les patries; car tant qu'elles existent, le socialisme est irréalisable, et l'exposer, c'est le compromettre; car il est dangereux pour le succès de prêcher une doctrine qu'une réflexion très simple et qui se présente d'elle-même montre comme étant impossible à réahser. Il faudrait donc être internationaliste pour le moment et socialiste pour beaucoup plus tard. Si l'on veut être logique et présenter les choses avec une apparence de possibilité de réalisation, il est incontestable que c'est ainsi qu'il faut procéder. Actuellement le socialisme n'est pas en son lieu et place. Le socialisme est un anachronisme de l'avenir. Il ne devrait pas être posé de nos jours.

Une partie des allures gauches qu'il a souvent lui vient de là. Très souvent le socialiste sent qu'il est forcé d'èlre antipatriote et n'ose pas se résoudre à l'être. Non seulement dans les parlements, pour ne pas blesser trop vivement les sentiments populaires, mais

LE SOaALISME EN 1899

très consciniricuseintMit, seul avec lui-mc^iiio, le - ' lislc aime mieux ôlre socialiste qu'iiilernalion.i el s'enlrelicnt lui-même de pensées socialistes, en écartant, en réprimant, en repoussant dans la pénombre de rarrièrepensée les idées anlipalrioticpies (jui se présentent en même temps à lui comme connexes. C'est le contraire qu'il devrait faire pour être dans h\ vrai, pour ne pas mettre la charrue devant les bœufs et pour, au moins, se sentir sur le chemin d'aboutir à quehiue chose. Il devrait étudier les moyens d'abolir les patries; ceci c'est pour lui l'urgence; et réserver à ses successeurs le soin d'établir le régime socialiste dans l'univers unifié; ceci, c'est chose à quoi il faut surseoir, puisqu'elle ne peut venir qu'après une autre qui est longue à faire et puisqu'elle dépend dr la pleine consommation de cette autre.

.Mais encore cette opération préalable est-elle souhaitable, est-elle possible, et faut-il s'y mettre? Je pourrais répondre ceci, non pour me dérober, mais parce que c'est exactement ma façon de penser : je suis sécuraliste; c'est-à-dire que, devant mourir dans quelques années, je ne m'occupe, pour ce qui est de l'avenir, que d'un futur très prochain, que je puis ù peu près prévoir et sur lequel je puis croire qu'une pensée actuellement conçue peut avoir quehpie influence; je ne m'occupe pas des choses qui plongées dans un avenir très lointain, échappent aux prises, même incertaines, de nos prévisions, et qui dépendent d'un trop grand nombre d'événements intermédiaires qui nous séparent d'elles et qu'eux-mêmes nous ne pouvons pas pronostiquer; il est possible que les

no QUESTIONS POLITIQUES

patries disparaissent; mais, comme ce ne peut être que dans cinq cents ans au plus tôt, ce que j'en pourrais dire maintenant serait et très vague et très oiseux; occupons-nous, tout au plus, de ce qui se présente comme pouvant être dans cinquante ans.

Je pourrais dire encore, ce que je crois très fermement : ce ne sont pas les idées qui gouvernent le monde, ce sont les faits, que les penseurs transforment après coup en idées. Le cosmopolitisme sera une idée très répandue quand il sera un fait très près d'être accompli. Or, si tant est que nous nous dirigions de ce côté-là, nous en sommes loin. Les patries deviennent plus vastes, d'après une loi historique qui est vraie, celle-là, parce que c'est une loi économique, et que j'expose ailleurs; mais elles sont aussi vives et aussi intenses qu'autrefois; elles le sont plus, parce qu'étant maintenant d'énormes agglomérations, se touchant de plein contact, elles se blessent plus cruellement quand elles se heurtent et deviennent plus ûprement affirmatives d'elles-mêmes et passionnées pour elles-mêmes de tout le ressentiment de la blessure ou de tout l'orgueil de la victoire. Les grandes patries d'aujourd'hui sont plus vastes, mais moins malléables que les petites patries d'autrefois. Le patriotisme est de tous les temps ; mais il est essentiellement contemporain. Il a des chances de subsister très longtemps. Je n'ai donc pas à envisager un fait extrêmement hypothétique, le cosmopolitisme, qui, s'il doit jamais advenir, n'arrivera qu'à la consommation des siècles, ou, du moins, quand beaucoup de siècles seront consommés.

l£t enfin, si Ton me pousse et si Ton me dit : nonob- ' < os objections pn^judicicUes et ces déclinatoires mpj^lenro, croyez-vous ù l'nbolilion possible, en Il temps indéterminé, des patries? Je réponds que je y crois pas. (lar, s'il vous platt, les patries, c'est icore une application de la loi de la force et de la loi • l'inégalité do forces parmi les hommes. Tous les iionimes sont capables de s'associer; mais il en est <|ui sont capables de s'associer d'une manière ou plus iste ou plus forte que les autres. Il en est qui sont liirapables de s'associer au-delà de la tribu, du clan, ( t qui ne vont jamais au-delà de ces formes élémcnlires de l'association; ce sont les sauvages. Ils sont •stinés à être dévorés par des hommes ayant un insict d'association plus fort. — Il y en a qui sont capables d'une association très vaste, mais très faible; ce sont les races paciliques et obéissantes, qui subissent lie conquête ou simplement la domination presque rjdcnlelle d'une de leurs tribus ou familles et qui •rment ainsi un immense empire, d'une très grande tendue de territoire, mais très pénétrable, très mou, Iiquel entre facilement une invasion qui, soit le -que, soit l'émiette. — 11 en est enlin qui sont ipables d'une association à la fois très vaste et très •rie. Ce sont les races civilisées, c'est-à-dire intelli- '••ntos, les races fortes. Et parmi celles-ci il y a iicore bien des degrés : races qui ont la force d'expanlon plus que celle de résistance; races qui ont la •rce d'explosion soudaine et qui n'ont pas la force <l« tradition, c'est-à-dire de persévérance, etc. Tant qn'il y nurn do rcs diiïérences de t'orros ontro les

172 QUESTIOiNS POLITIQUES

hommes, entre les races d'hommes, il y aura des patries, c'est-à-dire, au milieu de la masse humaine, des noyaux, des centres d'attraction, constituant des corps distincts, et empêchant absolument l'uniformité, le nivellement, Vindistinction du genre humain.

Supposez cette uniformité rétabhe pour un moment, avez-vous obtenu qu'il n'y ait plus ni hommes forts, ni hommes faibles ? Avez-vous obtenu qu'il n'y ait pas sur certains points un plus grand nombre d'hommes forts, voisins et qui peuvent s'entendre, qu'en d'autres endroits? Non ? Alors, vous n'avez rien fait, et cela va recommencer. Il se créera ici, là, plus loin, des noyaux de patries qui deviendront des patries, qui s'étendront, s'agrandiront, s'annexeront les parties molles de l'humanité, et puis se rencontreront les unes les autres, et, à se heurter,s'aviveront et prendront d'ellesmêmes une conscience plus claire et plus forte; et ainsi de suite.

Il y a une solution, c'est qu'une de ces patries finisse par absorber toutes les autres, auquel cas le cosmopolitisme est établi. Cela a paru se réaliser une fois. C'a été l'orgueil, très légitime, du peuple romain, de croire l'avoir fait. Mais, d'une part, il n'avait pas conquis le monde, et il s'est aperçu que, décidément, il ne pouvait pas le conquérir tout entier. D'autre part, non se Roma ferens; l'indistinction, même d'une partie du monde, réalisée pour un temps, ne peut pas se maintenir; la trop grande patrie se morcelle, des débris de la grande patrie qui s'affaisse sur elle-même deviennent des pairies distinctes : Empire d'Orient, Empire d'Occident; Angleterre, États-Unis d'Ame-

LK SOCIALISME KN 1890 173

iqiie; rédurlion progressive de l'Espngnc à ellemôme. Si riCmpire romain actuel, c'est-à-dire les l-lals-Unis d'Amérique, absorbait, non pas mémo le monde, mais une trop grande partie seulement de la plani'l«\ il se disloquerait certainement.

La division de l'humanitéen patries est donc fondée

-iir cette loi bien simple ot, ce semble, incontestable :

1 y a inégalité de distribution de forces entre les

liiïérentes races d'hommes. Tant que cette loi subsis-

!.ra, le cosmopolitisme est chimérique; tant que le

osmopolitisme ne sera pas, le régime socialiste est

impossible à établir. Il est subordonné à un change-

lUMit dans l'état de l'humanité qui est indéfiniment

loigné, qui, du reste, n'aura jamais lieu, ot il ne peut

ommenccr d'être que quand ce changement se sera

iiit complètement. Le régime socialiste n'est donc pas

«nilement de l'utopie, comme on dit ordinairement;

il est de Vuchronie. Il no se place pas dans le temps.

Tel était le socialisme, tels étaient les arguments [u'il donnait pour se démontrer et les objections qu'on lui opposait; tel était, tel est encore chez quel- <;a('s théoriciens ce qu'on peut appeler le socialisme intégral. Mais, depuis une dizaine d'années il s'est modifié singulièrement; il s'est adouci et tempéré. Ce qui me reste h faire c'est le tableau sommaire de cette transformation, puis en prévoir les conséquences.

Ce qui frappe los yeux tout d'abord, c'est l'énorme

progrès numérique que le socialisme a réalisé depuis 1870 et surtout depuis une dizaine d'années. En France les socialistes, qui en 1889 n'avaient obtenu que 91 000 voix, en 1893 en ont réuni environ 600 000 et en 1898 tout près de 800 000. En Allemagne le parti socialiste comptait, en 1894, 1600 000 voix; en 1898 il en réunit 2 600 000, et il se trouve par là le plus gros, comme nombre de suffrages obtenus, des différents partis qui se partagent le Reichstag.

Bismarck, qui en 1882 affirmait qu'en cinquante ans le socialisme obtiendrait la majorité dans le Reichstag, pourrait avoir raison plus tôt même qu'il ne pensait.

Ces résultats doivent enivrer de joie les socialistes. Il en est qui en sont navrés de tristesse. Tel, par exemple, M. Domela Nieuwenhuis, dans son livre le Socialisme en danger, tel encore M. Hubert Lagardelle dans sa brochure la Question agraire et le socialisme ; tels beaucoup d'autres.

La question, en effet, est de savoir si ces 800 000 socialistes en France, si ces 2 600 000 socialistes en Allemagne sont des socialistes. Or il est à craindre qu'ils n'en soient pas. Ce ne sont assurément pas des satisfaits; mais très probablement ce ne sont pas des socialistes; car ce sont des gens qu'on a fait voter sur des programmes tellement édulcorés qu'il n'y avait plus du tout de socialisme dedans, et que le nom seul en restait, d'où il suit que le vieux mot de l'humoriste devient vrai : « Qu'est-ce que c'est qu'un socialiste? C'est un monsieur qui met dans sa profesbion de fois qu'il est socialiste. »

La suite des choses, la progression à rebours a été la

suivante. D'abord lo socialism<; en AIIcMuagnc et en France est devenu paricuïcntaire. Au lieu de compter seulement sur sa difTusion progressive dans les masses populaires pour devenir formidable et pour imposer sa volonté aux parlements, il a voulu * conquérir le pouvoir politique », pénétrer dans les pouvoirs publics roiistitués, pour s'en servir, et les faire servir 6 la réalisation de son programme. Hcmartiucz que c'étiiit déjù un abandon de ses principes. La théorie de Marx était que c'est lU'tat économique iVim pays qui fait par contrecoup son éUit politique, et non point son état poliliffue qui change son état économique et lui en constitue un nouveau. C'était donc renverser les données du problème et risquer d'aller en sens inverse do la solution.

A la vérité, chIIo observation ne nic toiK lie guère. Peut-être ne faut-il pas mettre lo vin nouveau dans de vieilles outres; mais je ne vois rien qui s'oppose à ce qu'on commence par user de vieilles armes tant qu'on n'en a pas de nouvelles. Les révolutionnaires de 1789 ont commencé par entrer dans les étals généraux qui étaient une très vieille institution monarchique et aristocratique, et c'est retranchés dans cette institution et s'y fortifiant qu'ils ont créé la société démocratique.

Entrer dans les parlements peut servir aux novateurs de deux manières.

Ou ils s'en servent comme d'un foyer d'agitation plus intense qu'un autre; comme d'une tribune plus élevée qu'une autre et de là jettent h la foule un cri qu'elle entend mieux et suscitent ainsi des forces

d'assaut qui reviennent battre les assises des vieux pouvoirs; et c'est ainsi que les cinq de 1859 sont entrés dans l'Empire pour le faire tomber; et l'on peut très bien monter sur une branche pour la couper : le tout est de la couper du côté qu'il faut.

Ou bien les novateurs entrent dans les parlements pour y conquérir la majorité et finissent par l'atteindre, et alors ils font la révolution pacifiquement. Je ne vois pas du tout comment à une majorité socialiste il serait impossible d'établir législativement le régime socialiste en France ou en Allemagne.

Mais il y a une autre raison pourquoi le parlementarisme brise, exténue, ou amortit le socialisme, et pourquoi le socialiste député n'est déjà plus un socialiste intégral. Le député socialiste devient un petit bourgeois, nous fait observer M. DomelaNieuwenhuis. « Beaucoup des chefs locaux de la social-démocratie sont égarés par leur existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les représentants du mouvement prolétarien; mais, arrachés des rangs des prolétaires, ils ont perdu leurs idées révolutionnaires. Ils commencent à parler de l'amélioration de la position des petits bourgeois dans le cadre de la société actuelle. Déjà ils ont perdu leur place (d'ouvrier, de petit employé) une première fois; ils vont désormais songer davantage à leurs femmes, à leurs enfants; ils ont maintenant quelque chose à perdre, et ils se disent qu'on peut rester socialiste sans faire toujours le révolutionnaire. Le petit bourgeois de fraîche date abandonne ainsi son point de vue prolétarien et devient un socialiste pratique »; c'est-à-dire très timoré.

Il y a autre clioso ot qui est pluH grave. ^)uniul on entre dans Ta^itation parlenienlairo ot rieclorale, on sacrilie tout au ilrsir d'avoir des voix; on est hypnotisé ir ces beaux chifTres de 800 000 ou do 2 600 000 à atteindre, h dépasser, et Ton passe sur la qualitt't pour avoir le nombre. Dès lors on tempère les programmes jusqu'à les réduire à leur minimum, jusqu'à presque rien, pour grouper au moins autour du mot le plus grand nombre possible de sulTrages. Mais il est éviiit, d'une part qu'on arrive ainsi à une simple fantasmagorie numérique et que, par exemple, le socialisme intégral, le collectivisme pur proposé aux r.(X)000 f socialistes » allemands serait immédiatc- Micnl rep'jussé par 2 000 000 d'entre eux qui diraient, très justement, t qu'ils n'ont pas voté pour ça »; — et est non moins évident que dans cette tactique, à - .ICC d'être dissimulé, le programme disparaît, rentre non seulement dans l'ombre, mais dans l'oubli, s'oblito et perd par conséquent toute sa force de propainde et d'apostolat, tout son levain, si bien qu'à force • c faire réussir » le socialisme on l'enterre. C'est très dangereux.

C'est pourtant bien ce qui est arrivé. Le socialisme

pratique, le socialisme électoral, pour l'apiteler de son

;ii nom, a perdu peu à peu tous ses caractères pri-

ilifs, tous ses caractères essentiels. Comme dit

bel, il a gagné en largeur et perdu en profondeur :

< Le parti, en ce qui concerne son développement

mlellectuel, a plutôt augmenté en largeur qu'en pro-

iidcur. Au point de vue numérique nous avons con-

lérablement gagné; mais quant à la qualité, le parti

OOKSTIONS POUTIOOKS. i2

ne s'est pas amélioré. Cela, je le maintiens! Si cela n'était pas, la crainte de l'embourbement et de la débilitation du parti ne serait pas si grande qu'elle l'est aujourd'hui. » Ainsi s'est vérifié ce que Marx signalait déjà dans son XVIII Brumaire : « On a émoussé la pointe révolutionnaire des revendications sociales du prolétariat pour leur donner une tournure démocratique. »

Je dis que le socialisme électoral a perdu peu à peu tous les caractères essentiels du socialisme, tout ce sans quoi, en vérité, le socialisme n'est plus que nominal.

Il a perdu d'abord son caractère révolutionnaire. Liebknecht qui avait dit : * Le socialisme n'est plus une question de théorie; mais une question brûlante qui doit être résolue, non au parlement, mais dans la rue, sur le champ de bataille, comme toute autre question brûlante »; Liebknecht, qui avait écrit : « Toute tentative d'action au parlement, de collaboration à la législation suppose nécessairement un abandon de notre principe, nous conduit sur la pente des compromis, enfin dans le marécage parlementaire qui par ses miasmes tue tout ce qui est sain ■>; Liebknecht qui avait écrit : « L'Idée socialiste est irréalisable dans l'État existant; elle doit l'abolir pour entrer dans la vie...; l'Urne électorale ne peut donner naissance à^ l'État démocratique... »; — Liebknecht dit maintenant:] « Nous voulons sauver l'État en le transformant, e( c'est vous qui, conservant la société anarchique existante, ruinez l'État actuel par la tactique que vouj suivez... L'État actuel ne peut se rajeunir qu'en con-

LB SOCIALISME EN 180 ' ng

iluisaiil le socialisme sur lu cliemiii de la l<^gis!ution... la socinli'-déinocralio constitue le parti sur le(|uei 1 l'Uni devrait s'appuyer, s'il y avait n'cliemnil des hommes d'État au pouvoir »; et il croit c qu'il est possible d'arriver, par la voie des reformes à la solution de la question sociale ». — Bebel semiile ht^silant. t TaidcM il

'ni la réforme sociale de la part de VÈtat pour excessiveimnt importante \ ensuite il lui attribue une valeur éphémère. Une autre fois il c()nsid(''re la chute de la

•ciété bourgeoise comme très proche et conseille fortement la discussion des questions de principes; et puis il est partisan de réformes pratiques, parce que la

•ciôté bourgeoise est encore solidement constituée

I que la discussion sur des questions de principes ferait litre l'idée que la transformation de la société est prochaine

1). Nieuwenhuis, le Socialisme en danger). Bref, transformation du socialisme révolutionnaire

II un socialisme parlementaire, qui croit, aime à oire ou feint de croire que le régime socialiste peut

Ire appliqué par l'État actuel et par mesures législaves, voil.'i le premier point. Ceci déjà est important. est peut être la proie pour l'ombre. A écarter plus Il moins fonnellemcnt l'idée et la perspective révolutionnaires, le socialisme gagne sur les pacifiques, il perd du côté des violents. Tout compte fait, est-ce un train? QueU|ues pacifiques viennent h lui, contingent ou; quelques ardents le répudient et tendent à se confondre avec les anarchistes : perle d'un contingent énergique. Il y a doute sur le renforcement ou l'alTaiblissement, que, tactique ou évolution, cette nouvelle démarche a pu produire.

En second lieu le socialisme a abandonné peu à peu son caractère internationaliste. Tous les socialistes parlementaires, en Allemagne, se réclament énergiquement de l'idée de Patrie, sont plus c chauvins » que personne et déclarent qu'en cas d'une guerre soit avec la Russie, soit avec la France, socialistes et bourgeois ne seraient qu'Allemands. Le chauvinisme, même agressif, est très répandu chez les socialistes parlementaires allemands, et c'est en chœur que Bebel, Liebknecht, Engels, réclament et proclament comme une nécessité l'anéantissement de la Russie. Au fond, le Deutschland, Deutschlandùber Ailes (l'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout) est la pensée maîtresse du plus fougueux socialiste allemand, comme du plus c fossile » des féodaux allemands, et, entre parenthèses, nous, Français, nous devons le savoir, et ne point compter, du moins pour longtemps, ni sur le suffrage universel en Allemagne ni sur le socialisme allemand comme sur des dissolvants de l'unité et de la puissance allemandes.

En France, exactement pour les mêmes raisons en sens inverse, et parce qu'il y a désormais en Europe deux peuples furieusement patriotes, l'un parce qu'il est vainqueur et l'autre parce qu'il est vaincu, le socialisme n'ose ou ne veut jamais affirmer le caractère ou même la tendance internationaliste. Il ne pourrait pas même l'indiquer sans devenir un objet d'horreur, d'où il suit qu'à force de ne pouvoir pas se dire international, il ne croit plus l'être et en définitive ne l'est pas.

Mais j'ai cru démontrer que le socialisme qui n'estj pas internationaliste n'existe pas. C'est pourtant en'

LE 80CULl<«MK KN 1899 181

• t état quo so trouvent et le socialisme allemand et ' socialisme français. Et c'est parfaitemonl naturel.

est propter vttam perdere vitam. Pour être plus qu'un

roupc, il faut que le socialisme en chaque pays se

tli'clare patriote; mais, en se déclarant tel, il acquiert

dos partisans, dont les tendances maîtresses, parce

lu'elles sont anti-internationales, sont fondamentale-

iiicnl anti socialistes, et qui, plus ils seront nombreux,

jilus reUrderont l'avèncnicnt du socialisme sous la

ule forme (ju'il puisse avoir. Un socialisme patriote

-t donc, d'abord un non-sens, ce qui est déjà regret-

ible, et ensuite il est le contraire d'Ugolin : il ne

Icvore pas ses enfants pour leur conserver un père; il

• tue lui-même pour avoir un plus grand nombre : enfants. — II n'y a pas de plus détestable méthode;

ir, comme je disais tout à l'heure que si les chefs du -ocialismc allemand proposaient à leurs 2 600 000 adhérents le collectivisme pur et simple, d'une part ils n'en trouveraient plus que COOOOO, d'autre part ces mêmes COOOOO, déshabitués de l'idée socialiste intéraie, n'auraient plus l'ardeur primitive et seraient nScz désorientés et t débilités »; de même quand les •rialistcs, acculés, par leur succès apparent lui même, '! -aniscr le régime socialiste, s'apercevraient qu'ils

• peuvent l'organiser sans abolir les patries, et pro- 1 «oseraient la solution sous cette forme, d'une part ils ne retrouveraient ni leurs 2 600 000 ni leurs 800 000, et d'autre part leur groupe primitif et substantiel serait hii-mèmc tout étonné d'une solution et d'une doctrine dont on aurait négligé de l'entretenir depuis un demisiècle.

D'écarter le caractère et la tendance internationalistes, c'est donc pour le socialisme un germe de débilitation et un élément de caducité. Voilà une seconde perte essentielle du socialisme, en raison directe de son progrès numérique.

Il a abandonné en troisième lieu son caractère collectiviste lui-même, et l'idée même du collectivisme. Ni plus ni moins! 11 s'est fait, pour me servir du barbarisme que j'ai proposé et dont je m'excuse, appropriationiste. Il a adopté ce socialisme tempéré, ce socialisme limited, qui consiste, non point du tout à abolir la propriété, mais à la confirmer au contraire, en l'appropriant à ceux qui lui paraissent la mériter. « Mine aux mineurs, usine aux ouvriers, terre aux paysans. » Ceci c'est l'abandon môme du principe, et la condamnation du socialisme intégral mime dans Vavenir. C'est déposséder, oui, mais pour créer des possesseurs. Et jusques à quand? Jusqu'à ce que les nouveaux possesseurs soient devenus encombrants, empiéteurs, capitalistes exagérés, blessants pour l'égalité, comme le sont devenus les acquéreurs de biens nationaux d'il y a un siècle, auquel cas une nouvelle dépossession aura lieu, et ainsi de suite. N'est-il pas évident que non seulement c'est esquiver la solution collectiviste, la socialisation des sources et des moyens de production, le vrai socialisme en un mot, pour le moment; mais que c'est le reculer indéfiniment, d'étape en étape, de dépossession créatrice de nouveaux possesseurs en nouvelle dépossession créatrice de possesseurs nouveaux, jusqu'aux plus lointains stades de l'avenir?

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