‹ Questions politiquesChapitre 6 sur 10 · QUE 8KH · texte numérisé non relu

QUE 8KH

nicnU eiitnitnunt et établissent peu à peu, diniinucnt peu il peu tlaiis ces classes rinstincl nntioiinl, ou au moins la vivacilé et l'anleur de cet instinct. « Plus je vis TcHrangcr, plus j'aimai ma patrie > est un beau vers et une idée fausse, ou plutôt c'est une idée très vraie pour un individu et (;ui cosse do l'être pour deux ou trois générations successives et pour une classe au bout do deux ou trois générations.

Et remarquez que ces classes, diteo dirigeantes, qui ne dirigent plus rien, mais qui donnent encore le trMi, sont celles qui avaient jadis comme le dépôt du patriotisme, qui le concentraient en elles-mêmes, puis en répandaient au dehors d'elles et en avivaient le gortt. C'est plutôt l'invtM'se aujourd'hui, et c'est la masse qui imposerait plutôt à l'élite le patriotisme comme un respect humain qu'il faut feindre au moins do garder.

Mais cette masse elle-même, en immense majorité très patriote, a son cosmopolitisme aussi, absolument inconnu autrefois, qui est le socialisme, le rêve d'une entente et d'une fédération des travailleurs du monde entier contre les prétendus exploiteurs du travail dans le monde entier. Faisant remarquer un jour qu'il y a une « (^osmopolis * des gens qui vivent partout et nulle part à travers l'Europe et qui parlent avec une égale incorrection toutes les langues, j'écrivis : t C'est le cosmopolitisme du solécisme universel. » Le typographe imprima : < C'est le cosmopolitisme du socialisme univereel. » Jamais coquille n'olTiit un sens plus juste, tout en trahissant la pensée de l'auteur. Il y a ♦^n r\Tr\ \m (w^-^nu»!)*»!»! i<in«« fl'eii liMtjt o\ rm rosrnnpn

litisme d'en bas, et, très différents par leurs causes, ils ne laissent pas de se ressembler.

Et il y a encore un cosmopolitisme négatif qui vient de la diminution de l'influence des religions. Chose à considérer un instant, la religion a été un cosmopolitisme, — les religions ont été des éléments de nationalisme, — l'affaiblissement des religions redevient un élément de cosmopolitisme. La chrétienté du moyen âge était une cosmopolis; elle embrassait l'Europe tout entière, et, au-dessus des petites patries, créait et maintenait une vaste et unique patrie spirituelle. Les divisions religieuses de la Réforme ont aidé puissamment à la formation des nationalités et ont été une contribution à l'idée de patrie. C'est à partir de cette époque qu'on a aimé son pays et détesté son voisin, car ces choses ne peuvent point ne pas aller ensemble, pour toutes sortes de raisons, dont une était la façon différente de prier Dieu. C'est à partir de cette époque que l'idée plus ou moins confuse de religions nationales, contre-sens fécond en idées et en sentiments divers, s'est dessinée dans les esprits. Les Allemands se sont sentis luthériens, les Anglais anglicans, les Français gallicans, les Italiens romains. Il n'y a rien d'abominable comme les guerres religieuses; mais les guerres religieuses, très mêlées du reste d'une foule de choses, ont été souvent des guerres nationales. Il n'y a rien d'exécrable comme la révocation de l'Édit de Nantes; mais, qu'on ne s'y trompe pas, la révocation de l'Édit de Nantes a été, pour une part, une idée patriotique, une idée étroitement et bassement patriotique, et c'est parfaitement pour cela, qu'à noire

honte, mais incontestablcmotit, elle a été fort popu-

1 liiv.

iCt maintenant, les religions s*en allant, ou pliitùt,

• mme je Tai dit plus haut, devenant sentiment

n'S(|iir individuel, la neulralif»' religieuse des Étals,

l'indilTértMice religieuse d'un grand nombre d'indi-

\ idus sont des él(^ments négatifs, mais fort importants

-idrrer, et plus puissants qu*ils n*en ont Pair, de

-politisme.

\ oii I i-r ({ue j*ai appelé les causes indirectes ou les

iiisfs iH'galives, les causes par omission, des trois

;mds faits européens du xix" siècle : Démocratie,

LTi andes agglomérations, Ploutocratie. Ces trois grands lils ueuiificnt pus été^ si les grandes forces morales ni menaient l'ancien monde se fussent maintenues I leur ancien état d'activité et à leur ancien degré

M «'nergie.

Venons maintenant aux causes positives et directes

lie ces trois grands faits, aux causes qui les ont pro-

Les causes qui ont directement produit la démo-

rratie, les grandes a^^gloméra lions de peuples et la

Iiloutocralie sont, à mon avis, les suivantes : facilité

«t rapidité de communications; facilité et rapidité

! inf(Miii.ilions; facilité et rapidité de production;

iipériorité d'armement.

La face de la terre, la façon de vivre de Thumanité, I élé plus changée depuis un siècle qu'elle ne l'avait

QUISTIONS l-ni.lTigUKH. io

été depuis les temps préhistoriques. Ceci n'est pas une illusion d'optique attribuable à l'ignorance des temps anciens et à l'orgueil qui est naturel aux derniers venus sur la terre. C'est un fait incontestable, aussi facile à vérifier que possible.

Napoléon I*^'' n'allait pas sensiblement plus vite à Moscou qu'un empereur romain en Perse dans une expédition contre les Parthes; il n'était pas averti beaucoup plus vite de ce qui se passait à l'extrémité de son empire ; et il l'était par les mêmes moyens, par des hommes galopant sur des chevaux, tant la télégraphie aérienne, toute récente, du reste, était défectueuse; il ne tuait pas beaucoup plus d'hommes avec ses fusils à pierre et ses petits canons que le César son prédécesseur avec ses javelots, ses flèches, ses frondes et ses catapultes ; et, détail qui dit tout, comme l'ancien César, il gagnait ses victoires par la célérité de la marche à pied et par des rencontres à l'arme blanche.

Si la différence entre César et Napoléon est évaluée à un, c'est à dix qu'il faut évaluer la distance qu'il y a, pour la façon, de marcher, d'être informé et de combattre entre Napoléon et de Moltke. C'est l'image exacte de la différence qu'il y a entre 1800 et 1900 comparée à la différence qu'il y a entre l'an 1 et 1800.

Tout comme un Romain, un Français du xvin° siècle met huit jours pour aller de Marseille à Paris, et il y va de la même façon, en char traîné par des chevaux. Tout comme un Romain, un Français du xviii" siècle met huit jours à recevoir une nouvelle de Marseille, et il la reçoit de la môme manière. Dans le temps

• in'il rallait à un Farisicn du xvui* siècle pour aller à Marseille, le PariKicM» do lUOO va à New-York; et s'il

.igil d'iiiforiiuiliuns, Marseille, New-York et Hourg-

I Reine sont comine s'ils (Haient au ini\nio point. r.ourg-la-Hcino est niônic lo plus éloigné, et, chose |iii explique encore très bien la centralisation en pro-

rossion foudroyante, ce ne sont pas les villes loinunes (jui sont (éloignées, ce sont les villes petites,

irce que les grandes, si lointaines ((u'elles soient, >>nt desservies, et les petites, si proches qu'elles • »ient, le sont moins bien.

11 s'est donc produit au xix" siècle une révolution matérielle plus complète, plus profonde et plus rapide 'lue la n*volution morale (|u'on appelle le Christianisme; et toute révj)lution matérielle se répercute en une révolution morale. Et c'est ainsi que tout ce que nous venons d'analyser, démocratie, grandes agglomérations, ploutocratie, a été directement produit

• r la révolution toute matérielle qui s'est faite dans

s moyens de communication, dans les moyens d'in-

iMiuition, dans les moyens de production et dafjs 1 armement.

Si la démocratie existe parlouL ou est sur le point «iti partout exister, c'est que les aristocraties véritai)k's ne supportent point la centralisation, résultat des distantes supprimées.

L'arislocratit; n*est rien si elle n'est locale, attachée

II sol, ayant prise de près sur le peuple dans chaque i^lrict et dans chaque paroisse, en un mot si elle est, en un certain sens du mot, une aristocratie très

• iémocratique. Or, la facilité des communications ne

laisse à la paroisse et au district que l'individu trop pauvre pour se déplacer et céder à l'attraction naturelle du Centre. Relativement, ce qui a tué Tarislo cratiefrançaisedèsle xvii^ siècle c'est la facilité relative qu'il y avait déjà à venir du fond de la Gascogne à Paris. A plus forte raison une aristocratie territoriale, c'est- à- dire une aristocratie , est impossible au xix° siècle et au xx^ siècle.

Si la démocratie existe partout, ou est sur le point de partout exister, c'est qu'elle existe toujours, mais plus ou moins virtuellement, plus ou moins pratiquement, selon la fatalité ou la difficulté des communications. En fait, jamais un pouvoir central, monarchique ou aristocratique, n'a pu faire le contraire de ce que la masse voulait qu'il fît. Seulement elle pesait de loin, lentement, et l'expression sourde de sa volonté arrivait après le fait accompli, quand les communications, étaient lentes et l'information tardive. Et ainsi une large marge et un long délai d'autorité souveraine appartenaient au pouvoir central au temps de l'ancien régime, c'est-à-dire au temps des communications lentes entre le centre et les extrémités. Quand ces communications sont rapides, au fond il n'y a rien de changé : le peuple gouverne toujours négativement; on ne fait point ce dont il ne veut pas ; il a toujours le grand re/o; seulement son veto arrive en réplique immédiate à la velléité du pouvoir central; et l'arrête, cette fois, avant qu'elle ait passé à l'acte, avant que le fait soit accompli.

Un exemple très précis de cette évolution, de ce changement, apparent du reste, du pôle politique. Il

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N .1 rn un momont. 4m .1 «liiré un pou plus (l'un demioù lu monarchie n'existait plus, où 1 .11 isKn r;ifn' Il fxislail plus et où In démocratie n'existait pas encore. C'est de 1789 à !H7l). Qu'est-ce qui existait donc alors et par qui ou par quoi la France était- •llc prouvernée? Par une sorte d'aristocratie, d'olii^ar- < hic intêriniaire, qui s'appelait le peuple de Paris.

Le peuple de Paris a fait la Révolution française et Ta dirigée selon ses passions, ses colères, ses enthousiasmes, ses indignations sous le coup des nouvelles • |ui lui venaient des frontières, sans tenir compte des \teux et des opinions de la France, et faisant gouverner, contre la mîîjorité de la représentation nationale, une très petite minorité de cette représentnlioiil*ourquoi cela? parce qu'une journée révolutionnaire i Paris produisait un fait décisif qui était un fait accompli cpiand la nouvelle en arrivait aux provinces, plus délinitivement accompli encore quand Timpression qu'il avait faite sur la province était revenue à Paris. A ce moment il était déjà entré dans l'histoire, déjà acquis et irrévocable. Paris se trouva ainsi invcrsti d'une sorte de pouvoir constituant dont il usa d'une manière intermittente, mais fréquemment, jusqu'en 18iS inclusivement.

Déjà à cette époque on voit que quelque chose a changé, et les hommes du lemps durent être surpris de ce que la suite des événements de 1789-1793 ne se reproduisit pas. Révolution bourgeoise en février, révolution plébéienne en juin, et celle-ci réussissant «ussi bi«Mi et mieux encore cjue la première, c'était la succession naturelle des choses. Il n'en fut rien. La

facilité des communications et la rapidité des informations étaient déjà assez grandes pour que la province, si elle n'eut pas le temps « d'arriver », pût du moins se faire entendre, se faire comprendre et faire sentir sa résistance. La France s'était resserrée par le fait des chemins de fer. Les extrémités n'étaient plus si loin du centre. La province n'était déjà plus une simple chambre d'enregistrement.

Et c'est à partir de 1870 que Paris pouvoir politique a définitivement disparu. La Révolution du 4 septembre est la première qui ait été faite à peu près par la France tout entière, nullement dictée à la France par Paris. La République fut même proclamée dans quelques villes avant de l'être à Paris. Ce fut une révolution française. Et quand Paris, en mars 1871, voulut faire la sienne, dans les meilleures conditions possibles, en insurrection contre un gouvernement sans armée, en insurrection contre une Assemblée à Icndances monarchiques qui ne représentait pas les véritables vœux du pays, soutenu par une portion considérable du pays provincial, néanmoins il ne réussit pas, parce que la majorité du pays était contre lui très nettement. Il fut prouvé en avril 1871 qu'une insurrection parisienne bien plus formidable et mieux armée que toutes les insurrections de la première Révolution et de 1830 et de 1848 ne renversait pas le gouvernement établi et n'imposait plus à la France le gouvernement de son choix ; qu'il lui aurait fallu l'assentiment formel de la majorité de la nation.

Qu'est-ce à dire? que désormais en France on ne gouverne plus par minorité; que la majorité seule

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.'ouvcrne dcpuiH qu'elle se sent et peut rapidement se r-omiaîlre; (|uele dernier pouvoir oli^^arcliiquc ({u'ait oiinii la France a Mé supprini(^. Par quoi? par les heniins de fer et le télégraphe.

La facilité des communications est onsentirlUMinMit défavorable ù tout gouvernement aristocratique; elle ^t essentiellement favorable à la démocratie. Remnriur/ que là où la démocratie n'existe pas, même à 1 <Hal élémentaire, dans la conntitution, la facilité dos ommunications crée une manière de démocratie. Mqiposoz un peuple qui n'ait pas de représentation nationale, point de système parlementiure. C'est une ation monarclii(iue. Soit, nuiis il a une presse; c'est- I dire que le |)ouvoir central y est continuellement onlr<Mé, continuellement surveillé, c'est-à-dire continuellement limité. Ce peuple est déjà une démocratie, «l'une certaine façon. Supposez que la presse, dans ette nation, soit supprimée. Voilà le pur et simple despotisme. Soit. Mais une presse clandestine se formera aussitôt, et aussitôt une opinion publique se réera, et le gouvernement sera encore surveillé, con* lùlé, limité. Et pour supprimer la presse clandestine ile-mème, que faudrail-ii? Supprimer les moyens de communication rapide et multiple. Et voilà Fimpossible. Avec les Provinciales et les chemins de fer un peuple serait déjà libre. 11 le serait d'une façon irrégulière et anormale, qui est détestable, je le reconnais; mais il le serait.

Je n'ai pas besoin de beaucoup insister pour démontrer que les grandes agglomérations sont la conséquence directe de la facilité des communications. Brusquement, au xixe siècle, un petit peuple, s'il n'était pas pourvu de formidables défenses naturelles, s'est trouvé cinq fois plus rapproché de son grand voisin, par conséquent cinq fois plus sous sa main, cinq fois plus menacé, qu'il ne l'était vingt ans auparavant. De là cette idée, très vite conçue, grandissant très vite, très vite acceptée comme incontestable, quelque sentiment qui protestât contre elle : il ne faut pas être un petit peuple; on ne peut plus être un petit peuple. Et en effet, de nos jours, le petit peuple n'est plus une per-. sonnalité; n'existe plus; il n'a plus qu'une existence littéraire ou artistique ; comme poids dans les différends européens, comme voix dans le concert européen ou la cacophonie européenne, il n'existe plus. Pourquoi? parce qu'il peut être conquis en huit jours par le voisin puissant. Autrefois le voisin était tout aussi puissant ; mais il était cinq fois plus éloigné. Tous les petits peuples sont m manu, et sentent qu'ils y sont; première raison pour désirer faire partie d'une grande agglomération.

On tient à son pays, sans doute, mais encore à la condition qu'il existe. Quand on sent qu'il n'existe pas, quand on sent qu'il n'existe que par une sorte de convention et de tolérance internationale qui serait balayée

par lo premier jçrand mouvonieiit génrral, pou à peu on y tient moins, < i I on transforme son palriotismc\ on Ie«lrplace; on le traiisjiorte de son petit pays à son Jurant! pays; cjir on en a toujours deux, pour peu (pi'on s'y appli<pie. L'état d'Ame du Bavarois ou du Wurlcmbergcois de ISîiO est celui-ci, à ce qu'il me semble : « Je suis liavarois, et j'aime mon prlit |)ays de Bavière plus que tout au monde; mais la Bavière n'exislc plus politicpienient, depuis que France ou Prusse jetle une armée en Bavière on un tour de main. Pour exister il faut que je me rallnciie àquelqur chose de plus faraud, et, précisément, à France ou Prusse. Je n'aime guère plus l'une que l'autre, à la vérité. A qui serai-je? A celle qui me prendra, hélas! Cependant, s'il fallait choisir, j'aimerais peut-ôtre encore mieux être pris par celle qui parle la mémo langue que moi. Lien bien faible, sans doute, (piand, duresle, il n'exislc ni communauté de moîurs ni communauté de religion, lien cependant, après tout; et, sinon moi, du moins mon fils s'hnbiln(»ra à attacher son sentiment patriotique à l'appt'llation d'Allemand, au lieu de l'attacher au nom de Bavarois. Et si, de plus, cette nouvelle patrie, en lui donnant la force, lui donne la gloire, c'estd'une véritable passion qu'il sera Allemand et non plus Bavarois. »

Et c'est ainsi que vingt petits pays de langue allemande, très patriotes, très attachés à leurs petites patries, sont devenus avec résignation, avec complaisance, puis avec fierté, partie intégrante de la Prusse, qu'ils détestaient. La rapidité des communications a fait co miracle. La rapidité des communications, en

un motet pour tout dire, a fait ceci : elle a quintuplé, en un siècle, le droit de la force.

Remarquez que ceci est parfaitement confirmé par les exceptions apparentes, que je ne songe nullement à dissimuler.

Pourquoi Hollande et Belgique ont-elles été en sens contraire du mouvement général, et, au lieu de s'agglomérer en un seul État, d'un seul État en ont-elles fait deux? Parce qu'elles sentent très bien que l'État unique qu'elles formeraient serait encore si faible au milieu des colosses européens qu'il n'y aurait aucun profit à le faire ou à le rétablir. Ici le sentiment patriotique ne cède pas au désir d'agglomération, parce que ce désir, étant sans objet, laisse à l'autre sentiment toute sa force. Si l'on n'a aucun avantage à être aggloméré, mieux vaut être faible chacun chez soi, qu'aussi faibles et plus gênés à être deux ensemble.

Si, loin qu'il y ait un panscandinavisme, il y a tendance continuelle de la part de la Norvège à se séparer de la Suède, c'est une sottise, peut-être, soit, et l'écrasement du Danemark en 1864 montre à quel point les Scandinaves ont eu tort de ne se point considérer comme un seul peuple; mais on comprend cependant que la Norvège, ne se sentant menacée ni par la Russie ni par l'Allemagne, et ne se sentant pas plus grande pour faire partie d'un royaume suédois-norvégien, laisse à son sentiment de patriotisme local toute sa liberté, et ne songe pas à le réprimer.

Si les peuples du Danube sont les plus t particularistcs » des nations européennes, c'est, d'abord, qu'ils ne sont pas Turcs, et voilà pour le sentiment palrio-

QUE SERA LE XX* SlfeCLR? t83

liffue; c*e8l ensuite que raggloméralion nvoc TEnipiro Uirc ne présente à leurs yeux aucune garantie do sécurilô ni aucune idt^e de grandeur; et bien plulrtt leurs rruards se tournent du câtéde la Russie, qui au moins est un empire puissant et vivace dans lequel on aurait, le ras éclu^anl, peu de n^pugnance à se confondre.

Si rirlande est restée si passionnément particularisle, c'est que la rapidité des communications n'a rien changé aux clioses en ce qui la concerne. Klle n est ni plus ni moins loin du Hoyaume-Uni ({u'elle ne Triait autrefois. Klle est sous sa main comme elle Triait jadis. Klle n'est menacée par aucune autre puissance. Elle est restée dans l'Europe moderne ce qu'elle élaitdans TKurope ancienne; et, donc, elle est restée dans les mûmes sentiments qui furent toujours les siens et que les différences de religion qui la séparent du Hoyaume-Uni e-xplicpient assez.

En résumé, la rapidité des communications coïncide M\r( la iiiminution du patriotisme et tend à le diminuer, soit en TalTaiblissant directement en soi, soit en le forçant à fléchir et à se résigner. Elle est Tageut le plus décisif des grandes agglomérations de peuples, en les rendant nécessaires d'abord, ensuite en les rendant agréables ou relativement peu pénibles. Elle est le plus puissant auxiliaire du droit de la force. Elle est le droit de la force lui-môme, s'exerçant avec une rapidité et une décision prodigieuses. Comme elle est le plus grand ennemi de la liberté individuelle des hommes, malgré les apparences, elle est aussi le plus grand ennemi de la liberté individuelle des peuples.

Ajoutez, comme cause des grandes agglomérations,

à la i'acilité des communications le perfectionnement de l'armement, le perfectionnement des moyens de tuer. Ce n'est pas la première fois qu'un progrès dans l'art de tuer fait une révolution dans l'histoire du monde, dans la constitution de l'humanité. La poudre à canon a tué la féodalité et créé les grandes nations modernes. L'armement contemporain, délicat, compliqué, ultra-scientifique, excessivement coûteux, ne permet d'exister qu'aux très grandes nations. Un petit peuple non seulement est petit, mais il n'est pas armé, et par conséquent il est encore plus petit qu'il ne paraissait tout à l'heure. Il est nul. Il est, devant la nation assez riche pour avoir l'armement contemporain, et pour en changer tous les dix ans, conformément aux progrès de la science, comme un chasseur de perdrix en face d'un soldat d'infanterie armé du fusil à aiguille. Il est voué à la mort s'il y a conflit. Pour èlre, il faut être armé; pour être armé il faut être riche; pour être riche il faut être une nation de quarante millions d'hommes. Ici encore le droit de la force, et la nécessité absolue d'être fort éclatent avec la dernière évidence, se révèlent comme des lois inévitables du monde moderne, comme des lois véritables, celles € qui résultent de la nature des choses ».

La Ploutocratie et son résultat, qui est le socialisme, dérivent également de ces grandes causes qui sont : facilité et rapidité de communications, facilité et rapi-

QUB SERA Ll XX* SIÈCLE? 285

ditô d'informations, facilité et rapidité do production. Nous avons constaté le fait : centralisation de l'industrie et du conimcrre; mais ce fait n'est bien ^'videmment que la conséjiuencc inuué<iiale de la rapiditt^ îles communications. La concentration de riiuluslrie et du commerce n'est pas une maladie de l'industrie et du commerce, un excès, un abus, dans leur complexiou ou leur façon d'être; c'est la forme normale, rationnelle, saine, du commerce et de riu«lustrie. Pour ce qui est du commerce, ce (|ui est absurde c'est qu il y ait beaucoup de commerranls; ce qui est normal c'est qu'il y ait entre le producteur et le consommateur aussi peu d'intermt^diaires que possible, le commerçant, celui qui prend une mareliMmlise de la main droite et la passe à un acheteur de la main gauche, et est payé pour cela sans rien produire, étant une manière de parasite social, étant, du moins, un canal et non un rouage, et Tavantagc social étant qu'il y ail le moins possible de ces activités non productives.

Il y en avait beaucoup autrefois, parce que le producteur était toujours loin de l'acheteur. A cause do cela il y avait quatre, cinq, dix intermédiaires. Producteur et acheteur sont maintenant tout près l'un de l'autre. Qui les a rapprochés? l.a facilité des communications. Cet homme noir qui fait marcher la locomotive du train de marchandises, qui remplace t-il? hix ou vingt prlils coinnierçauts de jadis. Oiw fait-il? la marchantlise moins chère pour le consommateur; plus rémunératrice, tout au moins parce qu'elle est plus sûre d'être vendue, pour le producteur. Qui estt r qu'il tue? Le petit intermédiaire, le petit commer-

çanl de petite ville ou de village. Qui est-ce qu'il enrichit? L'unique ou presque unique intermédiaire, le commerçant centralisateur de Paris, de Londres ou de Berlin, l'homme c du grand magasin >, ou, bien plutôt, car cela dépasse les forces d'un seul homme, la société puissante qui crée, augmente, soutient, fait démesurément grossir le « grand magasin ». Mais cette société elle-même ne peut marcher que dirigée par ses plus gros, par ses plus riches capitalistes, qui font tout en son nom, et dont elle n'est que le cortège bien payé en dividendes et la clientèle bien attachée par une grasse sportule. Ici règne la ploutocratie comme en son domaine propre. Qui l'a mise sur le trône? L'homme noir de la locomotive.

Et il n'y a rien à dire. Ceci est la forme normale du commerce. L'état ancien était un mal, qui mettait dans une nation presque autant de gens payés pour transmettre que de gens payés pour produire, qui réduisait d'autant les forces vraiment productives, vraiment créatrices du pays. Il ne devrait y avoir dans l'humanité que des producteurs échangeant ce qu'ils produisent. S'il faut des transmetteurs, qu'il y en ail le moins possible. C'est où nous tendons. Mais, en attendant, ces transmetteurs, moins nombreux, ce qui est un bien, sont plus gros, ce qui est un mal, la ploutocratie, avec tous les inconvénients que nous indiquions plus haut, en résultant.

Pour ce qui est de l'industrie, mêmes causes des mêmes effets. Autrefois, toutes les industries étaient })nrtout, à peu près. On faisait partout toutes choses, parce que partout on avait besoin de toutes choses, et

i|uoii n'avait pas Ior moyens •! i Nonird'ail-

Iciii'K. lU'R ({u'on a on \o inoytMi du lairu venir farilcinenl tic ti^s loin co dont on avait besoin, on n'a plus fait dans chaque pays que la chose à laquelle il «Hait plus parliculi«'»rom<'nt propre; et toutes les autres, on les a fuit venir chacune du pays (fui pouvait les faire au meilleur marché; et jamais désormais on no fera du fer dans un pays qui n'aura pas de houille, ce qui se faisait parfaittMucnt autrefois.

Il en résulte que chaque pays ne produit qu'une marchandise et les consomme toutes. Division du travail et uniformité de consommation entre les pays comme entre les individus.

Très normal, ceci encore, et excellcnL ; dHiie part le moindre clTort pour produire, et d'autre part la marchanili.se au plus bas prix étant évidemment le but même de l'industrie. Seidement, ici encore, la ploulo tocratie se dresse et le prolétariat s'abaisse. L'indus trie centralisée, comme le commerce cenlralisé, crée les grosses fortunes mobilirres et fait une classe ouvrière pauvre, très opprimée, attachée à l'usine, iiilellectuellement bornée, par l'effet de la division du travail qui à chacun n'apprend et ne demande qu'une fraction do métier machinale, sans invention, sans goiU et sans attrait. Oui a créé tout cela? Les communications faciles, l'homme noir de la locomotive.

lit je n'ai pas besoin d'ajouter que le socialisme, lui aussi, est né de là, puisqu'il est né du machinisme, de la division du travail, de l'industrie centralisée et du commerce centralisé, et de la ploutocratie. 11 est la protestation et la révolte de la liberté individuelle

contre l'oppression naturelle, fatale, indépendante des bonnes ou mauvaises volontés, que la grande industrie entraîne. Il est la protestation et la révolte de rintelligence contre cette dégradation intellectuelle que la division du travail entraîne. Il est la protestation et la révolte de la pauvreté humiliée contre les énormes différences de fortune que la grande industrie centralisée met entre les chefs du travail et les soldats du travail.

II est (et c'est là sa faiblesse pratique), il est (et c'est là sa force morale), une révolte contre la force naturelle des choses. Il est comme une religion, à beaucoup d'égards. Une religion, et c'est sa faiblesse et la raison pourquoi elle ne change pas définitivement grand' chose dans l'humanité, une religion, et c'est là sa force et la raison pourquoi elle enflamme les cœurs, d'une manière d'ivresse, voit que l'humanité est mauvaise et qu'il faut la changer et elle essaie héroïquemont de changer le cœur humain. Le socialisme voit que l'organisation sociale la plus naturelle, la plus normale, dérivant le plus naturellement des choses mêmes, telles qu'elles sont, et de la marche spontanée de l'humanité, entraîne de grands maux; et c'est contre cela même qu'il se révolte, soit au nom de la pitié, soit au nom de la justice; et c'est la force des choses qu'il veut changer et à la marche de l'humanité qu'il veut s'opposer.

Ploutocratie et socialisme, ces deux aspects du monde moderne considéré comme producteur, commerçant et industriel, qui a créé tout cela? Les chemins de fer, les télégraphes et les téléphones. Qui

<,»! i. .ir.u.i i.r. A A .-Mr.i.i.i. .' 289

(iôtniira lout cela? Hion, ou un retour à la barbarie,

qui. Mpn'^s tout, nVst pn*; itupos^^ib!»».

Kl tlcrrirn' ces ^'randrs causes, en peut on chercher

une autre encore qui les contienne toutes, et qui soit

la cause de ces causes? Oui, sans doute. La cause pre-

nirre de ces j^rands chani^einenls qui sont arrivés si

i>romptcnient dans l'humanité, c'est la science.

Quand on dit d^une façon générale que la science ,ouverno le monde, on n'en est pas sûr. On songe, un iK'u vaguement, au bruit qu'elle fait sur la terre, à la place qu'elle a dans les préoccupations et dans les conversations des hommes; on songe à la diminution <ies sentiments religieux et à cette manière de foi en l:i science et de foi aux savants qui a remplacé Tautre dans beaucoup d'esprits. Mais la vérité de celte l'>rmule : « La science gouverne le monde », on s'en nd bien autrement compte, quand on songe que 'ut, exactement tout ce que nous venons d'exposer, est la science seule qui l'a fait, et que, par conseil ucnt, elle a non seulement créé un monde matériel nouveau, mais encore créé des façons de penser nou- \ elles, créé des sentiments nouveaux, créé en un mot un nouveau monde moral.

Ccsl la science qui a inventé les facilités nouvelles - conununication; les facilités nouvelles d'informaon; le machinisme, c'est-à-dire les facilités nouvelles <!•' production; et enfin l'armement perfectionné, sur

QCISTIORS rOUTIQUU. 19

terre et sur mer, des peuples modernes. C'est elle, par conséquent, qui a inventé la démocratie, les grandes agglomérations territoriales et la ploutocratie.

Et, par suite, c'est elle qui a suggéré les sentiments démocratiques : goût de l'égalité; négation des privilèges de naissance (encore que cette idée ne soit rien moins que scientifique) cndance vers le partage égal, d'une façon ou d'une autre, des biens de ce monde ; horreur de toute aristocratie même honorifique, et de toute oligarchie même élective; tendance vers le gouvernement direct.

C'est elle qui a suggéré les instincts d'agglomération défensive et offensive : mégalomanie nationale et ultranationale; fureur d'armement colossal; militarisme d'un genre nouveau qui n'est plus la vocation militaire, mais la conviction, trop justifiée, qu'il n'y a jamais assez de soldats et que tout le monde doit l'être; goût, non plus de colonisation, mais d'expéditions coloniales,' pour être présent et en bonne posture, puisque le marché est devenu universel, à tous les points du marché universel.

C'est elle qui a suggéré les instincts ploutocratiques; et, par contre-coup, les instincts antiploutocratiques : les instincts ploutocratiques, c'est-à-dire les tendances aristocratiques accommodées à l'état démocratique et possibles en état de démocratie : désir d'enrichissement rapide et indéfini, chasse au million, avidité de richesse mobilière, la quasi-vanité de la richesse territoriale plus honorifique que réelle ayant été reconnue; agiotage, jeu de bourse, agitation et fièvre dans la manipulation rapide des grandes entreprises et des

nri sii!\ M xx" SiteLE? 291

grandes afTaires ; iiislal)ililr (les fortunes, des destinées, des idées cl des sentiments dans les nouvelles hautes classes; manque de traditions de famille et do sentiments In^rilés; — les instincts anlip!outocrati(|ucs, se confondant sur plusieurs points avec les instincts démocratiques, les dépassant par ailleurs : haine do la richesse liéritée, qui est un privilège de naissance, et, de plus, liaino de toute richesse; tendance à la suppression des chefs du travail, d'abord parce qu'ils sont une arislocralie, ensuite parce qu'ils sont trop riches; tendance vers le partage égal des biens de ce inonde, mais plutôt tendance vers la mise en commun des biens de ce monde, de manière que, non pas chacun ait une part qu'il pourrait augmenter, mais personne n'ait rien, et tous jouissent également de tout, sans que l'inégalité puisse renaître.

C'est elle donc qui, ù la hiérarchie sociale, a substitué le syncrétisme social; au nationalisme le syncrétisme des grandes agglomérations humaines; aux aristocraties traditionnelles, des aristocraties mobiles, sans cesse renouvelées, s'élcvant et s'abaissant comme des crêtes de vague sur l'étendue des flots remuants.

Elle a mêlé le monde en lui donnant une a^ritation

extrême, qui est une vie, et une vie intense: mais qui

n'est peut-être pas sans danger. Elle a fait du monde

pCC que, sans doute, il était déjà, un champ de lutte;

lais un champ de lutte plus vaste, de concurrence

lus acharnée et plus violmfp. «l'îtL'itnfion pins préri-

filée et plus fiévreuse.

On me dira que tout cela est d'hier, et que la science

il de toujours. Sans doute: '"■•i<; <•«• qui e^^t i,""V"'m,

âoâ Questions politiques

ce n'est pas la science, comme on l'a dit faussement; c'est, d'une part, la science devenue pratique, la science appliquée et s'appliquant à être appliquée; d'autre part, la foi en la science. — La science était autrefois (en général) très désintéressée. Elle était scientifique. Elle était une haute curiosité. Elle cherchait, plutôt qu'elle n'inventait. Elle voulait connaître le vrai plutôt que trouver l'utile, sans, du reste, s'interdire ce dernier office. Elle s'est faite plus particulièrement pratique, depuis environ un siècle. Elle a multiplié les inventions. Ses parties les plus actives sont devenues la mécanique, la physique, l'optique, l'électrotechnie, la chimie. Ses anciennes observations se sont tournées comme d'elles-mêmes en sciences utiles et ses anciennes découvertes en inventions. Le savant ancien était un savant, le savant moderne est un inventeur. De là l'immense influence que la science a prise tout à coup sur les destinées de l'humanité.

D'autre part, et par un effet naturel, la science, qui était jadis, pour la masse des hommes, un objet ou de vague respect ou de vague terreur, est devenue pour la masse des hommes un objet de foi et de piété. Le savant était autrefois pour les hommes un être assez inutile et assez étrange, aux manières bizarres, aux occupations singulières, dont on parlait tout bas, sans bien savoir si c'était par déférence ou par défiance, et qui semblait plus étranger au monde que le prêtre ou même que le solitaire. Ce moine de laboratoire était, en somme, assez indifférent. — Quand les inventions de ce travailleur mystérieux se sont multipliées et ont eu des applications pratiques répétées, les sentiments

à son égard ont bien clinngt^. On s'est aperçu d'jn c6l6 qu'il iin»(liliail le moiulo, d'aulrr part qu'il ne se Irompail pas. Il a paru infaillible, el il a p: ru puissant. C'en élait trop, ou, au moins, c'en t>tait assez : il a éld divinisé.

La foi qu'on avait à l'égard du prélre s'est transportée au savant. Le fait de croire sans comprendre, mais avec une pleine confiance, sera élerncl parmi les hommes. De ce fait, dont profitait le prêtre, le savant désormais profite. Le savant est infaillible et il fait des miracles : telle est désormais la foi de l'Iiumanité. Le savant a été déclaré chef des liommes, du consentement presque unanime de la terre. C'est vers lui que se tournent tous les regards et de lui que les hommes attendent l'amélioration, le bonheur et le salut.

Cette croyance se confond avec la croyance au progrès, ou plutôt celle ci n'est qu'une forme de celle-l«^. Il est de fait c|ue la croyance au progrés est très moderne. Auguste Comte la faisait remonter à la Querelle des anciens et des modernes. Il faut peut-être pousser un peu plus loin; mais certainement, comme idée, cette conception a été très rare dans l'antiquité, et comme croyance générale, ou préjugé général, elle est absolument étrangère et à l'antiquité, et au moyen ûge, et aux commencements des temps modernes. C'est presque une croyance contemporaine. C'est plutôt le préjugé inverse qui régnait autrefois, et il n'y a pas si longtemps, parmi les hommes.

Si de fait il en est ainsi, h raisonner on s*apen;<)it qu'il ne peut guère en être autrement. La vie intellectuelle et morale des hommes d'autrefois était fuite de

religion, de patriotisme, d'art et de littérature Rien de tout cela n'enseigne ou ne suggère l'idée de progrès. Les religions, qui sont le résumé du savoir acquis des hommes, mélangé de leurs aspirations vers le parfait et de leurs vœux d'outre-tombe, ont une tendance naturelle à la stabilité, à l'immobilité, à l'éternité. Plus que toute institution humaine elles vivent de tradition et imposent par la tradition. La majesté du passé, le mystère de l'antiquité et le prestige de la légende sont leurs aliments, leur autorité et leurs armes. Elles ne tiennent pas au progrès, c'est-àdire au changement, y ont peu confiance, n'y font pas appel, n'en suggèrent point l'idée aux hommes ou n'entretiennent point les hommes de cette idée.

Le patriotisme peut inspirer l'idée d'accroissement national, c'est-à-dire d'ambition collective, mais non pas de progrès général. Il persuade aux citoyens d'être forts, de plus en plus forts, et de laisser la tribu plus grande qu'elle n'était quand ils y sont entrés. Il ne leur persuade point qu'une plus grande quantité de bonheur universel attend l'humanité. Il défendrait même de sacrifier à cet espoir et à cette œuvre à accomplir les intérêts de la tribu, du clan, de la cité. Et aussi, comme il est une religion, comme, lui aussi, il vit de traditions et de vénération pour le passé, il a quelque tendance à exalter la vertu des aïeux, et suggérerait plutôt l'idée que nos pères valaient mieux que nous et que tout ce que nous pouvons faire est d'en être dignes; non pas que nous valons mieux qu'eux et que nos successeurs vaudront mieux que nous.

QUE SEIlA I ! \ \' -II" I I ';

Il n*esl en aucune façon pour faire naître et pour enlrctenir c!ic7. les lionnnrs l'idt^e de pro!,'rt'*s.

Kt rnliii l'art et la lillénilnrc ne peuvent nullement sufrirérer la ni^me idée, puisque, étant choses tout indiviiluclles, ils no sont pas en proi^rt^s eux-mêmes et n'ont aiuMine loi d'évolution, se trouvant, comme par hasard, tantôt plus brillants au commencement, tantôt plus brillants au milieu, tantôt plus brillants à la (in de l'évolution d'une race; donnant l'idée tantôt d'un â^e d*or suivi d'âges moins éclatants; tantôt d*une enfance, d'une jeunesse, d'un Age mûr et d'une décadeiiec ; tantôt, mais rarement et accidentellement, d'une ascension et d'un accroissement indélinis; en somme, à le bien prendre, ne donnant aucune idée do cet ordre et ne permettant aucune conclusion, sinon que le génie est l'esprit qui souffle où il veut. Et certes le plus mauvais terrain sur lequel on pût établir la théorie du progrès était celui de la littérature et de l'art Les théories naissent où elles peuvent; mais (Iles choisissent quelquefois un berceau défavor:.M.'.

Avant le développement rapide et précipité de la science, rien ne pouvait donc donner aux hommes l'idée, nette, au moins, du progrès, et il aurait été élonnant qu'ils l'eussent, une idée n'étant jamais qu'un fait pensé, qu'un fait devenu ensuite une idée. Mats la science devait donner aux hommes l'idée do progrès, parce que cette idée est vraie de la science. Il n'est vnii ni en religion, ni, malheureusement, en morale, ni en choses de patriotisme, ni en choses de littérature et d'art, que les enfants profitent de co

qu'ont pensé les pères, valent, partant, mieux que leurs pères et sont leurs pères, plus eux-mêmes; mais c'est vrai en choses de science ; en choses de science c'est incontestable. La pensée ne s'accumule pas, le génie se s'accumule pas, la moralité ne s'accumule pas; mais le savoir s'accumule. C'est en choses de science qu'il est vrai que les anciens sont des enfants et les modernes des hommes mûrs, et que l'humanité est un homme qui vivrait toujours et qui apprendrait sans cesse.

Dès lors, aussitôt que la science, par un développement subit, rapide et éclatant, dont tous les yeux sont frappés, attire et retient l'attention de la foule, elle lui donne l'idée du progrès et cette idée devient un préjugé, une croyance, une foi, une religion. Elle enivre le monde entier.

Et, comme toute idée vient d'un fait, mais immédiatement le dépasse, (et c'est précisément ce qui l'en dislingue), cette idée de progrès, vraie de la science, l'humanité n'a point tardé à l'appliquer à toutes choses, et à la croire vraie de toutes choses, et elle a cru que le génie, et la moralité, et le bonheur étaient progressifs, et elle a érigé, ou ébauché, la religion du progrès général, universel, invincible, incoercible et indéfini.

Mais remarquez que cela même la confirmait et l'enfonçait davantage dans la religion de la science. S'il peut y avoir, s'il doit y avoir et s'il y a progrès partout, encore est-ce dans la science que ce progrès est particulièrement visible, particulièrement palpable et absolument incontestable. La loi du monde c'est le

QUB 8Ei(

progrès; mais on s'aperçoit bien, cependant, un peu, qu*il n'y a que la science qui la suive véritulilement. La loi grnérale du inonde, c'est la loi particulière et propre de la science. La science a cet honneur que ce qui di litre probalilement l'univers, la dirijje, elle, sans aucun doute; et que ce qui doit diri;<cr le monde, la dirige, elle, di^jà et depuis toujours. Elle est donc le modèle UH^ne h suivre et i^i imiter; elle porte le signe et elle a le seci*el. Le monde doit se modeler sur elle, et elle doit èlre la reine du monde. — L'idée de progrès, née de la science, revient à la science pour lui donner une nouvelle autorité et un nouveau prestige et une nouvelle auivole.

En résumé le culte de la science cl le culte du progrès sont les deux faces de la même idée, se prélent un mutuel concours, s'entrelacent, et ont, l'un aidant l'autre et aidé de lui, une immense iîiniuMwf snr l'rsprit des hommes.

On voit combien il est vrai que la science gouverne le monde moderne. Elle l'a fait. Elle lui a donné son organisation et ses organismes, sa constitution, sa complexion, son tempéra menl, son caractère, et toutes ses idées générales. Elle est plus que le gouvernement du monde moderne; elle en est le démiurge et elle en est l'âme.

Cette grande cause ellc-mérae, cette cause première, pour ainsi dire, a-t-ellc une cause que l'on puisse discerner encore? Je le crois; car enfin nous ne som-

mes pas encore au bout, c'est-à-dire nous ne sommes pas encore à l'origine. Qui a poussé l'humanité du côté de la science? Qui a fait qu'à un moment donné, les esprits des hommes, passionnés jusque-là pour des questions de philosophie, de métaphysique, de théologie, de morale, de littérature, se sont tournés passionnément vers les recherches scientifiques, jusque-là réservées à un très petit nombre de curieux solitaires?

Il est très probable que ce qui a, si l'on me permet ce mot, aiguillé les hommes du côté de la science, c'est le désir et le besoin du bien-être matériel.

La science n'était guère autrefois que haute curiosité très désintéressée, sans doute; mais remarquez cependant qu'à travers ses belles spéculations, elle cherchait quelquefois une application qui constituât un progrès matériel. Si elle cherchait la quadrature du cercle elle cherchait aussi la pierre philosophale. La pierre philosophale et la sorcellerie, ces deux manies du moyen âge sont très caractéristiques toutes les deux. L'une est ce qu'il y a de plus sombre et de plus affreux dans le passé, dans le présent; l'autre, en sa naïveté, en sa puérilité, est cependant une échappée vers l'avenir. La sorcellerie nous montre l'homme si malheureux et si convaincu que son malheur est inévitable et éternel, si désespérant de la bonté de Dieu et pourtant encore si dominé par le surnaturel et n'ayant confiance qu'en lui, qu'il fait appel à un Dieu méchant, entre en commerce avec lui, signe avec lui des pactes, le croit du moins et s'en vante devant les hommes, partie orgueil, je le sais

liK 11. MKiis partir aussi sombre et atroce désespoir. C'est le (lerniiT dc^ré connu do la révolte contre l'univers; c'est le dernier degré du pessimisme.

La pierre philosophalc est tout le contraire. Cestun rt^ve enfantin et charmant, plein de confiance dans les forces de l'honnne, dans la puissance créatrice de Tesprit. Il y a au fond de cette chimère, cette idée, que les hommes en s'appliquanl bien, en devenant très savants, amélioreront leur condition ici-bas, créeront prodi^alement ce que la nature produit de façon si avare, augmenteront le trésor de l'univers, feront plus pour eux que Dieu pour eux n'a voulu faire.

Seulement, remarquez bien que le savant qui cherche la pierre philosophale la cherche pour lui. Il ne lui échappe pas, sans doute, que, sa découverte faite, s'il la communiquait aux autres hommes, il l'annihilerait. Il veut, par sa découverte, devenir puissant personnellement. Il est bien moderne : il fait un rêve ploutocra tique.

Toujours est-il que voilà déjà la science qui n'est plus la science pure, qui essaie d'aboutir, non à une découverte, mais à une invention, qui cherche non la vérité, mais une amélioration pratique du sort des hommes.

On sait assez que la pierre philosophale n'est pas la seule chose pratique que les savants du moyen âge aient passionnément cherchée. Poudres explosives, ce qu'on pourrait bien faire avec l'aimantation, navigation aérienne; nous voyons des traces de toutes ces recherches à l'état de rêves confus, dès le xiv*, dès le xin* siècle. Ce sont là les germes de la science

moderne, de la science appliquée, de la science qui se fera fort de créer un monde d'ici-bas meilleur, et qui, pour un temps, par cela, détournera de la préoccupation de l'autre, ramènera les esprits, de toute autre façon que Socrate, du ciel sur la terre.

Or, aussitôt que ces applications pratiques de la science sont sorties du domaine du rêve, ont abouti à quelque chose, ont montré des résultats appréciables ; aussitôt que le vrai physicien , le vrai astronome, le vrai ingénieur, le vrai chimiste, se sont dégagés du vieil alchimiste et du vieil astrologue ; aussitôt que les hommes se sont tués de loin avec une poussière noire, se sont dirigés en mer sous le ciel sombre avec une petite aiguille tremblotante, ont joint les mers entre elles par des fleuves artificiels, sûrs, méthodiques, invariables, qui, eux, conduisaient véritablement « où l'on voulait aller »; alors un rêve nouveau s'est emparé des imaginations humaines. Les hommes ont eu l'idée d'un monde transformé, plus habitable, plus clément, plus fécond, indéfiniment perfectionné. Ils ont vu que la science avait le secret du bien-être, et ils ont cru, assez naturellement, qu'elle avait le secret du bonheur. Ils sont allés à elle avec empressement et avec ivresse, et ils ont un peu oublié tout le reste. La raison de la royauté de la science, c'est l'amour du bonheur, et cette illusion , presque justifiée par d'admirables découvertes, que le bonheur peut être atteint ici-bas; et cette demi-conviction naissante que c'était le chercher ailleurs qui était illusoire.

Cette fois nous voilà au bout. Ce qui a fait le monde

gi 1. >\.i\\ LE XX*' . Il 1.1.1.? 301

moderne, c'est In sriciicc; rcqui a fait la prt^dominanco de la science et contribué h son progrès et précipité sa marche, c'est le désir de bien-être qui a jeté comme dans ses bras, passionnément, la majorité des hommes. D'où vient lui-même ce désir éperdu de bien-être ; c'est ce que je regarde comme irréductible (*t ne tenterai pas d'expliquer. D'où vient qu'il y a des Ages mystiques, des âges artistiques, des Ages ({u'on peut appeler pratiques ou positifs? On le saurait si l'on snvait la vie humaine tout entière dans un inlini détail. L'homme a dilTércnts instincts, instinct religieux, instinct moral, instinct altruiste, instinct palrioti<iue, instinct artistique, instinct égoïste. Selon les lempSjUnc multitude de petites causes, c principes » ténus et multiples, comme disait Pascal, qui échappent par leur ténuité et leur grand nombre à l'œil de l'observateur et de l'historien, qui peuvent être et doivent être souvent physiologiques, qui peuvent être d'autre nature, inclinent la majorité des hommes soit dans le sens d'un de ses instincts, soit dans le sens de tel autre, et ajoutent aux forces naturelles de cet instinct une force nouvelle, et font |>encher la balance. La simple loi, trop élémentaire, d'action et de réaction peut elle-même expliquer quehpie ( hosc, et, à une période mystique, une période artist'que ou une période positive peut succéder par simple épuisement de la force qui a précédemment agi. Toujours cstil qu'au sortir du moyen Age, après avoir beaucoup enduré et pAti, tout pAle et maigre, le monde européen a voulu jouir. Il a joui d'abord arlisticfuement, savouré les beautés et les grAces rafraîchissantes do

la Renaissance. Il a voulu ensuite jouir positivement et s'est élancé vers la science comme vers celle qui semblait lui promettre un Eldorado.

Ainsi s'est vérifié le mot profond de Pascal, en y ajoutant quelque chose : « L'homme tend au repos par l'agitation. » Il faut dire de plus : et il n'atteint jamais que l'agitation, qui, lui donnant un désir plus vif du repos, le jette pour l'atteindre dans une agitation plus grande. La science, à qui le monde s'est adressé pour trouver le bonheur, a fait un monde très rude, très violent, furieusement agité et haletant.

On ne sait si on doit lui être reconnaissant ou se plaindre d'elle. Elle appelle plus d'êtres humains à la vie; mais elle les jette dans une lutte incessante qui surpasse leurs forces.

Elle prolonge la vie des vivants, mais, sauvant et prolongeant un plus grand nombre d'infirmes et de débiles , elle est en train de faire une humanité composée de débiles et d'infirmes.

Elle a créé les grandes nations; mais elle a ainsi juxtaposé des colosses qui se touchent de plein contact armés jusqu'aux dents, et rendu les guerres épouvantablement meurtrières, et la paix, toujours armée et modifiant chaque jour son armement, ruineuse pour les peuples.

Elle a permis à l'Europe de conquérir le monde, mais voici que rétrécissant la planète par la rapidité des communications et armant les peuples conquis des mêmes armes qu'elle nous a données, elle met à nos portes, menaçant, soit comme concurrent industriel et commercial, soit môme comme ennemi

militaire, loul tin inonde, hier éloigné et barbare, qui demain pèsira sur nous.

Elle n détruit la hiérarchie sociale qui était oppressive, 1res lourde h supporter et souvent inique, et elle a préparc l'avènruient de la démocratie; mais c'est une question de savoir si la démocratie ne relâche pas le lien social, ne dissout pas les forces sociales tes plus solides et les plus vivaces, n'habitue pas les hommes à un individualisme jaloux, étroit et stérile, n'abaisse pas, par le peu de goût qu'elle a pour les supériorités d'esprit, le niveau intellectuel d'une nation, et ne substitue pas son aristocratie à elle, qui est la ploutocratie, aux aristocraties d'autrefois, pcut-«''lre plus intelligentes, plus nobles et plus patriotes.

Elle a produit cet immense progrés matériel qui consiste en ce que, les chemins étant ouverts et vite parcourus, une province ne meurt pas de faim quand l'autre est dans l'abondance, un peuple ne meurt pas de faim quand l'autre est embarrassé de sa moisson ; mais aussi, par la concurrence universelle et la surproduction nécessaire qui en résulte, de temps en temps elle fait que se produisent ces chômages qui équivalent h des famines ; en tout temps elle met le prolétaire dans une situation très dure, lui demande un travail excessif qui abrège ses jours et le maintient aussi près qu'il est possible de la misère, lui donnant juste assez de vie pour qu'il ne meure point.

De tout cela résulte un monde triste, énergique, dur, sombre, qui se sent mal à l'aise et qui, vaguement, se sent coupable; un monde surtout qui va trop vite, qui passe trop rapidement d'inventions en inventions

304 QUESTIONS rOLITIQUi:S

nouvelles, d'état social en nouvel état social, d'état international en état international nouveau, et qui s'use comme une machine puissante lancée imprudemment à fond de train. — De là ce phénomène curiedx que l'on peut appeler l'instabilité morale. Le monde actuel n'est pas immoral; il cherche une morale, en trouve dix, et n'en choisit aucune. Il hésite et vacille sur le sable mouvant d'une conscience incertaine. Il n'a plus de base solide. Les progrés du désespoir viennent de là et semblent en raison directe du progrès matériel. Les formes du désespoir moderne sont l'alcoolisme et le suicide. Ces deux monstres croissent à vue d'œil dans des proportions effrayantes. Ils indiquent que le monde s'ennuie, et ainsi il serait vrai que le monde s'ennuie davantage depuis qu'il n'a plus le temps de s'ennuyer.

Et c'est exact. L'ennui, c'est-à-dire le dégoût, n'a pas besoin de loisir. Il se glisse au milieu de l'agitation et du travail le plus intense et inspire à l'être le plus agité le désir d'oublier la vie ou de la quitter. Les docteurs qui, pour protéger les hommes contre l'ennui, leur crient : « Agissez! à l'action! » ignorent celte vérité, et que l'action ne préserve nullement de la désespérance, si ce n'est quand elle a su persuader l'homme de la grandeur du but où elle va.

Le monde moderne est à la fois laborieux, ardent, et intimement désenchanté, comme s'il était un fakir oisif, épris du Nirvana. Il se bat éperdument, et tout en combattant, non pas en mourant, comme le héros antique, mais les jambes tendues et le bras levé, il rêve du repos perdu et du calme du cœur, diilces remi-

QVK SERA LK X\ .^iht...h . 305

mscitur Arjos, — Suminc toute, il est inquiet. Comme lo trnin sans mécanicien (l*un roman do Zola, il roule lollement, avec un bruit «le ferrailles froissées, des lumcurs do vapeur haletante, des chansons de guerre, • les chansons d'amour, des cris de dispute, des disiissions railleuses, des projets de conquêtes, des remarques sur les paysages, (luehjues mots de prière clans un coin écarté, en se demandant un peu où décidément il peut bien aller et s'il a été bien aiguillé.

Quelles suites les grands faits historiques contemporains peuvent-ils avoir dans un prochain avenir? U ( >t sans doute téméraire de le prédire, mais il n'est pas défendu de le chercher. Disons d'abord que tout pi'ut changer sans qu'on sache précisément pourquoi. les grands faits historiques qu'on appelle des causes •puisent comme des forces en action et, ù partir d'un rtain moment, laissent agir d'autres causes jus<|ue-lii issimulées ou reculées des yeux. Il est possible que 1rs religions renaissent : on peut le prévoir tant «pTelIes ne sont pas mortes; il est possible qu'une l»!iilosophie morale religieuse s'empare de l'humanité; il est possible que des générations viennent au jour ((iii soient éprises de poésie, de littérature et d'art

• ommeù l'époque de la Renaissance; il est possible

• iifin que l'orientation de l'humanité change coniplètt'inont. Cela s'est vu; cela peut se voir.

Mais ceci est la part de l'accidenlrl, la part i!*/m;>r^-

UUCSTIOMS POUTIOOB». ^"

visible, qu'il faut toujours réserver dans les prévisions. Sur l'avenir on ne demande à l'histoire que le probable, ce qui est logiquement contenu dans le présent et qui doit logiquement en sortir. Et le probable le voici.

La science continuera d'être merveilleuse, bienfaisante et dangereuse. Elle absorbera presque toutes les facultés de l'humanité; elle aura à son service une armée immense, une vraie armée moderne, composée de millions d'hommes, et tous utiles. Car c'est encore là un de ses privilèges. La religion, la morale, la littérature et l'art ne veulent pas et ne doivent pas avoir beaucoup de ministres. Les dévoués subalternes ne leur font aucun bien et leur font beaucoup de mal. Le mauvais prêtre ou le prêtre sot compromet la religion; le moraliste niais ou paradoxal compromet la morale; le grimaud de lettres, l'industriel de la plume ou l'artiste de la collection Caillebote compromettent la littérature ou l'art et persuadent au monde que littérature et art sont des vanités puériles ou des exercices désagréables du cerveau humain.

Mais personne presque ne compromet la science. Elle emploie tout et tous, chacun a son échelon, et de tous tire un bon parti.

Les manœuvres, ailleurs gênants, y sont très utiles, découvrent de petits faits, font des vérifications, sont employés au classement, contribuent à l'œuvre générale, sont plus qu'utiles, sont nécessaires. Êtes-vous un homme de génie : faites de la science; vous aurez la gloire la plus haute, la plus éclatante et la plus pure. Étes-vous un imbécile : pourvu que vous soyez

ovr ^vn\ i.K w" - 307

lodcstc, fuitos de la science; on vous cmploieru, et, ii.licule ailleurs, vous serez ici très apprt^cié, Irèg liouorable et très justement lionoré,puisque vous servirez à quelque chose. Il n'est monographie bornée, liniiti^e, sans la moindre idt^e générale, et sans la moindre idée, mal composée, mal écrite, ((ui ne soit tirs précieuse à la science, pourvu qu'elle soit exacte. La science a le caractère pratique jusque dans sa manière de travailler; non seulement elle sert à tout \r monde, mais pres^iue elle se sert de tout le monde. Klle continuera donc d'être envahissante et absortnte, ce que personne ne peut lui reprocher, et elle donnera à ses œuvres toute l'extension (|u'elles peuvent avoir et qui semble devoir être illimitée, (les œuvres, nous les connaissons. La démocratie se • rifirmera dans les pays où elle existe et s'établira iiis les pays où elle n'existe pas. Très jalouse et naturellement niveleuse, elle elTacera soigneusement It's résidus aristocratiques qui restent d'un passé \(»isin encore. Llle détruira, plus ou moins complèteiiHiil. < r ({ui lui sera facile puisqu'elle les subventionne et (|u'il lui suffira de leur fermer sa bourse, les académies, les musées, l'enseignement supérieur, tout qu'elle croit qui ne lui est pas immédiatement et directement utile. Elle affaiblira, sans pouvoir les «lélruire, ou plutôt elle affaiblira en apparence les religions, en se refusant ù en salarier les ministres.

Très patriote, mais en même temps très peu niililaire, elle sera partagée entre le désir d'avoir une limée très forte et le désir de ne point servir, et elle aura sur ce point (\r sintrulirre^ liésitations, voulant

bien payer, voulant faire l'apprentissage militaire le moins possible, diminuant la durée du service à mesure que, les choses militaires devenant plus scientifiques, plus délicates et plus compliquées, il faudrait, au contraire, que l'apprentissage militaire fût plus long; ne sortant point de ces embarras, et, en attendant, faisant une armée plus formidable en apparence que solide en réalité.

Elle sentira que le système parlementaire est un reste d'aristocratie, institue une aristocratie élective, e:^trèmement mobile, mais encore une aristocratie, et que la volonté du peuple exprimée par les Chambres est une volonté du peuple très élaborée, très modifiée, très atténuée et n'est plus vraiment la volonté du peuple, et elle inclinera progressivement du côté du gouvernement direct, qui condamne la démocratie, puisqu'il est la démocratie elle-même et qu'avec lui il n'y a plus aucune suite dans le gouvernement, et, autant dire, plus de gouvernement.

Elle s'apercevra qu'elle a détruit depuis longtemps tous les privilèges de naissance, excepté le plus fort et celui qui établit les plus grandes inégalités parmi les hommes, et elle essayera par tous les moyens possibles, sinon d'abolir l'héritage, ce qui me paraît et lui paraîtra matériellement impossible, du moins de le grever de telles charges qu'il soit presque comme s'il n'était pas, et par là elle rejoindra le socialisme, non pas tout le socialisme, mais le socialisme sur un point et sur un point assez important de son programme.

Tel sera, ce semble, le mouvement démocratique

({iii, sans aucun douto, arfuiblira les nalions, et donnera Acollosoù il marchera moins vile une sn|)«'Tiorilé rrlaliveel temporaire sur les autres; mais qui, du reste,

u'ira h peu près de mùmc chez tous les peuples, et |.('ul-ètre pivripitera sa marche rh" rf-- 'jvi -' -it .., relard dans cet ordre de choses.

11 sera assez favorable au rétablissemenl du despotisme, ou pIutiH ù l'établissement d'un despotisme d'un genre tout nouveau. Plus ou moins hostile, mais

Il fond hostile au gouvernement parlementaire, la

Icmocratie ne souhaitera pas un despote, mais elle n'aura pas contre lui de grandes répugnances, et elle

ceptcra volontiers celui qui se montrera l'ennemi de : ut ce qui reste encore d'aristocratie. — D'autre part, un fait important, relevé plus haut, rend très facile 1 rlablis'^einent, au sein môme des démocraties peu militaires, d'un despotisme militaire. Ce fait, c'est le l»erfectionnement des armes. Il rend impossibles les insurrections. Autrefois l'insurgé, un fusil de chasse à la main, était à peu près l'égal d'un soldat armé de on fusil d'ordonnance. Le fusil d'Élat est maintenant une arme devant laquelle toute autre est quelque chos<' (omme une arbalète. Les insurrections de bourgeois, d'étudiants et d'ouvriers sont désormais impossibles. Le pouvoir sera à celui qui aura l'armée pour lui.

Il est vrai, et le système qui veut que tout se compense a ici la parole, que l'armée moderne n'est pas, non plus l'armée antique, que l'armée moderne est démocrati(|ue, que l'armée moderne c'est la nation. Remarquez pourtant qu'il n'en est rien. L'armée moderne c'est I;i j«Mine<se d'nn p^v^ « «>ni:i.1r.'.' • d'un

corps d'officiers dont le métier militaire est la carrière. Insurrections impossibles, gouvernement de fait invincible tant qu'il a pour lui ou non contre lui le corps des officiers et la jeunesse du pays; pronunciamienta très facile quand le gouvernement sera peu aimé de la jeunesse du pays et des officiers et quand un général aura su se concilier ces deux îotcqs; 'pronunciamiento à peu près inévitable et sûr de réussir quand un général reviendra vainqueur de la frontière entouré de l'amour de la jeunesse et des officiers, quelque rival, du reste, civil ou militaire, qu'il puisse avoir : tel est l'avenir dans les pays où la démocratie aura accompli toute son œuvre, ou partie considérable de son évolution.

Les agglomérations de peuples continueront. Les petits peuples sont destinés à périr complètement, ou à peu près. Par à peu près j'entends ceci. Le sentiment patriotique est encore très fort et le sera toujours, quoique les grandes agglomérations soient destinées à le diminuer. Mais précisément parce qu'il est en raison directe de la petitesse du pays, en raison inverse de son étendue, il continuera à être singulièrement vivace dans les petits peuples. Seulement, d'une part, le sentiment de leur faiblesse à côté des colosses territoriaux, la crainte d'être engloutis, la crainte d'être broyés dans la collision entre eux de deux colosses, inclineront bien des esprits, chez ces petits peuples, à désirer ou à accepter avec une des grandes agglomérations une sorte de fusion qui ne sera pas l'annexion proprement dite, mais qui y ressemblera fort; — et d'autre part, ils y seront forcés. Ils y seront forcés, parce qu'étant données la facilité et la rapidité des

QIK SF.UA LE XX" Slf:CI.E? 311

roinmiiiucntioni^, un polit peuple csl en Europe re ({uVlait aulrcf<»is une province <lîins un empire aver «les douanes intcVieurcs. II est g«^n<^ sans prolit. II ne partirij)e qu'avec (liflirull«^ h la lar^e et rapide palpitation du marché curo|HVn et universel. Le grand peuple qui lui en veut, pour une cause ou pour une autre, lui impose des traités de commerce désavanla^'eux, e\igc des passeports et mille formalités contrariantes à la frontière, le gétic de mille manières : « Vous voulez participer liliremcnl h notre vie industrielle et comnurriale? Eh bien, soyez avec nous! jpic la frontière li>inl)r! > Le petit peuple est précisément dans TEuropc moderne comme une province peu forUméc de l'ancienne France, toute hérissée de douanes intérieures, c'csl-fi-dirc de frontières intérieures. Que désirait elle? Qu'il n'y eût qu'une France. Que désire, secrètement, inconsciemment, le petit peuple contemporain, le petit peuple du xx<^ siècle, malgré son patriolisme qui murmure? Qu'il n'y ait qu'une Europe.

Dès lors il y aura dans chaque petit peuple toute une série de mesures, vraiment nécessaires, qui, tout en ménageant son patriotisme jaloux, seront des cpiarts d'annexion, des tiers d'annexion, des demiannexions avec un puissant voisin.

Ce seront d'abord des unions douanières, n'intéressant que le commerce; puis ce seront des alliances politiques; mais il n'y a pas de vraie alliance entre peu|)les inégaux; il n'y a que dépendance de Vwn <«t immixtion plus ou moins impérieuse de l'autre

Et |)nis, une fois alliés, on s'apercevra très vite que pour être allirs. inrme pour la défensive, d'une façon

réelle, il faut avoir la même organisation militaire, étant absolument inutile, dans le cas où l'on combat de conserve, d'être alliés, si les armées ne sont pas organisées et dressées de la même façon, de manière à pouvoir recevoir un commandement unique. Donc intervention de la grande puissance dans l'organisation militaire de la petite.

Quand une grande puissance est influente jusqu'à la suzeraineté dans les questions industrielles, commerciales et militaires d'un petit peuple, elle l'est inévitablement dans les questions financières; et quand une grande puissance est influente jusqu'à la suzeraineté dans les questions industrielles, commerciales, militaires et financières d'un petit peuple, elle l'est dans les questions politiques; elle tient le petit peuple tout entier; elle a en lui un vassal. On sait assez que ce n'est pas l'histoire d'un petit peuple du xx° siècle que je raconte; mais l'histoire d'un assez grand peuple du xix®.

Les petits peuples du xx» siècle resteront indépendants, si l'on veut; mais à peu près comme la Finlande. L'état des petits peuples du xx^ siècle sera ou annexion pure et simple ou vassalité. Le premier état serait préférable, le second sera préféré. Voici ce que j'entendais en disant que les petits peuples disparaîtraient, ou à peu près.

La ploutocratie continuera de s'accroître, le socialisme avec elle, et la lutte de classe avec tous les deux. Qu'en résultera-t-il? C'est ce qu'il y a de plus obscur dans ces questions diverses. La ploutocratie n'a aucune raison de s'arrêter dans sa marche. Quelle

QUE SERA LE XX" SifeCLE? 313

raison y a-t*il pour que Tindustrio et le commerce cessent d'i^lre centralisés, ou le soient moins, ou ne le soient pas davantai^e? Absolument aucune. Toulo facilité nouvelle de communication, d'information, de l^rmUirlion, de circulation des productions, centralise l'industrie et le commerce, favorise et augmente la ploutocratie. Toute découverte de la science pratique pousse directement dans le même sens. Ce n'est pas un propos fantaisiste que Taposlrophc de rarchiduc savant et anarcliislc de VldyUc tragique h son chef de laboratoire qui le quitte : t Oui, laisse-moi, abandonne moi, moi le savant solitaire, idéaliste, amant de la science pure et contempteur de la science appliquée; va faire de la science industrielle au service d'un entrepreneur yankee; va faire des découvertes prati<|ues; va aufjmenter le vice en haut et la misère en bas! » La ploutocratie en haut et la misère en bas augmenteront ;et le fossé s'élargira entre ceux d'en bas et ceux d'en haut. Une nouvelle aristocratie se forme, que tout favorise, et qui n'est menacée presque par rini.

Car elle est forte par elle-même, et n'est faillie — à la vérité c'est un grand point — que par son extrême mobilité, et la rapidité avec la<iuelle se font et se défont les grandes fortunes; mais il ne faudrait pas trop fonder h'i-dessus; et l'art de gagner de l'argent et de ne le point i)erdrc devient fort bien une tradition de certaines familles et même de certaines races.

Klle n'est point menacée par les gouvernements, et au contniire. i\ cause de la terreur que le socialisme inspire anv l'OMviTu.ini'nf^ Il peut pnr.iiln» 5is*;ez

étrange que le socialisme, en ses tendances dernières et à le prendre en gros, voulant tout donner à l'État, les gouvernements soient les ennemis du socialisme. Il semblerait que les gouvernements dussent caresser et favoriser le socialisme et aider à ses progrès. C'est très probablement ce qui arrivera un jour, et quelques tendances en ce sens se manifestent déjà; mais, pour un long temps encore, l'immense majorité de chaque nation ayant à perdre ou étant convaincue qu'elle a à perdre à l'avènement du socialisme, à la réalisation de l'une, quelle qu'elle soit, des théories socialistes, aucun gouvernement ne peut être socialiste. Tout gouvernement est forcé d'être opportuniste, d'être assez conservateur, et d'être qualifié de réactionnaire. N'étant pas et ne pouvant pas être socialistes, les gouvernements sont forcés d'être antisocialistes, car quand on a affaire à un mouvement puissant il faut être pour ou contre lui, et, par suite, ils sont assez favorables à la force ploutocratique, sans compter que dans les pays parlementaires, comme nous l'avons vu, ils sont, en partie, en une certaine mesure, constitués par elle. La ploutocratie croîtra donc, augmentant par son accroissement même le paupérisme et par conséquent le socialisme, donnant des forces à son ennemi en raison directe de celles qu'elle prendra elle-même. Cela deviendra très grave, et je ne dis point se terminera, mais se continuera par des révolutions sanglantes, sans que je voie le moins du monde quelle pourra être la solution. Car dans tous les pays d'Europe et d'Amérique, peut-être dans tous les pays possibles, la seule population industrielle ayant un intérêt bien évident et

QUE SEHA LK xx" sii:<:i,K? 'm:>

bien senti h rav6nemcnt du soriaiisme, et la population agricole ayant, (k mon avis, en tout cas croyant ferme ment avoir inlt^rôt à ce (|u'il ne triomphe point (et je ne parle pas de la population bourgeoise qui dans ces luttes de noudjres énormrs est quantité n<^gli^eable|, les insurrections socialistes ne me paraissent pas devoir t^tre autre chose que des jac(|ueries terribles, désastreuses, mais destinées à être vaincues.

De f^^randes nations démocratiques, plus ou moins, mais toutes inclinant de ce côtr, druiocratiquos dans leurs institutions, dans leurs législations et dans leurs mœurs, avec tendances vagues et grande facilité à glisser au despotisme militaire; disparition des petits peuples ou réduction des petits peuples à un état de vassalité ; ploutocratie triomphante et furieusement attarpiée par les masses prolétaires; gouvernements, même s'ils sont despotiques, très hésitants, très tiraillés, ayant des velléités socialistes et ramenés par le poids de la majorité de la nation dirigée par eux à une politique conservatrice et sensiblement favorable à la ploutocratie; disparition presque complète des religions, des restes ou traces subsistantes des aristocraties anciennes, des ancienues mœurs où l'esprit religieux laissait sa marque (mariage indissoluble, famille disciplinée, subordination de la femme h l'homme), de la haute littérature et des arts; puissante et brillante activité scientifique et puissante et universelle vulgarisation de toutes les sciences : tel me paraît être le tableau que Ton peut tracer en ses lignes générales du xx^ siècle.

Ce tableau a ses beaux aspects ; il en a d'assez attristants. On voudrait toujours que ce qu'a eu de bon riiumanité fût acquis et se conservât, en même temps qu'elle fait de nouvelles conquêtes. Il est probable que c'est impossible. Ce serait le vrai progrès. Il est probable que ce que gagne l'humanité est compensé par ce qu'elle perd et que, depuis très longtemps, le vrai progrès n'existe plus. Il est probable que l'immense progrès matériel réalisé depuis cent cinquante ans est la rançon d'une décadence religieuse, morale et artistique qui me paraît indéniable, et qu'on ne peut nier que parce qu'elle n'est pas encore accomplie, mais qui est en train de s'accomplir et qui sera éclatante demain.

A ce qu'a de mauvais le mouvement qui nous entraîne, y a-t-il des remèdes, et pouvons-nous faire que le siècle qui commence ne soit pas, ou soit moins, en ce qu'il nous promet de dangereux, ce que nous prévoyons qu'il sera?

Sur cette question les .radicaux arrivent avec leurs solutions et les modérés avec leurs palliatifs.

Certains radicaux font franchement son procès à la civilisation. Héritiers sans le savoir, ou en le sachant, de notre Jean-Jacques Rousseau (si Jean-Jacques Rousseau a été l'étonnant révolutionnaire réactionnaire qu'il a été, qui sait si ce n'est pas parce qu'il prévoyait confusément que le mouvement moderne aboutirait à la suppression des petits peuples?), nouveaux éditeurs

du Discours sur tes Lettres et Us Scienres et du Discours >itr llnégalitt' parmi los fiominrs, ils nnu< disoiil, non sans profondiMir :

I/humauilr sr Irotnpr de route. IMle nppnMid, elle sait, elle invente, elle trafique, elle tracasse, elle travaille. Klle est faite pour être ignorante, douce, vertueuse et aussi oisive cpie possible. I.a science ne rend pas bon, les inventions ne rendent pas heureux, le trafic, le tracas et le travail rendent méchants. L'homme est un animal végétarien et agricole. Il ne vit conformément il sa nature que quand il cultive son champ, mange son pain assaisonné de son miel et ne satisfait que SOS besoins slrictomont naturels qui se réduisent à presque rien. La civilisation n'est autre chose que l'ensemble des moyens qu'a trouvés Thomme pour satisfaire des besoins absolument factices qu'ils s'étaient créés.

Cela se voit parfaitement à ce fait qu'évidemment 1 homme le plus heureux de toute la Russie et le plus libre c'est le moujik, et Thomme le plus malheureux et le plus esclave, c'est l'empereur, esclave de ses besoins naturels, de ses besoins factices et des besoins factices de tous. A mesure que l'homme se rapproche de l'état primitif de l'humanité, il est plus heureux, malgré le voisinage gênant et pesant de la société factice qui s'est établie au dessus de lui; et à plus forte raison il le serait si cette société n'existait pas. A mesure que l'homme s'élève d'un degré dans la société factice, il est plus njallieureux et plus triste; ù quoi il faut ajouter que, sinon toujours, du moins souvent, le malheur et la tristesse irtidcnt ni'^dinnts.

C'est donc la civilisation qu'il faut détruire, avec ses inventions, ses découvertes, ses ambitions démesurées et sans cesse accrues, tout enfin ce dont elle est faite. Et ce n'est point si difficile : il suffirait que tout le monde fût convaincu qu'elle est décevante.

Rien n'est plus probable que cette théorie; rien, si l'on veut le fond même de ma pensée, n'est plus vrai. Seulement elle veut que l'homme vive conformément à sa nature, et elle méconnaît la nature de l'homme. Pascal encore ici a répondu : « On charge les hommes de mille affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour; que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? Comment! Ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces tracas. » Cela est vrai ; et cela est vrai non seulement pour la raison qu'en a donnée Pascal, et qui, du reste, est parfaitement juste; non seulement parce que l'homme laissé face à face avec lui-même s'ennuierait mortellement; mais parce que l'histoire même de la race humaine, les lointains antécédents de la race humaine l'ont prédestinée à la lutte éternelle, au travail éternel, et à l'éternelle ambition du mieux.

Songez donc que les premières inventions, celles qu'il a fallu faire pour ne pas mourir, les inventions qui ont précisément, du sauvage primitif, fait l'homme végétarien et agricole que vous glorifiez; ces inventions ont été faites au prix de mille efforts, de millions d'efforts pendant des milliers d'années, pendant un temps probablement infiniment plus long que toute la période historique. La nature a donné à tous les animaux les armes très diverses qui devaient leur per-

QLi. : i. \ 1 ! \ \ -Il M.l

nirllrc de se sauver ot de saiivor leur espèce; elle n'a donné a riiommo que de l'esprit, cl c'est avec ret es* prit <|u'il a créé tous ses moyens do conservation et ensuite de supréniatir; mais il y a fallu un temps énorme, un ciTort proiii^'ieuscmcnt nr'1«n» ••« |"...)iiricu- Bcmcnt prolongé.

Ainsi dressé, ainsi instruit, ainsi coiislituô, ayant reçu celte éducation cent fois séculaire qui est devenue sa nature même, comment voulez-vous que Thomme € s'arrèleà temps »? Il continue. Il met autant d'acharnement à découvrir la vapeur et réleclricité, qui sont peut-être inutiles, qu'il en a mis à découvrir le feu et la charrue, qui étaient nécessaires. Il obéit ainsi h sa nature même, telle que Tout faite les siècles accumulés. Il coDlinuera toujours; t toujours » voulant dire, bien entendu, un laps de temps qui dépasse toute prévision, tout calcul «-t même toute inïai.'iiintion. Ola se perd dans la nuit de Tavenir.

Vous dites : t Sans doute, c'est la naUut . .lll>>^l je l'engage à en changer. Tous les réformateurs radicaux, soit rétrogrades, soit progressistes, ne veulent rien moins que changer la nature humaine. » Ils n'ont pas tort du tout. La nature humaine est modiliable; mais ils sont elTrayants de confiance, et elTrayants quand on songe à l'énormité de relTort réclamé par eux. Un réformateur n'est acceptable que quand il propose une œuvre qui puisse se réaliser avec un effort moyen et d'une manière progressive. Or, la réforme en question, d'abord exigerait un effort immense; passe encore; mais ensuite ne pourrait réussir que si elle élail inslaiilaiiée. Nous sommes, pauvres hiiiiKiiiis,

divisés en différents peuples. Qu'un peuple abolisse chez lui la civilisation, il sera immédiatement dévoré par ses voisins. Il n'en faut pas tant pour qu'on le soit. La conquête du bonheur par abolition de la civilisation ne peut donc se faire que si la même année et le même jour la civilisation est abolie dans tous les pays de l'univers. Nous touchons à l'absurde; il faut convenir qu'il y a même quelque temps que nous y sommes.

L'homme continuera à chercher, à apprendre, à savoir et à travailler un peu plus qu'il ne peut, et cela est aussi inévitable que fâcheux.

Le socialisme aussi propose sa solution radicale. Il dit :

Il ne s'agit pas d'abolir la civilisation qui a ses inconvénients et ses avantages, et qui, tout compte fait, est acceptable. Il ne s'agit que d'abolir la misère. La misère a pour cause la centralisation de l'industrie et du commerce; abolissons la centralisation de l'industrie et du commerce. Point du tout! Portons cette centralisation à son dernier terme, à son comble, ce qui est le moyen paradoxal, mais vrai, d'en conjurer, d'en supprimer tous les mauvais effets. Car qui fait la misère de l'ouvrier industriel et dans certains cas de l'ouvrier agricole lui-même? Trois choses : le bénéfice exagéré du patron; la concurrence, qui force le patron à faire travailler au minimum de salaire; la surproduction, qui est une nécessité de bonne administration pour le patron, mais qui de temps en temps amène fatalement le chômage. Ces trois choses, et la ploutocratie du même coup aussi, disparaissent si l'on sup*

QUI -I i; \ ! 1 \ \ Hi ■ I I ' 321

primo le patron. r\ si mi 1.- r.nn.l.i. .• j, n un « Ire coll'-clif qui ii< <io hi^nélicc, qui no sera en

cuiicurreiue avec personne, et qui irniim aucun hcsoin de produire plus que la consommation ne réclamera.

Cet être sera l*Êtat (je n*ignorc pas qu*il s'en faut que tous les socialistes raisonnent ainsi; mais ma conviction est que tout socialisme, au premier essai do mise en pratique, se ramènerait immédiatement au socialisme d'Ktat). Il sera le patron imique et le propriétaire uni((ue. Il n'aura aucun intérêt à s'enrirhir personnellement, puisipril n'est pas une personne; et le prélèvement sur le travail de l'ouvrier, qui s'appelle bénéfice du patron, restera à l'ouvrier. Il ne luttera point, aux dépens de la santé et de la vie de l'ouvrier, f'onlre des adversaires acharnés et la nécessité qui \iste pour le patron de faire travailler au minimum de salaire, c'est-ùdire de tuer l'ouvrier, d'exténuer la race, n'existera pas pour lui. Il n'aura aucun intérêt l'ambition ou de prudence à produire plus qu'il ne faut pour être maître du marché, puisqu'il n'y aura plus de marché : il n'y aura qu'un être désintéressé liii connaîtra l'état de la consommation et de la production et qui, tout simplement, réglera celleci sur celle-lù. Enfin il n'y aura plus de riches, et les graves inconvénients, moraux et politiques, de la ploutocratie

lont évités.

Ce rêve est très beau, et, 8*il n'est pas très raisonnable, il est très rationnel. II contient deux vérités ilif'oriques si éclatantes, à savoir la cruauté de la conrnnence et l'inutilité de la richesse, qu'il n'est pas • tonnant que le socialisme reprenne |)ériodiquemcnt

UCKSTIOMt POUTIVUKS. *•

do nouvelles forces et qu'une partie considérable de l'humanité recommence périodiquement ce rêve interrompu. Il me paraît complètement irréalisable. Sans attacher une très grande importance à l'argument fondé sur cette remarque que l'émulation est l'aiguillon du travail, et qu'ouvriers et paysans devenus fonctionnaires ne travailleront pas plus que des fonctionnaires, j'en tiens compte pourtant, et je me dis qu'il y aurait certainement, le socialisme établi, une notable diminution de travail dans l'humanité.

— Tant mieux!

— Soit, et, tout en craignant beaucoup l'oisiveté pour les hommes, je confesse que l'humanité actuelle travaille trop et l'on a vu que je crains que l'humanité de demain ne travaille plus encore. Mais remarquez, de plus, que l'organisation socialiste entraînera tous les inconvénients, assez graves, et autres que la diminution du travail, que comporte le fonctionnarisme. Elle aura ses chefs, il le faudra bien, qui auront leurs favoris, leurs créatures, leurs ennemis. Faveurs, passedroits, immunités, sévérités, duretés, primes à l'intrigue, rigueurs à l'indépendance, tout le cortège ordinaire des administrations s'étalera dans l'administration industrielle et agricole. Je reconnais que l'ouvrier (industriel, car il n'y a pas d'être plus libre au monde que le paysan) n'est pas, actuellement, un homme libre; mais je remarque qu'il ne le serait pas davantage. Il est étonnant — non, ce n'est pas étonnant — il est remarquable à quel point les plus belles réformes de l'humanité aboutissent à mettre une injustice, à la place d'une autre.

QUE SERA LE XX" SiteLE? 323

Notez ciicoro quo rémiilatiuii iiiilustriclle, comincr cinle et agricole nynnl disparu, co sont les inventions, c'est le génie inventif qui disparaît en même temps. N'ayant plus aucun intérêt h surpasser le concurrent, puisqu'il n'y aura plus de conrurrenl, on ne s'in^'j'-nirra pas à faire mieux, c'est-ft-dire U inventer et à découvrir. On travaillera éternellement comme on aura travaillé, ni plus ni moins, en toute sécurité et nonchalance. Toute nation sera comme on nous <lil qu'est la (lliino. (Test tout simplement le progrès qui sera supprimé. Plus de progrès !

— Y tenez-vous tant que cela?

— Ma foi, non, à vous dire vrai, et comme vous avez pu voir, ('.«'pendant trop est trop, et si qui va trop vile s'épuise, qui n'avance pas du tout finit par reculer, ou plutôt commence déjà à reculer. L'organisation socialiste du travail serait certainement une régression. On voit, en passant, comme le socialisme, sans y songer peut être, rejoint le tolsloîsme. Au fond ce sont les deux principaux aspects d'une même pensée. Tant y a que le socialisme trionqohant apparaît comme une stagnation de l'humanité, moralement aussi danu'ereusc, partant aussi funeste au bonheur, aussi malsaine, que le progrés précipité et la marche en avant rlTrénée, à rextrémilé opposée, le peuvent être. Il est (le bon sens que ce (|u'il faudrait, c'est marcher un peu, sans marcher trop vite; mais c'est cette allure qu'il n'est pas facile de régler.

Kutin, et nous voici au point essentiel, ce que nous avons dit du tolstoisme s'applique absolument au socialisme : il ne peut réussir qu'en réussissant par-

tout, sur toute la planète, au même jour et à la même heure. Il ne peut pas réussir progressivement. Nous sommes divisés en plusieurs peuples. Tout peuple qui s'appliquerait l'organisation socialiste, diminuant son travail, son entraînement, son génie inventif, suspendant son progrès, en un mot se reposant, serait dévoré industriellement ou militairement par son voisin, l'année prochaine. Il faudrait qu'il fût séparé des autres par des mers ou des déserts, et non encore; car les mers et les déserts ne nous ont pas empêchés, tel jour venu, d'aller conquérir et opprimer nos frères inférieurs les plus lointains, qui, plus sages peut-être que nous, ne s'étaient pas avisés de progresser. Tout peuple organisé conformément aux doctrines socialistes serait condamné à périr dans un temps très court.

A moins que ce peuple ne fît collectivement ce que tous les autres peuples font par initiative privée sous l'aiguillon de l'émulation; à moins qu'il n'inventât, qu'il ne découvrît, qu'il ne combinât, qu'il ne renouvelât sans cesse; mais ces choses se font mieux, la nécessité de les faire étant plus sentie et plus urgente, par initiative privée que par dessein collectif; et ensuite, où seraient, dès lors, l'avantage, et qu'auraiton gagné à s'être donné l'organisation socialiste?

Non, l'organisation socialiste n'a bien pour avantage que de supprimer la concurrence, la rivalité, la lutte et le progrès, choses également meurtrières. Elle ne peut les supprimer qu'en s'établissant partout en môme temps. Elle ne les peut supprimer qu'en faisant demain vivre tous les hommes en commun, les uns pour les

QUE SEIIA LR XX"" SifeCLE? 325

autres, tous pour chacun, chacun pour l<>u ,i

nom du sorialistnc csl fralornilc universelle, (^'cst ce qui fait sa gnuidcur el ce qui le rend vénérable; mais c'est ce qui jKîrmet d'assurer qu'il ne se réalisera jamais.

Je ne vois pas d'autres remèdes proposés au mal dont souiïre l'humanité. La direction qu'elle a prise ne sera donc pas changée, vraisemblablement, d'ici h longlemps. .Maison peut croire qu'à défaut de remèdes, il y a des palliatifs qui peuvent être salutaires.

Lopins f^rand dan^'er élanl le péril moral, étant ce souci de l'intérêt matériel et du bien-être matériel d'où nous avons cru montrer que le monde moderne tout entier était sorti, il est certain qu'il est bon de respecter et de favoriser les forces morales qui restent encore dans le monde. Les religions ont encore une assez grande puissance et n'ont plus aucun danger. Leur faire la guerre est idiot. C'est combattre en 1899 un danger de 170(>.

Ces erreurs sur reiinemi à combattre sont assez fréquentes dans l'histoire des peuples, parce que ce qu'on connaît un peu c'est le passé, et ce qu'on ne connaît presque pas c'est le présent, l'élément le plus important du présent étant l'avenir; et, comme on combat par rancune plutôt que par prévision, il arrive assez souvent que l'ennemi que l'on combat avec le plus d'acharnement est un mort. La lutte d'aujourd'hui contre le cléricalisme ressemble trait pour trait à la Révocation de l'Édit de Nantes, à Louis XIV exterminant un ennemi imaginaire qui était absolument inoffensif depuis soixante ans.

Il ne faut pas persécuter les religions, ni les gêner, ni les dénoncer. Tout ce qui est constitue en force sociale, gouvernement, armée, corps de TÉtat, municipalités, citoyen considérable, on doit plutôt, en les surveillant toujours, les favoriser, les honorer, les entourer de respect et d'une affectueuse estime.

De même la morale indépendante et la philosophie doivent être considérées, au simple point de vue politique, comme des choses excellentes, capables de détourner un peu les hommes de l'ambition et de l'avidité purement matérielles et de mettre leurs âmes dans une région plus tranquille, plus sereine et comme plus fraîche. Un Kant est bien un peu réactionnaire. 11 n'est pas dans le mouvement. Il n'invente ni un piston nouveau, ni une culasse inconnue ; il est même probable qu'il n'y tient pas du tout; mais il rafraîchit un peu l'atmosphère de l'usine universelle.

Il faut protéger, c'est-à-dire honorer, car c'est la seule protection efficace, même la littérature et les arts. Le contre-sens de Rousseau est de les avoir honnis pêle-mêle avec les sciences. Même dans son système, surtout dans son système, ce n'est pas du tout la même chose. La littérature et les arts n'ont absolument aucun bon efTet moral, directement du moins, et, quand ils essayent d'en avoir un, ils se trompent; ils ne donnent aux hommes qu'une jouissance; mais ils leur donnent une jouissance désintéressée, et c'est là leur grand bienfait. Dans la grande usine ils ouvrent une fenêtre, et donnent au.; travailleurs un quart d'heure de contemplation; un quart d'Iicure de vive activité intellectuelle qui n'a pas pour but un bien-être

QUE SERA LE XX* SifeCLE? 327

physique à acquérir ou un rivnl à terrasser; un quart d*hcurc où, comme disait Tninc, « on n*a pas été tout à fait une brûle ». Il Taut mulliplior mitant que possible ces quarts d'heure h'i.

Les religions, les pliilr)Sophies, los morales, les arts et la littérature ne savent peutùtre pas assez h quel point, njalgré les dilTt^rences, elles ont parentale.

II n'y a pas h combattre la démocratie. Tout l'établit où elle n'est pas et tout la confirme où elle est. Mais je ne vois pas, puisque tout est orpranisé ici-bas, excepté l'amibe, et encore est-il vrai? pourquoi la démocratie refuserait d'être organisée, de s'organiser, selon les indications de son fonctionnement même. Puisqu'il est prouvé que les assemblées issues du suffrage à deux degrés ont plus de lumières, plus de traditions, plus de suite, savent mieux ce qu'elles veulent, et (puisque maintenant ce sont les assemblées qui gouvernent) gouvernent mieux que les autres, ce ne serait pas abdiquer, ce ne serait pas se diminuer, ce. serait simplement s'organiser, de la part d'une démocratie, cpic de combiner ses suffrages selon le procédé des deux degrés. Ce ne serait pas autre chose, en effet, qu'un procédé d'action, qu'une méthode, et cette méthode, par les résultats qu'on est sûr qu'elle donnerait, habituerait la démocratie, se sentant bien gouvernée, à se gouverner ainsi, et la détournerait do son rêve, soit de mandat impératif, soit de gouvernement direct, où rentrafne assez naturellement le mauvais fonctionnenienf du système parlementaire actuel.

Il ne serait pas mauvais uou plus, je crois, de donner

aux assemblées un droit, très limité, de cooptation, de leur permettre de s'adjoindre un petit nombre de membres choisis par elles. Monsieur un tel n'est pas député parce qu'il se trouve, comme on dit, « qu'il n'a pas de circonscription »; parce que très occupe de ses travaux, il n'a pas eu le loisir ni pris le soin de se créer une clientèle politique. Moi, assemblée, j'ai besoin de ses lumières. Je le prends. C'est évidemment dans l'intérêt public.

Il faudrait seulement que ces membres adjoints, d'abord fussent en petit nombre, pour ne point déplacer la majorité sortie des urnes populaires (et si l'assemblée est partagée en deux fractions si égales que le petit nombre des membres adjoints constitue la majorité, on conviendra que dans ce cas, la volonté nationale est si peu fixée qu'il n'y a aucun inconvénient à ce qu'une vingtaine d'illustrations nationales la fixe; sans compter que probablement, partagés euxmêmes, ils ne la fixeront pas). Il faudrait de plus qu'ils ne pussent être élus que par un quorum très supérieur à la majorité de l'assemblée, par les deux tiers ou les trois quarts, afin qu'ils fussent bien, non un moyen pour un parti d'augmenter son nombre, mais vraiment un supplément de lumières et d'intelligence que l'assemblée tout entière appelât à elle.

Le suffrage universel ainsi organisé, d'une façon parfaitement démocratique du reste, même, et peutêtre surtout, quand les femmes auront conquis le droit de suffrage, donnera des résultats acceptables et prolongera peut-être la durée du système parlementaire, qui en lui-même est un système assez raison-

nable, et h mon avis supérirur 8oit au dcspotÎBmo, soit nu gouvcrneiDcnt dirrct ; cl en dehors de ces trois formes de gouverneinent il n'y a rien.

(>)ntre les grandes agglonu^rationH et l'attraction ngglomrmtrice il n'y a (également rien à faire, et ce mouveniciil ne peut que continuer . Mais , pour ménager et conserver le sentiment patriotique, qui est encore un de ces hauts sentiments de Thumanité destinés à disparaître et dont In disparition sera une immense perte morale, pour servir les véritables intérêts de l'équilibre et de la paix en Kuropo qui n'ont rien h g;igner à la disparition des petits peuples et au plein contact des grands entre eux; il faut pousser très énergiquement les esprits du « otr dos arbitrages internationaux.

11 faudrait ({u'il passAl en axiome que nul fait de politique internationale n'est acquis, n'est légitime, n'est de droit, que quanti l'Kuropc entière l'a ratilié. Ce serait un moyen, non pas d'elTacer le droit de la force, que personne n'abolira, mais de l'adoucir. Remarquez que l'Europe est déjà amenée à cette pratique en certaines circonstances, non pas, certes, par le sentiment du droit ou de riMininuit»' v}*'*^ par la vue de ses intérêts.

Exemple : la question d'Orient en 1897. L'Europe en celte question croit avoir deux intérêts : le premier que les longs détroits qui unissent la mer Noire à la Méditerranée soient possédés par un peuple faible qui n'ait pas la puissance de les interdire à personne. Pour cette raison elle s'entend sur le maintien de TEmpire ottoman à Constantinople. Ce qu'elle veut

ce n'est point que les Turcs y soient, mais que la Russie n'y soit pas. Pour cette raison encore, elle s'entend sur le maintien du royaume de Grèce destiné à tenir en échec la Turquie et à l'affaiblir du côté du sud. Ce qu'elle veut ce n'est point que les Grecs soient libres, mais que les Turcs soient faibles et gênés. Donc statu quo dans la péninsule, voilà le premier intérêt que l'Europe croit avoir là-bas. — Son second intérêt serait que les Turcs, tout en restant faibles, ne fussent point barbares. On a besoin pour le commerce, pour l'industrie, pour les voyages, pour la circulation européenne, pour toutes les relations internationales, que l'Europe ne soit pas séparée de l'Asie par un peuple qui a une administration déplorable, des moyens de communication défectueux, toutes sortes de vexations et désagréments pour les voyageurs, qui fait à peu près la solitude et le désert là où il règne, et en un mot à travers lequel il est très difficile de passer. Donc il faudrait réformer le gouvernement turc. — Voilà les deux intérêts européens. Or parce qu'elle sent très vivement ces deux intérêts, l'Europe empêche depuis cent ans Constantinoplc d'être conquis par une grande puissance, l'affaiblit par l'établissement ou le maintien autour d'elle de petites nations, et commence, parce qu'elle ne peut guère faire autrement, à intervenir dans ses affaires intérieures. Ceci est un pur et simple arbitrage européen, prolongé, chronique, permanent, qui n'a nullement pour but la défense d'un droit, mais qui, en ayant pour but la satisfaction de convenances collectives et d'intérêts collectifs, se rapproche du droit, du moins

Ql'E SERA LE XX* SifeCLE? 331

sVloigiie du |>ut <-t simple droit de la force, nVst plus le simple axiome : deux ù deux battez-vous et rpie \v plus fort mange Tnutre.

Si riiabitude de l'arbitrage européen eût existé, l'Kurope n'riU peut-être pas permis au xviir siccle le partage de la Pologne. Kllc eût compris que l'intérêt de personne n'était que I*russ(», lUissie et Autriche s'augmentassent si fort, et cpie parliculièrement l'Kurope occidentale avait intérêt h ce qu'il y eût entre elles quelqu'un qui les éloignAt les unes des autres. Elle eût fait ou essayé de faire de la Pologne une Grèce h In fois prof^L'ér» et siirvrilNV \)uv l'Knropo entière.

Si rhal)itude de l'arbitrage européen eût existé en 1871, la France eût perdu TAIsace-Lorraine, comme elle l'a penlue, il est vrai. La France de 1870, par une singïdièi*e illusion, paraissait trop forte h tout le monde; mais depuis celle épO(|ue Tlùirope serait revenue sur cette décision, et eût compris que la France trop faible et rMlemagne trop forte sont un grand daiiL^T qui roinmoncr^ siiiirnlirrenient h se faire sentir.

En un mol l'Iùiropo solidaire et se sentant solidaire peut être un obstacle à la trop grande rapidité des grandes agglomérations et à la trop prompte et toujours funeste disparition des petits peuples. Ce n'est quun frein; nous en sommes aux palliatifs; mais ce peut être un frein excellent. Je ne vois aucun danger et je vois tout avantage h essayer de persuader à l'Europe (pi'elle est et qu'elle doit se considérer comme solidaire.

La ploutocratie est plus lacilc à supprimer qu'à réprimer. Or, j'ai cru démontrer qu'elle ne sera supprimée par personne. Son ennemi, le socialisme, est trop faible, non pas contre elle, mais contre ses alliés ou ceux qui, sans être ses alliés, sont hostiles au socialisme, pour pouvoir la vaincre. Ce qui disparaîtra plus tôt qu'elle, c'est un groupe social qui était autrefois toute une classe, héréditaire même, et que l'on pouvait désigner sous le nom de classe des demi-fortunes. Elle était composée de gens qui, sans être riches, avaient assez de rentes pour être oisifs. Elle a été assez considérable, surtout en France, depuis la fin du xviii<^ siècle jusqu'à nos jours. Elle disparaît rapidement, tout ensemble la valeur de l'argent diminuant, et le taux de l'intérêt de l'argent baissant toujours, ce qui fait que 100 000 francs, qui faisaient vivre le grand père en grand seigneur vers 1830, constituent une opulence de 2 000 francs de rente, c'est-à-dire un budget de surnuméraire, au petit fils, en 1899. La classe des rentiers n'existe plus.

Elle n'est regrettable à aucun point de vue. Il n'y a plus, pour vivre étroitement, que le travail en bas et, pour vivre largement,que la spéculation en haut. Une des classes moyennes, à savoir la classe des fortunes moyennes, a été effacée. Le petit rentier n'est plus ou ne sera plus demain qu'un homme qui aura beaucoup travaillé et qui aura fait quelques économies pour sa vieillesse et pour aider ses enfants dans leurs débuts.

Bonne situation sociale à certains égards. Remarquez cependant que la disparition de la classe des fortunes moyennes ôte à la ploutocratie un de ses alliés natu-

QUE SERA LE XX' SlfXLR? 333

ivU (ri intcrnu^diairc des fortunes moyennes supprimé, une nation ne sern plus qu'une fouit; de prolétaires et de tout petits rentiers en l)as et un groupe do millionnaires en haut. Mauvaise situation pour les millionnaires. Ils sont trop sépnr/'s; ils n^ont plus d'assises. Il se pourra parfaitement, puisque aussi bien cela s'est vu, que des mesures révolutionnaires soient prises à tel moment contre les grosses fortunes. Ce qui a été fait contre les Tenq)liers, uniquement (ce mj semble) parce qu'il étaient trop riches, peut être fait un jour contre les vendeurs du temple; ce qui a élt' fait, justement, non, mais conformément à un évident intérêt économique national, contre l'Église catholique de 1789, uniquement parce qu'elle était trop riche, peut être fait h nouveau contre les fortunes démesurées, sans, du reste, être d'aucun profit pour la communauté.

Seulement ce sont là des mesures radicales qui supposent un gouvernement très fort ou très violent. Elles pourraient se produire dans le cas, que j'ai prévu, de la démocratie supprimant ou réduisant ii rien le système parlementaire et se donnant un dictateur. Dans tout autre cas elles n'auront pas lieu, et nous n'avons pas à nous en occuper, nous demandant ici ce que seront les choses si elles suivent le cours régulier qu'elles ont commencé de suivre, et quels sont les palliatifs qu'on peut apporter à ce qu'elles ont de mauvais.

Ce que l'on peut faire à cet égard, c'est limiter 1rs mauvais effets de la concurrence universelle | mesures législatives limitant la concurrence elle mcmc.

— C'est l'Etal faisant du socialisme, dira-t-on.

— Évidemment; mais ce n'est pas nouveau, et il en fait continuellement, dès qu'il établit un tarif protecteur ou dès qu'il exproprie une maison pour cause d'utilité publique. Il a un intérêt à ce que l'ouvrier ne soit pas tué trop vite, ou ne soit pas frappé d'une vieillesse prématurée pendant laquelle il faut le secourir, ou ne soit pas transformé par la misère en un insurgé ; et il agit tout simplement selon son intérêt.

L'État peut donc, et, dans son intérêt, doit donc limiter la liberté de la concurrence, comme il limite une foule de libertés, qui, complètes, lui seraient nuisibles, c'est-à-dire à peu près toutes. Il peut créer des caisses de retraites ouvrières alimentées partie par les patrons, partie par les ouvriers, partie par toute la communauté sociale, c'est-à-dire par lui-même; il peut, et dans son intérêt il doit limiter le nombre des heures de travail...

— Autant vaudrait, diront les patrons, limiter légalement nos bénéfices, ce que vous n'osez pas dire; car c'est la même chose, et l'un revient à l'autre.

— C'est bien, en effet, une limitation de l'élasticité de la concurrence, et par conséquent une limitation des bénéfices possibles que nous proposons; nous circonscrivons le champ de lutte où manœuvre le chef de travail, nous le privons d'une partie de son armée, ou nous lui interdisons les marches forcées, ce qui revient au môme, et par conséquent nous lui ôtons des chances de victoire. C'est exact et ses protestations sont justes. Aussi ces mesures législatives ne sontelles équitables et ne sont-elles pratiques que si elles

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sont iiitornnlionnlrH, (fiic si elles suiil pris4*s pnr un État nprt^s enlenf»* nvrr riluropf* nu t'Mif nii fnojn'^ h'-< États voisins.

Qunnd vous dites au |mlron rnin<;nis : • N<^ faites travailler vos ouvriers que huit heures », il vous n'^pond : « Mon coneurrent allemand fait travailler les siens quatorze.

— Il les lue!

— Parfaitement! C'est pn^cis^ment pour cela que je tue les miens, parce que, tant (|u'il les tuera, il faut que je tue les miens ou cpie je ferme Tusine. »

U a raison ; et la réforme n'est possible qu'à la condition d'tHre quasi universelle. C'est une loi absolue que toute question sociale est une «pieslion internationale. C'est donc par des traités industriels analojjues aux ti*aités de commerce que la question des ouvriers peut être, non point résolue, mais adoucie ».

Et là encore nous retrouvons cette nécessité qui s'imposera h l'Europe d'être solidaire, de se sentir solidaire et de vouloir être solidaire. La solidarité de l'Europe ou la décadence de l'Europe entière, tel sera le grand fait de progrès, ou le grand fait désastreux pour rhumanilé, qui caractérisera le xx« siècle.

Tels sont les pronostics que nous pouvons établir pour le temps que verront nos fils. Reste la part de l'imprévisible qui est probablement plus grande que celle de ce qu'on peut augurer. Plaise à Dieu que ce

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