‹ Questions politiquesChapitre 4 sur 10 · LK SW.MLISMK EN · texte numérisé non relu

LK SW.MLISMK EN

\.r socialisme approprialioiiistc n^cst qu'un fondateur

i\r rapilalismo. Il ap^it comme un conquérant. Ce qu'il

trouve appartenant ù ({uelciu'un il le donne h un autre,

t il croit avoir changé quelque chose. II n'a changé

[lie queltin'un. Mais le n'f?ime reste exactement le

iK^me et il n'y a eu aucune atteinte porlée au fond

mémo des choses. II n'y a nullement un nouveau

rôpimc.

Analysons, t La mine aux mineurs. » Cela veut-il

ire toutes les mines françaises à tous les mineurs de

i rance? Qu'est-ce que vous avez créé? Une immense

propriété collective (et presque un État dans l'Ktat,

oitdit en passant), une immense propriété collective

iont vont devenir les maîtres, les dirigeants, les

\ploiteurs,un petit groupe de chefs du travail choisis

ir leurs pairs, il est vrai; mais ou changés souvent,

t vous savez bien que c'est la ruine de l'exploitation;

Il maintenus pour éviter l'anarchie et la ruine, et qui

ront des puissances analogues et même exactement

, areillcs ù nos capitalistes actuels. Je ne vois aucun

(irogrès réalisé. — Cela veut- il dire : Chaque mine aux

lineurs de cette mine-là? Eh bien, vous avez fondé

ne société coopérative de production. Je lui souhaite

onne chance; car je suis très coopératif. Mais est-ce

que cela a le moindre rapport avec le socialisme? C'est

deux cents propriétaires créés à Alais ou à Rive-de-

ier, dont les uns, mauvais ouvriers, s'annihileront

»mmc propriétaires et seront éliminés, dont les

lires se confirmeront et renforceront comme proprié-

lires, deviendront capitalistes très jaloux et rapaces,

ront souche de capitalistes, etc. Quel intérêt ai-je à

cela, moi consommateur, moi n'importe qui, moi tout le monde? Quelle socialisation de la propriété, quel « tout à tous » y a-t-il là? 11 n'y a socialisme que là où il y a socialisation; il n'y a socialisme que quand il y a profit pour tous de l'exploitation par tous de la source commune de richesses. Ici il y a privilège pour quelques-uns. Ce n'est pas du socialisme; c'est du capitalisme au premier chef. Cela ne me change aucunement, et cela ne change rien.

Mais c'est surtout en ce qui concerne Yappropriationismc agraire que cette vérité saute aux yeux. De tout temps l'article essentiel du socialisme, de tous les socialismes, a été la socialisation de la terre, la mise en commun de la terre. On ne conçoit guère le socialisme sans cette doctrine. Hier encore dans son Régime socialiste M. Georges Renard répétait, non sans raison, le vieil argument en faveur de la propriété socialisée: « Qu'on regarde l'agriculture. La propriété privée du sol en diminue le rendement dans des proportions énormes. Que l'on compte les vastes espaces transformés en garenne ou parcs par de grands propriétaires uniquement soucieux de leur plaisir égoïste. Que l'on considère les terres mal irriguées, mal engraissées, mal cultivées par de petits propriétaires à qui manquent les capitaux ou l'union pour exploiter comme il faudrait leurs lopins éparpillés.... » — Or cette doctrine de la socialisation de la terre, elle est depuis quinze ans, depuis cinq ou six ans surtout, abandonnée, puis reprise, puis abandonnée encore pour être reprise à moitié par les socialistes, de telle sorte qu'on ne sait plus au juste quelle est la théorie socialiste sur le point

LE SOClALl>Mk KN lhi^9 185

-plus important do tous les points do la question

.•('laie.

11 fuul voir un bon résumé de ces fluctuations dans le tn^s beau discours du M. DesrJiancl du 10 juillet 1897

!t Question sociale, p. 2.'>3) et aussi dans son discours

lu 23 novembre 1893 {la lUjmUiquc uouvcUe, p. Cl) \oici M. Guesde, en 1878, qui écrit : « Des capitaux qu'il s'agit de reprendre à quelques-uns pour les restituer à tous, les uns, comme la terre, ne sont pas de ( réalion humaine, sont antérieurs à riiommc pour lequel ils sont une condition sine qua non d'existence. Ils ne sauraient par suite appartenir aux uns à Texclu-

ion des autres sans que ces autres soient volés. Et i lire rendre gorge à des voleurs, les obliger k restituer I toujours et partout été considéré, je ne dis pas ' omme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré 'l«^s devoirs. »

Et voilà la pure doctrine collectiviste, la pure doctrine socialiste traditionnelle. Mais, comme avec «elle doctrine il n'y aurait pas moyen de faire une ^cule recrue socialiste parmi les paysans, on s'est in- Lrénié à tirer de cette doctrine une théorie garantissant la petite propriété, c'est-à dire qu'on s'est ingénié à tirer de cette doctrine une théorie exactement contraire; et les souplesses de l'esprit de l'homme sont telles qu'on y est parfaitement arrivé. Liebknccht a 'lit : € Les paysans tiennent étroitement h leur propriété. Un décret d'expropriation les exciterait à la plus violente résistance, peut-être à une rébellion ouverte (on peut y compter, et le peut-être est candide,!. II faut donc procéder avec la plus grande pré-

caution. » — Vollmar... mais Vollmar n'est plus guère considéré comme socialiste par personne... — Vandervelde, à titre de rapporteur de la question agraire au Congrès international de Londres en 1895, à écrit : € Tous les dclégut^s sont partisms de la socialisation du sol; Mais, comme dans certains pays, par exemple en France et en Belgique, il y a des millions de petits propriétaires qui ne veulent pas laisser socialiser leurs terres, il faut qu'on s'y prenne d'une autre façon. »

Et, en effet, on s'y est pris d'une autre façon. On a inventé ce que j'appelais l'appropriationisme. On a dit : au fond que cherchons-nous? à réunir le capital et le travail dans les mûmes mains. Eh bien, là où c'est fait, nous n'avons rien à faire; là où le propriétaire cultive lui-même son champ, notre formule est réalisée et nous laissons tranquille le petit propriétaire. Paysans, ne croyez pas que, parce que nous voulons restituer à la nature les usines, les mines et les chemins de fer, nous songeons à enlever au paysan sa terre pour en faire un domaine national. C'est tout autre chose. Nous ne songeons qu'à enlever la source de richesse à celui qui ne l'exploite pas lui-même. Vous êtes en dehors de la question. — Voilà le paysan rassuré, et qui peut devenir socialiste, car on est toujours assez volontiers socialiste pour autrui; on est toujours plus ou moins partisan de la socialisation du bien des autres.

A la vérité, car pour être loyal il faut être complet, et c'est mon excuse d'être long; à la vérité bon nombre de vieux socialistes n'admettent pas cette immense concession. Engels s'écrie : « Si l'on veut maintenir la

jM'lilc propriété d'une façon permanente, on tente rim-

|M»ssil)Io, on snrrilie lo principe, on <If'vi(Mit n'arlioniiiiirr. » i;i au point de vue socialiste il a parfaitement !><>ii A la vérité Kantsky dénonce la tactique agraire îiiaiiilciiMiit la proprirle» au petit propriétaire comme niH* iiu'sun' conservatrice des vieux errements et une tusolidation de lo société capitaliste. A la vérité, ^•liippel ne voit dans ce compromis qu'un « piécro à paysans ». A la vérité, le Conu:rès de IJreslau s'est (li'xlaré franchement collectiviste aussi bien pour la petite propriét»'» que pour la grande; et, même chez nous, le (longrès de Dijon (189'0 s'est déclaré pour la ocialisation de toute la propriété grande et petite et lia concédé .^ ceux qui cultivent leur terre, et encore >ans être salariés, que Vusufruit du sol qu'ils exploitent, en cela tout ii fait conforme aux vrais principes socialistes.

.Mais plus nous allons, plus le socialisme parlementaire cl électoral évite ce mot d'usufruit, qui est le point vif, le nœud du débat et qui contient toute la question, et il dit simplement au paysan, sans précilon, sans une exactitude qui serait périlleuse, sansdisiiguer entre le paysan qui cultive strictement lui-même t celui qui cultive conjointement avec des salariés : ous êtes en dehors de la question ; vous échappez à la socialisation; le socialisme ne vous atteint pas; « vous qui vous servez de la terre comme d'un instrument de travail, gardez-la ». (Jaurès.)

Qui ne voit que ceci est, non seulement « l'abandon de tous les principes », mais comme la dislocation de tout lo système? Pour être t petit », le propriétaire

campagnard n'en est pas moins un propriétaire, un exploiteur, un homme qui détient personnellement ce qui devrait être en commun à tous, iin homme au profit de qui il y a une inégalllè, un homme qui fait travailler pour lui des journaliers, des domestiques, des prolétaires. Son usine est petite, sa mine est petite, mais il est parfaitement, quoique en petit, un propriétaire de mine ou un chef d'usine. Il travaille de ses mains luimême, sans doute; mais est-ce là une limite précise? Jusqu'à quel point travaille-t-il? Dans quelle mesure? Qui fixera le point où le propriétaire travaille assez pour être considéré comme propriétaire travailleur, donc légitime, et le point oii il ne travaille plus assez pour être catalogué propriétaire travailleur? Faudrat-il faire l'examen des mains et observer si elles sont calleuses et jusqu'à quel point elles le sont? Nous sommes dans l'absurde.

Oui, ici la limite échappe. Du domestique salarié au journalier salarié; du journalier salarié au journalier salarié qui en même temps est propriétaire d'un lopin; du journalier propriétaire au petit propriétaire qui a un lopin juste assez considérable pour ne travailler que sur lui et pour ne pas employer de salariés; de celui-ci à celui qui travaille lui-même, mais qui est forcé d'employer quelques journaliers pour l'aider; de celui-ci à celui qui, travaillant encore luimême, emploie un assez grand nombre de domestiques et de journaliers; de celui-ci à celui qui emploie un très grand nombre de journaliers et de domestiques, mais qui cependant travaille encore; de celui-ci à celui qui, décidément grand propriétaire, fera sem-

blant de travailler un peu lui-mùme de ses muins pour '••happer A votre ostracisme; il y a tant de nuances «livcrses et insaisissables que je vous iU'iic bien de placer quelque part votre ligne de démarcation et que Iniil»' tentative de réglementation en pareille matière -^11. . uiubera devant l'inextricable et limpralicable.

Est-ce tout encore? Mais non. Supposez que vous avez placé votre limite quelque part, par exemple au propriétaire travailleur qui, favorisé très excejitionnellement par la fortune, a une terre tout juste assez grande pour qu'elle l'occupe lui et ses enfants, sans qu'il soit forcé de « faire des journées » ailleurs, tout juste assez petite pour qu'il n'y emploie pour l'aider aucun journalier ou domestique. Il doit être votre idéal, celui-b'i. Il est l'homme qui ne possède que la terre qu'il cultive, qui ne cultive que la terre qu'il possède. Mais l'année où la récolte est plus abondante qu'à l'ordinaire, ne pouvant suffire tout seul, il prendra des journaliers. Bien! Le voih'i qui |»asse d'une classe dans l'autre, et qui, si la limite a été fixée là où je viens de dire, doit être dépossédé, ou, pour ne pas l'être, doit néi^'liger sa récolte. Et l'année où faisant une amélioration dans sa terre, un amendement, une tentative de progrès quelconque, il appelle à son aide, pour cette fois, exceptionnellement, quelques journaliers? Même cas, il change de classe; il passe la limite. Non seulement les classes agraires sont multiples et le passage de l'une à l'autre insaisissable; non seulement elles rentrent les unes dans les autres; mais elles sont flottantes; et tel individu, d'une part est dans l'une et aussi dans l'autre, et d'autre part il

est tantôt dans celle-ci et tantôt dans celle-là. Où que vous placiez votre limite elle sera gauchie et faussée tout comme dans le cas que je viens d'indiquer, bousculée à chaque instant par la réalité mouvante, et, par conséquent, elle sera nulle, non avenue et inapplicable.

De limite vraie, il n'y en a qu'une. Elle se place entre ceux qui possèdent un rien, et ceux qui ne possèdent rien. Pour que l'inégalité soit abolie, pour que l'égalité existe, ce qu'il faut déposséder, c'est tous les possesseurs. Sur quoi se fonde l'inégalité des traitements que vous faites aux prolétaires de l'usine et aux prolétaires du sillon? Le prolétaire de l'usine, c'est l'ouvrier; mais le prolétaire du sillon, c'est le journalier, c'est le domestique. Voilà ceux qui dans vos idées sont lésés, sont exploités. Quel est le moyen qu'ils ne le soient pas? Le même qu'en ce qui concerne le prolétaire de l'usine, la dépossession du propriétaire et la socialisation de la propriété. En vain vous dites : * Mais, le propriétaire du champ travaille, comme le journalier. » Je sais bien; mais il travaille et possède, tandis que le journalier travaille et ne possède pas, et vous ne nierez point que cela ne soit une différence.

Lorsque, rentrés dans la sphère de vos idées générales, vous exaltez la propriété collective, si l'on vous accuse — parfaitement à tort, je le reconnais — d'être des « partageux », vous répondez en haussant les épaules et très spirituellement : « Mais c'est la propriété individuelle qui est le partage. » Rien de plus juste, et, en effet, la propriété individuelle c'est le par-

t:i^'(% le parUi^r iiir^ai des lii«>ns do ce iuoiuio. Mais alors, vous, uiiti parla^istes, pouniuoi iiiaiiitoncz vous la propriété qui est le partage; pourquoi maintenezvous la prlite propriété qui est précisément le j)elit partage, le niorcrllenienl, la chose la plus évidemment à rinverse et au contraire du collectivisme, de la socialisation, du tout à tous?

« La terre aux paysans », c'est d'abord d'une application trop inextricable pour être possible; c'est . nsuite le contraire même du socialisme.

Pouniuoi le « socialisme pralicjue » y inclinc-t-il? Pour avoir des voix, pour répandre le mot au lieu de Il chose et au détriment de la chose, pour c sauver la

ice » et l'étendre, au risque et sans s'inquiéter que

Icrrière il n'y ait plus rien. Pourquoi le socialisme y iiicline-t-il? Parce qu'il est en train, à force de concessions diplomatiques, de se renoncer lui-même et de n'être plus socialisme le moins du monde. Voyez encore, à d'autres égards, comme il s'éloigne

le son principe, comme il s'évade de lui-même, et ce (ju'il devient. Tout ù l'heure il était l'appropriationisme, ( hose qui n'a aucun rapport avec le socialisme; maintenant il devient l'associationisme, le coopératisme,

lioses très étrangères également au socialisme véritable. Lorsque M. Deschanel, dans son discours

iir le socialisme agraire, énu nierait tous les procédés iiiodernes d'organisation du travail qu'il souhaitait qui se répandissent : créations dassociations de travailleurs agricoles pour l'achat d'engrais, de grains, de semences; achat par la commune ou l'association de machines agricoles; caisses de cliômage,

caisses de retraites ouvrières, etc., toute la gauche socialiste l'applaudissait avec une demi-ironie en affectant de croire que c'était aux idées socialistes que M. Deschanel arrivait enfin, et M. Jourde lui dit formellement : « Mais c'est le programme du parti socialiste que vous exposez là ! »

Il me semble qu'il s'en faut d'un peu. Qu'est-ce que c'est qu'une association de travailleurs, qu'est-ce que c'est qu'une société coopérative de production, qu'estce que c'est qu'un syndicat agricole? C'est un propriéiaire collectif qui se crée; ce n'est pas autre chose; c'est-à-dire c'est un propriétaire plus gros, plus puissant, plus terrible que ne sont les propriétaires ordinaires. — Notez encore que c'est un propriétaire permanent, qui ne meurt pas, qui se continue dans des héritiers, lesquels plus probablement que les héritiers ordinaires ne dissiperont pas le bien, sans doute l'augmenteront. C'est un propriétaire formidable. Voilà ce que vous appelez du socialisme! Voilà ce qui est, selon vous, « le programme du parti socialiste! »

Mais c'est du socialisme comme au couvent. Le couvent, la communauté religieuse, n'est pas autre chose qu'une société coopérative de production et de consommation, et vous savez quel puissant propriétaire elle devient. Certes les moines « font du socialisme » entre eux; ils font môme du socialisme absolu, puisque la communauté possède tout et l'individu ne possède rien; ils font du socialisme de fourmilière; seulement le socialisme pratiqué par quelques-uns ou le socialisme pratiqué par tous, ce n'est pas la même chose;

LE 8(>i.iAi.K-^.iià:. t.:^ 1809 193

c'est si peu la même chose que c'est le contraire. Le socialisme pratique par quelques-uns au milieu de tous c'est lie la propriélc imlividuelle possédée par un groupe d'individus; c'est-à-dire que ce n'est pas do la propriété sociale , mais de la propriété individuelle ù la seconde puissance et qui crée de l'inégalité socialo plus que de la propriété individuelle ordinaire^ '""•^sl certainement le couvent qui a donné l'idée inile du socialisme. Certainement. Mais, tant que la >'MMété n'est pas un couvent tout entière, des couvents Il milieu d'elle, socialisant pour quelques-uns et non tir tous, ne diminuent pas l'inégalité; ils la décuplent, les associations laïques ne font pas du socialisme olu, comme les couvents, sans doute; mais elles il quelque chose d'analogue; chacune est une consalinn d'elTorts et d'épargne dans le dessein de lilierses membres et à l'efTet de les rendre supéiirs à leurs frères non coalisés. Ce que fait l'assolion, ce n'est donc pas du socialisme, c'est de <'*galité. Tant que l'association n'est pas universelle, ' est du socialisme oligarchique; elle n'est pas rière d'égalité, elle est ouvrière d'aristocratie, socialisme sera universel ou il sera le contraire de lui même.

<'"est ce qih' voient fort bien les socialistes réfléchis non hypnotisés par les succès électoraux ou le -ir de les obtenir. Le D"" Schippel, au congrès de .«•slau en 1893, ne manquait pas de faire observer • jne, par exemple, t la propriété communale est un embryon de propriété capitaliste » et que par conséquent « le maintien des coniinminiv est une mesure

QL'CSTIOKS POLITtOL'ES. 13

réactionnaire >. C'est du moins une mesure antisocialiste; car que ce soit M. un tel, ou un couvent, ou une commune ou une association qui possède, moi qui ne possède point, je suis frustré. M. Domela Nieuwenhuis dénonce à plusieurs reprises les sociétés coopératives de Belgique comme des foyers de tyrannie, et de la « tyrannie la plus raffinée ».. Il a exagéré dans la forme, probablement. Mais comment n'aurait-il pas raison au fond? Une société coopérative ne peut vivre et se défendre, et se maintenir pour progresser, comme un couvent, que par le dévouement de ses membres à la corporation. Ce dévouement on l'obtient, comme toujours dans l'humanité, partie par abnégation véritable et spontanée, partie par discipline. Une société coopérative est donc un corps très serré, très énergiquement contracté ; car il s'agit d'être comme un individu en étant plusieurs, d'être un groupe et de marcher comme un seul homme. Moitié discipline, moitié dévouement qui doit être discipliné lui-même, cela fait discipline surtout et discipline partout.

On sait l'histoire des sociétés coopératives de 18iS^ Sousl'influence des idées de Bûchez, l'Assemblé nati( nale vota quelques millions pour favoriser la formatioi de sociétés coopératives de production. Alléchées pî cet appât, les sociétés se créèrent par centaines; maij une fois la subvention absorbée elles disparurent 400 en 1848, G ou 7 en 1855. Cela s'explique aisémeni L'État en subventionnant les sociétés de coopération par une singulière étourderie, faisait appel au sentij ment contraire à celui qui doit inspirer ces sociétés

LE SOaALISMB EN 1899 195

Elles ne peuvent vivre que do dévouement, de volonté, d*éncrgic sponlniu'c; il les attirait par la tentation do ''»r[>cnt non gagné; il faisait des coopératislcs avec - quémandeurs; ce n'en est pas la matière première. Depuis le mouvement a repris; mais dans des conditions tout autres. En 1807, les sociétés coopérnlivrs lent en France au nombre do 18i.

Mais comment vivcnl-cllcs? Ah! ce ne sont pas des ridorados. On a fini par s'apoi*ccvoir que la forme «Itérative exige plus d assiduité, de travail • l •!•> blriclc obéissance que toute autre. Il faut pour (prune société coopérative subsiste, d'abord qu'elle n'admette que des ouvriers d'élite; ensuite, pour amortir les frais de premier établissement, que les salaires soient longtemps réduits; enfin qu'elle soit menée par une main de fer, laquelle ne laisse pas de se trouver assez souvent, parce que le gérant, ouvrier lui-même, chargé de la responsabilité de l'entreprise, a, par nécessité, la férocité que le patron n'a que quelquefois par tempérament; et il ose l'avoir, parce que t ce n'est pas pour lui », mais pour le salut de rentreprise.

l'ai vu la naissance et je vois la vie d'une société . wupérative. Un patron qui a créé une maison prospère, en travaillant beaucoup lui-même et en étant extrêmement sévère dans le choix de ses ouvriers, , Tient à mourir. Son fils est un imbécile. Les aiïaires ; vont mal. La maison périclite. Pour sauver la situalion, en se saignant aux quatre veines vl en emprun- . tant les ouvriers l'achètent, lis ont pu le faire; mais f oo voit pourquoi. Triés sur le volet par le patron prédent, ils étaient des ouvriers d'élite. Le choix qu'une

société coopérative doit faire elle-même, il était déjà fait. Il y avait là un groupe tout préparé d'ouvriers habiles, expérimentés, disciplinés, travailleurs et qui avaient et de l'épargne et du crédit. Ils étaient virtuellement des coopératistes avant de l'être en acte. Aussi se sont-ils tirés d'affaire. Mais comment encore? En étant très durs pour eux-mêmes, et très rigoureux pour les ouvriers que, patrons à leur tour, ils embauchent. Leur société est une maison très rude.

Je vois que les sociétés coopératives qui ont prospéré sont sur ce modèle. Qu'est-ce que la société des lunetiers parisiens? C'est 65 sociétaires et 1 500 ouvriers salariés qui ne sont pas sociétaires du tout, n'ont rien versé et ne touchent que leur salaire. Qu'est-ce donc qu'une société coopérative? C'est un faisceau de petits patrons, c'est un faisceau de capitalistes; c'est un patron en plusieurs personnes, c'est un gros capitaliste en 65 personnes. Rien au monde n'est plus éloigné du socialisme. Cela n'a d'autre rapport avec le socialisme que d'être le contre-pied même de ses idées, de ses principes, de ses récriminations, de ses désirs, de ses volontés et de son but.

Et voilà pourtant ce que « les socialistes pratiques », ce que les socialistes parlementaires, voilà ce que le gros du parti socialiste approuve ou affecte d'api prouver, applaudit daas les discours de M. Deschanelj accepte comme rentrant dans son programme. Li < débilitation » du socialisme est ici extrêmemenl frappante, à ressembler à un renoncement et à un^ sécession.

Quoi encore, quel autre abandonnement aurons

LB SOaALISMB EN 1899 107

nous à remarquer? Mnis, celui-ci. Les Bocialislcs en

: ;il acccplent acluolhMiKMil !'inl«»rvontion de KKlat . :.../ ù refTot lie soulager vi diminuer les misères do la classe pauvre; ils acceptent et provoquent une 1 ilion favorable aux ouvriei*s de la pari de l'État 1, de la part de rKlot capitaliste et aristocratique. L'histoire du congrès d'Erfftrt, en 1891 est très ' iirieuse et instructive à cet égard. Wollmar y proposait un programme dont le premier article était : « Législation ouvrière » et dont le dernier était : € Suppression des impôts sur les denrées alimentaires. » Vous entendez bien que législation ouvrière veut dire ensemble de mesures législatives obtenues (les parlements actuels en faveur des ouvriers, et dont, par exemple, la suppression des impôts sur les denrées alimentaires sera une partie importante en même !i*mps qu'elle en est un spécimen. Vous entendez bien |iic c'est l'État capitaliste s'inquiétant des misères populaires et devenant charitable, soit par humanité, ^«)it pour se protéger lui-même. Rien n'est plus • bourjtiois ». C'est acceptable en principe par un quelonque d'entre nous. C'est du Deschancl. Ce peut être lu de Mun, et c'est du de Mun, en cITet. C'était du Wollmar.

A la vérité, Wollmar est à peine considéré comme socialiste. A la vérité Bebel, Fischer et Liebknecht objectèrent ù Wollmar que ce n'était pas là du socialisme. A la vérité, Bebel s'écria : « Mais cela aboutirait à la décomposition du parti! .Mais cela signilierait l'abandon complet de votre but final. Mais cela serait l'abandon aussi de notre tactique ! Nous avons

toujours lu tic pour obtenir le plus possible de l'État actuel, sans perdre de vue pourtant que tout cela ne constitue qu'une concession et ne change absolument rien au fond des ehoses. Nous devons maintenir l'ensemble de nos revendications. » A la vérité Liebknccht dit avec fermeté : « Le parti a le devoir, dans l'intérêt même de son existence, de rejeter résolument cette tactique qui le conduirait à sa perte, à son émasculation complète et qui le transformerait en un parti socialiste gouvernemental. » A la vérité, Fischer déclara : « Si nous admettons le point de vue de Wollmar, nous n'avons qu'à supprimer immédiatement dans notre programme les mots : parti socialiste démocrate, pour les remplacer par : programme du parti ouvrier.... Nous tenons à déclarer que ces réformes que nous réclamons ne sont désirées par nous que parce que nous pensons qu'elles encourageront les ouvriers dans, la lutte pour la conquête définitive de leurs droits. Elles ne sont pour nous que des moyens, tandis que pour Wollmar elles constituent le but même, la principale raison d'existence du parti.... Les revendications sur lesquelles Wollmar veut concentrer les forces du parti n'ont, suivant nous, qu'une importance secondaire à côté du but final. »

Oui, sans doute; mais d'une part Wollmar prouva à peu près que son attitude au congrès était précisément celle que les chefs du socialisme avaient eue au parlement, et ses citations à cet égard furent assez probantes; et ensuite et surtout, le congrès lui donna raison, ou tout au moins refusa de lui donner tort. D'abord il laissa tomber une motion d'OErtel ainsi]

LB SOaALISMB EN 4899 i99

roiiriic : < Le Congrès déclare formellement ne point l>:irt;iu'rr Topinion défendue par Wollinnr.... » Ensuite il ail«>pta une longue drelaration, complexe et mixte, destinée h opérer une fusion dans Tindécis, et où, s'il était dit « que les chefs devaient ne perdre jamais de vite le but intégral et final », il était dit tout de mémo « qu'ils ne devaient pas négliger d'obtenir des concessions des classes dirigeantes ».

Pareillement, quand M. Deschanel énumérait devant la Chambre française les mesures législatives à prendre en faveur des ouvriers des champs ou des villes, quand il disait que l'Klat a envers eux des devoirs plus larges que celui d'assurer l'ordre de la paix; quand il traçait tout un programme, et très juste et très précis, des réformes destinées à alléger les charges du pauvre, mais particulièrement de la petite propriété rurale, il était applaudi plus vivement peut-être à l'extrême gauche qu'ailleurs, ou, tout au moins, il n'y avait aucune différence dans l'approbation entre toutes les parties constitutives de la (Chambre.

Cependant, cependant, ce n'est pas là du socialisme; c'est du réformisme et rien de plus, cela n'a aucun trait à la socialisation des sources et moyens de production, ni à Tabolition de l'inégalité parmi les hommes. Qu'est-ce que c'est? C'est de la bonne administration, ce n'est rien autre chose.

Qu'est-ce que c'est encore? C'est de la charité sociale. L'i'Uat qui créera une caisse de retraites pour les ouvriers vieillis et fatigués et qui contribuera à la remplir, ce dont je suis très partisan, du reste, ne frv:\ nuriine socialisation. Il prendra sur le domaine

commun pour faire une libéralité à quelques-uns de ses enfants faibles, comme lorsqu'il fonde un hôpital. Or, s'il est quelque chose contre quoi les socialistes d'autrefois ont protesté avec indignation, c'est contre la charité, c'est contre l'aumône, la considérant comme une affirmation d'inégalité et une négation du droit. Sans doute ici, il ne s'agit pas d'aumône individuelle, mais d'aumône sociale; pourtant au fond c'est bien la même chose : l'État ici n'est qu'un caissier, n'est qu'un intermédiaire. Cet argent qu'il verse dans la main des pauvres sort encore de la caisse des riches, et ce sont encore, par l'entremise, seulement, de l'État, les riches qui donnent l'aumône aux pauvres. C'est le contraire même du socialisme. C'est inacceptable pour un socialiste.

Voilà pourtant ce que des socialistes, ce que tous les socialistes à peu près, acceptent et provoquent. L'intervention de l'État tel qu'il est pour le soulagement des misérables est contraire à toutes les idées des socialistes et en même temps tellement acceptée par eux qu'elle a l'air actuellement d'être tout leur pro. gramme. Il n'y a pas de déviation plus manifeste, plus accusée ni plus complète que celle-ci.

A tout ce que je viens de dire, il y a une réponse, que je réservais, pour l'introduire en son lieu. Cette réponse la voici. Certainement, parlementarisme, conquête des pouvoirs publics tels qu'ils existent, introduction de l'armée socialiste dans les cadres de la société politique actuelle, acceptation de l'idée de patrie, procédés législatifs substitués aux procédés révolutionnaires, appropriationisme substitué à socia-

lisalion, nssocialionismc ncccpU^ cl fnvorisr, iiiliT vention do IMUnl tel qu'il est dans les questions do misère ou do paupérisme; tout cela, à la vérité, n*est pas du socialisme vérilni)lr ; mais re sont autontdVic/»i*mincmeiitii au véritable socialisme. Nous ne faisons pas le socialisme et nous le savons très bien; mais nous (Il pn'|)arons les voies; nous faisons une série de travaux préparatoires : « Les réformes pratiques, les réformes immédiatement réolisables et apportant une iilililé directe, se mettent î\ l'avant plan et elles en ont (1 autant plus le droit «lu'elles possèdent une force de recrutement pour amener de plus en plus la classe ouvrière dans le courant socialiste cl frayer ainsi la roule m socialisme proprement dit. »(Liebknecht, au Congrès international de Paris de 1889.)

Ce n'est pas du tout mon avis. D'abord il serait assez rlrange que ce qui est le contraire de l'idée socialiste pût acheminer vers la réalisation de cette idée; mais ne nous fions point l'a celte manière sommaire de raisonner, et repassons rapidement par nos chemins ivec ce nouveau point de vue.

Quoique contraires, en théorie, à l'idée socialiste, les idées et démarches du socialisme courant peuvent- Iles préparer l'avènement du socialisme proprement dit? Il me semble bien que non. Prenons par exemple cette question de l'intervention de l'État dont nous parlions tout à l'heure, l'Klat créant des caisses de retraite ouvrières, interdisant ou réduisant par la loi le travail des femmes et des enfants dons les manufactures, garantissant la périodicité des payements, limilanl h's retenues, garantissant l'insaisissabililé des

salaires, privilégiant les salariés en cas de faillite, etc. Il y a là tout un monde de réformes excellentes qui, sans fixer les salaires, sans intervenir dans le débat entre salariants et salariés touchant le prix offert et le prix demandé, tout en respectant, donc, la concurrence, peuvent infiniment soulager, protéger, défendre l'ouvrier. — Croyez-vous que ces réformes peuvent c frayer les voies » à la socialisation des sources et des moyens de production? En quoi? Comment? Il me semble qu'elles ne peuvent que détacher l'ouvrier des idées du socialisme intégral en lui montrant dans l'État actuel un protecteur qu'il y aurait peut-être un certain danger à détruire. Il me semble qu'elles ne peuvent que pénétrer l'ouvrier de cette idée que le socialisme, c'est peut-être la proie pour l'ombre, et de cette idée un peu trop littéraire, il est vrai, que le mieux est l'ennemi du bien, et de cette idée très populaire, celle-là : « on sait ce qu'on laisse, on ne sait pas ce qu'on va chercher. » Il me semble que tout ce que la société actuelle fait pour le pauvre la fortifie et par conséquent va directement en sens inverse de la destruction de la société actuelle.

Je comprendrais que les socialistes nous dissent sur ce point, et en effet il y en a qui le disent : c Par vos mesures protectrices, exécutées ou promises, vous endormez le revendicateur. Ce sont passes magnétiques, ou c'est le gâteau de miel jeté au Cerbère. Nous repoussons ces demi-mesures qui ne peuvent que retarder indéfiniment les mesures décisives. » Voilà le raisonnement juste, et je répète qu'il y a des socialistes radicaux qui le font encore; mais la plupart des

LE SOCIAUSME EN 1899 203

■Il '■ ■ »

socialislcs no le font plus. 11 ne me paraît pas douleux qiir rfilat acluol faisant des réformes sociales, c'est riitat artuol alTaihlissanl le socialisme, le retardant pour longtemps, et peut-(Mre, et c'est mon avis, pour lonjoui*s. Je ne vois nullement ici un acheminement. (Il y a une réponse h ceci; mais, comme elle s'applique également à ce que je vais dire, j' 1 i réserve comme objection générale.)

Prenons au même point d(^ vue Tassociationisme. Par quel moyen pourra-ton démontrer que, quoique étant le contraire de la socialisation universelle, il y peut conduire? Je le suppose très puissant. Je suppose que d'immenses sociétés coopératives de production existent par toute l'Kurope, par toute la planète. Qu'est-ce qu'elles sont? D'immenses et redoutables cilad<'Iles de capitalisme collectif, exactement comme les compagnies de chemins de fer, exactement comme toutes les entreprises où il y a des patrons, des commanditaires et des salariés. Supposons même qu'elles n'aient pas de salariés, et que tous ceux qu'elles emploieront seront des associés en môme temps que des travailleurs, ce qui est, certes, ce que je souhaite. Eh bien, elles sont des associations do capitalistes qui travaillent, associations très puissantes qui, pardieu, ne souhaiteront nullement la socialisation du capital, et ne pousseront aucunement du côté de cette solution. Lo pire ennemi du socialisme est même ici, h mon avis. Il est ici plus encore que dans la petite propriété rurale, que dans le petit champ cultivé par le propriétaire; parce que le travailleur-capitaliste, le travailleur-actionnaire, m

même temps qu'il se sent propriétaire de quelque chose, se sent associé, engrené, intégré, partie d'un tout, membre d'un corps, et il a la fierté du corps dont il est un membre; il a ce que j'appelais ailleurs € le patriotisme de corporation » qui est un des patriotismes les plus vifs et ardents. Si je vois quelque part un acheminement vers le socialisme intégral, ah! certes, ce n'est pas ici.

Prenons au môme point de vue ce que j'ai appelé l'appropriationisme, mine aux mineurs, terre aux paysans. S'il s'agit des exploitations où le travail est nécessairement collectif, mines, usines, etc., nous rentrons dans le cas précédent. Les mineurs propriétaires de la mine seront des propriétaires intransigeants d'autant plus qu'ils seront plus riches. Ils ne deviendront socialistes, j'entends socialisatlonistes, que quand ils ne feront plus leurs affaires. Ainsi, dans cette espèce, ou l'appropriationisme réussira, et il ne sera que la création d'un nouveau capitalisme jaloux et très exclusif, ou il ne réussira pas, et nous reviendrons au point où nous sommes. Et donc, ici, l'appropriationisme ne mènera au socialisme que s'il échoue. Le socialiste ne peut désirer la mine aux mineurs comme favorable à ses idées qu'avec le secret espoir que la mine aux mineurs ne réussisse pas. Je ne lui suppose pas cette mauvaise pensée de derrière la tète. Mais s'hI ne l'a pas il va directement contre son but.

S'il s'agit des exploitations où le travail est traditionnellement individuel, des exploitations agricoles, nous n'avons pas besoin de supposition. La terre aux

paysans, c'est ce qui est, géncTnlisé seulement et confirmé par la dépossession des grands propriétaires, pour peu qu'il y en ait encore. Donc, nous n'avons qu'ù rej?ardrr. Hegardons. Comment le petit propriétaire rural s'achemine-t-il au socialisme, comment peut-il s'y acheminer? Qui, (]Uoi l'y pousse? Par l'approprinlionismo, vous confirmez, vous renforcez son état de propriétaire libre, de capitaliste autonome; vous rétablissez en fief, ou en franc alleu. Ce petit roi de son champ, ce baron de son enclos, vous le voyez s'achenuner vers la socialisalion des terres, vers la nationalisation du sol? Par quel chemin. Dieux bons? Par qurlle déviation? Par quelle aberration, dont, certes, il est parfaitement incapable?

Et votre socialisme patriote! Votre socialisme rompant avec rinlernationalismc! Y voyez-vous encore un acheminement? Mais par quel biais? N'est -il pas prouvé — ne triomphons jamais, disons n'esl-il pas probable — que la socialisation des sources et des moyens de production n'est possible que sur toute la surface de la terre ti la fois, au moins que sur toute la surface de l'Europe, tout au moins que, en môme temps, chez les trois ou quatre nations européennes qui sont à peu près dans les mêmes conditions économiques? N'est-il pas vrai que de ces trois ou quatre nations, celle qui ferait sur elle-même, sans qu'il se fit chez les autres, ce travail de réorganisation, de reconstitution, se mettrait, pour un temps, c'est certain, pour toujours, j'ai cru le démontrer, dans un état d'infériorité tel, qu'elle serait, soit militairement, soit économiquemont, tout de suite dévorée par une quel-

conque des trois autres? Comment donc pouvez-vous voir dans le socialisme patriote un acheminement à la réalisation de l'idée socialiste, ou ne pas voir dans le patriotisme un obstacle invincible à cette réalisation?

Mais, d'une part, vous rencontrez devant vous le patriotisme si puissant que vous n'osez pas le combattre et que bien plutôt, pour recruter des suffrages, vous le flattez; et, d'autre part, ce qui est plus honorable, vous êtes patriotes vous-mêmes et vous ne pouvez pas vous résigner à ne plus l'être. Et dès lors, pour concilier le moins mal possible vos idées socialistes et vos sentiments patriotiques, vous recourez plus ou moins consciemment au sophisme qui suit : Je veux ma patrie plus grande et plus forte et socialiste pour qu'elle puisse répandre par le monde les idées socialistes. C'est ainsi que Bcbcl a écrit {Vorivaerts, 27 septembre 1891) : « L'attaque contre la Russie, officielle, cruelle, barbare, voire même l'anéantissement de cette ennemie de la civilisation, est donc notre devoir le plus sacré, que nous devons remplir jusqu'à notre dernier soupir, dans V intérêt même du peuple russe opprimé et gémissant sous le knout. Et si alors nous combattons dans le rang à côté de ceux qui actuellement sont nos adversaires, nous le ferons, non pas pour les sauver, eux et leurs institutions politiques et économiques, mms pour VAllcmaijne en général, c'est-à-dire et pour nous sauver nous-mêmes et pour délivrer des barbares un pays où nous pensons réaliser un jour notre propre idéal social. » — Voilà rachemincmcnt, l'acheminement indirect; voilà comment le patrio-

lismo, m<^mo palriolo et mêlé d'esprit de ronrpH^lo, poul <^lrc considért' comme conduisanl (iiinlemciil, p:ir 1111 long délour, à la rénlisntion du socialisme intrrnatioiial.

Mon Dieu, nous connaissons cela, car nosliisloriens et orateurs l'ont répété une quarantaine d'années; c'est la phrase connue de « Napoléon I*' promenant et senKint ù travers TlCurope les principes de la Hcvolulion française >. Tout de môme il se trouve des socialistes, très internalionalislos au fond, pour dire : « Ce qu'il nous faudrait c'<'st un Napoli'on écrasant l'Kurope entiire, établissant notre domination sur elle, et ù la suite duquel nous irions semant le socialisme dans tous les sillons. > Les hommes aiment assez ws moyens indirects de réaliser leurs rêves, ces moyens où ils trouvent la satisfaction de deux instincts contradictoires. J'ai beaucoup entendu dire dans ma jeunesse ù de vieux ivpublicains : t Pour établir la liberté en France, il faut d'abord dix ans de dictature. » Mais pour en revenir plus précisément à l'idée de Bebel, ù • olte idée d'un acheminement vers le socialisme inlé- Li-al par la voie du patriotisme belliqueux et par le sentier de guerre, il me semble qu'il ne faut pas avoir dépassé l'adolescence pour s'aviser que, ce raisonnement, chaque peuple le fera de son côté, et que nous verrons dix partit socialistes, chacun dans son pays, déclarant que la réalisation du socialisme dépond l'abord de la suprématie de leur pays, tout au moins lépend du maintien de leur nationalité, patriotes d'autant plus ardents par conséquent (|u'ils seront plus socialistes; et il est assez probable que cet achc-

minement vers le socialisme le reculera indéfiniment.

Nous arrivons donc, sans rien forcer, ce me semble, à cette conclusion que tout ce qui n'est pas socialisme lui est contraire, lutte contre lui, et, loin d'y acheminer, en éloigne.

Il y a, comme je l'ai annoncé, une objection générale à tout ce qui précède. On peut faire remarquer que tout ce qui améliore la condition des déshérités, quoique affaiblissement apparent du socialisme, lui est renforcement réel, et quoique le désarmant en apparence l'arme en réalité; parce que, comme l'a dit un homme d'esprit, je ne sais plus lequel, le joug est d'autant plus insupportable qu'il est le plus léger, et parce qu'il s'ensuit que moins une révolution est nécessaire plus on a de disposition à la faire.

Je suis très éloigné de prendre cette idée pour une simple boutade et je crois qu'elle contient assez de vérité. Mais remarquez qu'elle s'applique aux mouvements et aux révolutions politiques. Elle s'applique en partie à la Révolution française, je dis en partie parce que la Révolution française est très complexe, et en même temps que révolution politique est révolution économique aussi, ou du moins révolution ayant des causes économiques; mais, soit, elle s'applique un peu à la Révolution française de 1789, et le fait le plus apparent de cette révolution est bien une bourgeoisie s'insurgcant pour conquérir une situation sociale qu'elle avait, et secouant un joug d'autant plus insupportable qu'il était devenu presque insensible. Cette idée s'appliquerait encore à la Révolution de 1830 et à la Révolution de 1848.

Mais quand il s'a«;it (1(1110 ivvolutioii rronoiiiifiuc cl purement économique, Vidéo en question ne s*applique plus. Dans un pays qui aurait éteint le paupérisme, lo socialisme pourrait exister encore dans les cabinets des penseurs, mais il n*aurait plus d'adhérents; ce ne serait plus qu'un socialisme académique; et tout pays qui, soit par Tintervenlion intelligente de l'État, soit, et mieux encore, par les forces libres et les actes libres de l'association et de la coopération, diminuera la misère et atténuera Tanarchie industrielle, restreindra certainement le nombre des contingents socialistes.

J'en reviens donc à ma conclusion : tout ce qui n'est pas le socialisme intégral lui est contraire, le combat, le détruit, et loin d'y acheminer, même indirectement, lui tourne le dos et marche droit en sens inverse. Faites de la charité sociale, faites de l'appropriation, faites (surtout) de l'association et de la coopération, vous ne faites pas du socialisme, vous ne le préparez pas, vous le combattez, vous l'énervez, vous le ruinez.

C'est ce qu'ont parfaitement compris M. Domela Nieuwenhuis dans un livre de combat, le Socinlùime en danger, trop touffu et confus, mais très intelligent, et M. Georges Renard dans un livre de doctrine, le Régime iOciali<itr, trop compliqué et minutieux, mais d'une ndmirable conscience et loyauté et plus intelligent ncore que le précédent. L'un jette le cri d'alarme et iit : € Mais tous les socialistes abandonnent le sociai>^me, et plus il semble réussir, plus il disparaît! » 1. autre revient au socialisme intégral et trace le ' tii, non pas fantaisiste et spirituel, comme Henry :»*s, mais scrupuleusement exact, de ce qu'il

OOBtTIOXS rOLITlOOCt. 14

pourrait être... à la condition qu'il fût applique par tous les peuples de la terre ou au moins de l'Europe. Mais ni ce cri d'alarme ni cette leçon magistrale ne sont « dans le mouvement ». Plus nous nous rapprochons de la date actuelle, plus, au contraire, les docteurs socialistes, en majorité, s'écartent du socialisme intégral, qu'on appellera bientôt le socialisme classique, et prêchent toutes doctrines excepté le socialisme. M. Bourdeau a très bien résumé cela dans un feuilleton du Journal des Débats du 6 mai 1898 intitulé la Philosophie sociale de M. Deschanel : c Ils jettent à la vieille ferraille les armes de combat que leur avait forgées la dialectique subtile et puissante de Marx. Les articles publiés depuis quelques mois par M. Liebknecht dans la Cosmopolis; M. Bernstein dans la Neiie Zeit; M. Vandervelde dans la Revue Socialiste; M. Conrad Schmidt dans le Vorwaerts, ont fait sensation*. C'est l'abandon de la critique pessimiste de la société présente, critique par laquelle dans notre monde de la concurrence libre, du libre contrat de travail et du système d'entreprise capitaliste, il y aurait tendance toujours croissante à enrichir les uns, à appauvrir les autres et à faire disparaître les classes intermédiaires... Le plus radical des marxistes, M. Bernstein, déclare aujourd'hui que rien ne confirme l'imminence de cette

1. Ajoutez-y le rapport sur la question agraire présenté, sans succès, il est vrai, par M. Gatti, député du parlement italien, au Congres de Bologne (1897), où M. Gatti soutenait que dans les pays de petite propriété rurale les efTorts du socialisme devaient tendre à la fortifier par une bonne organisation économique et à soutenir toutes les lois favorables à la propriété rurale que la bourgeoisie pourrait proposer.

LE SOCIALISME KN 1809 211

lise, quVlloiic scrnil intime pas soultnitnble, altcmlu • lu'on no snurail présentement se passer ni de capitalisme, ni tl»' ilircclion bourpi'oisc. II relègue le collée- I ivisme aux calendes grecques et proclame, à l'encontro de Marx et <lc Lassalle, que « les ouvriers peuvent, dans l'organisation actuelle, s* assurer une part croissante fc bien-être par le droit iVassociationy le droit de protection ffvclivc et /«• droit politique ». — Cette modilicalion des tliL'ories a pour conséquence un changement de tac- 'i«]ue correspondant, le renoncement ù une intransigeance do principe vis à-vis de TKlat et des partis rapprochés. Les socialistes français, plus fidèles à la Iradilion... se montrent moins catégoriques (dans la iiuxlération) que les Allemands; mais on s'aperçoit à • Tlains signes qu'ils s'engagent dans les mêmes méandres opportunistes. Cela est surtout sensible à rapproche des élections. Ils relèguent à l'arrière-place l«'ur collectivisme et s'attachent à un programme maximum de socialisme d'État qui leur attire une partie de la clientèle radicale et dont le projet Dscuyer II r les retraites ouvrières peut donner un avant> oût... *

Le tableau est très exact. II n'a été que confirmé par ' dernier grand congrès socialiste, celui de Stuttgart, Il octobre 1898. Là aussi le socialisme intégral et le ncialisme opportuniste so sont rencontrés. Et là iiissi le mot connu « sans rien abandonner de notre léal, ne faisons, en attendant qu'il soit réalisable, iue du socialisme pratique » a été répété par les chefs t les patriarches du socialisme et approuvé parl'im- HMi^^r majorité.

Là aussi, là encore, c'est M. Wollmar qui dit : « L'avènement du régime socialiste doit se produire sans secousses et découler tout naturellement de l'évolution politique, sociale et économique... Qu'on nous laisse tranquilles avec les vieux clichés. » Et M. Wollmar est « vivement applaudi ».

C'est M. Bernstein, de Londres, qui soutient que le socialisme ne doit pas s'emparer du pouvoir par la révolution mais uniquement par les voies légales, et M. Bebel, qui, sans souscrire formellement à cette opinion, reconnaît qu'elle compte de nombreux partisans, invite le congrès à éviter ces discussions irritantes, estime qu'il est bien difficile de discuter dans un congrès les principes fondamentaux du socialisme, et en définitive dit à peu près : « Parlons d'autre chose. »

C'est M. Pens, candidat battu, qui laisse voir assez ingénument le bout de l'oreille, et demande qu'on renonce aux « revendications utopistes » qui empêchent les candidats socialistes d'être élus, insinuant ainsi que le socialisme doit être abandonné comme étant une entrave aux candidatures socialistes. A la vérité M. Bebel repousse les conclusions candides de M. Pens; et M. Liebknecht se montre plus radical que dans des revendications socialistes précédentes; il déclare que le socialisme doit conserver son caractère révolutionnaire, conserver pour but le renversement de la société capitaliste et ne pas se commettre et compromettre dans des aventures de politiciens. Mais en général la théorie du socialisme intégral, du « bloc socialiste », n'a été soutenue à Stuttgart que

par les jeunes gens et surtout le grou{>o féminin et I t'ux-ci n'ont pas eu le moindre succès. Après (|uel-

|ues passes d*armes sur h»s principes et une vigour : i< pression des excentricités oratoires des

loupes extrêmes, le congrès s'est relraiiclié dans des

Unies de questions de détail, comme aurait fait un congrès d'économistes et n'a eu aucunement le caracl.re révolutionnaire. En général, c'a été une réunion (l'homincs prali(pios, très froids, très rassis, très expérimentés, inaccessibles aux séductions oratoires et insensibles à l'électricité des foules. Surtout il semble bien qu'ils aient, quoitpie divisés sur beaucoup d'affaires, été presque unanimes sur ce point : qu'autant la fermeté est nécessaire, autant la violence serait inutile et désastreuse. Jamais l'anarchie n'a été si rudement condamnée qu'elle l'a été au congrès de Stuttgart. \n socialiste de 18*8 introduit au congrès de Stuttgart -e serait demandé s'il ne venait pas de se tromper de porte.

Que signifie tout ce qui précède? Il signifie que le socialisme, devenu électoral, s'est renoncé. Il signifie

lue le socialisme a pris contact avec la réalité, et qu'en I rcnant contact avec la réalité il est devenu réaliste, et

lu'en devenant réaliste il a pris le contre-pied de ses théories primitives, démontrant ainsi qu'elles étaient I himériques. Autrement dit, il a passé de la théorie à l'expérience, à un commencement d'expérience et il a fait fléchir ses idées sous la pression des faits jusqu'à les dénaturer.

11 a subi le sort des religions ; car il en est une, et très vénérable. M. Nicuwcnhuis aime beaucoup com-

parer l'évolution du socialisme à celle du christianisme. Exceptis excipiendis, il a raison. Le christianisme commence par être un rêve d'égalité et de fraternité universelles. Fléchissant sous les faits, il finit par être une simple doctrine de charité adoucissant les inégalités inévitables et les compétitions inhérentes à l'humanité. A un autre point de vue, il commence par être une doctrine à tendances révolutionnaires, il finit par être une religion d'État. Certes, il a changé; ce qui en reste est encore bon. Le protestantisme commence par être un catholicisme épuré, intransigeant et radical, prétendant restaurer la pure doctrine primitive et l'imposer avec la rigueur d'un dogme absolu. Fléchissant sous les faits, rencontrant la tendance moderne qui est goût de liberté de penser et individualisme, il devient peu à peu, et même très vite, la liberté de conscience elle-même et la religion de l'individualisme. Certes, il a changé, ce qui en reste est encore bon.

De même le socialisme commence par être le socialisme, c'est-à-dire le tout à tous et l'égalité absolue. Fléchissant sous les faits, il devient une doctrine de charité sociale et d'association pour le secours entre malheureux, ce qui va directement contre son principe. Certes, il a changé, ce qui en reste est encore bon, et surtout il est praticable.

On peut donc dire également, suivant les points de vue, ou que le socialisme est mort ou qu'il commence à être vivant. — Le socialisme est mort; car il s'est tué. En renonçant à son principe : socialisation des sources et des moyens de production, il n'est plus rien

LE SOaALISMB EN 1809 215

'|ii iiii « ratlicnlism- » nu plutôt qu'un « progrès- » ou « un rt''formismc » comme un nuire. Son irtM'st linio; elle se confond désormais avec celle • lu € plébéianisme » général, avec celle des difTércnts irlis démocraliques. — Le socialisme commence à îre vivant; car de par son principe il n'élait pas dans I*' temps présent; il n'existait que dans l'avenir et c'est une façon do n'être pas vivant (|uc de n'être pas né encore. Par l'abandon de son principe il rentre dans l<' temps et particulièrement dans le temps actuel. Il < ommencc à naître.

Peu importe les mots. Ce qui est tangible, c'est que •us avons en face de nous, désormais, un parti de I fformcs favorables aux déshérités. Ce parti s'appelait autrefois socialisme; il s'appellera désormais comme il voudra; mais il était inacceptable autrefois et mainl'-nant il est parfaitement acceptable en principe, puisque son nouveau principe n'est pas le moins du monde différent du nôtre. A considérer le néo-socialisme tel qu'il est, ou tel qu'évidemment il va être 'icmain, nous pouvons tous nous dire socialistes. Si nous ne le faisons pas, c'est simplement pour éviter 1 «Hre confondus avec ce qui reste de socialistes selon tncienne formule et l'ancien esprit. Le néo-socialisme l'as autre chose qu'un parti île progrès économiques, cr par tous les moyens depuis longtemps en usage.

Est-ce à dire qu'au néo-socialisme nous adhérions i>Ieinement, intégralement, sans réserve et sans

examen? Évidemment non. L'ancien socialisme nous avions à le combattre, le néo-socialisme nous avons à le surveiller. Nous le mettons en observation.

Comme, précisément, il n'est plus un axiome initial d'où l'on tire en les déroulant toutes ses conséquences, mais une multitude confuse de procédés et d'expédients divers se levant et comme jaillissant de tous côtés, ce que nous avons à faire c'est d'examiner chacun de ses procédés à mesure qu'il naît et qu'il prend corps. C'est, naturellement, ce que nous ne ferons pas dans l'étude actuelle. Nous donnerons seulement une orientation générale. Il est clair, par exemple, que l'un des expédients principaux du néosocialisme, est ce que nous avons appelé l'appropriationisme, « mine aux mineurs, terre aux paysans », etc., et nous l'appelons un expédient du néo-socialisme, parce qu'il n'est nullement le socialisme lui-même, à savoir la socialisation des sources et des moyens de production, et parce qu'il répond bien à notre définition du néo-socialisme, c'est-à-dire « réalisation de progrès économiques par tous les moyens depuis longtemps en usage », puisqu'il n'est pas autre chose que les lois agraires des Gracchus.

Or il est bien certain que cet expédient, nous n'en voulons point. Plus haut nous démontrions qu'il était à contre-pied des idées socialistes et à contre-fil de leur but. Ce ne nous serait point une raison de le repousser; mais nous le condamnons par les raisons indiquées aussi plus haut, sommairement, à savoir parce qu'il est impraticable, devant être continu pour remplir son objet, devant être une dépossession à

mouvement perpi^tuel, s'nppliiiunnt jour ù jour ii tout individu (|ui comnuMuuTnil à |>asser(le la condition de Iravailleur-proprirlaire à la condition de propriclairc non travailleur ou peu travailleur ou moins travailleur; ou, s*il n'était pas cela, devant iHrc une dépossession l>ériodi(]U(>, ri'|>assanttous les vingtans le niveau et la lieise é^alilaire sur le champ social, pour abattre et pulvériser toutes les mottes de terre devenues trop grosses, toutes les épargnes menaçant de devenir de peliles fortunes. Voyez-vous l'appliralion de l'un ou de l'autre système : le premier, inquisition quotidienne d'abord intolérable, ensuite aussi compliquée que le serait une douane intérieure rôdant autour de chaque maison; le second, révolution sociale radicale à chaque vingtième année.

Ne nous dissimulons pas pourtant que, de tous les expédients néo-socialistes, celui-ci sera le plus cher aux socialistes de l'avenir, aussitôt qu'ils auront tous, décidément, répudié le socialisme classique, le socialisme intégral, l'idée de la socialisation. Il leur sera cher, parce qu'il est, quoique contraire au socialisme ' -iquc, ce qui en est le plus rapproché. Il est déposu>n. L'appropriation, c'est surtout l'expropriation. S'il n'est pas abolition totale de la propriété indivi- Muelle et tout au contraire, il est du moins abolition

• les propriétaires actuels, (initie à la vérité à en créer

• l'aulres; mais les novateurs regardent avec plus de complaisance ce qu'ils détruisent que ce qu'ils ci*éent. .S'il y a révolution sociale (luehpie part, soyez sûrs que c'est à cette solution (lu'elle s'arrêtera, comme aussi |.i..., I..C ,-/.vm1mI;..ms; cM,;r,1..< pnrlj^'lle.; qui ont eu lieu

n'ont pas fait autre chose, ce qui prouve précisément que cette solution n'en est pas une, puisque l'inégalité a continué d'exister et la propriété individuelle de sévir. Ce sera une conquête, comme celle du monde romain par les barbares, comme celle de l'Angleterre par les Normands, comme celle de la société française par le tiers état de 1789, conquête s'affîrmant et se sanctionnant par une translation de propriété.

Voilà un des expédients du néo-socialisme contre lequel nous devons lutter en montrant que, comme toutes les conquêtes, il serait une ruine pour un temps, une régression de la civilisation et une recrudescence de misère générale pour un temps beaucoup plus long; et finalement un rétablissement de l'ancien état de choses, d'où il appert que ce ne serait pas la peine de commencer. Je voudrais bien savoir en quoi m'importe à moi, vivant tant bien que mal de mon travail, une révolution sociale qui commencera par me jeter dans la misère noire à cause de la perturbation générale, pour que mon fils se débatte péniblement dans une lutte terrible au milieu de la lente reconstitution de la vie sociale et pour que mon petit-fils, peut-être, ait les bénéfices de cette révolution et domine à son tour de pauvres diables qui seront alors ce que je suis maintenant? L'appropriation pacifique, par voie législative, est impossible dans nos pays de petite propriété où les propriétaires sont en majorité, et par voie révolutionnaire elle est un cataclysme épouvantable, sans utilité postérieure. Voilà un expédient du néo-socialisme contre lequel nous lutterons avec autant d'énergie que contre le socialisme intégral lui-même.

Lb .-«M.i.ii.i>MB EN 1899 219

Contre riiilcrvcnlion de l'Klal dans toutes les questions du paupérisnic, nous ne lutterons pas. Nous examinerons rliaque question, clin(|ue solution de détail, < liaquc remède proposé. Bien, en principe, dans l'intervention de l'Ktat, ne nous scandalise, et c'est ici, ronnne M. Deschanel, que nous nous séparons de Tanrienne économie politi<|ue, que nous nous éloignons de la théorie du t laissez tout faire » et que nous devenons, partiellement, des socialistes d'État, puisqu'on donne celte désignation un peu à tort et h travers. Et cela est très naturel. I*uis(iu'ilest prouvé que le socialisme classique, que le marxisme, n*est que Tancienno économie politique retournée, n'est que la doctrine des Ricardo et des Malthus, moins la résignation^ mais part exactement des mômes vues générales; il est assez naturel que repoussant l'une nous repoussions l'autre, et que ne croyant pas à Marx, nous ne croyions pas non plus à Ricardo. Les Ricardo sont sûrs que les lois de l'économie politique sont d'une rigueur inéluctable, qu'on ne peut aucunement les adoucir et qu'à les vou- ; loir atténuer on ne fait en définitive qu'en augmenter les rigueurs, et ils concluent à la résignation. Les Marx sont sûrs également de la rigueur indéfiniment inévitable des lois économiques, et ne se résignent poinL Économistes révoltés contre l'économie polili(|ue, ils concluent à une subversion radicale des bases mêmes de la société économique. Nous, nous ne voyons pas pourquoi il serait impossible d'adoucir les cruautés «les lois économiciues par une intervention intelligente de l'État.

Pour ce qui cbl du dioit .luil m a, nous avons peu

de scrupules, croyant que l'État a tous les droits, tout en croyant qu'il doit en exercer et les exercer le moins possible; et quand nous le voyons exproprier une maison familiale et patrimoniale pour cause d'utilité publique, nous constatons que, avec l'acquiescement unanime, il respecte peu la propriété; et nous nous demandons pourquoi il respecterait plus religieusement la concurrence, pourquoi la concurrence lui serait plus sacrée que la propriété elle-même. Évidemment le droit de l'État à intervenir pour adoucir les effets funestes de la concurrence est incontestable, même pour ceux qui ne reconnaissent pas à l'État tous les droits.

Nous voulons donc qu'il intervienne; mais dans quelle mesure, c'est ici la question difficile, c'est pour nous toute la question. D'abord nous répondrons que c'est une question d'espèces et qu'il faut examiner chaque cas en particulier avec la plus grande attention et la plus grande défiance en calculant bien toutes les conséquences de chaque réforme de détail qu'on se propose de réaliser. Car le maniement des matières économiques est très délicat, et, par exemple, on le sait, avec une loi très humaine, aux meilleures intentions du monde, rendant le patron responsable des accidents et mettant à sa charge la famille de l'ouvrier blessé, on arrive à ce résultat que les patrons ne veulent plus prendre que des ouvriers célibataires. Le résultat n'est pas très heureux. Il suffisait d'un peu de réflexion pour le prévoir. Chaque réforme proposée doit donc être étudiée en elle-même avec une circonspection extrême et en s'entourant de tous les

rt'iisiM^'iu'morils possililes, et, pour tout dire, il y a ici un U\tonncmcnt nécessaire. C'est en essayant, en avançant, puis en revenant sur ses pas quand on a fait un pas do clerc, qu'on arrivera avec le temps à une législation qui favorise l'ouvrier, qui respecte le jeu nécessaire do la concurrence, qui n'aille pas (•outre le but qu'elle poursuit. Il ne faut ici ni vouloir faire d'un seul coup d'après un principe considéré comme contenant toutes les solutions, ni croire, parce qu'on n'aura point réussi, qu'il n'y a rien à faire et revenir au laissez-faire. II faut se persuader qu'il n'y a pas lieu ici à une législation systématique.

Peut on au moins indiquer quelques lignes générales? Je le crois. Une première idée directrice, je ne dis point systématique, je dis une première idée génénile pouvant diriger les recherches, est celle ci : ne jamais songer ù fixer les salaires, et à songer toujours à les assurer; veiller à ce que l'ouvrier ne puisse jamais être plus ou moins indirectement frustré de la rémunération qui aura été librement fixée par débat entre le patron et lui, et ici (voir Deschanel : Question sociale. — Les conditions du travail)^ il y a beaucoup plus h faire qu'on ne croit généralement.

Une seconde idée directrice, qui ne peut pas, je crois, nous tromper, est celle-ci : favoriser, soit par mesures législatives (ce qui me paraît difficile), soit par préférences de la part de \'\iU\i (car Tl'Uat lui aussi est consommateur et peut favoriser par les commandes qu'il fait), tous les chefs de travail qui considèrent le travailleur comme un actionnaire et qui distribuent des dividendes aux ouvriers. Il ne me

paraît pas qu'il y ait ici aucun danger; car le dividende n'est pas un sursalaire qui pèse sur le patron et fait péricliter son entreprise; c'est, sachons-le dire franchement, une défalcation faite d'abord sur le salaire et rendue ensuite sous une autre forme. Il consiste à moins payer pour pouvoir ensuite donner un boni, et au fond il laisse les choses au même point. Mais il a une vertu d'encouragement et d'excitation infiniment salutaire et bienfaisante. 11 attache l'ouvrier à l'entreprise. Il éteint son impatience funeste parfois, stérile presque toujours, de changer de lieu. Il l'excite à l'épargne, et il en est une toute faite. Car ce que l'ouvrier aurait pu épargner, mais ce qu'il aurait négligé d'épargner sans doute, on l'épargne pour lui, et en le lui remettant globalement à un moment donné, on lui donne l'idée de le garder comme réserve.

C'est ainsi que je voudrais que l'ouvrier fût payé à la semaine ou à la quinzaine, de manière à pourvoir aux nécessités de la vie courante; puis surpayé, grâce à l'épargne qu'on aurait faite pour lui, à la veille du terme, tous les trois mois. Ceci, convenu par contrat libre, du reste, entre l'ouvrier et le patron, serait un remède excellent aux pires misères, au désastre périodique des familles ouvrières.

Bref, favoriser par tous les moyens possibles les chefs de travail qui se font les intendants intelligents et probes des ouvriers, voilà une idée directrice qui ne peut être que féconde, tout en ne laissant pas, disons-le toujours, d'être très délicate dans l'application.

Autre idée directrice : ne pas permettre que le sys-

li'iiie cuiicuiTenlioI alltM^ne fl tarisse la vie iialioiialc dans ses sources unîmes, c'est-ù-dirc dans la fcinmr et dans les enfants. Ici Tintérèt social est en jeu, • ( il n'y a rien qui puisse prévaloir, ce semble, contre ce mot : « la patrie est en danger ». Nous croyons avoir le droit, quelque libéraux que nous soyons, de nous opposer 6 la libre circulation «l'une épidémie el nous imposons la «piarantaiiie, au grand drlrimentde leurs alTaires et au parfait mépris de leur liberté individuelle, h des gens que nous soupçonnons d'apporter avec eux le choléra. Kn combatlaiit le travail excessif de la femme et le travail même modéré des enfants nous ne faisons pas autre chose que combattre une épidémie. Jules Simon disait : « Ce n'est pas seulement dans rinlérét physicpie de la race humaine que nous nous efforçons d'arracher l'enfant et la femme à un labeur excessif, c'est aussi pour que la femme soit rendue au foyer, l'enfant à la mère, auprès de la(|uel!e seule il peut trouver des leçons d'amour et de respect qui font le citoyen. » Je retournerais plutôt l'argument, j'en renverserais les termes. Certes je suis sensible à cette idée que l'enfant a besoin de la présence de la mère à ses côtés, comme aussi la mère de la présence de l'enfant près d'elle; mais au point de vue, non du bien moral, mais des besoins essentiels, des besoins vitaux de l'État lui-même, je dis : ce n'est pas seulement pour que la femme soit rendue au foyer el l'enfant à la mère, choses du reste excellentes, que je veux que Tenfant et la femme échappent aux travaux meurtriers, c'est dans « l'intérêt physique » de l'État, c'est pour ne pas laisser tarir une source de vie, un

contingent de Ibrces, un sang dont il a besoin absolument. L'industrie dévorant enfants et femmes, c'est un Sedan annuel dans l'intérieur même de la nation. Arrêter l'industrie là où elle touche aux réserves mêmes de notre force sociale, aux réserves mêmes de notre vie commune, cela me paraît non seulement un droit certain, mais un devoir strict.

Seulement, et voilà encore une idée directrice en cette affaire et la plus importante, seulement il faut prendre garde ici, qu'en se protégeant on peut se ruiner et qu'en se sauvant la vie on peut se tuer. Dans la lutte industrielle, les nations se battent — follement, je le reconnais — à coups de misères, exactement comme les individus. Si ce père de famille (voir la première partie de cette étude) fait travailler sa femme et ses enfants, ce n'est pas pour son plaisir; c'est pour lutter contre la concurrence de l'ouvrier célibataire, c'est pour faire donner toutes ses forces, c'est pour arriver à boucler son budget en cumulant les salaires. Et aussi, si cet industriel accepte et appelle le travail féminin et le travail enfantin, c'est, en diminuant ses frais de main-d'œuvre, c'est, en faisant flèche de tout bois, pour lutter contre le concurrent étranger qui en fait autant. Il y a donc entre les nations comme une émulation dans le meurtre et comme une surenchère dans l'assassinat. Or vous ne pourriez dire au patron : « Vous ne ferez pas travailler les femmes plus de cinq Heures par jour ; vous ne ferez pas travailler du tout les enfants », comme aussi vous ne pourriez lui dire : « Vous ne ferez pas travailler les hommes plus de dix heures par jour », que si vous étiez la planète entière

LE SOilALl^ME EN 1809 225

• >ustttu(^c en Klat unique. Vous, France, si vous dites

m patron : < Faites travailler dans des conditions

Mtddôrées, dans des conditions huinnines », il vous

pondra : « Que mon concurrent allemand commence!

-i c'est moi qui commence je suis rnin»' cl vous aussi,

»r suite nécessaire. »

La question de l'internationalisme reparaît ici,

irce que nous faisons du socialisme^ et quand on fait du

M*ialisme, même très modéré, on ne peut le faire

• uriiilernationalement. Toute qu(>stion sociale est

iiilrnialionale eu soi, par elle même , néccssairc-

lliriil.

Kh bien! c'est cela qu'il faut savoir. Ln attendant i\[ic toute la planète ne soit qu'un Ktat, ce qui peut Il ni. M- il faut régler ces questions toujours par mesures inlcrnationales. Il faut instituer des conférences internationales, d'où, comme il y a des traités de « ommercc, sortiront des traités industriels. Le traité industriel est la hase même, sans quoi tout croule, de Inut « socialisme d'État », c'est-à-dire de toute intervention de l'État dans les questions ouvrières. C'est là (|u'il faut tendre de toutes nos forces. Le traité industriel, qui est une nécessité, deviendra une habitude; il faut que le vingtième siècle soit l'Age du traité industriel, c'est-à-dire d'une solidarité, partielle et relative, de l'Europe, à l'erPet d'adoucir le paupérisme et de combattre les revendications socialistes. Pour réprimer l'internationalisme, il fnnt dan^ nne r«Mlaino mesure, savoir en faire.

Mais encore, en attendant les mesures internationales, il ne faut pas se borner à les attendre, et croire que

OOUTIOIS POLITigCCS. iô

ce qu'on pourrait faire en dehors d'elles serait inutile. Il faut être prudent, pour ne pas donner à l'étranger une supériorité industrielle sur nous, ce qui rendrait bien inutile notre réforme, mais on peut faire quelque chose; parce que la nation « qui commencera » forcera les autres à continuer. La nation qui par mesure législative améliorera le sort des familles ouvrières sera imitée immédiatement par les autres, parce qu'elle suscitera dans la population ouvrière des autres une revendication avec laquelle il faudra transiger. Quand l'Angleterre a pris l'initiative de protéger le travail des femmes en leur interdisant le travail de nuit, elle a risqué assez gros. Elle se créait, de gaieté de cœur, une infériorité économique. Mais son exemple est devenu le point de départ de tout le mouvement européen à l'effet de protéger l'ouvrière d'usine. J'espère bien qu'il ne s'arrêtera pas. Les marins de l'ouest de la France ont un préjugé charmant. Ils croient que prendre une femme à bord pour aller pécher, cela porte malheur. Je voudrais que ce préjugé fût répandu par toute la terre. Et, en effet, faire travailler la femme dans la manufacture, embarquer la femme dans l'usine, cela porte malheur.

En résumé, croire que le travail industriel qui touche aux sources véritables de la nation doit être arrêté dans cet empiétement; faire tout effort pour résoudre cette question par mesures internationales et traités industriels; même avant ces mesures, commencer, avec une extrême prudence, mais avec courage, à procéder sur ce point à des mesures de tempérament : voilà encore une des idées qui doivent nous

LE SOCIAUSME EN 1809 227

diriger en cette afTnire de rintervcntion do l*État dans les questions sociales.

Enlin, pour cr qm est de rassocinlion libre, do la coopération libre, c'est-h-diro de relTort de l'ouvrier lui môme pour apporter un remède à l'anarchie industrielle et aux méfaits do la concurrence, nous en avons assez dit pour <|u'on sache (lue c'est sur quoi nous comptons le plus et où nous ne voyons ni aucun langer actuel, ni aucune grave difficulté. On ne saurait exagérer quand on parle des bicFifails de l'association. Sous toutes ses formes, association pour consommer, association pour produire, association pour se défendre, elle est salutaire et féconde.

Association pour consommer, l'association supprime un certain nombre d'intermédiaires, établit une com> raunicalion quelquefois presque immédiate entre le producteur et le consommateur, rend ou plutôt maintient à la denrée sa valeur vraie, réalise ainsi un des vœux du socialisme, à savoir que l'objet de consommation n'ait que sa valeur réelle, c'est-à-dire rémunératrice pour le producteur seul. L'association de consommation est donc déjà du bon socialisme, du socialisme sans socialisation. Si les sociétés de consommation se répandaient, à elles seules elles résou- ' Iraient une partie du problème, puisqu'elles tendraient I la suppression du commerce, puisqu'elles tendraient • l finiraient par parvenir à créer un monde où il n'y aurait que des producteurs et des consommateurs, ceux-ci producteurs eux-mêmes, échangeant directement leurs produits.

Association pour produire, l'association r.inplace

le capital individuel par le capital collectif, et cela est sain par soi-môme, effaçant les inégalités sociales trop criantes, faisant le faisceau de petites épargnes égal ou supérieur au gros capital individuel, faisant le groupe uni de pauvres égal ou supérieur au riche, délivrant l'ouvrier du despotisme patronal, le mettant, certes, sous une autre autorité, et qui sera quelquefois plus rigoureuse, mais autorité consentie par lui, faite par lui, dans laquelle il se sent lui-môme, et par cela seul moralement moins lourde. Et cela est sain surtout par ses conséquences; car cela excite le pauvre à devenir capitaliste si peu que ce soit, à devenir minime capitaliste pour entrer dans une association ou pour y rester, et cela tient en haleine toutes ses vertus de courage, de bonne administration domestique et de prévoyance. Car, d'autre part, démontrant l'inutilité des grandes fortunes et les rendant moins utiles en effet, cela les frappe d'une demi-déchéance, tend à les faire peu à peu rentrer dans le rang, tend à créer un monde où l'inégalité existera toujours, mais sera faible, ce qui dans l'état actuel de la civilisation n'offre aucun inconvénient, ce qui, apaisant les envies et les haines, est, au point de vue moral, tout à fait souhaitable.

Voyez, par exemple, ce que c'est qu'un syndicat agricole. Ce n'est rien autre chose que la grande propriété reconstituée avec tous ses avantages et sans aucun de ses inconvénients. C'est la grande propriété par collectivité de petits propriétaires. C'est la grande propriété sans ses parcs, sans ses garennes, sans ses grands espaces improductifs ; et c'est la grande pro-

LE SOaALISME EN 1899 229

priétô avec concentration de capitaux, avec ses achats par Jurandes masses et par coiisé(piont h l)on marcln5, .ivec ses dépenses coordonnées et son travail coorionné. C*est la petite propriété moins Tanarchie; 'est la grande propriété moins le luxe et la négli- ^'onco.

Enfin, association pour se défendre, l*association, ommcjerai indiquée plus Iiaut, !)rise la loi d'airain, •u du moins en adoucit singulirreuient la rigueur. Sous forme de société do prévoyance, elle guérit d'avance la blessure du chômage en reportant sur la saison maigre le bénéfice de la saison grasse, ce qu'à la véîMté l'individu pourrait faire lui-même, mais ce lu'il fait en association d'une manière plus métliolique, plus ordonnée et plus sûre. — Sous forme do société de prévoyance encore, elle assure à l'ouvrier blessé ou vieilli une retraite, un asile, une place • ncore au soleil. — Sous forme do société de secours lie constitue ce trésor des grèves, qui faft de la grève lon pas une bataille de la faim furieuse contre le chef U; travail qui n'a pas de travail à donner, mais un instrument très régulier de discussion, de débats con- Iradicloires entre gens qui ont mangé le malin les uns cl les autres et qui cherchent sinq)lemenl, en discutant vivement, mais sans colère, à n'être lésés ni les uns ni les autres.

Et, précisément, là où ce trésor des grèves existe et parce qu'il existe, la grève est le plus souvent conjurée avant qu'elle naisse. En Angleterre, nous dit M. Bouge, € de gré à gré, les syndicats ouvriers et les syndicats patronaux établissent contradicloiroment

les frais généraux, ramortissement, le bénéfice. Le taux des salaires s'en dégage ensuite de lui-même. Les uns et les autres suivent attentivement le marché; et il n'est pas rare de voir les ouvriers offrir aux patrons une réduction de salaire qui est commandée par la baisse du produit ou toute autre cause. » Pourquoi? Parce qu'ils peuvent le faire. Pourquoi? Parce qu'ils ont une épargne leur permettant de supporter les mauvais jours. Pourquoi l'ont-ils? Parce qu'ils sont associés, ont une organisation, une administration, un gouvernement. Il est vrai toujours que gouverner, c'est prévoir. Et c'est ainsi que « l'inégalité des contractants a, sinon complètement disparu, du moins décru sensiblement ». Il est vrai toujours que s'associer c'est diminuer les inégalités sociales jusquelà qu'elles disparaissent presque.

A tous les points de vue donc, T^^ssociation est le vrai moyen et le seul pratique de l'émancipation des travailleurs et du relèvement des prolétaires. Ce que les syndicats industriels anglais ont fait depuis vingt ans, ce que les syndicats agricoles français ont fait depuis treize ans est tellement significatif, pour ne pas dire si merveilleux, que la preuve est faite de la puissance comme indéfinie du principe d'association.

€ L'association peut tout faire », disait vers 1845 Louis Reybaud ; sur quoi Dunoyer, raillant assez sottement, écrivait : « M. Reybaud parle ici comme un écrivain du phalanstère. » C'est M. Paul Deschanel que Dunoyer traiterait aujourd'hui « d'écrivain de phalanstère » ; et en vérité il aurait raison, car le phalanstère est en train de se réaliser. Le syndicat agricole c'est le

phalanstère pratique. C'est l'idée du phalanstère qui s'est dégogèo de la nébuleuse et qui a pris conscience de ce qu'elle avait de réalisable et laissé tomber co qu'elle avait de chimérique. C'est le phalanstère ayant trouvé le moyen de ne pas confisquer et supprimer rindividu (et au contraire de le rendre plus actif) tout en le faisant proliler d'tine action commune el d'une exploitation en commun. Kn toutes choses l'association produira les mêmes efTets.

Au fond savez-vous pourquoi? Parce que l'association, c'est une vue nette de l'intérêt commun et de la connexité de l'intérêt commun avec rintérôt individuel; c'est cela d'abord; mais c'est surtout un sentiment de solidarité, un sentiment d'affection, un altruisme. Les hommes ne font rien avec une idée quand un sentiment ne s'y joint pas, bon ou mauvais. Ici l'idée est juste el le sentiment est excellent. Les hommes commencent à comprendre qu'il faut s'associer, voilù pour l'inlelligence; et ils sentent lo l)o^nin de s'associer, voilà pour le cœur.

Et ainsi, ils arriveront à diminuer les inégalités sociales, ce qui prouve une chose à quoi l'on n'a pas assez songé, c'est que ce nest pas avec de l'égalité qu'on fait de la frateinitéf mais avec de la fraternité qu'on fait de l'égalité.

La fraternité ne sort pas de l'égalité; la recherche de l'égalité ne mène pas du tout h la fraternité; la recherche de l'égalité part d'un sentiment d'envie et de rancune et perpétue ce sentiment, et rien ne dessèche et n'aigrit comme la recherche âpre et ardente de l'égalité entre les hommes. Au contraire parlez do

la fraternité, soyez inspirés par elle et ne songez qu'à la répandre et à l'établir, l'égalité vous sera donnée par surcroît et par conséquence, du moins ce que la nature des choses permet qu'il y ait d'égalité dans le genre humain. L'idée d'égalité empoche la fraternité; la fraternité crée l'égalité et la maintient. Et l'égalité partant d'elle-même, voulant se créer par elle-même, ne se crée point; et l'égalité créée par la fraternité est une chose réelle, — relative, comme toutes les choses réelles — mais qui a cet avantage qu'elle est réelle, et qu'elle existe au lieu de n'exister pas. — Rien mieux que ceci ne prouve que, comme on l'a dit souvent, le fond de la question sociale est une question morale.

Toutes les formes de l'association sont donc à recommander, et de tous c les expédients » du néosocialisme, cet expédient est assurément le meilleur, à ce point que, peut-être, il a la valeur d'une solution.

Avant de le quitter, je ferai encore une remarque à son propos. C'est que la première, l'initiale forme de l'association, et qui n'est pas la plus mauvaise, c'est la famille. La famille est la première des sociétés coopératives. Elle consiste à combiner les efforts et à concentrer les produits. Elle consiste à travailler, à produire et à consommer en commun. Elle est une admirable ouvrière d'économie, ce qui veut dire de bonne admmistration. Remarquez que l'ouvrier qui travaille, qui fait travailler à l'usine prochaine sa femme et ses enfants, qui concentre tous les salaires, les répartit selon les besoins, remédie au chômage des uns par le travail des autres, fait une société coopérative domestique, fait de l'excellente économie poli-

LE SOaALISMB EN 1899 233

tique. Il In fait dans do trt^s mauvaises conditions hyp:i<^niqucs et morales, et j'ai assez dit que du travail industriel de la femme et des enfants je n en veux point. Mais ceci n est qu'un exemple pris dans le mauvais ii dessein do prouver pour lo bon. Changez les conditions. Ce n'est pas Tenfant en bas âge qui travaille ù Tusine, c'est le fils âge de dix-huit ans qui travaille et qui continue d'apporter son gain à la famille jusqu'à ce qu'il se marie; c'est la femme qui travaille h la maison, d'abord s'orriii»îuU des soins domestiques, du repas du mari et du fils, do leurs nippes et de leur linge, de plus, gagnant quelque chose par des travaux pour le dehors faits à domicile. Puis, c'est le fils qui se marie, qui amène sa femme ù la maison paternelle, et le nouveau ménage qui ne fait avec l'ancien qu'une seule administration domestique, et ainsi de suite jusqu'à ce que la mort emmène les plus vieux, remplacés par des générations nouvelles. Cette famille patriarcale, nourrissant les vieillards et les enfants, concentrant et administrant avec le minimum de déperdition et lo maximum de rendement les travaux et les produits des hommes et femmes adultes et valides, serait prospère, ne connaîtrait ni l'usine pour les petits, ni l'hôpital pour les vieux, serait une admirable société coopérative par elle-même, ce qui ne l'empc^cherait pas d'être engrenée dans une société coopérative plus vaste.

Pour cela, que faudrait-il? Que la famille eût plus de cohésion et plus d'extension ; qu'elle ciH plus do cohésion, c'est-à-dire qu'elle se considérAt comme solidaire depuis In tini^sniire i\\\ phis petit jiisqu'.'i la mort du

plus vieux; qu'elle eût plus d'extension, c'est-à-dire qu'elle ne se composât pas strictement du mari, de la femme et des enfants jusqu'à vingt ans, mais du mari, de la femme, des enfants mariés, des brus, des petitsenfants, largement et d'une façon continue; qu'elle fût véritablement la famille dans le vrai sens du mot, la gens, et non pas seulement le ménage, où si souvent la vie de cinq ou six êtres roule et pèse sur le travail isolé, non combiné et aléatoire d'un seul homme.

Et, pour que cette famille existât, que faudrait-il? Ou un peu d'affection, ou seulement cette idée très simple que la sécurité, le bien-être, un peu de bonheur, beaucoup de dignité et même un peu de puissance et d'influence sont à ce prix et sont très facilement atteints par ce moyen.

Les paysans, en beaucoup de pays, vivent ainsi, ou à peu près. C'est pour cela que leurs enfants, même nombreux, leur sont une richesse et non une charge. Les ouvriers des villes et même tous les hommes devraient vivre de la sorte. Et cela permettrait les mariages jeunes, qui sont la chose la plus morale, la plus saine et la plus salutaire du monde; et les mariages jeunes à leur tour feraient produire à cette institution tous ses bons effets, quand, du vieillard qui ne travaille plus au petit qui ne doit pas travailler, il y aurait trois générations d'hommes et de femmes valides qui travailleraient et produiraient. La famille patriarcale sauverait le monde. Pour que la famille patriarcale existât, il ne faudrait qu'un peu d'intelligence et de concorde. Je n'ignore pas que ce n'est point de ce côté-là qu'on se dirige. Ce n'est qu'une raison de plus

LE SOailUSMB EN 1899 235

pour qu'on essaye par tous les moyens possibles de rt^paiulre colle idée.

Voilù les expédients; voilà, le socialisme intégral étant écarté, les principales doctrines ou tendances, les unes h rejeter, les autres h approuver et h faire passer prudemment dans la pratique, dont se compose le néo-socialisme.

II est un dernier e.\pé<liont sur le<]nel j'appellerai encore rallenlion, et aussi la critique, car, lout en Texposant, j'ai des doutes à son égard, ce qui est une position fausse; mais peu m'importe. Malgré tous ces expédients, dont quelques-uns sont presque des solutions, il y aura toujours des pauvres; il yen aura de moins en moins, mais il y en aura toujours, t II y aura toujours des pauvres parmi nous >, a dit Jésus, quoique égalitaire, avec son admirable bon sens pratique. Pour ce reliquat, pour ce déchet inévitable, que faire? C'est ici, c'est ici surtout, que l'État, dans mon système, intervient.

Il dit aux travailleurs qui se tirent d'alViiiro : « Je vous protège législativement avec beaucoup de sollicitude (voir plus haut) ; mais vous êtes libres, et je vous laisse libres, et vous débattez librement vos conditions de travail et de salaire, et vous jouissez des avantages et des agréments de la liberté; vous devenez patrons, si vous pouvez; vous devenez ouvriers coopératifs, c'est-à-dire copatrons, si vous pouvez; enfin vous restez dans la libre mêlée concurrentielle. »

Aux déshérités, aux malchanceux, qui tendent les bras vers lui, il dit : « Parfaitement! Vous, je vous prends. Vous êtes mes ouvriers, à moi ; je vous sauve,

je vous donne du travail et je pourvois à vos besoins. Mais vous n'êtes plus libres. Vous êtes des fonctionnaires. Je fais de vous ce que je veux, comme de mes fonctionnaires et de mes soldats. Je vous envoie où je veux. Les terres encore incultes en France, les montagnes à reboiser, les landes à rendre productives, soit en m'entendant avec les propriétaires, soit en les acquérant, soit par voie d'expropriation, je mets la main sur elles et je vous y emploie, sans que vous ayez le droit de vous y refuser. Les parties de l'Algérie à défricher, les colonies, je vous y envoie et je les exploite par vous. Je transforme ainsi en forces productives le poids mort de la société, et j'ai quelqu'un à mettre là où le travail libre n'aime pas à aller spontanément. De quoi vous plaignez-vous? Vous me demandiez devons faire vivre. Je vous fais vivre; mais en revanche je dispose de vous. Tous les hommes n'ont pas les mômes aptitudes. Les uns, très actifs et avisés, se jettent dans la lutte et s'en tirent avec avantage. Qu'ils y restent. Les autres, braves gens aussi, d'ailleurs, tout aussi travailleurs souvent, ne savent pas manœuvrer eux-mêmes dans le flot et se laissent submerger. Ils ont besoin de direction et de quelqu'un qui pense pour eux. Je suis là pour cela ; mais j'exige que ceux-ci, se reposant sur moi, fassent ce que je veux. Il en va dans la classe ouvrière tout de môme que dans les classes bourgeoises. Parmi les bourgeois, les uns se font avocats, médecins, architectes, industriels, hommes de lettres; les autres se font fonctionnaires. Les avocats risquent plus et sont plus indépendants; les fonctionnaires risquent moins et sont moins

LE SOCIALISME EN i899 237

m 1-^ De VOUS, cVsl la nu'^mc chose. Les travailleurs 1iIm« s ont un champ plus vaste devant eux d*anibilions et d'espérances ; vous, travailleurs-fonctionnaires, travailleurs d'IiCtat, vous avez plus de sécurité et moins d'intirpendance et des espérances plus restreintes. Acceptez- vous? Je vous prends. »

Il y aurait ainsi des « engagements ouvriers ». Lo pauvre diable s'engagerait comme ouvrier d'Ktat, cl accoplerail que l'Klat disposât de lui selon les besoins généraux, à charge de le nourrir et d'entretenir convenablement sa famille. Cet ouvrier-là serait proprement en régime socialisle, ce dont, par parenthèse, il ne serait nullement fier; mais ce qu'il aurait accepté pour échapper aux rigueurs du régime concurrentiel où il n'aurait pas trouvé moyen de se sauver. Kt ce serait un moyen pourl'ttat de faire les travaux que le travail libre ne fait pas et qui sont urgents pour le bien de la patrie ou pour son développement et sa grandeur.

Il ne faudrait pas que ces engagements fussent perpétuels. L'État n'admet de vœux perpétuels nulle part. Mais il faudrait qu'ils fussent d'un assez long terme, de dix ans par exemple, et renouvelables. De même que l'État exige un engagement de dix ans d'un élève de l'École normale ou de l'École polytechnique à qui il a donné une instruction supérieure, de même il exigerait un engagement de dix ans de l'ouvrier qu'il aurait tiré de la misère.

Du reste, les avantages qu'il fait à ses fonctionnaires pour les attacher à lui et les retenir, autant que par sollicitude paternelle, il les ferait également h ses ouvriers fonctionnaires, retraite, congés réguliers,

congés de convalescence, secours, etc. Mais tout cela au prix d'une obéissance passive pendant tout le cours de l'engagement.

Dans ces conditions, je crois que l'État ne manquerait pas de travailleurs et garderait jusqu'à leur mort ceux qui se seraient engagés une première fois. Peut-être même en aurait-il trop, du moins en France. La France est pays socialiste, beaucoup plus qu'on ne croit, excessivement peut-être, en ce sens qu'elle est pays de fonctionnaires-nés. Mais le danger n'est pas grand dans l'espèce dont nous nous occupons. D'une part tout a son bon côté et l'instinct socialiste a du bon; il ne s'agit que de savoir en tirer parti adroitement, comme de toute chose. Le Français est socialiste, et il n'est pas volontiers défricheur, colonisateur, etc. L'ouvrier qui voudrait bien être fonctionnaire, nous lui disons : « Très bien, vous le serez. Mais vous le serez dans cette montagne à reboiser, dans ce marais à dessécher, dans cette lande à fertiliser, dans cette colonie à exploiter et à peupler. »

Et, d'autre part, si l'État se trouvait en face de trop de i)roposi lions d'engagements ouvriers (ce qu'après tout je ne crois guère), il choisirait, en commençant par les plus nécessiteux et en remontant dans l'échelle jusqu'au point où il aurait assez pour ses besoins; car le but essentiel ici c'est l'extinction du paupérisme et la suppression du poids mort social.

El ce point où s'arrêterait l'État serait assez haut encore; car ses besoins à lui ne sont pas fixes; ils sont très élastiques. Un grand nombre de propositions d'engagements ouvriers, un grand nombre de

LE SOaALISMB EN 1890

bras ofTrrts, cela ne peut le gôner qu'à rcxlr^mc liinilo. Dans des proportions miime considérables, cela no le gène point. Il a toujours une colonie à étendre soit en largeur, soit en profondeur, soit en la poussant plus loin, soit en la cultivant mieux. Il a toujours une nouvelle colonie à amorcer. La terre est vaste, et la liinile l\\vc par la parole divine : « Allez, vivez, et peupirz la terre » est très loin dVUrc ni teinte. Plutôt rÉtat aura-t-il à dire : c Multipliez, faites des enfants, soyez trop nombreux, surchargez les cadres do la nation, augmentez le poids mort, puisque maintenant il est force vive. J^aurai toujours de quoi vous occuper; je développe mon empire colonial et j'augmente il la fois ma puissance nationale et Thumanité, avec ce qui autrefois pesait sur ma machine intérieure et faisait crier les rouages. >

Nous sommes ici en plein socialisme, maison socialisme libre, aisé, toujours partiel, toujours réservant le jeu indépendant du régime concurrentiel pour ceux qui le préféreront, et dans un socialisme dont ne prendront (pic ceux qui en voudront prendre.

Tels sont, selon ma connaissance et selon mes hypothèses, tous les expédients, dont, le socialisme intégral étant écarté, peut et doit se composer le néo-socialisme; et l'on voit que, parmi eux, il y en a qui sont acceptables, qui sont rationnels, qui sont pratiques, qui ont été déjà essayés partiellement et ont donné de bons résultats, cpii peuvent, maniés avec une extrême attention, circonspection et prudence, passer dans la pratique, et, au moins, atténuer singulièrement les maux trop réels dont on se plaint.

Le socialisme, je ne dis pas depuis ses vagues précurseurs, mais depuis ses fondateurs, depuis les Babeuf, les Owen, les Saint-Simon, a un siècle d'existence. 11 a passé par l'enfance... dont il a toujours gardé quelque chose, par l'adolescence, par la jeunesse, et il est arrivé à son ûge mûr. Né de l'économie politique, systématique, idéologique et mathématique du xviii'^ siècle, il en a d'abord accepté les formules rigoureuses et sèches, absolues, et, indigné et irrité de leurs conclusions optimistes en apparence, terriblement pessimistes en réalité, montrant trjs bien se& conséquences et faisant frémir à les montrer, il a conclu que c'était toute la société qu'il fallait changer et reconstruire sur des fondements tout autres que ceux que la force continue des choses lui avait donnés.

A cela il y avait deux objections : la première que la société construite sur les bases nouvelles ne serait pas plus heureuse que la précédente et en particulier tomberait en langueur et mourrait d'inanition, ce qui n'est pas généralement considéré comme le bonheur; la seconde que cette reconstruction totale sur des bases nouvelles était absolument impossible à effectuer, quelque moyen qu'on s'ingéniât à prendre pour cela.

A la première objection le socialisme fut absolument insensible et il prétendit toujours, il affirme encore qu'elle est fausse et vainc, qu'elle est un amas de purs sophismes. Mais, à la seconde objection, il fut très sensible au contraire, parce qu'il la rencontra dans les faits mômes, dans la résistance des choses,

LB 80CIAU81IE BN 1899 241

en touchant la réalité, et c'est devant cette seconde ol>jcction qu'il paraît bien qu'il 8*arréte et qu'il recule depuis quelques années.

Et alors, à toucher la réalité, le socialisme est (Irvonu réaliste, et il a remplacé son système par des (xprditMits et sa panacée par des palliatifs.

Soit qu'il se réduise modestement à cela, soit que, ou sincrrcnient, ou pour couvrir sa retraite, il affirme (juc ces expéilicnts ne sont que des mesures transitoires et qui acheminent à la solution intégrale, encore est-il qu'il en est U\, ci qu'il prend position sur ce terrain.

Ce terrain n'est pas un champ de bataille, c'est bel et bien, et Dieu merci, un rendez- vous de conciliation. Nous nous y rencontrons avec lui, nous nous y laissons appeler,nous l'y appelons ; nous discutons avec lui avec une pleine loyauté et un plein désir d'arriver à quelque chose, et c'est ce que nous venons de faire.

Le socialisme est devenu un simple parti réformiste, un parti démocratique à tendances égalitaires, qui pourrait prendre pour maxime générale : • Amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », ce qui était la devise des saint-simoniens, lesquels, par parenthèse, étaient des aristocrates. Le socialisme pourrait s'appeler tout simplement le parti progressiste, si ce nom n'était pas retenu par un parti politique auquel il arrive parfois qu'il ne convient pas beaucoup. En somme le néosocialisme n'a rien ni de révolutionnaire, ni d'intégral, et il ne veut procéder que par réformes successives et par progrès continus.

OCBSTIONS POLITIQUES. iti

Il faut s'attendre à ce qu'il revienne souvent à ses théories systématiques, et à ce qu'il se réintègre, si l'on me passe le mot; mais ces retours auront le caractère d'une régression, paraîtront un peu surannés, et auront, je crois, peu d'influence, encore qu'en pareille matière on sache bien que je n'ai pas l'habitude de jurer de rien.

Tant y a qu'actuellement le néo-socialisme est une doctrine, ou plutôt un ensemble d'idées, qui s'éloigne autant du socialisme classique, que nous nous sommes éloignés, nous, de l'économie politique du xviii® siècle et peut-être plus. Un ennemi appellerait cela la banqueroute du socialisme, comme disait Scherer, assez improprement, à propos d'un livre de Proudhon; je l'appelle simplement une rectification et une épuration des idées socialistes, et je ne songe qu'à m'en réjouir et à féliciter les loyaux penseurs qui ont fait subir cette modification très salutaire à leurs idées.

Quel qu'il soit et quel qu'il doive devenir, le socialisme, encore que responsable en partie de collisions sanglantes, déplorables à jamais, ne laissera pas d'avoir mérité quelque reconnaissance de la part de l'humanité. C'est lui qui a forcé le monde à ne plus se reposer sur l'ancienne économie politique comme sur une vérité acquise et consacrée; c'est lui qui, dénonçant le caractère anarchique, c'est-à-dire désordonné et irrationnel du régime concurrentiel, a donné l'idée des quelques remèdes vrais et pratiques que l'on peut apporter à cette maladie nécessaire, à cette sorte de fièvre sociale, inévitable, mais qu'on peut soigner. C'est lui, enfin, qui, à force de nous peindre,

avec les couleurs les plus vives, les misôres sociales... ' - t aui?iiJ<Miloes, il est vrai et il faut le dire; car à

H r son malheur h un niiî.rrable on le lui rend plus sensible encore; mais en même temps il nous a forcés à chercher do toute notre attention la solution, la dcmi-solulion ou le tempérament possible, et nous a persuadés, plus, du moins, que nous ne l'étions, (jue notre Révolution française, objet de notre extase, n'avait pas tout fait et peut-être n'avait pas fait ^'rand'chose; qu'il ne fallait pas rester hypnotisés (levant elle; que de toutes les questions du monde le |troblcmc social est le plus considérable et le plus urgent, et qu'il faut s'y appliquer sans cesse, puisque, aussi bien, quoique pouvant se rapprochor do plus on plus de sa solution, il est éternel.

Le socialisme a rendu ces services; le néo-socialisme, discutant les questions de plus prés, réaliste cl actuel^ pratique et possibiliste, me paraît appelé, observé par nous, surveillé par nous, ce qui n'est pas autre chose qu'une véritable et sincère collaboration, à en rendre encore, et de plus grands.

Je viens de lire avec un intérêt passionné la lucide ol Iranquillo exposition de faits généraux rpio M. Scignobos a intitulée : Histoire politique de CEurope contemporaine. C'est un résumé complet du xix« siècle. Je voudrais résumer ce résumé pour me rendre compte aussi précisément que possible du moment où nous sommes dans Thistoire de l'humanité, pour • relever le point ». C'est le moyen de savoir où l'on va, ou, du moins, de croire qu'on le sait. C'est déjA quelque chose.

A la vérité M. Seignobos, avec une prudence où il entre du scrupule, de la timidité et de la coquetterie, n'encourage pas à prévoir, tant il croit à l'imprévu, et l'on ne peut pas l'accuser d'être possédé du démon de la philosophie de l'histoire. Il nous dit avec franchise : « La plus grande partie de l'Europe, do 1814 à 1870, a subi des crises brusques amenées par des événements soudains : i' la Révolution de 1830, qui a détruit l'alliance de l'Europe contre la Révolution, implanté dans

l'ouest le régime parlementaire et préparé l'incubation des partis catholique et socialiste; — 2° la Révolution de 1848, qui a fait passer dans la pratique le suffrage universel, préparé l'unité nationale de l'Europe centrale, organisé les partis socialiste et catholique; — 30 la guerre de 1870, qui a créé l'Empire allemand, l'a rendu prépondérant en Europe, a détruit le pouvoir temporel du pape et établi le régime de la paix armée. » Or « la Révolution de 1830 a été l'œuvre d'un groupe de républicains obscurs servis par l'inexpérience de Cliarles X; la Révolution de 1848, l'œuvre de quelques agitateurs démocrates et socialistes aidés par le découragement subit de Louis-Philippe; la guerre de 1870, l'œuvre personnelle de Bismarck préparée par la politique personnelle de Napoléon III. A ces trois faits imprévus on n'aperçoit aucune cause générale dans l'état intellectuel, politique ou économique du continent européen. »

Voilà qui est sage, et, sinon « les grands effets produits par de petites causes », formule grossière et trop évidemment erronée, du moins l'importance considérable dans l'histoire des faits petits, contingents et imprévus, est ici franchement et modestement reconnue.

Cela me rappelle tout à fait une page de Doudan, bien sensée et bien spirituelle : « La moitié de l'histoire est faite ainsi d'événements inattendus qui font prendre un autre cours au fleuve; et comme dans les romans d'Anne Radcliffe, c'est par une porte cachée dans la muraille qu'entrent et sortent les personnages importants du drame.... »

Rien n'est plus vrai. Cependant, si do petits faits € déterminent », comme dit avec exactitude M. Seignobos, de lK*s grands événements; si ce sont < trois accidents » qui « ont déterminé révolution de TEurope contemporaine », l'évolution n'en existe pas moins comme en soi, ne provient pas des accidents dont on nous parle, se fût produite sans eux plus lentement, beaucoup plus lentement peut-être, mais, très vraisemldablcmciit, se fût prodiMie. Llle tient ù des causes générales que viennent seulement aider ou contrarier les faits fortuits; et c'est ainsi qu'autant est ridicule la philosophie de riiisloire prétendant donner les lois de la marche de l'humanité tout entière, autant il y a bien une philosophie de l'histoire, réduite et modeste, qui étiiblit avec une certaine précision la courbe d'un siècle, qui en saisit les tendances générales, les explique par des causes générales; tient compte des faits contingents qui ont ralenti ou précipité la marche, du reste nécessaire, les mesure et leur fait leur part juste; se rend compte ainsi d'une certaine orientation; par conséquent prévoit un peu, établit comme les probabilités du futur prochain en le considérant comme devant être fait, et du prolongement de ce qui est, chose prévisible, et de certains faits accidentels, chose qui se dérobe à toute prévision; donc peut avoir sur l'avenir proche une demi-cerlitudr qui. Idle qu'elle est, n*est point du tout à dédaigner.

Quels sont donc les trois ou quatre farauds faits tpii dominent le .\i.\« siècle, qui sont assez universels pour être considérés comme nécessaires, qui dérivent de causes assez lointaines pour être considérés comme

doués de longue durée, et qui, pour ces raisons, peuvent être envisagés comme étant gros de l'avenir, et interrogés à ce titre?

J'en vois trois : la démocratie, les grandes agglomérations politiques, la ploutocratie.

Nul doute que la démocratie ne soit un fait général, qui n'a vraiment point le caractère d'un accident. M. Seignobos, très justement, voit en Europe quelques peuples qui ont eu une évolution politique à peu près régulière, et un grand nombre de peuples qui en ont eu une très accidentelle et tumultuaire. Les premiers sont l'Angleterre, la Norvège et la Suisse; les autres sont tous les autres. Or chez les premiers et chez les seconds, chez ceux-là comme chez ceux-ci, la démocratie a toujours progressé, avec plus de régularité, apparente ou réelle, ici, par soubresauts ailleurs, mais aussi bien, aussi fortement, aussi invinciblement, ce semble, en un endroit qu'en un autre. Voilà ce qu'on peut appeler un fait général.

En Angleterre un véritable servage existe encore au commencement du siècle. Le pauvre, l'indigent forme une classe, absolument dépendante de la « paroisse > et des « surveillants des pauvres », attachée à un point du sol, comme à la glèbe,- et qui n'a absolument aucune liberté individuelle. L'ouvrier qui n'est pas un indigent, n'a pas plus de liberté que l'indigent, ne peut ni s'associer, ni se concerter, ni délibérer, d'au-

QUB SERA LB XX* 8IÈCLB? 249

cune façon se défendre, et le travail est aussi esclave que riiuli^enro. La libortt^ polilique n'existe pas plus que la liberté individuelle. Ilien n'est plus strictement et impérieusement aristocratique, non seulement que la Clianibrc des lords, mais que le recrutement de la Chambre des communes.

Peu à peu, par une série de véritables révolutions pacifiques, la liberté individuelle, la liberté du travail, l'extension de plus en plus grande du sufTpago politique, la régularisation du recrutement de la Chambre basse, la prépondérance de cette Chambre, la responsabilité réelle des ministres, l'elTacement plus ou moins volontaire, mais désormais acquis, de la couronne, ont établi en Angleterre urc déiuocratio bourgeoise, mêlée déjà de démocratie populaire, et tendant, qu'elle garde ou non l'appareil et la décoration monarchitiuc, à la démocratie proprement dite.

Kn Belgique, malgré les barrières d'une constitution très prévoyante, et, du reste, assez populaire pour qu'on pût croire qu'elle était un frein moral aussi bien que matériel, le suffrage universel a fini par avoir gain de cause et par s'organiser d'une manière singulièrement ingénieuse et juste. La Belgique est une démocratie bourgeoise et populaire, où l'élément familial est compté pour quelque chose, et où l'homme est considéré comme devant peser sur la chose publique (le son propre poids d'abord et du poids ensuite de ceux qui l'entourent au foyer domestique.

En Suisse, non seulement le suffrage universel, mais la consultation directe du peuple sur les questions essentielles sont de pratique courante et régulière. La

2r)0 QUESTIONS POUTÎQUES

Suisse est le pays le plus démocratique du monde entier.

Le suffrage universel existe en Allemagne, en Espagne. Il existe en Italie à très peu près; car l'exclusion des illettrés ne vicie pas, en vérité, le suffrage universel, et est plutôt une excitation à s'instruire qu'une restriction du droit. « Enrichissez-vous » pour être citoyen, est une parole susceptible d'une interprétation immorale. « Instruisez-vous » pour être citoyen, est une parole d'une parfaite moralité et ne fait que rehausser le titre et la valeur du mot citoyen.

Et, sans doute, il ne faut pas voir la démocratie partout où l'on constate le suffrage universel. Aucune erreur ne serait plus forte. L'Allemagne possède le suffrage universel, et n'est guère autre chose qu'une monarchie despotique analogue à l'empire français de 1804; l'Espagne possède le suffrage universel, et n'est guère autre chose qu'une monarchie autoritaire, moins libérale que le gouvernement de Louis XVIII. Car le suffrage universel n'est que la forme de la démocratie, et là où le sentiment populaire, l'esprit national sera monarchique ou aristocratique, le suffrage universel ne servira qu'à faire plus forts ou l'aristocratie ou le despotisme.

Cependant, en pareille affaire, il arrive souvent que la forme emporte le fond; ou, bien plutôt, que l'arme donne conscience de la force; ou, bien plutôt, que l'instrument donne l'idée de l'œuvre à faire; ou, plutôt encore, que l'organe finit par créer le besoin. La France a été pendant vingt ans une pseudo-démocratie, un pays où le suffrage universel ne servait

QUK 8BRA LE XX* SiteLE? 251

qu'à confirmer le despotisme; ollo est maintenant une démocratie parlemonlairc, et, ce qui est plus important à remarquer, clic le devenait déjà quelques années avant 1870. Tout pays doté, ou, pour ainsi parler, revêtu du sulTraj^e universel, fiUce de la façon la plus accidentelle, comme rAllcmagne, tend vers la démocratie, vers le gouvernement du pays par lui-même, et peut élre considéré comme desliné î\ arriver à celle forme de vie sociale.

L'avènement de la démocratie ou la tendance vers la démocratie est le fait le plus général de l'Europe moderne et même de tous les pays du monde qui, par leurs origines, étaient naturellement portés à subir rinduence de l'esprit européen.

Cet état social, tout nouveau dans le monde, est si mal connu encore qu'on ne sait pas même approximativement ce qu'il porte en lui de bon et de mauvais. On entrevoit que, bien contrairement aux craintes qu'il faisait concevoir avant de naître, il sera sans doute éminemment conservateur. Le peuple laissé à lui-môme, sans doute est inquiet, puisqu'il est l'homme, et impatient du mieux; mais il est routinier bien plus encore. L'inquiétude humaine, d'où est né tout progrès, ou, si Ton préfère, tout changement, est Tétai d'Ame surtout de l'homme cultivé, qui, même, n'est vraiment cultivé que par suite de cette inquiétude, de celte impatience et de l'avidité de connaître pour pouvoir inventer, imaginer et créer. La masse des hommes est tranquille comme les eaux profondes au-dessous de la surface tourmentée de l'océan. La démocratie a été tumultueuse et révolutionnaire pour s'établir;

mais on peut dire d'elle ce que Pascal disait de l'homme, qu' « elle tendait au repos par l'agitation ». Maîtresse d'elle-même, elle sera surtout pacifique, conservatrice et rebelle aux grands mouvements et aux rapides transformations.

Le fond même de son esprit et la raison intime pourquoi elle a voulu être, c'est précisément qu'elle était lasse d'être menée, poussée, soulevée et perpétuellement agitée par une élite nerveuse, passionnée, ambitieuse, conquérante, intrigante, savante, raisonnante, qui la menait sans cesse au combat pour un agrandissement de territoire, une insulte à relever, un héritage à saisir, un grand mariage à conclure, une idée thcologique à faire prévaloir. La masse a demandé qu'il y eût dans le monde un peu plus de calme et un peu plus de platitude. La monarchie ou l'aristocratie, c'est l'élite ayant trouve le moyen, grâce à des sentiments religieux, superstitieux, respectueux ou admirateurs du peuple à l'égard d'elle, de faire agir la foule, et passionnément, par des idées d'hommes supérieurs ou dits supérieurs. La démocratie, c'est la foule, dégagée enfin et affranchie, plus ou moins, de ces sentiments de respect envers l'élite, se décidant à supprimer comme chefs, à annihiler comme force sociale, à neutraliser au moins et à réduire à l'impuissance les hommes dits supérieurs par qui se faisaient autrefois tout changement, toute transformation, et, de temps en temps, tout progrès.

L'histoire a, désormais, des chances d'être moins accidentée, moins pittoresque et moins dramatique. Le grand conquérant, le grand réformateur, le grand

QUE RKHA U. \\ >ii...i.K?

K'gislatcur, ic grand homme d'Élal dcviciKlront de plus en plus rares.

D'un côl<^ c'est un propi^s, de l'autre c'est un malheur. Le but le plus élevé de l'ambitieux intelligent a été, dans rantiquité, au moyen Age et dans les temps modernes, trarriver, par différents moyens selon les temps, au gouvernement des hommes, au pouvoir soit < temporel », soit « spirituel », soit militaire, soit administratif. Il sera, il est déjft, dans l'époque dite contemporaine, d'arriver au point culminant de la science, de l'art ou de la grande indiis- Irie. Et ceci est plutôt un progrès.

Mais qu'entre les arts de la pensée, de l'imagination ou de l'organisation et l'art de gouverner les hommes il y ait un divorce, ou, pour mieux en parler, que de la liste des grands arts intellectuels l'art de gouverner les hommes soit désormais effacé, c'est probablement un malheur, ou au moins une régression.

Quoi qu'il en soit, la démocratie, c'est-ù-dire un état social où les peuples ne sont plus gouvernés, mais se gouvernent eux-mêmes, dans un esprit de conservation pacifique, d'économie, de statu quo et de timidité, avec une invincible défiance à l'égard de toute supériorité intellectuelle; c'est l'état où l'Europe est déjà partiellement, où elle tend d'un effort continu, et où il est peu douteux qu'elle arrive.

Le second grand fait général, et même, celui-ci, universel, c'est la tendance aux grandes aggloméra-

2o4 QUESTIONS POLITIQUES

tioiis. Les peuples modernes veulent être grands, avoir des territoires très étendus, former de vastes et lourdes masses; et ils sacrifient beaucoup de choses à cette ambition.

On n'a entendu parler, pendant tout le xix" siècle, que du principe des nationalités. L'histoire du principe des nationalités est intéressante : c'est l'histoire d'un contresens. Les peuples sentaient le besoin d'être forts, et ils croyaient sentir le besoin de se grouper par affinités de race. Ils parlaient de Pangermanisme, de Panslavisme, de Panitalisme, de Panhellénisme, et ils ont donné à ces aspirations confuses le nom de Nationalités. Au fond ils ne désiraient que former de grands peuples, et ce n'est pas du tout la même chose.

Il est même à remarquer que c'est le contraire. Nationalités et agglomérations ne sont pas des expressions différentes de la même idée, ce sont des idées irréductibles l'une à l'autre et hostiles l'une à l'autre. La nationalité n'existe, vive et intense, que dans un peuple petit. Le vrai nationalisme, au lieu qu'il soit passionné pour les grandes agglomérations, est donc, tout au contraire, particulariste. Le vrai mouvement nationaliste c'est la Révolution belge de 1830, qui aboutit à une sécession, et à la formation de deux petit États à la place d'un grand. Cela veut dire que les Belges étaient plus patriotes qu'agglomérateurs, et tenaient plus à l'autonomie qu'à la puissance.

Le vrai nationalisme c'est le mouvement irlandais. Il signifie que les Irlandais aiment mieux être faibles

chez eux, (|ue puissniiU en la personne du mattre do la maison qu'ils liabilcnl.

Ces tendances sont donc contrai; emporté, la tendance aggloméra trice; mais clic la emporté en prenant le nom de sa rivolc. 11 serait étrange qu'il n'y eût pas dans riiistoiro universelle des qtiipnxiuos sentant un peu la comédie. La tendance aggloinéralrice s'est prise elle-même pour un instinct do nationalité. Quelquefois elle ne se trompait qu'à moitié; et il est certain, ou à peu prés, que les Italiens ont désiré ii la fois former un peuple italien et un peuple fort. Quelquefois les deux tendances ont pris conscience d'elles-mêmes, et, se heurtant l'une à l'autre, ont formé un conllil, qui s'est marqué par des hésitations et tâtonnements. Il y eut, vers i8i8, un parti do la |)ctitc .Mlemagne et un parti de la grande Allemagne, celui-là désirant que fussent réunis tous les peuples de langue allemande, celui-ci désirant que fussent réunis et tous les peuples de langue allemande et tous ceux que les peuples parlant allemand tenaient plus ou moins sous leur empire. C'est bien là le conflit entre les deux tendances. Le patriote, déjà agglomératour, mais plus patriote qu'agglomérateur, veut sa patrie grande, mais seulement sa patrie; l'agglomérateur confondrait sa patrie dans un empire hétérogène pourvu que cet empire fût colossal. Il y a quelque chose de ce dernier sentiment dans le rêve que font tous les Hellènes d'un Empire grec où les Hellènes ne seraient pas en majorité.

Toujours est- il (fue la tendance aux grandes agglomérations, tantôt se confond avec l'instinct de îï.iiinna.

lité, tantôt et plus souvent lui est contraire, et en définitive, le plus souvent, est plus forte que lui. C'est ainsi que la Hongrie, une fois une demi-autonomie obtenue, semble avoir relégué assez loin son souci, si vif autrefois, de former une nationalité indépendante, ce qu'il n'y a pas lieu de lui reprocher, puisque c'est une vue très pratique. C'est ainsi que les Polonais incorporés au royaume de Prusse ont fini par abandonner leur rôle d'opposants systématiques, et, depuis 1891, forment dans les assemblées prussiennes un parti ministériel. C'est ainsi que l'Union américaine, après avoir été si fortement ébranlée, s'est consolidée. La guerre de Sécession n'était pas autre chose qu'une guerre de nationalités. L'instinct de nationalité a cédé à l'instinct d'agglomération, et l'Union américaine a été maintenue.

Ce qui est presque vrai, tant il est en train de le devenir, c'est, contrairement à certaines illusions du milieu de ce siècle, qu'au xix« siècle le principe des nationalités a fléchi, que les nationalités ont reculé au lieu d'avancer, et qu'une idée toute différente, celle des vastes agglomérations territoriales, a gagné tout le terrain que les nationalités perdaient, quelquefois en semblant et en croyant l'acquérir. Tout petit peuple, au xix" siècle, est mécontent et gêné de l'être; presque tout petit peuple rêve de faire partie d'un grand empire où il perdrait son originalité, son autonomie intellectuelle et probablement sa liberté politique; presque tout petit peuple absorbé dans un grand empire, tout en sentant certaine gêne, s'en console, s'y habitue, s'y acclimate, et n'est pas très éloigné de s'en glorifier.

on. SEIIA LB XX" 8IKCLK? 21*7

i'.clu fait une lùiropc lourde ©t compncl(*, où les ri\ alités se toiiclieiit coude à coude et finuc à flanc, où lo8 peuples pôsenl l'un sur l'autre de plein contact et ■l<' tout leur poids, où il y a comme un faisceau étroii<'mcnt serré de dards hostiles les uns aux autres. L'utilité des petits peuples a cessé d'être comprise et par les petits |)euples, qui ont trop de raisons pour ra|>précier pou, et par les grands qui devraient avoir ios raisons pour l'apprécier davantage.

Tant y a (|ue le fait est tel. L'Kurope ne veut, au MX* siècle, en général, qu'être composée de grandes (oncentrations humaines, où l'instinct de race a peu • le pari, trouve assez peu sa satisfaction, et ne trouve prcs(|ue point son prolil.

in

Aiilre lait très générai . l.t pluutocialic, c'esl-à dire, tout à fait d'accord avec la concentration territoriale, la concentration des grands capitaux. La richesse était autrefois la possession du sol, c'est-à-dire, et il lUl bien se rendre compte de cela, elle n'était pas la lichcssc; elle n'avait aucune espèce de rapport avec <■»' que nous a|»|H'l(»n< In ri<"lu's<<» »« riicun' oTi homs -'»mmes.

(Ju'un homme possède des lieues carrées de bol productif, sans doute il est plus à l'aise qu'un journalier; sans doute, tout compte fait, l'année finie, il lui revient plus de choses ù consommer, ou, s'il sait Ifs vrndre, plus de rirlwîssr monnayée à coiisacn i- à

^/UbSTOlNS rOLITigUBt. l <

ses plaisirs ou ses caprices, qu'il n'en revient à l'homme possesseur seulement de ses deux bras; mais il ne faut pas croire que la dilTérence, encore que sensible, soit immense.

Il n'y a rien qui soit presque nominal comme la possession du sol. Ce sol, il l'aut bien le faire cultiver, et que ce soit par des serfs, par des ouvriers, par des métayers ou par des fermiers, tous ces gens-là sont des instruments qu'il faut nourrir, pour que la terre rapporte; d'où il suit qu'ils vivent sur le sol et du sol avant vous, et qu'après eux, ou vous n'avez rien, ou vous n'avez littéralement que leur reste, (pii, à la vérité, peut être gros, qui, aussi, peut être maigre.

Pour simplifier la question, mais sans la changer, supposez que tous ces gens-là soient de purs et simples esclaves. Qu'est-ce à dire? Que vous avez deux propriétés : le sol et les instruments humains qui l'élaborent. Et c'est dire que vous avez deux propriétés dont celle-ci vous sert à exploiter celle-là, et dont celle-là vous sert à nourrir celle-ci. Et celle-là ne peut être bien productive qu'à la condition que celle-ci soit bien nourrie. Il y a un reste, qui est pour vous; mais si l'année a été mauvaise, il peut être faible.

Nos grands-pères, qui, du reste, avaient eu parfaitement raison de détruire l'incohérente organisation sociale d'avant 1789, étaient cependant un peu naïfs quand ils nous disaient : « Tu vois, avant la Révolution, tout ceci, de la montagne au fleuve, dix lieues de pays, appartenait au marquis de ***. » C'était exact, et en bonne économie sociale, sauf le cas où le marquis eût été un grand agronome, il faut cou-

QUB SERA LB XX* SlfeCLK? 259

iiir que ce n'était pas uno bonne chose; mais ils ibliairnt que sur ces dix lieues de pays, toute une [uilation aussi nombreuse (presque aussi nombreuse)

10 vingt ans plus tard, vivait de ces dix lieues de '!, l't (pu* M. le manpiis, ciuoi(|ue possesseur, n'en vait pas beaucoup plus (lu'cux. 11 en vivait pour sa

ri de chef, un peu plus ^Mosse (juo les autres parts, lurlqucfois assez étroilemctil lui-nn^mo.

11 est presque exact de dire que la ricliesso territoilc est uno richesse honorifique. Son produit le plus lir est encore do regarder dix lieues de pays et de

lie : « Ceci est ii moi. »

La richesse aujourd'hui est d'un caractère tout dif- ' : et elle est aulrement réelle. La richesse terrin'est plus qu'un amusement de quelques ands seigneurs, mais la vraie richesse est tout entière mobilière. I-llle consiste ù avoir une part dans une grande entreprise, ou une créance soit sur une ande entreprise, soit sur un État. Cela veut dire que ut, maintenant, se fait par grande entreprise ou cialement; cela veut dire qu'autrefois le producteur ivaillait pour lui-mômc, pour ses voisins ou pour le I Marché proche; que maintenant le marché est universel et que le producteur travaille pour ce marché liversel ou pour l'État ; que, par conséquent, l'homme 1 M he sera celui qui, à un des centres de ce marché universel, aura sa grosse part d'une des entreprises li centralisent et puis distribuent la production, ou ra celui (|ui sera devenu le créancier pour une grosse inmc soit d'une de ces entreprises, soit d'un Étal. Au-dessus de lui, sera plus riche encore Thomnie qui

se sera aperçu que cette richesse t mobilière » est extrêmeinent « moljile » ; que ces « actions » ou « créances » étant des valeurs de crédit, ont une valeur très différente selon les circonstances favorables ou défavorables à telle entreprise ou à tel État; que l'on peut par conséquent les acheter bon marché et les vendre cher, spéculer sur leurs fluctuations ; et qu'ainsi le véritable riche n'est pas le possesseur du sol, n'est pas le l)roducteur, n'est pas même le détenteur d'un grand nombre d'actions d'une grande entreprise ; mais celui qui, sans posséder le sol, sans rien produire, sans participer à une grande entreprise, participe à toutes, en passant de l'une à l'autre, ou plutôt en faisant passer rapidement par ses mains la force vive de chacune d'elles et en gardant, à chaque fois, une petite portion.

Celui-ci, c'est le spéculateur, c'est le grand financier, le régulateur, le directeur, le roi du marché universel, et, à très peu près, le roi du monde moderne. Auprès de ce qu'il est, la plus colossale richesse territoriale d'autrefois est une quantité, c'est-à-dire une force, absolument insignifiante.

Ce nouveau roi du monde, en pesant sur les centres du marché universel centralisé, pèse sur toutes les transactions de la planète. Son métier est précisément de les prévoir pour les gouverner, car là surtout gouverner c'est prévoir, de les diriger, de les aiguiller dans tel ou tel sens favorable à ses intérêts, de s'opposer de toute sa force, — et ici intervient le sacrifice pécuniaire, — à tel événement qui serait préjudiciable à telle combinaison fructueuse, de provoquer tel évé-

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noment ou incidontqui est favorable à tel projet II est

«lune forcé, no le vouhU-il point, d'avoir un pouvoir

politique; il l'a, par son arpent, crt^imt des journanv,

tuant par la concurrence le» journaux qui lui seraient

hostiles, pesant ainsi sur les élections et par suite sur

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