‹ Questions politiques et socialesChapitre 14 sur 38 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Tandis que l'Europe, at)sorbée par la guerre de Trente âos^se déchirait sur les champs de bataille de rAUemagney 'Angleterre, étrangère et indifférente aux querelles du continent, accomplissait sa révolution intérieure et jetait les fondements des libertés politiques qu'elle ne s'est plus jamais laissé ravir et dont elle est hère à si juste titre.

Depuis que la révolution française, à la hn du xvni® siècle, a répandu sur le monde une lumière nouvelle et engagé notre pays dans une voie Jusqu'alors inconnue, de liberté et de progrès social, ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire, non-seulement dans un intérêt de curiosité scientifique,

»fflais surtout afin de puiser dans les événements mémora* blés du passé Tintelligence du présent et des leçons pour l'avenir, font aboutir toutes choses à la Révolution de 1789, C'est \ine pente en quelque sorte fatale de notre esprit.

Nous étudions désormais les siècles qui ont précédé ce grand fait, pour découvrir ses origines cachées et ses causes profondes, à travers cette couche historique d'événements superficiels et éclatants qui ne sont que l'écume de Thistoire. Il n'y a guère plus de trente ans qu'un petit nombre d'esprits éminents passant au crible l'histoire officielle de ; l'ancienne royauté, ont étudié, nous pourrions dire découvert les origines, la naissance et le développement de la démocratie française. Mais l'histoire de France ne suffit i point à l'intelligence complète de notre immortelle Révolution. L'Angleterre nous a précédés d'un siècle et deoii., dans la voie des révolutions sanglantes, et le spectacle des i libertés anglaises n'a point été sans influence sur le mouvement des esprits au xviu® siècle.

11 existe entre les deux révolutions de singulières anakh gies et des différences profondes. Dans les deux pays des torrents de sang ont coulé pour la liberté et contre elle; l'Angleterre comme la France a fait monter un roi sur l'échafaud; les deux nations ont vu pour un temps ^aDa^ chie succéder à la guerre civile et la dictature à ranarchie; les deux révolutions ont semé des germes de liberté qd ont mûri en traversant de nombreux orages, et malgré ces traits communs de ressemblance, leur aspect général aiflii que leurs conséquences sociales, politiques, religieoseSi . diffèrent profondément.

La révolution d'Angleterre, concentrée sur le sol de k Grande-Bretagne , n'a pas, comme la nôtre, répandu sur tout le monde moderne les bienfaits de son influence euvt' hissante. En revanche, les Anglais en ont retiré pour eut— mêmes des résultats sinon plus précieux, à coup sûr f^

^^1 itDinédiats et par suite plus aisément appréciables ; et tan- ^^ës qu'après quatre-vingts ans de malheurs et de révolu- OoDSy la France s'efforce encore d'asseoir sur son sol cette hberté à laquelle aspiraient nos pères, pour laquelle tant de sang a coulé, tant d'hommes de cœur ont dépensé les trésors de leur génie, et qu'elle doit posséder un jour, TAngleterre jouit paisiblement des libertés qu'elle a conquises il y a plus d'un siècle.

La révolution française a été faite par des hommes généreux, qui n'avaient malheureusement aucune expérience de la liberté et ne trouvaient guère dans le passé de la France que des traditions d'absolutisme monarchique : l'Angleterre possédait au contraire dans son sein la plupart des germes de liberté qu'y a développés la Révolution. Tandis que la France étouffait sous les liens de la centralisation administrative , l'esprit d'indépendance locale était vivant dans les communes d'Angleterre. Tandis qu'en France la royauté abaissait l'orgueil des nobles, écrasait la puissance des parlements, se dispensait de convoquer les États généraux et faisait tout plier à genoux devant elle, le parlement d'Angleterre tenait tète au souverain et accaparait de jour en jour le gouvernement de la nation. Là-bas, la noblesse avait souvent combattu contre la royauté pour la défense des franchises nationales et renfermait la fleur des hommes d'État d'Angleterre ; chez nous, les nobles, frivoles et corrompus, révoltés aujourd'hui et courtisans demain, sans aucune intelligence du gouvernement, ne savaient qu'irriter la nation par leurs exigences, leur insolence et leur orgueil, sans apporter à la royauté elle-même un appui bien efficace. Enfin l'Angleterre accomplissait une révolu-

tien religieuse autant que politique, tandis que la révoiution française fut bien plutôt un mouvement politique et social, que les questions religieuses n'ont jamais dominé ni absorbé.

Le début du xvii^ siècle avait été marqué par une réaction générale en Europe, réaction qui s'était traduite presque partout par un réveil du catholicisme, et par un progrès rapide de l'autorité royale dans la plupart des monarchies. C'est l'époque où la maison d'Autriche exerçait en Italie comme en Allemagne sa funeste prépondérance; où l'Espagne, façonnée par Philippe II à la plus basse servitude, vivait courbée sous les successeurs abâtardis du tyran ; où la France voyait grandir démesurément la puissance et Téclat de la royauté, instrument à la fois de son unité nationale et de sa servitude intérieure; où l'Angleterre enfin luttait sourdement contre ses rois, ou plutôt opposait une résistance passive aux empiétements des Stuarts qui, jaloux de la puissance des rois leurs voisins, aspiraient à doter leurs sujets de la monarchie absolue, et convoitaient la même indépendance, moins peut-être par amour du pouvoir souverain que par vanité et frivolité d'esprit.

Les efforts énergiques du protestantisme arrêtèrent bientôt les progrès de cette réaction menaçante. La guerre de Trente aps brisa 1^ maison d' Autriche ; trois provinces, la

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alaiogne, le Portugal, la Hollande, se soulevèrent contre I monarchie espagnole; l'Angleterre fit une révolution.

Trois partis principaux se divisaient l'Angleterre au point le vue religieux. Le catholicisme vaincu en Angleterre, était resté maître de l'Irlande, et en caressant la royauté espérait un retour d'influence et d'autorité. L'Église anglicane, ffâ était l'Église officielle, fondée par Henri VUI, dotée par lui et enrichie par Elisabeth, avait le roi pour chef suprême et de toutes les sectes protestantes était celle qui s'éloignait le moins des doctrines et des traditions du catholicisme. En face de l'Église anglicane s'élevaient d'autres sectes réformées, les presbytériens d'Ecosse, les puritains d'Angleterre, les libres penseurs, dont l'influence grandissait à vue d'œil. Les puritains surtout faisaient de rapides progrès. De toutes les Églises protestantes c'était la plus ardente pour toutes les idées de réforme et de liberté. Les partis politiques n'étaient pas moins divisés. La noblesse anglaise avait souvent lutté contre la royauté et combattu à côté de la bourgeoisie et du peuple pour le maintien des libertés publiques et des franchises nationales. La Révolution qui allait éclater la divisa en deux camps ennemis. La haute noblesse se rangea autour du trône, tandis qu'un grand nombre de petits nobles s'allièrent à la bourgeoisie pour repousser les empiétements du pouvoir. Il n'en a pas été de même en France où la petite noblesse de province resta fidèle tout entière au drapeau du roi, landis que des grands seigneurs n'hésitèrent point dès les premiers jours de la Révolution à donner la main aux tribuns du peuple au sein de l'assemblée constituante. Mais en Angleterre, comme en France, de tous les élé -

ments qui allaient entrer en lutte, le plus intelligent ^\^^ plus puissant était la bourgeoisie. La haute noblesse r^ ^ plissait la chambre des lords, mais celle des commuif ^^ qui renfermait les classes les plus actives et les plus rich^'^ de la nation, exerçait déjà une influence directe et bienU^^ décisive sur les affaires publiques. Le parlement est Tins-^ titution fondamentale de l'Angleterre et l'on peut dire qu^ jusqu'à la dictature de Cromwell, la Révolution se résuma dans la lutte entre le parlement et la royauté. Cette lult^ remplit tout le règne de Charles P'.

Les deux personnages qui dominaient le roi, la cour et la politique du royaume, étaient particulièrement détestés de la nation. C'était la reine, Henriette de France, catholique ' et intrigante, qui blessait à tout propos les susceptibilités nationales et jouait le même rôle déplorable qu'a joué parmi nous au siècle suivant l'infortunée Marie- Antoinette. 4. côté et même au-dessus de la reine, le premier ministre de Jacques I" auquel le roi Charles avait conservé ses faveurs, le duc de Buckingham, un fat sans talent, insultait l'orgueil anglais par sa vanité, ses vices et son impéritie* La lutte entre le parlement et le roi ne tarda pas à éclater. La bourgeoisie, dont la puissance et la richesse s'étaient surtout accrues par la prospérité rapide de la marine et du commerce anglais, gouvernait la chambre des communes et par elle avait dans sa main le vote de l'impôt. C'est un principe, consacré par les plus vieilles et les plus chères traditions de l'Angleterre, enraciné dans l'esprit de la nation, que le vote des impôts n'appartient qu'à ceux qui les paient. Charles P"* voyait dans un pareil droit un obstacle au libre exercice de son pouvoir, une atteinte portée à ce principe

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^/ da droit divin des rois qui régnait en France et en Espa- ^g fiie, et qu'il entendait introniser en Angleterre. C'est ainsi fue s'ouvrit la lutte» et pendant quatre années le parlement tint en échec la royauté : les deux puissances semblaient combattre à forces égaies.

En 1629 la chambre des communes, jugeant que rheure était venue de proclamer solennellement les droits de la nation, rédigea la célèbre Pétition des droits qui fut une sorte d'ultimatum adressé à Charles P% un défi porté à la royauté des Stuarts. Ici apparaît Tabime qui sépare la révolution d'Angleterre de la révolution française : nos pères, en 1789, ne croyaient point remplir leur mission en se bornant à proclamer les libertés auxquelles açpirait la France, et qui avaient été formulées dans les cahiers des États généraux : la Constituante proclame let; droits de Vhomme, elle veut étendre à l'humanité tout entière le bienfait de la Révolution : le parlement d'Angleterre se contente de formuler la pétition des droits anglais, et * d'indiquer nettement à la nation le but qu'elle doit s'efforcer d'atteindre.

Chartes P"* accepta le défi et la lutte, prononça pour la dernière fois la dissolution de la chambre, prit en main le pouvoir et résolut de gouverner sans parlement, ce qu'il fit durant une période de onze années au bout desquelles la royauté fit naufrage, engloutie par le flot populaire qui n'avait cessé de monter et de grandir.

L'histoire présente parfois de singuliers rapprochements. Il est aujourd'hui démontré que Thommo. en qui s'est incarnée la révolution française, le plus puissant orateur des temps modernes, Mirabeau, jouait secrètement un double

jeu, prêt à trahir son pays ou la royauté, au moment où la mort vint le Frapper dans tout l'éclat de sa popularité et 4 sa gloire. En Angleterre, la trahison eut le temps de s'ae^i eomplir. L'opposition eut la douleur de voir s'opérer daiis v ses rangs, dès le début de la lutte, une de ces défectiodf^ éclatantes qu'il est permis de pardonner peut-être en des temps orageux et troublés, mais qu'il est toujours impossible de justifier aux yeux de la conscience publique. Sir Thomas Wentworth, plus tard comte de Strafford, l'auteur et te promoteur de la Pétition des droits, un des principaux chefs de l'opposition au sein du parlement, esprit éminent, &m& énergique et ardente , doué d'une dévorante ambition , passa dans les rangs de la royauté. Il devint ministre de Charles P"" en même temps que l'archevêque Laud, primat d'Angleterre, homme d'un fanatisme froid et d'une énergie à toute épreuve. Ces deux hommes se mirent à l'œuvre, et pendant onze ans travaillèrent avec le roi à extirper du sol anglais tous les germes de révolution qu'y avait développés l'esprit de réforme religieuse.

Sous l'empire du despotisme un ordre extérieur et apparent succède pour un temps aux saines agitations de la liberté; mais les passions populaires s'amoncellent en silence, et n'en éclatent au jour du réveil qu'avec plus d'intensité et de force. Onze années de gouvernement arbitraire avaient conduit Charles F au bord de l'abîme.

Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur la révolution d'Angleterre et la révolution française, on voit que toutes deux ont rapidement suivi leur marche ascendante vers le but fatal qu'elles voulaient atteindre : leurs phases diverses peuvent se diviser en trois périodes principales.

La première est celle de la résistance légale, celle où les )(i^lleurs amis de Tordre sont les premiers à s'armer de la légalité et du droit [>our arrêter les empiétements du pou- Yinr absolu. En Angleterre, Tépisode principal de cette {kremière période est le célèbre procès de Hampden, qui fit mv avec quelle ténacité l'esprit anglais s'attache à la défense des lois et des institutions nationales. Cette période correspond en France au règne de l'Assemblée constituante. La seconde marque les premiers triomphes de la RévolotioD. La résistance du peuple s'affermit en raison de Tentêtement du pouvoir. Les révolutionnaires modérés s'emparent du gouvernement , et engagent une lutte ouverte et décisive au nom de la liberté. C'est ainsi que les chefs presbytériens réussissent à gouverner quelque temps par les chambres et l'armée, avec la ferme intention de s'arrêter le jour où ils auront vaincu leur adversaire et proclamé le triomphe des libertés revendiquées par la nation. Telle est en France la mission de la Gironde.

Mais derrière eux grandit en silence le parti extrême de l'action violente, qui attend son jour et son heure pour porter le dernier coup, chasser du pouvoir ses amis de la veille, pousser la révolution jusqu'à ses dernières conséquences, hélas I jusqu'aux abîmes. Ce rôle qui fut en France celui des Jacobins et de la Montagne, fut en Angleterre celui des puritains indépendants qui se détachèrent insensiblement des presbytériens sous la conduite d'Olivier Cromwell. Les deux procès de Charles I*"" et de Louis XVI éclairent merveilleusement la situation et Tattitude respectives des partis révolutionnaires dans les deux pays. En 1793, quand

Louis XVI, prisonnier de la Convention, attendait avec an^

goisse le sort que lui réservait la France, Vergniaud et la ; Gironde tentèrent un effort suprême pour sauver la tête dir } roi. Ce fut en vain, et ceux-là mêmes qui s'étaient efforcés d'épargner une faute à la France, votèrent solennellement la mort de Louis XVI. Ainsi en Angleterre le parlement et les presbytériens disputèrent vainement aux indépendants la personne du roi qu'ils voulaient arracher au supplice et maintenir à la tête du royaume en lui imposant le respect des libertés publiques : bien qu'ils eussent encore en main le gouvernement des affaires, bien qu'ils fussent en majorité à la chambre, les presbytériens étaient débordés, et d'ailleurs, il faut bien le dire, l'opinion publique soutenait leurs adversaires, fascinée par le génie et l'ascendant d'Olivier Cromwell.

Le coup d'État de Cromwell nous conduit aux pieds de l'échafaud de Charles P'. Il est des événements qu'il ne nous est point permis aujourd'hui de juger ouvertement, même au point de vue calme et serein de l'impartiale histoire. La violation de l'enceinte du parlement par le chef militaire des puritains, en nous rappelant des souvenirs douloureux, réveille dans tous les cœurs honnêtes des blessures encore vives et profondes.

La Révolution avait poussé les choses à l'extrême : la royauté avait été décapitée dans la personne de son chef, et la nation semblait maîtresse désormais de se gouverner ellemême et de présider librement à ses destinées. — La durée de la république, {)our être courte, n'en fut pas moins brillante. Le parlement proclama l'acte de navigation qui fit la fortune maritime de l'Angleterre, et plusieurs victoires navales remportées sur les flottes des Provinces-

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Unie ébranlèrent la puissance de la république de Hollande. L'ilngleterre retrouvait ainsi comme par enchantement le prestige extérieur qu'elle avait perdu après la mort de la reine Elisabeth. Quel obstacle s'op[)Osait donc au développement régulier des libertés républicaines ?

L'Angleterre était encore dans une de ces périodes de crise politique, où la nation fatiguée de sa victoire, épuisée parles premiers combats, n'a pas la force d'en tirer profit; où le pouvoir devient trop souvent la proie facile des citoyens les plus ambitieux et les moins honnêtes. Ce n'est guère au lendemain d'un drame sanglant que les idées de tolérance, de pardon et de hberté s'épanouissent et se répandent subitement sur un peuple. Le pouvoir appartient alors au petit nombre d'hommes résolus, audacieux, qui ont étonné et fasciné la nation par la puissance de leur volonté, l'énergie de leur conduite et la rapidité de leurs succès. Que si parmi eux s'élève un homme qui les domine par les qualités merveilleuses de son esprit et de son caractère ; si cet homme dans le cours de sa vie publique ne s'est abstenu ni d'exercer des violences ni de fouler aux pieds les lois qui gênaient son ambition secrète, illimitée; s'il n'est point un Washington, c'est-à-dire simplement un honnête et grand citoyen , cet homme est désigné à Tavance, par la force des choses et la lâcheté des hommes, pour imprimer sur la révolution dont il a dirigé les derniers coups, l'empreinte de son génie autoritaire, malfaisant et fatal. C'est ainsi qu'en Angleterre la république ne tarda point à disparaître devant la dictature d'Olivier Groinwell, aussi pesante que la tyrannie de Charles 1" , de même qu'au siècle suivant les plus généreuses illusions et les plus chères espérances

il5 QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

de la révolution française s'évanouirent au lendemain du? 18 brumaire, dans la dictature administrative et militaire du général Bonaparte.

Le protectorat de Cromwell marque pour l'Angleterre une période d'éclat et de prospérité extérieure. Son gouvernement était respecté au dehors; l'industrie et le commerce anglais prirent sous l'impulsion du dictateur un essor extraordinaire. Mais cette fois encore l'implacable histoire a démontré que rien n'use aussi vite un gouvernement que la tyrannie intérieure et le silence de la nation. Le jour où Cromwell mourut, la réaction qui n'avait pas donné signe de vie, était faite, et deux ans après la mort du Protecteur, les Stuarts rappelés en Angleterre rentraient dans ce palais de Whitehall où était tombée sous la hache révolutionnaire la tête de Charles P^ Cette dynastie des Stuarts qui avait si longtemps et si énergiquement combattu le progrès delà liberté anglaise, qui de l'exil avait fait appel à l'intervention étrangère, remontait sur le trône de ses pères avec autant d'aisance que si de graves événements n'avaient point changé la face du pays durant son exil. Mais le règne des Stuarts, comme celui des Bourbons en 1815, devait être de courte durée : les révolutions creusent parfois des abîmes si profonds qu'il n'est plus possible de les combler, encore moins d'en effacer la trace.

Vingt-huit ans plus tard, en 1688, l'Angleterre subit de nouveaux changements politiques : il fallait encore une révo-

lution à ce pays de liberté, pour y asseoir à jamais les franchises politiques et les droits individuels qui Font sa force et sa grandeur.

Cft n'est donc guère qu'un siècle avant la révolution française que l'Angleterre a conquis la paix intérieure par le libre jeu de ses institutions parlementaires. Qu'est-ce donc qu'un siècle dans la vie des nations? Et si le xviii^ siècle, par réclosion des idées généreuses qu.'il a répandues sur le monde, a permis à la France d'ajouter aux idées de liberté qui régnaient en Angleterre quelques notions d'égalité et de fraternité humaines que pour la première fois nos pères ont proclamées, ce retard d'un siècle sera-t-il du temps absolument perdu aux yeux de l'histoire? C'est chose déplorable que la tendance de certains esprits à contester les bienfaits de notre grande Révolution, et à ne pas reconnaître, tout en faisant la part du mal, qu'en définitive elle fui un bien pour la France, un bien pour l'humanité entière. L'examen rapide des résultats généraux de la révolution d'Angleterre et de son influence, nous ramène invinciblement à l'objet de nos préoccupations constantes, et le parallèle des deux révolutions revient tout naturellement sous notre plume.

D'une part, en réfléchissant aux leçons de l'expérience, en songeant qu'à un immense mouvement révolutionnaire, à une soif ardente de liberté, à une explosion de haines pour toute espèce de tyrannie et de privilèges, succédèrent dix années d'un despotisme absolu, et qu'aujourd'hui même après soixante ans d'orages et d'éphémère liberté, nous traversons de mauvais jours, d'honnêtes esprits sont tentés quelquefois de condamner la Révolution, de maudire son

us QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

œuvre et, considérant ces secousses violentes suivies d'une réaction souvent plus violente encore, de regretter qu'uo paisible progrès, plus lent mais plus sûr, n'ait point opéré graduellement le triomphe des libertés que la France voulait conquérir en un jour. Et d'autre part, en jetant les yeux sur une nation voisine qui jouit en pleine sécurité des bienfaits du régime parlementaire, qui pratique admirablement la liberté depuis près de deux siècles, on s'est efforcé d'établir un contraste où tout le mal est pour la France et tout le bien pour l'Angleterre. Nous n'avons pas le droit de nous flatter, mais gardons-nous d'être injustes pour l'œuvre de nos pères. Rappelons-nous que la révolution d'Angleterre n'a guère franchi certaines limites, tandis qu'en 1789 les idées françaises ont préparé l'affranchissement de l'Europe. Certes la France a commis bien des fautes : disons aussi qu'elle n'a pas été heureuse. Parce que l'Angleterre aie bonheur d'être une île, parce que l'Europe entière ne s'est pas levée contre elle pour étouffer ses libertés naissantes, en un mot (pour nous servir de l'expression même de M. Guizot), parce qu'elle a rétissi^^ gardons-nous d'une injuste partialité contre la France et la démocratie française : il n'est pas permis d'être plus sévère pour la mort de Louis XVI que pour celle de Charles !•' !

Il nous semble que pour bien juger les deux révolutions, il importe de marquer nettement la différence essentielle qui sépare l'histoire de France et celle d'Angleterre.

En Angleterre, dès le règne de Guillaume le Conquérant,

i. * la Révdtttion cTAngleiert-e a rtussi, * exorde do discours snr la révolu lion d'Angleterre.

le pouvoir royal est absolu : de là une longue lutte, sourde k l'origine, violente plus tard, entre les nobles , sujets du roi, qui veulent s'affranchir de son joug, et la monarchie qui veut conserver ses prérogatives. L'oppression vient d'en haut; c'est pourquoi nous voyons le peuple devenir rallié, le soutien des nobles, et lorsque éclate la Révolution, la noblesse se divise, mais on n'aperçoit pas entre l'aristocratie et la masse de la nation une haine aveugle, un abîme infranchissable; de là le triomphe assuré des libertés anglaises, au détriment peut-être de l'égalité politique et sociale; de là vient qu'aujourd'hui même l'aristocratie est respectée, honorée, aimée en Angleterre.

En France, au contraire, les populations sont moins opprimées par le roi que par les vassaux. La tyrannie seigneuriale est un fléau pour elles, et le roi se fait bientôt leur soutien. Celui-ci, qui n'est à l'origine que l'égal des seigneurs, a besoin des communes et du peuple pour s'élever au-dessus des princes, dominer ses vassaux, affermir son autorité. Le jour où le pouvoir royal a fondé l'unité française a vecPabsolutisme monarchique, il apparaît que les seigneurs ne savent plus jouer d'autre rôle que celui de courtisans. En 1789, quand éclate la Révolution, c'est évidemment le roi Louis XVI qui consent avec le moins de répugnance à céder au vœu populaire. Mais le clergé et la noblesse ont tant d'aversion pour le principe d'égalité, de mépris pour le tiers-état, d'indifférence pour la liberté, qu'à l'exception d'un très-petit nombre d'âmes d'élite, ils ne consentent à rien céder de leurs privilèges usurpés, s'efforcent d'opposer à la Révolution mille obstacles criminels, et précipitent la chute de la royauté elle-même.

lîO QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

C'est ainsi que par une longue série d'iniquités s'est perflfi à jamais l'aristocratie française.

Ce que la Révolution a définitivement conquis en Francft^ c'est le principe de l'égalité civile, xeligieuse, politique, ^ tandis que nous aspirons encore à la conquête des libertéSi anglaises. Ces libertés, nous les posséderons dans un avenir ^ prochain, et déclarer la France incapable de se gouverner / librement, à cause de ses instincts mobiles et perpétuelle- ^ ment révolutionnaires, ce n'est pas seulement calomnier la ^ plus généreuse des nations, c'est mal juger l'histoire et faire preuve d'ignorance. Lorsqu'on nous répète, en comparant la France et l'Angleterre, que celle-ci professe une invincible horreur pour les révolutions, et que telle est la cause unique et certaine du triomphe paisible de la liberté chez nos voisins, il est permis de répondre, l'histoire à la main, que des torrents de sang ont coulé pour la .iberté anglaise, que la tête d'un roi est tombée sur l'écliafaud et qu'une série de révolutions a précédé l'établissement définitif des libertés qui font la prospérité et la grandeur de l'Angleterre. D'ailleurs, qui nous promet pour ce grand pays une ère éternelle de paix intérieure? Si la Uberté y est assise sur des fondements inébranlables, cette Uberté à laquelle notre pays aspire, hélas ! depuis quatre-vingts ans, il n'est pas moins certain que les couches profondes de la nation anglaise sont agitées par d'irrésistibles aspirations vers régalité que la France a conquise en 1789, et qui n'est pas un vain mot. L'Irlande s'agite encore sous le poids de ses malheurs séculaires, et les masses populaires de la Grande-Bretagne, réclamant leurs droits politiques, se font entendre par la presse, par les pétitions, par les meetings,

LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE ISi

D'aux portes de la chambre des communes ^ Assurél l'ADgleterre jouit d'une assez large liberté pour qu'il possible à la nation de réaliser sans secousses tous les 'es auxquels elle aspire avec ardeur. Toutefois personne ! monde n'est le maitre des événements, et si les mces étaient trop longues et trop acharnées, le passé ingleterre ne viendrait-il point nous rappeler, dans iges toutes vivantes, que la Révolution n'est point une ;ère sur le vieux sol de la patrie anglaise?

bill qui Tient d'être voté peut calmer pour un temps l'agitation réformais qu'(m ne se fasse point d'illusions, ce n'est là qu'une faible san octrojée au vœu des masses.

LlnSTOIlE M C0!(SrUT ET K L'QIHIE

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